Le Meunier de Sans-Souci, par Andrieux
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L'architecte que M. Nettement avait choisi comme» expert. M. Boisard, lit son rapport, et il estima la propropriété, non compris le quart en stM, 584,919 francs. M. Dam se refusa à tenir compte de son travail. En vain M. Nettement insiste, se retranché derrière son droit incontestable : il expose en vain qu'il y va de son existence et de celle de sa famille. Le préfet de police et le préfet de la Seine lui signifient un arrêté d expulsion ; sa propriété est envahie ; des ouvriers travaillaient à extraiiv des pierres de sa carrière, on les chasse en leur déclarant que ce domaine appartient à l'Empereur. Le 6 avril, M. Nettement est contraint de signer une prétendue vente de 175,000 francs.
Secrétaire du cabinet de l'Empereur, il a du céder aux menaces qui lui étaient faites ; père de famille, il défendra le patrimoine de ses enfants. Des amis courageux appuient ses légitimes revendications. Un avoué. M* Oraud-Jc^an, se constitue pour lui et instruit Talfaire. Trois avocats. M. Berryer père, M. Roux-Laborie et M. Piet. rédigent une consultation. M. Piet se présente à la barre du tribunal de première instance et prouve que la vente, renfermant une lésion de plus des sept douzièmes, est radicalement nulle, aux termes de l'article 1674 du Gode Napoléon. Estimant sans doute qu'un citoyen avait mauvaise grâce à invoquer le Code Napoléon contre Napoléon lui-même, le tribunal repousse la demande de M. Nettement: il n'y avait pas adjuges à Berlin I
M. Philippe Nettement était ruiné ; dépossédé de sa maison de Ghaillot, force lui fut de vendre sa campagne d'Aulnay. Odieusement dépouillé, atteint dans ce qu'il a de plus cher, l'avenir de sa jeune famille, il ne pardonna
point et, lorsque l'Empereur tomba, il ne fut pas des derniers à se réjouir de sa chute. Il se plaisait à faire remarquer que la spoliation dont il avait été victime avait été consommée le 6 avril 1811, et qu'à trois ans de là, jour pour jour, le 6 avril 1814, Napoléon s'était vu contraint à signer, lui aussi, son abdication. Et après avoir fait ce rapprochement, il ajoutait volontiers : « Cela n'a pas porté bonheur au roi Âchab de s'emparer de la vigne de ce pauvre Naboth. >
Tout le monde, alors, accablait Napoléon d'invectives et d'outrages, même ceux qu'au temps de sa puissance il avait enrichis de ses dons et couverts de ses bienfaits. M. Nettement fut donc excusable de venir lui jeter la pierre. Aussi bien, n'avait-il pas là, sous la main, les belles pierres de son ancienne carrière de Chaillot ? Il publia, au mois d'avril 1814, deux brochures, moins violentes, d'ailleurs, que la plupart des autres écrits du temps. Ce sont moins des pamphlets que des documents historiques. La première de ces brochures est une traduction du Mémoire composé par Fancien premier Secrétaire d'Etat du roi Fer- I dinand vn, M. de Gevallos, sous ce titre : Exposé des moyens employés par Napoléon pour usurper la couronne d'Espagne. La seconde est la traduction d'une Lettre sur les causes de la rupture du Traité d'Amiens, lettre imprimée à Londres en 1804 et qui n'avait jamais pénétré en France. M. Nettement la fit précéder d'une Introduction à l'histoire de Bonaparte, où l'on trouve des pages énergiques, des appréciations qui, pour être empreintes d'une sévérité peut-être excessive, ne laissent pas cependant de renfermer un grand fonds de vérité, celle-ci, par exemple : « Bonaparte était un grand joueur, et il avait
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surtout cet avantage qu'il trompait au jeu ; après avoir successivement trompé et ses ministres, et ses favoris, et ses généraux, et les peuples et les rois, il devait finir par se tromper lui-même. »
Au mois de juillet 1815, après les Gent-Jours, M. Philippe Nettement fit paraître une troisième brochure, intitulée : Le second retour des Bourbons et la fin de la Révolution.
Ces deux années, 1814 et 1815, eurent une influence considérable sur les sentiments et les idées de son fils. L'entrée à Paris de Monsieur, Comte d* Artois (12 avril 1814), l'entrée de Louis XVIII, de la Duchesse d'Angoulême, du Duc de Berry et du Prince de Condé (3 mai 1814), la seconde rentrée de Louis XVIII (8 juillet 1815) et celle de la Duchesse d'Angoulème (27 juillet) ; cette famille des Bourbons, qui avait fait la France et que la France avait oubliée, reparaissant, après vingt-cinq ans d'exil, et ramenant dans les plis de son vieux drapeau la liberté, la paix, la sécurité, tous ces biens depuis si longtemps perdus; ce roi sans armées, sans trésors, hier encore sans toit et sans asile, dont la seule présence sur le sol de la patrie relève la France abattue, arrête l'Europe victorieuse, et qui maintenant passe avant tous ces rois et tous ces empereurs qui traînent après eux un million de soldats, parce qu'il est Bourbon et que, comme Louis XIV, son aïeul, il est le Roi; cette Monarchie qu'une journée du mois de janvier avait vue mourir et qui renaît, avec le soleil et les fleurs, par une journée de printemps, dans ce mois de mai où le ciel sourit à la terre : tous ces grands spectacles imprimèrent dans l'âme du jeune Alfred Nettement des souvenirs ineffaçables. Il leur devra d'être, toute sa vie, non pas seulement un royaliste d'opinion, mais un
royaliste de scûtiment» aussi ardent, aussi etithousiaste, aussi bourbonien^ lorsqu'il écrira V Histoire de la Restaurationy un demi-siëcle plus tard, qu'à l'heure où, enfant de dix ans, tenant son père par la main, il assistait dans le jardin des Tuileries à la rentrée du Comte d'Artois, et, mêlant sa voix aux acclamations de la foule, jetait aux échos du vieux palais ce cri que ses lèvres ne désapprendront plus : Vive le Roi !
M. Philippe Nettement fut nommé, par le gouvernement de Louis XVIII, Chancelier du Consulat de France à Londres. Il n'hésita pas, dans l'intérêt de son fils, à le laisser à Paris pour y continuer ses études. M™« Nettement» qui avait tremblé si souvent à la pensée qu'il faudrait peut-être un jour se séparer de son enfant, s'était dit plus d'une fois : « Si Napoléon était renversé, si les Bourbons remontaient sur le trône, si la paix était rétablie, je garderais mon fils ! » Ses vœux s'étaient accomplis, son rêve s'était réalisé : l'Empereur était tombée les Bourbons étaient revenus, et la paix avec eux, et c^était la paix qui lui arrachait son fils ! Elle se soumit au sacrifice qui lui était demandé, et dont elle ne prévoyait sans doute point toute l'étendue : la séparation allait durer vingt ans !
M. Tabbé Liautard avait fondé, en 1804, dans l'ancien hôtel Traversaire, au n» 28 de la rue Notre-Dame-des- Champs, une institution qui ne tarda pas, sous son habile direction, à prendre le premier rang parmi les maispns
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d'éducation de Paris. Les meilleures familles de la noblesse et de la bourgeoisie parisiennes lui confiaient leurs enfants, pendant que, de toutes les parties de la France, les évoques lui adressaient leurs sujets les plus distingués, et que l'étranger lui-môme, particulièrement la Belgique et le Piémont, lui envoyaient de nombr<3UX élèves ^ Â la suite des événements de 1814, auxquels M. Liautard, ardent royaliste, avait pris une part assez active, sa pension avait vu s'accroître encore la faveur dont elle jouissait. M. Philippe Nettement n'hésita pas d'y mettre son fils, au mois d'octobre 1815, lorsqu'il dut aller en Angleterre prendre possession du poste auquel il venait d'être appelé.
La discipline sévère des collèges d'avant la Révolution était devenue plus dure encore sous l'infiuence du régime militaire mis à l'ordre du jour par l'Empire. Dans la plupart des pensions, Ihs châtiments corporels étaient appliqués avec une rigueur qui allait jusqu'à la brutalité. M. Armand de Melun raconte, dans ses Mémoires inédits, que, placé en 1814 dans un pensionnat tenu par M. de Stadler et occupant les anciens et splendides appartements de l'hôtel Fieury *, il y passa deux années : « De ces deux années de pension, écrit-il, j'ai gardé surtout le souvenir de mes retenues^ de mes privations de congé, des coups que nous prodiguaient chaque jour les maîtres d'études. Parmi ceux-ci se distinguait un certain M. Raspail, qui
1. Mémoires de Jf. Vabbé Liautard, fondateur du Collège Stanis- Icu, T. I, p. 54 et 8ulv. — 1844.
2. L'hôtel Fleary, acquis en 1815 par l'abbé Liautard, fut réuni par lui au petit hôtel Traversaire et au grand hôtel du même nom. C'est de cet ensemble de bâtiments que fut formé, en 1822, le collège Stanislas*
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devait plus tard arriver à la fortune par le camphre, et k la célébrité par une série ininterrompue de conspirations. » M. de Melun, que nous retrouverons bientôt au collège Sainte-Barbe, dans la même classe qu'Alfred Nettement, fut retiré de chez M. de Stadler à la suite de coups portés par un maître d'écriture '.
Encore bien qu'à la pension Liautard la discipline fût mieux entendue et que de si regrettables pratiques n'y fussent pas en honneur, elles ne laissaient pas de s'y produire à l'occasion. Le jeune Alfred Nettement en eut bientôt des preuves frappantes. Jeté sans transition dans un milieu si différent de celui qu'il avait connu jusqu'à ce moment; n'ayant pas même, comme ses camarades, pour égayer la tristesse des murs froids et nus du collège, la vision des vacances prochaines ; n'entrevoyant TÂngleterre dans ses rêves d'enfant que comme un pays perdu, trop loin pour qu'il y pût aller avant d'avoir fini ses études, il fut saisi de découragement et prit le travail en dégoût. H ne sortait de sa torpeur que pour se livrer au jeu avec une ardeur bruyante. Contre un si mauvais élève, la classique férule de cuir parut trop clémente : un jour, un de ses oncles, le baron de Bissy, le demande au parloir et remarque sur ses poignets la trace bleuie des cordes qui l'avaient attaché; il questionne l'enfant, mais celui-ci s'obstine à garder le silence. La vérité finit pourtant par être connue, et M. de Bissy emmène son neveu, pour le faire entrer, à quelque temps de là, dans l'Institution établie rue des Postes, n^ 34, et qui portait alors le nom
1. Le Vicomte Armand de Melun, d'après ses Mémoires et sa Correspondance, par M. Tabbë Baunard, p. 10.
^A^&ociatUm des anciens élèves de la Communauté de Sainte-Barbe.
Le directeur était M. Henri Nicolle, qui avait eu, pendant la Révolution, comme rédacteur du Journal Français et de V Éclair, le rôle le plus honorable ^ Emprisonné au mois de janvier 1793, proscrit après le 18 vendémiaire an IV, il avait été déporté après le 18 fructidor an V. La pension de la rue des Postes partageait avec celle de la me Notre-Dame-des-Champs la confiance des familles royalistes. La discipline y était ferme mais sage, et les châtiments corporels y étaient inconnus. La douceur du régime de Sainte-Barbe fut vivement appréciée par le nouvel élève. Cependant, comme il avait peu travaillé chez M. Liautard. il trouva bon de ne pas travailler davantage chez M. NicoUe. Son professeur, M. Gorbin, était un vieux maître de Tancienne Université, un de ces maîtres d'autrefois qui renfermaient toute leur existence entre les murs de leur collège. Frappé de quelques-unes des réponses d'Alfred Nettement, qui dénotaient une rare intelligence, il lui proposa de lui donner, pendant les récréations, des leçons et des conseils. Cette marque d'intérêt, qui venait du cœur, émut profondément le pauvre écolier, depuis si longtemps sevré de toute affection. Ce fut son cœur qui répondit. Il accepta avec joie l'offre qui lui était faite, et, à partir de ce moment, tout en lui changea comme par enchantement. La rapidité de ses progrès surprit le bon M. Corbin lui-même ; quelques mois lui sufSrent pour passer du dernier rang au premier.
1. Voir, sur M. Henri NicoUe, le Journal d'un Bourgeois de Pans, par Edmond Biré, t. i, p. 333.
Il venait de terminer brillamment sa troisième et jouissait, à Paris même, de la fin de ises vacances, lorsqu'il fut témoin de l'enthousiasme et de l'allégresse qui éclatèrent à la naissance du duc de Bordeaux. Comme les journées du 3 mai 1814 et du 8 juillet 1815, cette matinée du 29 septembre 1830 ne devait jamais sortir de sa mémoire. Toutes les fois que, devant les triomphes répétés de la révolution, il sentira faiblir, non son courage, mais sa confiance, il se reportera, par la pensée, vers ce berceau où le fils du duc de Berry reposait sous la garde de la fille de Louis XYI, salué par la Religion du nom d'Enfant de V Europe S salué par la Poésie du nom d'Enfant du miracle^.
Il aimait à raconter comment, dans la famille où il se trouvait alors, rue de Rivoli, — chez sa tante, M™« de Granet, — tout le monde, maîtres et domestiques, était resté debout toute la nuit, dans l'attente du grand événement. Tout à coup, par les fenêtres ouvertes, — il était à ce moment quatre heures du matin, — on vit la façade de l'hôtel des gardes du corp3> sur le quai d'Orsay, sortir de l'ombre, puis étinceler bientôt de mille feux au milieu des ténèbres. On s'embrasse avec transport, on pleure de joie, car on a compris que c'est un Prince qui vient de naître. A cinq heures, les vingt-quatre coups de canon tirés aux Invalides annonçaient à la ville entière l'heureuse nouvelle qu'Alfred Nettement et ses amis avaient ainsi connue les premiers.
Quelques jours plus tard, tout plein encore de la grande
1. « Cet enfant de souvenirs et de re^^ets est aussi Tenfont de TEurope. 9 Paroles du Nonce prononcées au nom du corps diplomatique.