CHAPITRE XI
Appel aux Royalistds contre la diTision des opinions. — Dix jours A Londres pendant le voyage de Henri de France.
Divisions du paut^ royaliste. — TA direction de la Quotidienne est
OFFERTE A. NETTEMENT. Sa LETTRE AU V*» DE SaINT-PrIEST. I JnTRES
AU RÉDACTEUR DE la France et au directeur de la (razetle du Midi, — Appel aux Royalistes contre la division des opinions.
LkR R0YAU8TE8 DE L* ACTION EXTRA-LfiOALE, DE L* ACTION PARLEHKN- TAIRE ET DU DROIT COMMUN. BeRRYER ET O'CONNELL. — VOYAGE M
Beloravb- Square. — JHx jours à Londres pendant le voyage de Henri de France.
Tandis qu'Alfred Nettement s'efforçait ainsi de détruire les préventions que rencontrait au dehors le parti royaliste, dans rintérieur même du parti éclataient de déplorables dissensions. Au lieu de faire face à l'ennemi cornmun, les journaux de la droite se con]i>attaient entre eux. La discorde était au camp des vaincus.
Les députés royalistes, et en particulier M. Berryer, étaient depuis quelque temps déjà violemment pris à partie par la Gazette de France. Elle leur reprochait de se maintenir trop exclusivement sur le terrain étroit de Tac-
lion parlementaire, de laisser dormir les questions qui eussent troublé la quiétude des Chambres, de ne jamais sortir, par une initiative hardie, des ornières parlementaires. Elle ne leur pardonnait point surtout de ne pas réclamer hautement, persévéramment, le changement de la loi d'élection, de ne pas prendre pour plate-forme la revendication des droits généraux.
A ces reproches, la Quotidienne et la France répondaient en faisant ressortir l'importance des résultats obtenus par la droite parlementaire : les idées royalistes maintenues à la tribune en 1830, 1831 et 1833 ; la défense de ces idées et du passé des hommes de la droite ; la preuve éclatante et publique de leurs sentiments nationaux et de leur dévouement aux intérêts de la France ; la preuve éloquente de leur intelligence des affaires du pays, et par conséquent Tabolition des préjugés qui avaient si longtemps élevé une barrière entre le pays lui-même et les hommes du parti royaliste. Puis, attaquant à leur tour, les défenseurs de M. Berryer et de ses amis faisaient observer que la Oazette de France^ en réclamant l'extension du droit de vote à tous les citoyens, sacrifiait le principe monarchique au principe populaire, et se plaçait, qu'elle le voulût ou non, sur le terrain révolutionnaire. Ils accusaient M. de 6enoude et ses adhérents de s'être trop laissé gouverner par les théories, de ne pas avoir été dans la pratique des choses, d'avoir manqué d'à-propos, de ne pas avoir tenu compte des circonstances, d'avoir tiré le canon hors de portée et d'avoir fatigué les oreilles de tout le monde par le bruit, sans que les boulets vinssent mêmeeifieurer les murailles qu'il s'agissait de renverser.
Envenimées par une vive et ardente polémique, les divi-
sions devenaient de jour en jour plus profondes. An commencemeat de 1843« elles étaient arrivées à ce point, que tout semblait bien près d'être perdu. C'est à ce moment que les chefs du parti, les membres du Ck)niité royaliste de Paris, — M. Berryer, le duc de Noailles*, le ma^ quis de Dreux-Brézé, le vicomte de Saini-Priest et le duc de Valmy*, — firent appel à Alfred Nettement comme à rhomme le plus capable de travailler efficacement à rétablir l'union. Il avait, pendant plusieurs années, rédigée Quotidienne ; il appartenait à la rédaction de la Gazelle de France^ en même temps qu'il était le principal écrivaia de la Mode. Nul dans la presse n'avait rendu à la cause royaliste de plus signalés services. Par l'ardeur de son dévouement et de ses convictions, par la solidité de soa jugement, par son caractère à la fois conciliant et ferme, Q inspirait à toutes les fractions du parti une égale confiance. Les membres du Comité mirent à sa disposition la Quotidienne^ dont il deviendrait le directeur. Plusieurs conK*
1. Paul, dxLc de Noailles (1802-1885). — Admis à siéger à la Ghaiabil des Pairs dès 18â7, en remplacement de son grand-oncle, il n'ani pas cru devoir donner sa démission à la suite des journées de JoiJIel» Auteur d'une remarquable Histoire de M^ de Maintenons il fat â^ le 11 janvier 1849, membre de l'Académie française, où il succéda Chateaubriand.
2. François-Christophe-Edouard Kellermann, duc de VcUmy (11 1868). n était le petit-fils du vainqueur de Valmy et le fils du gé&é Kellermann. Entré dans la diplomatie et chargé de missions en On il renonça, en 1833. au grand avenir qui l'attendait sous le goa ment de Juillet. Séparé pendant quelques années de son père qû lui pardonnait pas cette résolution, il vécut modestement de sa et de son crayon jusqu'au jour où le vieux général lui rendit son tion. Elu député à Toulouse en 1838, aprto la mort du duc de James, le duc de Valmy siégea à la Chambre jusqu'en 1846 et fut des mciUeurs lieutenants de Berryer.
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rences eurent lieu, afin d'arrêter les termes du programme qui servirait de point de départ à une action commune. Le 28 avril 1843, Alfred Nettement écrivait à l'un des membres du Comité, M. le vicomte de Saint-Priest* :
« Monsieur le Vicomte,
a II y a maintenant près de quinze jours que j'ai eu l'honneur de remettre au Comité le programme qu'il m'avait demandé,
1. Saint'Priest (ËmmaiiLuel-Louis-Marie Guignard, vicomte de), né à Paris le 6 décembre 17S9, mort au ch&teaa de Lamotte (Hérault), le 27 octobre 1881. Il aulvit sa famiUe à Saint-Pétersbourg lors de l'émigration, et en 1805 entra dans Tarmée russe, où il servit jusqu'à la chute de Napoléon. Colonel en 1814, il fut fait prisonnier; Tordre de le fusiller, envoyé par l'Empereur, fut intercepté par les Cosaques. Il s'échappa, servit avec ardeur la cause du gouvernement royal, tenta pendant les Gent-Jours de soulever les populations du Midi, s'embarqua k Marseille à la nouvelle de la capitulation de la PaUud, fut pris par un corsaire de Tunis, et, après quelques semaines de captivité, put gagner l'Espagne et rentrer à la seconde Restauration. U fut alors nommé maréchal de camp» gentilhomme d'honneur du duc d'AngouIéme et inspecteur d'infanterie. En 1823, il prit part à l'expédition d'Espagne, oà sa conduite lui valut le grade de lieutenant-général. Ambassadeur i Berlin (18^), puis à Madrid (1827), il négocia le traité par lequel ' l'Espagne s'engageait à rembourser à la France, par annuités de 4 millions, sa dette de 80 millions. Au mois d'août 1880, il donna sa démission et fut nommé par le roi Ferdinand VII grand d'Espagne et âuc d'Âlmazan. Devenu l'un des conseillers de la duchesse de Berry, ' il fut l'un des principaux organisateurs de la tentative' royaliste do 1832, et s'embarqua avec la princesse sur le Carlo- Alberto, Arrêté à la , Ciotat, au moment où il débarquait, et traduit devant la cour d'assises rde Montbrison, ainsi que les autres prévenus de l'affaire du Carlo- 'Alberto et de la « conspiration de Marseille », il fut acquitté le 15 ■mars 1833, de même que tous ses co-accusés. A peine libre, il alla rejoindre en Italie la duchesse de Berry. Il fut élu, en 1848, représentant de r Hérault à l'Assemblée législative, où il fut l'un des chefs de 1 ia majorité. Sous le second Empire, il fut l'un des serviteurs les plus zélés et les plus inteUigents du comte deChambord, qui lui écrivit en 1867, sur la situation politique, une lettre qui eut un profond retentissement.
afin de voir si nouR pourrions déûnitivement nous entendre sur le fonds des idées politiques à développer. Je viens vous prier de vouloir bien demander, en mon nom, au Comité une réponse qui, dans un sens ou dans l'autre, mette un terme à mon incertitude qui, pour plusieurs raisons, ne saurait se prolonger sans inconvénients. Il ne m'afipartient pas de vous indiquer celles qui concernent le Comité ; mais, quant à celles qui me sont personnelles, vous comprendrez facilement. Monsieur le Vicomte, que les considérations d'estime et d'amitié que j'ai à garder avec M. de Genoude ne me permettent pas de rester plus longtemps dans la position indécise où je me trouve placé. Il 7 a es des personnes qui ont moins bien gardé que moi le secret do , propositions du Comité. M. de Genoude, averti de plusieurs côtés à la fois, a fait un appel à ma loyauté, et j'ai dû lai dire . où nous en étions, c'est-à-dire que j'avais fait un travail actodlement soumis au Comité, afin qu'il pût juger si les idées que je croyais nécessaires étaient conformes aux siennes. M. de Genoude désire naturellement savoir si je demeure avec lui ou si je le quitte, et comme je ne puis lui répondre que lorsque je saurai si le Comité adopte les bases que je lui ai soumises, je tous prie de vouloir bien me mettre à môme de faire la réponse qu'on me demande et qui est naturellement subordcnnée à celle qoa j'attends.
« Pour faciliter la réponse du Comité, je résume ici les points essentiels :
«c lo Reconnaissance du droit national, qui consiste dans k participation réelle de la nation à la discussion et à la confectiol, des lois, dans son intervention dans les affaires par le vote el l'établissement libre de tous les impôts ; droit sans cesse réclamé dans notre histoire, droit résultant du travail des siècles^ inhérent à la société moderne telle qu'elle est organisée ; drûl qu'on ne créa pas et que par conséquent on ne pourrait pas fa retirer par un article 14 ;
« 2o Exercice de ce droit par représentation, au moyen d*aft^ semblées réunies à des époques fixes et régulières, qui^ sortaw de l'élection à plusieurs degrés, ne seront pas le résultat d'os cens arbitraire, mais l'expression générale de la société moderne
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avec les hiérarchies des intérêts qu'elle contient, sans qu* aucune famille de ces intérêts soit exclue ; « 9o Principe et gouvernement monarchiques ; « 40 Institutions provinciales et communales ; « 50 Emploi exclusif des moyens ûationaux ; « Oo Union avec les royalistes ; conciliation avec tous. « Si un programme conçu et écrit dans ce sens peut être publié dans le premier numéro du journal, un programme disant clairement et nettement toutes ces choses, je puis con- .conrir à Tœuvre du Comité. Dans le cas contraire, je devrais, r-tont en le remerciant sincèrement de la preuve de conû^ance ; qu'il a bien voulu me donner, décliner les fonctions qu'il m'a 'Ût offrir.
« Veuillez, Monsieur le Vicomte, communiquer cette lettre à Messieurs les Membres du Comité et me croire votre tout , èévoué serviteur,
« Alfred Nettement. »
L'entente définitive ne se fit pas. On se mit bien d'accord ir les points essentiels ; seulement, le Comité pensait 16 le journal devait paraître sans programme ; Nettement, contraire; estimait qu'avant toute chose il fallait en tblier un. Son avis à ce sujet n'ayant pas prévalu, il se tira, renonçant sans hésiter, bien qu'il fût sans fortune,
^la situation brillante qui lui était proposée. Alors qu'il tenait qu'à lui de devenir directeur de la Qtwtidienne, se résignait à rester simple rédacteur à la Gazette de *ance. On lui proposait de porter un drapeau qui était le
[en; mais peut-être ne lui permettrait- on pas toujours de développer d'une maniëro aussi large qu'il le voudrait ;
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cela suffisait pour quUl renonç&t aux avantages, pourtant considérables, qui lui étaient offerts.
Il n'en considéra pas moins que c'était un devoir pour lui de travailler, selon ses forces, en toutes circonstances^ au rapprochement des esprits. C'est ainsi que, dès le 8 mai 1843, il écrivait la lettre suivante au journal l^ France, pour rétablir l'exactitude des faits, quant aux rapports qu'il avait eus avec les personnes qui composaient le Ck)mité électoral de Paris.
« A Monsieur le Bédacteur de la France.
« Paris, 8 mai 1843.
« Monsieur,
i< J'aurais désiré pouvoir continuer à garder le silence sur l'affaire dont vous avez entretenu vos lecteurs. Si j'ai mérité par quelque côté la marque de confiance que les personnel éminentes de notre parti dont vous parlez avaient bien touItl^ me donner en m'exprimant le désir de me voir prendre \kdirection de la Quotidienne, c'est par le chagrin profond qu. m'ont toujours fait éprouver les divisions des royalistes, (feà par la ferme résolution de faire en tout temps ce qui serait a mon pouvoir pour prévenir ces divisions on les faire cesser. Cette disposition d'esprit, qui explique la démarche qu'on a faite auprès de moi, vous expliquera en même temps la répugnance avec laquelle je romps le silence que je m'étais imposé. Mais il y a, dans l'article où mon nom est prononcé, des paroles que je ne laisserai jamais sans réponse, de quelque paii qu'elles viennent, amis ou adversaires, et malgré les circoft locutions dont elles sont entourées. Tout en rendant justice à ma bonne foi, vous parlez d'un piège tendu, de personnes n'ont pas voulu s'y laisser prendre. Je ne saurais accepter pareilles expressions, même avec la forme d'induction que vo leur donnez. Je rétablirai les faits aussi brièvement
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possible, en ne disant que ce qu'il est strictement nécessaire dédire.
« Lorsque la Gazette^ en parlant des personnes qui ont pris part à cette affaire, a dit qu'elles m'avaient circonvenu^ la Gazette, je le reconnais, a été mal informée ; elle s'est servie d'an mot inexact. Ces personnes m'ont fait un loyal appel auquel j'ai loyalement répondu ; elles m'ont engagé à les aider à réaliser l'union du parti royaliste, et comme la réalisation de l'anioa est une chose essentiellement désirable, je me suis montré disposé à leur prêter mon concours, en sacrifiant non mes liens d'affection, mais mes rapports journaliers de collaboration avec mes amis de la Gazette,
« J'ai donc demandé des conférences pour discuter à fond les idées qui devaient réaliser cette union royaliste dont on me parlait, car l'union des hommes sérieux ne saurait exister que sur le terrain des idées. On croit en Dieu, mais on ne croit pas en un homme ; on croit en des idées qui sont la mesure commune des intelligences. Ces conférences ont fortiOé la conviction où j'étais, où je suis encore, malgré l'issue de cette affaire, qu'entre la presque unanimité des royalistes il n'y a que des nuances grossies par des discussions irritantes, mais qu'il n'y a pas de divergences sérieuses. Quoique je ne fusse pas plus disposé à craindre des pièges qu'à en tendre, j'ai demandé, dès l'origine, qu'on ne se bornât point à des conversations, mais qu'on fîx&t par écrit les bases du plan à suivre, du programme à développer, afin que tous les esprits pussent se rencontrer
' sur un terrain net et bien délimité, et que la France sût d'une manière certaine ce que les royalistes avaient à lui offrir. On a obtempéré à ce vœu : des deux côtés il y a eu des observations, des concessions, non de principes, mais de formes;
• ear, je le répète, il n'y a, entre la presque unanimité des royalistes, que des questions de nuance et de forme.
tt Je n'ai pas besoin de dire que potur les observations que j'ai présentées, pour la manifestation de principes que j'ai indiquée comme nécessaire, je n'ai consulté personne, et que j'ai uniquement eu en vue le désir d'exprimer les idées générales royalistes, de tracer un programme qui pourvût aux nécessités
de leur situation en les rendant possibles en France. Vous parlez, Monsieur, de l'inconvenance qu'il y aurait eue à préseoter aux personnes qui s'étaient adressées à moi, le programme de la Gazette, Eh t mon Dieu ! les royalistes, quand on va an fond des choses, ont tous le même programme. Les idées royalistes ne sont la propriété de personne, pas plus celle de la Gazette que de tout autre journal. En voulez-vous une preuve? Les idées de l'intervention de la société dans ses affaires, de cette représentation générale des intérêts de la société, au moyen du vote & plusieurs degrés, embrassant, dans son universalité monarchique, toute la hiérachie des intérêts, je les retrouve dans la Quotidienne de 1815. Longtemps avant que la Gazette eût développé ce système, à l'époque où Napoléon, de retour de l'Ile d'Elbe, allait paraître au Champ-de-Mai, la Quotidienne, qui s'appelait alors la Feuille du Jour^ demandait l'élection hiérarchique des assemblées communales, cantonales, départementales, générales* ; elle disait en propres termes : « Que sont nos assemblées électorales ? Des réunions « d'un petit nombre de citoyens choisis presque arbritaiietf ment parmi les plus imposés de l'arrondissement ou du dé{)a^ « tement. L'immense majorité, disons plus, la presque totalité u des citoyens est exclue de ces assemblées, privée, par conaé- « quent, du droit d'élire ses représentants, réduite au rang de tt prolétaires. Sur trois millions de citoyens, quatre-vingt-dii u mille électeurs forment une véritable aristocratie, qui seule « possède le privilège d'élire ses représentants, c'est-à-dire que c< sur cent citoyens, quatre-vingt-dix-sept restent à la porte de « l'assemblée électorale. Voilà ce qu'on appelle un gouverne- « ment représentatif I Le principe du droit est que tous les « membres de la nation doivent être représentés en raison de u la part qu'ils prennent au maintien de l'État. »
u Croyez-le donc bien, Monsieur, dans tout ce que je deman-l dais au nom des libertés nationales, dont le culte se confond | dans mon cœur avec le culte du principe monarchique, je n'avais pas besoin de copier le programme de qui que ce fût anl
1. Lisez la première quinzaine de la Quotidiennet en mai 1815.
monde, et ce n'était pas seulement avec la Gazette, mais, vous venez de le voir, avec la Quotidienne^ comme avec la Mode et too8 les journaux de province, comme avec les discours du noble marquis de Brézé, comme avec les personnes qui avaient voulu conférer avec moi, comme avec tous les royalistes, que je me trouvais d'accord sur les bases principales de l'autorité et de la liberté dans ce pays. Quand vous dites qu'il y a eu rupture dès qu'il y a eu explication, vous dites donc une cbose complètement inexacte, une chose mauvaise ; car il semble par \ là qu'il puisse y avoir des abîmes entre les hommes dévoués au même principe et cherchant le bien de leur pays. Pendant six semaines, je n'ai pas cessé de m'expliquer verbalement et \ par écrit de la manière la plus catégorique, sans qu'il y ait eu hipture entre les personnes qui s'étaient chargées de suivre cette négociation et moi. Tout au contraire, il semblait que plus nouB allions, plus les nuances s'effaçaient, plus nous étions pès de nous entendre. C'est au bout de ces six semaines, et sur 'k programme définitif qui devait servir d'entrée au journal, programme soumis, par les honorables négociateurs, à l'ensemik des personnes qu'ils représentaient, que la rupture a eu fiea, parce que, m'a-t-on dit, ces personnes ont pensé que le Journal devait paraître sans programme. Or, sans vouloir en lien incriminer ni même discuter leurs motifs, je ne conçois pas fias, en ma qualité d'homme de presse, de journal sans propumme que d'armée sans drapeau, attendu que, lorsqu'on n'est dans les faits, H faut être dans les idées, et que, lorsqu'on 'est ni dans les faits ni dans les idées, on n'est nulle part, on l'est rien, on aspire au néant ; attendu qu'une nation ne veut ne peut revenir à un parti qu'en revenant à ses idées clairent définies, hautement proclamées.
« Voilà, Monsieur le rédacteur, toute la vérité sur cette aire. Je n'attaque personne, je ne me plains de personne. On ;'a fait un appel dans l'intérêt de l'union du parti royaliste : ai répondu, comme c'était mon devoir, en indiquant dans He mesure je pouvais prêter mon concours. J'ai discuté pent six semaines les bases d'un programme, en disant, dès premier jour, que cette manifestation me paraissait indis-
pensable. Au bout de ce temps, il s'est trouvé qu'on n'a pas cra devoir la faire. Je me suis retiré en emportant un bon souvenir de la loyauté parfaite et de la baute intelligence des personnes avec lesquelles j'avais été spécialement en rapport, et en leur laissant, du moins je l'espère, une idée favorable de mon caractère et de mon dévouement profond à la cause monarclùque et nationale.
a Veuillez bien, Monsieur le rédacteur, insérer cette lettre, qui contribuera, j'aime à le croire, à mettre fin à une polémique f&cbeuse, et agréez l'expression de ma baute considération.
« Alfred Nettement. »
Plus tard, Alfred Nettement intervient encore une im dans la polémique, et toujours avec le même esprit, c'està-dire avec l'intention de relier le faisceau des forces royalistes qui s'éparpillaient de plus en plus. Voici la lettre qu'il écrivit au directeur de la Gazette du Miài, ï Toccasion d'un article dirigé par cette feuille contre M. de Genoude.
« A M, le Directeur de la Gazette du Midi.
« Paris, 10 juin 18i3.
V Monsieur,
« Autant j'eusse été toucbé, dans toute autre circonstanc d'un témoignage de sympatbie venant d'un journal aussi h( rablement connu et aussi justement estimé que la Gazette Midi^ autant j'ai été affligé de me voir louer au détriment d^ royaliste éminent, d'un homme dont j'honore le talent et courage, d'un collaborateur, d'un ami. J'avais mis une soliic tude toute particulière à me tenir à l'écart des tristes et loureux débats qui agitent, depuis deux mois, le parti royi j'espérais qu'on me permettrait de conserver cette attitude, < n'ayant pas réussi à contribuer au rétablissement de l'union j
mi nos amis, je voulais du moins éviter de contribuer, ne fût-ce que par une parole qui pouvait ôtre mal interprétée, à donner un aliment à des divisions si fâcheuses. Mais après votre article, Monsieur, je ne puis plus garder le silence. J'ai un devoir de justice et d'amitié à remplir envers M. de Genoude, avec lequel vous me mettez en parallèle, en opposition ; un devoir de loyauté et de franchise envers le parti royaliste, devant lequel je dois justifier et motiver, en les développant, les paroles que vous avez citées et que je ne retire point : « Il n'y a que des tt nuances entre les hommes de notre opinion » ; je vais m'occuper d'un écrit sur ce sujet, dans lequel j'expliquerai en quoi consiste l'unité du parti royaliste, sur quels points portent les nuances dont j'ai parlé, et sur quel terrain on pourrait se rencontrer ; mais ce travail serait trop long pour être publié dans un journal, et j'y aborderai des matières trop importantes et trop délicates pour ne pas sentir la nécessité de peser avec soin mes expressions .
« Bornons-nous donc ici à ce qui a rapport à M. de Genoude. Vous parlez. Monsieur, de la reconnaissance due à M. Berryer pour les services que son admirable éloquence nous a rendus du haut de la tribune : sur ce point je suis entièrement de votre avis. Mais, Monsieur, si l'on doit se montrer reconnaissant envers la tribune, est-il donc permis de ne pas l'être envers la presse ? N'est-ce donc rien que ce travail de tous les jours, de toutes les heures ; que ce dévouement qui déclare à son propre repos une guerre sans paix ni trêve, que les événements trouvent toujours prêt, qui veille pendant que l'opinion dort, qui puise dans une foi politique profonde assez d'énergie pour résister à la contagion du découragement et pour communiquer à tous son courage ; qui est toujours sur la brèche sans que les échecs et les persécutions l'effrayent, sans que les sacrifices le dégoûtent et le lassent ? Voilà, Monsieur, la vie d'un chef de
' Journal, vous le savez par vous-même ; voilà depuis treize ans
' la vie de M. de Genoude.
« Ne me comparez pas à lui, je n'ai pas mérité encore de lui être coDiparé. Il était né avant moi à la vie politique; il a pu
^ donner après 1880 une direction, tandis que je ne pouvais encore
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qu^en suivre une ; et Cdtte direction, vous le reeonnaissez vousmême, a été intelligente, bonne et utile, car vous déclarez qae la Gazette de France a rendu d'éminents services. Or, comment séparer la Gazette de M. de Genoude, qui n'a cessé de lui donner l'impulsion et d'y exprimer ses sentiments et ses idées ? Il a pu faire des sacrifices que je n'ai pas été assez heureux, pour faire ; il a pu immoler ses intérêts à ses conviGtions, partout où on lui a offert l'alternative de sacrifier un intérêt de journal à une idée qu'il croyait utile, ou de sacrifier cette idée, et vous savez comment il a vu successivement ritalie, rÂutriche, la Prusse se fermer devant la Gazetle.OAA est noble, cela est beau, cela est rare dans tous les siècles^ dans le nôtre surtout, et il ne faudrait pas que des nuances d'opinion nous empêchassent de rendre hommage, chez un coreligionnaiie politique, à un dévouement et à un désintéressement que nous honorerions même dans un adversaire.
tt £h ! Monsieur, n'enclouons donc pas ainsi nos canoni devant l'ennemi. Gardons, avec une sollicitude empressée» un royaliste dévoué, un admirable orateur dans la personne de M. Berryer ; mais gardons aussi, dans la personne de M. de ; Genoude, un royaliste dévoué, un admirable journaliste. Is'oublions pas les services rendus, qu'ils l'aient été par la parole oa par la plume ; n'amoindrissons pas les hommas qui peu^e&t ' nous servir, et que nos tristes dissentiments n'aillent pas jusqu'à nous porter à émousser nos armes en les heurtant ruue contre l'autre. Quand on se bat dans les rangs, cela vient tort jours de ce que l'armée ne marche pas ; il y a donc un moyen de faire cesser ce discord, et, pour cela, il faut pousser ce rri de : « En avant ! » qui est si populaire en France. En avûxt, contre le monopole et l'arbitraire doctrinaire, contre la politique de l'abaissement au dehors, des bastilles et de lacomption au dedans. En avant ! toujours en avant ! C'est dans l'action, je le démontrerai, je l'espère, que nous devons, que nous pouvons nous réunir. Quand nous serons en marche, on ne sera plus occupé que d'une chose, combattre l'ennemi. Sortons donc du statu quo de notre opposition ; préparons-nous, hors de la Chambre comme dans la Chambre, à cette lutte à la fois
énergique et légale à laquelle nous seroDS peut-être bientôt appelés. Etendons dans le pays nos lignes de circonvallations contre ces bastilles qui s'élèvent, et que, le jour où le despotisme sera prêt, la liberté, tenant les tables de la loi à la main et revendiquant les droits de tous, soit prête aussi. C'est votre propre langage que je vous parle, Monsieur; car je sais que la Gazette du Midi a toujours vivement poussé à l'action royaliste ; vous ne prendrez donc pas en mauvaise part mes paroles, et vous leur donnerez dans votre journal une place que je r<^clame de votre bienveillante impartialité. « Veuillez agréer l'expression de ma haute considération.
« Alfred Nettement. »
L'écrit annoncé par Alfred Nettement dans cette lettre loi densanda de longs mois de travail. Il parut le 10 novembre 1843'Sou3 ce titre : Appel aux Royalistes contre la division des opinions *.
Une question bien posée est bien près d'être résolue. Le premier soin de l'auteur est donc de poser, aussi nettement que possible, celle qu'il va essayer de résoudre. Il y a, dit-il, une grande différence entre les principes d'un parti et les divers moyens d'action qu'emploient les hommes de ce parti pour faire prévaloir ces principes. Cette différence est si grande qu'on peut ne pas recourir aux mêmes moyens d'action et cependant être du même parti, tandis qae toutes les divergences qui portent sur les principes établissent des séparations tellement pro-
1. Un volume in-8», chez Dentu, libraire aa Palais-Royal, Galerie d'Orléans, 18.
fondes, que ceux en qui ces divergences se personnifient cessent réellement d'être unis par les liens de la communauté politique, c'est-à-dire de professer le même symbole et de se rallier au même drapeau. Il en résulte que les désaccords sur les moyens d'action ne constituent que des nuances, et que les séparations sur les principes creusent des abîmes.
Y a-t-il véritablement des abîmes entre les diverses fractions du parti royaliste, y a-t-il seulement des nuances? en d'autres termes, diffëre-t-on sur les principes, ou seulement sur les moyens d'action? Cette question, Alfred Nettement essaiera de Féclaircir, non par une discussion, qui pourrait fournir un nouvel aliment à la polémique, mais par des faits positifs et irrécusables.
Quels sont les principes des royalistes ? L'auteur ne les formulera pas lui-même : il n'exprimera pas une opinion individuelle. Il ne les exposera pas non plus d'après les déclarations qui ont suivi la révolution de 1830. On pourrait, en effet, soupçonner les hommes de la droite d'avoir composé leur thème pour la circonstance, et d'avoir approprié leur programme aux besoins de la situation particulière qui leur était faite par la chute de la Restauration. D remontera donc un peu plus haut, il se reportera à la session de 1817, lorsque fut discutée la loi d'élection qui établissait le suffrage direct des électeurs à cent écus. Les divers chefs du parti royaliste, les Villèle, les Bonald, les Corbière, à la Chambre des députés, les Chateaubriand, les Mathieu de Montmorency et leurs adhérents à la Chambre des pairs, marchaient alors réunis et ne formaient qu'un camp. Ni l'autorité de leur parole ne pourra être contestée, ni la sincérité de leurs déclarations mise en
doute. Leur exposition de principes ne pourra être accusée d'être un de ces programmes de circonstance qu'on adopte comme un levier d'opposition contre un pouvoir que l'on veut renverser. Bien loin de songer à détruire le gouvernement» ils en désiraient passionnément le maintien. Les principes qu'ils formulaient étaient donc véritablement les leurs; ils les présentaient au pays, non avec une arrière-pensée de destruction, mais avec une pensée d'organisation politique et de sécurité sociale.
Or, ce qui résulte de tous les discours prononcés dans la discussion de la loi d'élection de 1817, c'est que les royalistes avaient, à cette époque, un symbole commun et qui se résumait en ces termes : royauté héréditaire dans laquelle la légitime transmission du pouvoir est réglée par la loi salique; — gouvernement monarchique; — représentation universelle des intérêts réalisée par le vote gradué et à plusieurs degrés. Chateaubriand comme Bonald^ Villèle comme Mathieu de Montmorency s'accordaient à demander des droits pour tous, des droits mesurés par les intérêts et formant une magnifique échelle de libertés, aboutissant à la représentation générale. Et s'il en était ainsi, il n'était plus possible de présenter ce symbole comme exceptionnel, puisqu'on le trouvait professé par les hommes de la droite, antérieurement à toutes les discussions qui s*étaient élevées au sein de l'opinion monarchique. Il n'était pas permis non plus de le repousser comme un programme de circonstance et une machine de guerre contre le régime de Juillet, puisque les hommes de la droite réclamaient la réalisation de toutes ces idées sous la Restauration, que certes ils ne voulaient pas renverser.
Après 1830, (les dissidences se produisent, mais elles portent sur la diversité des moyens d'action à employer. On se trouve alors en présence de trois genres d'actions royalistes : une action extra-légale, Tactioû armée ; deux actions légales, l'action parlementaire s'exerçant sur les faits, une seconde action légale sans être parlementaire et s'exerçant sur les idées par Id revendication des droits généraux.
On se divise sur les moyens d'action, mais se séparet-on sur les principes? En aucune façon. L'accord pe^ siste sur ce dernier point. Les trois actions royalistes que nous venons de signaler se rencontrent sur le terrain des principes communs proclamés en 1817.
La Quotidienne était l'organe des royalistes qui voulaient recourir à l'action extra-légale. Sa rédaction armée ^ en guerre poursuivait le pouvoir d'articles qui semblaient écrits à la pointe de l'épée, et sa polémique ardente, impétueuse, impitoyable, était déjà une bataille. Eh bien! la QtcoHdienne développait publiquement, sur Torganisation de la liberté en France, des idées analogues à celles que les chefs de la droite avaient défendues dans les Chambres de la Restauration. Elle disait, le 3 mars 18S1 : « La participation de tous les citoyens aux droits électoraux, qui trouvait son application naturelle dans te système des assemblées primaires, défendu, dans tous les temps, par les hommes de la monarchie, de Tordre A de la liberté, repoussé une première fois sous la Restauration par les doctrinaires, a subi, dans la loi électorale, un nouvel affront de la part du libéralisme vainqueur. • — La duchesse de Berry, le chef des royalistes de l'action armée — dux fœmina facti, — ne tenait pas un autre
langage. Avant de rentrer en France et de se jeter en Vendée, la duchesse et le conseil dont elle s'était entourée avaient songé à préparer, en cas de succès, les bases d'un gouvernement. Le passage suivant est textuellement tiré du manifeste délibéré et adopté par la princesse et par son cODseil :
tt Le libre vote de l'impôt par les états généraux et leur libre eoQcours à la création des nouvelles lois sont les premières des vieilles franchises que nos pères crurent toujours impliquées dans leur ancien et moderne nom de Francs ou Français. Ces franchises, qu'ils commirent à la garde de leurs rois légitimes, j*en garderai fidèlement le dépôt. J'aurai soin que tous les citoyens concourent par des gradations convenables à la formation des états généraux. Je veux en outre donner aux provinces toutes les satisfactions qui seront compatibles avec le maintien du lien commun qui demeurera toujours nécessaire à la conservation de la grandeur et de la gloire de la France. Des états provinciaux pourvoiront facilement aux vœux dans retendue et les limites qui leur seront conférées. La liberté dont jouiront les provinces de faire, chacune pour ses arrangements intérieurs, ce qui pourra le mieux la satisfaire, tournera^ par )*effet de cette satisfaction même, à l'avantage de leur bonne htelligence pour les grands intérêts de TËtat, auxquels toutes ! concourront avec le même zèle. »
Les hommes de l'action parlementaire étaient, de leur côté, restés fidèles aux convictions des royalistes de 1817. liOrs de la discussion de la loi électorale de 1831, ils prodamèrent les mêmes idées, développèrent le même système. Voici les paroles que M. Berryer prononça, à cette oc^^asioQ, en soutenant un amendement destiné à introduire dans la loi le principe des deux degrés :
« La fixation du cens est une injustice monstrueuse, et je li*ai jamais compris Ténorme intervalle politique entre Thomme
qui paie "^OO fr. et celui qui paie 199 fr , 95 c. Quand on s'interroge pour savoir quelle sera la fixation du cens, il se fait on calcul pour savoir combien de gens on appellera à TélectioD, et quel nombre de ses amis on appellera, on pourra faire participer à ce droit. Mais qu'en résulte- t-il? ce que nous avons vn depuis quinze ans : c'est qu'avec ce système qui se prête à des calculs de telle ou telle opinion, tour à tour triomphante, les ' partis font tour à tour leurs combinaisons. Je ne vois là que la représentation des passions dans le moment où elles trionu pbent, et non la représentation des intérêts. Tel a été, à mon avis, le vice de notre système représentatif pendant quinze ans. Je voudrais donc que les communes^ cette aggrégaiion de (t-milles politiques, pussent nommer des mandataires povf concouiHr à l'élection des députés. Je demanderais donc qaels France fût convoquée en assemblées primaires , et que tow ceu^ qui sont inscrits au rôle de la contribution foncière fissent partie de ces assemblées K »
La ti'oisième action royaliste — Taction légale exercéi par et pour la revendication du droit commun — avait soft point d'appui dans une école politique dont la Gazette A France était l'expression la plus puissante. Il est à peim besoin de dire que les publicistes de cette école adhéraient pleinement aux doctrines et aux idées des royalistes di 1815 et de 1817, puisque la Gazette et son rédacteur ea chef M. de Genoude obéissaient à la direction de M. Villële, le chef le plus influent des royalistes à ces d époques. En 1832, ils résumaient les principes qui l apparaissaient comme ayant été fondamentaux eu Fran( dans une Déclaration qui débutait ainsi :
1. Séance du 27 février 1831. — Berryer, Discours parletnentaireà t. I, p. 92. — Voir également la lettre de Berryer à la Gasette 4 France, en date du 2 août 18S2.
ALFRED NETTEBfENT 299
M Noua proclamons le vote libr&'de l'impôt et des lois par les représentants de la nation, convoqués en assemblées des commones et des provinces. Nous appelons aux assemblées dâs communes tous Us Français ou naturalisés Français âgés de vingt^nq ans, domiciliés et compris au rôle des impositions directes^ conformément à la déclaration du 24 janvier 1789. »
L'action armée, l'action parlementaire» l'action du droit commun se rencontraient donc toutes les trois sur le même terrain. Elles avaient mêmes répulsions, mêmes sympa- Uiies, mêmes principes. Partout, dans les rangs des royalistes, l'horreur de l'étranger ; partout la volonté de tout laire en France et par la France ; partout le sentiment de k grandeur du pays et de la nécessité d'une politique en harmonie avec cette grandeur ; partout l'amour de la : liberté ; partout la confiance la plus absolue dans l'effi- ^cacité nationale de l'alliance du principe monarchique et du principe de la liberté politique assurée par des assemblées sortant du vote général à plusieurs degrés.
L'unité de principes existait parmi les royalistes, et f^pendant il y avait des divisions. D'où venaient-elles ? Quelles causes les avaient enfantées ? Puisque ces divisions ne provenaient point des principes, les mêmes chez tous les hommes' de la droite, malgré la différence des genres d*action qu'ils avaient adoptés, il était indiqué qu'elles ne pouvaient provenir que de la diversité même |fte ces genres d'action. C'est, en effet, ce qui avait lieu. Chaque fraction royaliste, engagée dans une voie qui lui
Htait particulière, avait étécon<luite à attribuer aux autres fractions les revers qu'elle avait essuyés ou le peu de succès qu'elle avait obtenu. Comment les partisans de Taction extra-légale n'auraient-ils pas élevé de vives récriminations contre les partisans de l'action parlementaire? Hommes d'épée, comment ne se seraient-ils pas plaint des hommes de tribune et des hommes de plume ? Gomment ces derniers, de leur côté, aurai|pnt-ils pu longtemps IDa^ cher ensemble, lorsqu'ils se trouvaient placés, les uns et les autres, dans des conditions si différentes? Lesbommei de presse, qui sont plus près des idées que des faits, et qui d'ailleurs s'adressent directement à un certain nomM d'esprits en communauté de conviction avec eux, peuvent braver l'inattention et l'indifférence des esprits qui mar^ chent dans d'autres voies, et continuer leur mission m(h raie, en attendant que l'expérience leur ramène le des Intelligences et leur permette d'aspirer k des résul pratiques. U n'en va pas de même pour les hommes tribune. Quand on est près du mouvement des affaires de la marche des faits, comme cela arrive dans les asse: blées politiques, on éprouve naturellement une vive réj gnance à renoncera la part d'influence qu'on croit pouT exercer sur cette marche et ce mouvement ; on ne la v pas sacrifier au lointain espoir d'acquérir cette a morale dont le levier est en dehors de la sphère l'on se trouve, et qui s'exerce à longue échéance sur 1 idées. Et c'est ainsi que peu à peu le fossé s'était cre entre les hommes de tribune et les hommes de pi et avait fini par devenir aussi profond que celui qui a séparé d'eux, dès l'origine, les hommes de l'action Si profond qu'il fût, ce fossé, nous le savons, n'était
; km abîme, puisque les principes étaient les mêmes. Que .^&llait41 donc pour rétablir l'union si fâcheusement brisée, : pour relier le faisceau si déplorablement rompu ? Il s uffi- ^' sait pour cela de revenir aux principes communs, de se Lipeplaeer sur le terrain où s'étaient déjà rencontrées toutes l,les fractions du parti royaliste. Ce terrain était celui de la ■ Téforme électorale. Députés, publicistes, simples citoyens, 'j. dans le parlement, dans la presse ou dans le pays, les loyalistes ne devaient plus avoir qu'un but unique, une iBeule action. Gomme leiu-s aînés de 1815 et de 1817, comme eux-mêmes l'avaient fait, d'un commun accord, au lendemain de 1830, il leur fallait unir leurs efforts pour faire iompher le principe royaliste en matière d'élection, ^est-à-dire la représentation générale des intérêts à l'aide a vote à deux degrés ; ce résultat obtenu, ils demandeent alors à ce parlement perfectionné ou réformé la forme de tous les abus.
Que cette ligne de conduite fût adoptée, et aussitôt la
ituation changerait de face. Les hommes de l'action
tra-légale, qui d'ailleurs avaient depuis longtemps re-
oncé à recourir aux armes, trouveraient, dans cette lutte
ouvelle, l'emploi de leur ardeur. D'autre part, les hommes
l'action parlementaire rentreraient dans le courant créé
t les hommes de l'action du droit commun : l'unité
narchique serait rétablie.
A la fin de son écrit, rencontrant encore une fois le nom Berryer, Alfred Nettement écrivait ces lignes :
« Nous venons de prononcer un nom qui ne nous permet pas terminer ici notre appel. . . Que manque-t-il aux idées royautés pour s'emparer de cette société ? Rien de ce que peut faire raisonnement n'a été omis ; ou a parlé aux esprits autant
qu*on pouvait leur parler ; on a employé tous les moyens pour les convaincre. Les voies sont préparées, mais où trouver cette puissance d'impulsion qui fait passer le mouvement des idées dans les faits ; cette influence irrésistible qui passionne tonte une société pour la question de salut ; cette parole inspirée qui, conduisant Tétincelle électrique, allume dans tous les cœais un foyer d'inspirations, d'activité et de dévouement, et entraîne toutes les volontés vers un même but? Dieu a placé dans nu rangs un de ces hommes si merveilleusement doués ; si noos le! rappelons, ce n'est point pour en faire le sujet d'une vaine et stérile louange, mais pour répéter au contraire que tous eet^ dons de Dieu sont autant de dettes envers la patrie, et que ét\ si beaux talents donnent encore moins de droits que de devoii La Providence, qui ne fait rien en vain, n'a pas en vain alli dans ce cœur et cette pensée ce magnifique foyer d'ëloquene^j et c'est à celai qu'elle a traité avec tant de libéralité qu'il ap) tient de couronner les services qu'il a rendus, en passionns les esprits pour ces idées de réforme électorale, de reven< tion des droits généraux, qui peuvent seules préserver cet société, et entraîner l'opposition royaliste tout entière dans voies qui conduisent à l'avenir. Pour agir désormais dans Chambre elle-même, telle queles circonstances et le désenebi tement l'ont faite, ce n'est plus dans la Chambre qu'on trouver un point d'appui. Le sol parlementaire, semblable ài terrains tout trempés de pluie, fléchit sous le pied qui le pi Toute action a cessé dans cette sphère, tonte vie s'y est éteint et ce n'est que par l'influence irrésistible d'an mouvement tional, qu'on peut faire violence à la torpeur des corps tiques, galvaniser les morts du pays légal, et ressusciter mouvement parlementaire.
« Qu'il se rappelle, le grand orateur, ces journées toutes chad d'enthousiasme et toutes pleines d'émotions, où, sous le ardent du Midi, en face de cette Méditerranée destinée par Providence à être un lac français, il sentait le cœur de toi une ville battre contre son cœur ; où il voyait les partis s'étei et se confondre dans l'unité du patriotisme et dans une ration commune, et toutes les pensées, semblables au met
ardent en fusion dans le moule qui lui donne la forme, bouil- I lonner dans sa pensée.
\ « Nobles triomphes que le passé a vus et. que l'avenir peut I Yoir renaître : que les succès parlementaires obtenus dans des Chambres sans grandeur et sans élévation, sont peu de chose qaand on les compare à la gloire et aux joies n pures que Toas donnez ! Admirable ascendant de la parole humaine, f.g'exerçant sur les passions les plus élevées de notre nature, ' qui pourrait rapprocher des satisfactions que vous assurez à la eonscience, rinfluence qu'il faut acheter aujourd'hui dans la r Chambre, surtout en ménageant ses faiblesses et en sacrifiant
f quelques-unes de ses propres pensées ! Au moment même où ]loaB écrivons, les vents qui soufflent d'Irlande nous apportent le bruit des pas de tout un peuple marchant à ]a suite d'un bomme^ suspendu à ses lèvres quand il parle, et lui donnant ks beaux noms de père et de libérateur. Cet homme porte f&me de sa patrie dans son sein ; son bras a la force de plu lienrs millions de bras; les cris de toute une nation retentissent dans sa parole ; son éloquence est la voix d'un peuple. Il jregarde sans peur cette orgueilleuse Angleterre qui a vaincu rOcéan et Napoléon. Quand on lui demande son nom, il lépond : « Je m'appelle l'Irlande. » Et l'Angleterre, la main pleine de soldats, hésite et se trouble devant ce peuple qui, aonduit par son orateur, se montre si digne de la liberté qu'il téclame et mérite tous les droits avant de les obtenir. Ne se ^ésentera-t-il personne pour remplir envers la France le grand magnifique devoir qu'O' Gonnell remplit envers l'Irlande, ur délivrer, non pas un peuple de la domination d'un peuple, une religion de l'oppression d'un culte contraire, mais pour délivrer un peuple de la domination des partis, pour ^ndre à la France ses droits en Europe en rendant à chacun kftes droits en France? N'y a-t-il personne qui ait vu la miission 4'0' ConneU lui apparaître dans ses rêves, et les lauriers de Miltiade n'empèchent-ils plus Thémistocle de dormir ? »
Par une heureuse coïncideoce, eu même temps que paraissait la brochure d'Alfred Nettement, avait lieu le voyage de Henri de France en Angleterre, voyage qui était luimême comme un € appel aux royalistes contre la division des opinions ».
Le 28 novembre 1843, le duc de Bordeaux — ou plutôt le comte de Ghambord : il venait de reprendre, pour ne plus le quitter, ce titre qu'il avait déjà porté à Home en 1&39 — arrivait à Londres, et sinstallait dans rhôtei (ju^on lui avait loué, à Belgrave-Square. Il y était attendu par un grand nombre de légitimistes français, ayant à leur tète Chateaubriand et Berryer. Alfred Nettement n'était pas pour manquer à ce rendez- vous de la fidélité. Le 3 décembre, il passait à son tour le détroit.
Cinq ans auparavant, il était venu à Londres pour assister aux fêtes du couronnement de la reine Victoria*, et il en avait rendu compte dans une série de lettres adressées aux lecteurs de la Mode. Cette fois encore, il parlera i i ses lecteurs de son voyage, mais ce n'est plus de l'Angleterre qu'il les entretiendra. Aussi bien, pendant ces dix jours passés à Londres, il n'a pas vu Londres ; jamais il n'a moins pensé à l'Angleterre qu'en Angleterre. D n'a vu que la France, il n'a entendu que des Français, et le pre» mier de tous, Henri de Bourbon. Le flot des pèlerins deBelgrave-Square grossissait chaque jour. Toutes les auberges
1. EUe avait été proclamée reine d'Angleterre le 21 juin 1837, le leiK demain de la mort de son oncle GuiUaume IV. Le couronnement eat lieu le 20 juin 1838.
de Londres appartenaient à quelques provinces françaises. Ici, la Normandie, là, le Languedoc ; plus loin, le Boulonnais, à côté la Provence, puis l'Orléanais, puis la Picardie, puis la Vendée. Un soir, Alfred Nettement dîna en pleine Bretagne, à Thôtel de la Sablonnière. Il y avait près de soixante-dix convives à table^ et la Bretagne^ qui aime à avoir ses coudées franches, avait fait abattre deux ou trois cloisons qui gênaient le développement de son banquet. Si le prince avait prolongé son séjour à Londres, la maison y passait après les cloisons, et la table bretonne allait finir sur le trottoir dans la rue.
Alfred Nettement obtint du prince une audience particulière ; il en rend compte à son père dans une lettre du 10 décembre :
ff Dés les premières paroles, je vis que j'avais affaire à un homme. C'était de la liberté, des droits nationaux, de l'impossibilité des privilèges, de la nécessité pour les hommes de la droite de devenir en tout les hommes de la France, de se fondre avec elle, de défendre les intérôts des classes populaires abanp donnés, de conquérir par des services rendus au pays, dans toutes les sphères des intérêts généraux, une influence légitime, ^ que j'entretenais le prince. Non seulement j'étais écouté, mais ^ compris ; non seulement j'étais compris, mais approuvé ; non I seulement j'étais approuvé, mais interrompu par Henri de France, dont la pensée devançait la mienne, qui me disait ce que j'allais lui dire, qui s'exprimait d'une manière si claire, si précise sur ces questions principales qui divisent notre époque, que je demeurais à la fois confondu et ravi de ce qu'il me disait at de la manière dont il écoutait les paroles sérieuses que je lui adressais. Jamais je n'avais parlé avec plus de liberté et plus de franchise : pas un mot de flatterie, pas même un de ces mots de dévoûment qui viennent du cœur aux lèvres quand on \ te trouve en présence d'un Bourbon; une conversation toute de
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raiBODDement, où la respectueuse affection du Français ne se décelait que par l'entière franchise de ses paroles, que par son empressement à faire tenir le plus de vérités possibles dans les courts instants qu'il avait à passer auprès da petit-fils de Henri IV. Cependant le prince paraissait content de moi, et j'étais surtout heureux de sa satisfaction comme Français ; je remerciai Dieu dans mon cœur de ce qu'il avait exaucé tant de ferventes prières qui sont montées vers son trône en faveur du dernier rejeton de la race des saints et des martyrs. »
Le comte de Ghambord resta en Angleterre jusqu'au 13 janvier 1844. Alfred Nettement avait dû rentrer à Paris dès le 15 décembre. A peine de retour, sous ce titre : Dij; jours à Londres pendant le voyage de Henri de France^ il publia les lettres qu'il avait écrites à roccasion de ce voyage.
En toute rencontre, le prince avait parlé à propos et agi avec discernement ; il n'avait dit que ce qu'il voulait dire et comme il fallait le dire'. Il avait prononcé le grand mot de libertés nationales, et indiqué ainsi qu'à ses yeux les droits de la nation étaient aussi sacrés que ceux de b royauté. De tout ce qu'il avait vu, de tout ce qu'il avMl entendu, Alfred Nettement avait ressenti une joie profonde, une des plus grandes joies de sa vie. Entre les luttes de la veille et celles du lendemain, ces dix jours
1. In-octavo, chez Dentu, janvier 1844. La brochure porte ce soafr titre : Pour servir d'Introduction à la deuxième édition de VAppd aux Royalistes contre la division des opinions,
2. Chateaubriand écrivait, de Londres, le 28 novembre 1843, à M* Récamier : « Le prince s'est montré admirablement, il n'a pas conmi^ une seule faute. » — Et dans sa dernière lettre, au moment de rentrU en France, il disait encore : « Vous aurez la déclaration de monpnoMl dans les journaux ; je m'en vais ravi et plein d'espoir, si, à mon dM on pouvait encore être à r espérance. »
passés à Londres avaient été pour lui comme la trêve du Roi. Et maintenant il allait reprendre, avec de nouvelles forces et une ardeur nouvelle, le combat un instant interrompu. « Maintenant^ disait-il lui-même en terminant le récit de son voyage, notre place est sur le champ de bataille où Ton se bat pour la France. »