Gazette de France, du 8 novembre
ehise et de votre caractère, Monsieur, ce serait la sincérité de mes convictions. Peut-être, du reste. Monsieur, ai-je mal inter* prêté vos paroles ; en ce cas, excusez Timportunité de cette F lettre.
« Un mot encore. Monsieur. Ne voyez dans ceci, je vous en prie, aucune idée de réclamation publique. Cette lettre est [ abeoloment confidentielle. C'est à vous seul que je l'adresse, * Monsieur, parce que j'ai une profonde estime pour votre caractère.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus dlstingaés.
« Eugène Sue. »
Ces premiers articles d'Alfred Nettement sur le livre (ugène Sue obtinrent un résultat dont on chercherait mt-ëtre vainement un autre exemple dans les ^annales la critique.
On sait quel est le sujet du Juif Errant. Sous Louis XIV, aux environs de 1680, un protestant, [. de Rennepont, se fit catholique ; mais sa conversion, lit-il, n'était point parfaitement sincère. Les Jésuites s'y trompèrent pas; ils le dénoncèrent et obtinrent Itre envoyés en possession de ses biens. M. de Renne- \t avait pu cependant mettre à l'abri une somme de 1.000 francs, au sujet de laquelle, par un testament en du 13 février 1682, il prit les dispositions suivantes, capital et les intérêts devaient s'accumuler d'année en lée, à partir de Tannée 1683, jusqu'au 13 février 1832. 212 millions produits, à cette date, par la puissance intérêts composés, seraient distribués à celui ou à IX de ses héritiers qui, le 13 février 1832, ni la veille ni lendemain, mais dans cette journée même, se présen-
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teraieat au n® 3 de la rue Saint-François, à Paris, où se ferait l'ouverture du testament.
En 1832, les héritiers Rennepont sont au nombre de six: par la descendance maternelle. Rose et Blanche. Simon, filles d'un maréchal de l'Empire, qui a gagné son bâton et son titre de duc sur le champ de bataille de Ligny ; François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris, et le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mondi ; — par la descendance paternelle, le sieur Jacques Rennepout, dit Couche-Tout-NUi artisan débauché et ivrogne ; Adriennc de Gardoville, fille du comte de Rennepont, duc de Cardoville, et Gabriel Rennepont, prêtre des Missions-Etrangères.
Il y a an héritage, il y a des héritiers pour le recueillir; tout s'arrange donc à merveille. Sans doute, tout irait à souhait sans les Jésuites. Leur général, celui de 1682, &'& pas manqué, on le pense bien, de recommander en mon-. rant à tous les membres de son ordre, à ceux qui vivent et à leurs successeurs jusqu'en 1832, de « surveiller/»- Heusement la famille Rennepont et de rentrer j?er /ew ûd nefas dans le bien qui a été traîtreusement dérobé à la Société. »
La recommandation du P. deNoyelle* a été fidèlem< suivie. Il est bien arrivé aux Jésuites, de 1682 à 1 quelques aventures qui auraient pu leur faire oubU' cette affaire. Ils ont été exclus, pendant le dix-huitiè siècle, du Portugal, de l'Espagne et de la France ; ils oi môme été supprimés en 1773 par un bref de Clément XIV Mais ils ne sont pas gens, on le sait de reste, à se troubit
1. Le p. Gh. de Noyelle, général de Tordre des Jésuites de I6SII
pour si peu. Pas un seul jour, ils n'ont perdu la trace des héritiers Rennepont, si bien qu'au 1®' janvier 1832, la Compagnie de Jésus, grâce à ses merveilleux registres, sait exactement où se trouvent tous les personnages qui doivent se rencontrer rue Saint-François, le 18 février.
Des six héritiers, l'un, Gabriel Rennepont, le missionnaire, est en Amérique, dans les montagnes Rocheuses. Celui-là, on l'a enrôlé en temps utile dans la Compagnie, et on lui a fait faire, à son entrée dans Tordre, une donation générale et spéciale de ses biens présents et à venir. On veille sur lui, et il sera de retour le 13 février. Les cinq autres sont en Sibérie, dans l'Inde ou à Paris^ mais la Société a les yeux sur eux, et sans doute il ne lui sera pas malaisé de les empêcher d'être, à la date fatale, au rendez-vous marqué. Les Jésuites ont gagné des parties plus difficiles.
Les choses iraient toutes seules, s'ils n'étaient gênés que par le gouvernement et la magistrature, par la police et les gendarmes. Ils n*ont pas à les craindre, puisque ce sont eux qui les font marcher. Mais voilà qu'ils trouvent devant eux un adversaire bien autrement redoutable, et celui-là, certes, bien inattendu.
Le Juif Errant, qu'ils n'avaient jamais fait entrer dans leurs calculs (on ne peut pas penser à tout), avait eu une sœur, objet de sa plus tendre affection. Cette sœur, honnêtement mariée, avait laissé des descendants, et le Rennepont de 1682 était son héritier direct. Les Rennepont de 1832 sont donc les arrière-petits-neveux du Juif Errant, et celui-ci leur doit de les défendre. C'est un devoir auquel il I ne manque pas. Seulement, comme il sait avoir affaire à forte partie, il se fait assister par une de ses bonnes amies,
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Salomé, flUe d'Hérodiade, celle qui se fit apporter sur ud plat d'argent la tète de Jean-Baptiste, et qui, elle aussi, est condamnée, comme Ahasvérus, à marcher jusqu'à la fin du monde.
Ahasvérus et la fille d'Hérodiade n'épargnent ni leurs soins ni leurs pas, — et on comprend que les pas ne leur coûtent guère, — pour détruire l'effet des machinatioiis des Jésuites. Le roman, dans ses quatre premiers volumes, est donc tout simplement le récit d'une partie d'échecs, que le Juif Errant, avec Salomé pour partenaire, joue, sous le ministère de M. Gasimir-Perier, contre la Compagnie de Jésus, représentée, à Paris, par l'abbé marquis d'Aigrigny et l'abbé Rodin .
Quand finit le quatrième volume, la partie semble perdue pour les Jésuites. Ils n'ont commis que des maladresses ; ils ont joué comme des enfants, ou, pour dire le vrai mot, comme des innocents.
Eugène Sue les représente, en toute rencontre, comme des hommes doués d'un pouvoir formidable et d'une iDfe^ nale habileté, d'autant plus redoutables que rien ne^ arrête, non pas même le crime, dès qu'il s'agit d'assurer à la Compagnie un avantage politique ou pécuniaire, d'uoft certaine importance. Or, il s'agit ici d'une affaire colossaiftii d'une fortune immense, telle, qu'elle sera entre leurs mains un instrument de domination comme ils n'en fsà jamais possédé. Si donc les Jésuites sont tels que les ^ peint le romancier, les filles du maréchal Simon et k prince Djalma, qui ont des milliers de lieues à faire et dM contrées désertes à traverser pour se rendre en FraBCtJ n'y arriveront jamais. A Paris même, Gouche-Tout-Md sera assommé, dans un des bouges qu'il fréquente, parles
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malfaiteurs dont il fait sa compagnie et avec lesquels les Jésuites sont en rapports. Mademoiselle de Cardoville sera empoisonnée, s'il le faut, par le docteur Baleinier ou par uoe des espionnes que la Société entretient autour d'elle. Plus aisément encore se défera-t-on de François Hardy, le manufacturier du Plessis. Rien de tout cela n'a lieu. Ces hommes si forts, si peu gênés par leur conscience, ne trouvent pas autre chose, pour empêcher les filles du maréehal de venir en France, que de faire dévorer un vieux ebeval blanc par une panthère noire. Pour se débarrasser du prince Djalma, ils n*imaginent rien de mieux que de lai faire tatouer sur le bras le nom de la déesse Bohv^anie. ' Ds emploieront des moyens de même force pour écarter mademoiselle de Cardoville, François Hardy et Gouche- , Tout-Nu. Selon le mot d'Alfred Nettement, ils s'amuseront à créer des embarras de voitures dans les rues, pourarrê- ; ter des gens qui peuvent leur enlever 213 millions.
Alfred Nettement fit ressortir, avec une force singulière, dans ses premiers feuilletons, la contradiction qui existait Mtre la manière dont Eugène Sue peignait les Jésuites, et ^ manière dont il les faisait agir. <c Que tout soit permis ijisontre les Jésuites, disait-il, à la bonne heure I Mais, tout jésuites qu'ils soient, ils ne peuvent être à la fois habiles et naladroits, puissants et impuissants, audacieux et timi- . n peut sans doute être consolant pour le Constitunel de leur prêter ainsi des vices et des défauts conires ; mais cette contradiction est choquante, et c'est e faute grave contre l'art, qui demande de la conséence, de la suite et de la concordance dans les caracres comme dans les faits. Pour qu'il y ait de la concorance, il faut que j'aie peur des Jésuites. Or, quand je les
vois si faibles, si timides, si impuissants, tranchons le mot, si bêtes, je ne les crains plus^ »
La critique portait si juste, qu'Eugène Sue lui-même marqua le coup. Et c'est ici que se place l'incident dont je disais tout à l'heure qu'il est peut-être unique dans les annales de la critique littéraire.
Eugène Sue était homme d'esprit. Il eut recours, pour se dégager, à un coup de quarte qui ne manquait pas d'habileté. C'était l'abbé marquis d'Aigrigny qui avait dirige toute la campagne contre les héritiers Rennepont. Le romancier en fit le bouc émissaire chargé de tous les péchés qu'il avait lui-même commis, de toutes les fautes contre l'art signalées par Alfred Nettement. Il chassa le malheureux abbé de son [roman, non sans lui avoir auparavant fait entendre, par la bouche de Rodin, les vérités les plus désagréables. Rodin, qui a lu les fiBuilletons de la GazeiU de France f se sert, pour confondre son maître, des arguments et, au besoin, des expressions mêmes d'Alfred Nettement. L'abbé marquis n'a, selon Rodin, commis que des fautes : « Quelle pauvreté d'invention ! Quelle grosr « sièreté dans les moyens employés ! Faut-il donc da (( prodiges d'habileté pour enfermer quelqu'un dans uae ce chambre et fermer la porte à double tour? Non. Eh « bien, avez- vous fait autre chose? Les filles du maréchal « Simon? à Leipsick, emprisonnées; à Paris, enfermées « au couvent ! Adrienne de Gardoville ? enfermée ! Cou- « che-Tout-Nu ? en prison ! Djalma ? un narcotique !... c< Quant à vos autres procédés... allons donc ! mauvais, (( incertains, dangereux... Ce n'est plus une lutte d'hom*