‹ La presse royaliste de 1830 à 1852Chapitre 95 sur 151 · Voir plus hani, chapitre xi, pages 295 et suivantes · texte numérisé non relu

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nombre. Alfred Nettement^ au cours de sa brochure, n'avait pas manqué de signaler les défectuosités et les périls de la loi nouvelle. « S'agit-il de faire une loi d'élection, écrivait-il, au lieu de chercher la plus propre à assurer la manifestation sincère et complète de la volonté nationale, on cherche la plus propre à assurer la domination des commissaires du gouvernement et des clubs.... Les républicains constituants cherchent la république dans la loi d'élection, au lieu d*y chercher la France. »

Cette loi d'élection, si imparfaite qu'elle fût, n'en avait pas moins l'avantage d'abaisser les barrières qui avaient jusqu'à ce moment arrêté un grand nombre de royalistes, n importait que tous prissent part hardiment et résolument & la lutte électorale. « L'abstention des honnêtes gens, disait Alfred Nettement, a été, dans tous les temps de notre histoire, une calamité publique. Qu'ils comprennent donc qu'aujourd'hui plus que jamais l'action est on devoir pour eux. Que les honnêtes gens emploient tous leurs efforts à triompher des défectuosités de la loi, et à assurer la sincérité et la liberté des élections ; que partout ils se présentent, qu'ils se montrent, qu'ils agissent, qu'ils révèlent à la France les trésors d'amour qu'ils ont pour elle au fond de leur cœur, la ferme résolution où ils sont de se soumettre à sa volonté réellement consultée, librement exprimée. »

Aussi bien, il s'agissait de quelque chose de plus important encore que l'établissement d'un gouvernement. «Il s'agit, écrivait-il, d'organiser sur des bases inébranlables les libertés essentielles de la France : il faut qu'elle s'administre librement dans ses municipalités affranchies d'odieuses entraves, qu'elle soit assurée d'une représenta-

mi

ALFRED NBTTKMENT

tion universelle de ses intérêts dans les assemblées générales nommées par tous les citoyens ; que le droit d'association, la liberté individuelle, la liberté de la pensée, h liberté religieuse^ soient non seulement des théories proclamées dans la préface de la constitution, mais des biens pratiques dont la nation jooisse d'une manière effective. »

La liberté ne le préoccupait pas seule, et il ajoutait aussitôt : « Faisons quelque chose de plus que d'écrire la fraternité sur les murailles de nos monuments, écrivonsla dans nos lois, et surtout ouvrons-lui nos cœurs. (Test alors qu'elle deviendra vraiment féconde. Pour nous autres chrétiens, la fraternité est plus qu'un dogme politique; c'est un devoir religieux, c'est le penchant naturel de m ftmes. Tout l'Evangile est dans ce mot : « Aimez-voos comme des frères ». Et dans cet autre : « Le premier d'entn vous sera le serviteur de ses frères ». La république est là, la véritable république c'est le christianisme appliqué. Ne disputons pas sur les mots, assurons les choses. Que les riches et les puissants disent qu'ils senties s^ teurs des pauvres et des faibles ; que le gouvernement f»\ regarde comme le serviteur de la société ; alors nous s en république, quelque forme de pouvoir que la Frarn adopte ; dans le cas contraire, la république n'exis jamais que de nom, ce ne serait qu'un vain titre et enseigne menteuse, car, si elle existait dans les lois, e! n'existerait pas dans les cœurs. »

Dans sa conclusion, Alfred Nettement relevait les mi naces des hommes du 24 février : « La France, disait! ne doit craindre aucun parti, le parti républicain pas pi qu'un autre. Il y a quelqu'un de plus fort que le parti plus puissant, c*est tout le monde. » Et il finissait par

mot : ff L'avenir n'appartient à aucun parti, il appartient à la France. »

Le Gouvernement provisoire avait supprimé le timbre et le cautionnement des journaux. Ces décrets ne restèrent pas lettre morte. Pas de semaine, que dis-je? pas de jour qui ne vit paraître quelques feuilles nouvelles. Elles poussaient de tous côtés, comme poussent aux arbres les feuilles en avril*. Les légitimistes pouvaient-ils négliger cette facilité donnée à toutes les opinions de plaider leur cause et d'élargir de plus en plus leur auditoire? Alfred Nettement ne le crut pas. Il habitait alors rue de Monceaudu-Roule. Deux mois s'étaient écoulés depuis le 24 février; on était en avril ; un soir, il réunit chez lui trois de ses amis, Armand de Pontmartin*, Théodore Muret', l'un des plus anciens rédacteurs de la ModCy Adolphe Sala, exofficier de la garde royale, démissionaire en 1830, compromis en 1832 dans Tafifaire du Carlo-Alberto^ et qui depuis s'était occupé d'affaires, sans quitter la politique. On tint conseil. Entre les deux principaux organes du parti légitimiste, il y avait évidemment une place à

1. Da 24 février au 4 mai 1848, il y eut jusqu'à 300 journaux. Daniel Sternen a donné la liste dans V Appendice du tome i de son Histoire de la Révolution de 1848.

2. Armand de Pontmartin, à cette date, n'avait encore publié qu'un recueil de Nouvelles, Contes et Rêveries d*un planteur de choux

3. Théodore Muret (1808-1866), auteur de VHistoire de V Armée de Condé, de VHistoire des Guerres de VOuest, de l'Histoire par le Théâtre, etc.

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prendre» pour un journal plus jeune d'idées, plus vif d'allures que l'Union S moins absorbé que la Gazette de France par l'étude abstraite des théories philosophiques et politiques. De cela nos quatre amis tombèrent aisément d'accord, et ils se dirent aussitôt : « Faisons un journal >.

Aussi bien, rien n'était plus facile. Il ne s'agissait que d'aller chez un imprimeur, — avec de l'argent toutefois. Mais il en fallait si peu t assez seulement pour payer le^ frais de composition et de tirage du premier numéro, et, en mettant les choses au pis, des cinq ou six suivants. Ca serait affaire aux abonnés - ils ne pouvaient manquer de venir — de faire le reste.

Les premiers fonds furent fournis par des amis de Nettement, le duc des Cars, le comte Louis de Saint-Priest, M. d'Escuns. Un imprimeur royaliste, M. Briëre, nie Sainte-Anne, très lié avec Théodore Muret, oflBrit ses presses. Il fallait un bureau. Pour n'avoir pas de loyer à payer, on accepta l'hospitalité de la Mode, qui occupait, au numéro 25 de la rue du Helder, un petit local dans le fond de la cour, au rez-de-chaussée, avec une pièce fort étroite à l'entresol. Entre temps, on s'était mis d'accord sur le titre : le journal s'appellerait l'Opinion publique. Restait à trouver un gérant, c'est-à-dire un brave homme prêt à faire de la prison, toutes les fois qu'il le faudrait Pour le trouver, pas n'était besoin de sortir des bureaux de la Mode, où les hommes de dévouement n'étaient pas plus rares que les hommes d'esprit.

1. Née de la fasion de la France et de Y Echo français avec U Quotidienne, V Union avait commencé de paraître le 7 février 1847, sons le titre de ï Union monarchiqne. L'adjectif avait dû être sachSê aux circonstances après le 24 février 1848.

A la saite des événements de 1832, un combattant de la Vendée, un fils de paysan, né à Saint-Philbert-de-Grandlieu (Loire-Inférieure) et portant le nom modeste de Voillet^ était entré à la Mode comme garçon du bureau. En 1835, M. Edouard Walsh l'avait promu à la dignité de gérant et, du même coup, ajoutant à son nom patronymique celui de sa commune natale, Tavait bombardé : M. VoiUet de Saint-Philbert, ce qui ne faisait pas mal à la dernière page de chaque livraison de la Revue aristocratique. Après tout, VoiUet de Saint- Philbert n'était pas plus drôle que Français de Nantes, François de Neuf château^ Regnaud de Saint'Jean-^l'Angély^ Pelet de la Lozère, Girod de VAiHn et autres doubles noms, dont les porteurs, supprimant la virgule ou la parenthèse, s'étaient fait un fief de leur ville ou de leur département. L'excellent Voillet avait d'ailleurs sur ces derniers cet avantage, qu'il possédait la foi, le dévouement, la noblesse de cœur d'un vrai Vendéen. Toutes les fois qu'il lui avait fallu aller en prison — et cela lui était arrivé souvent avant 1848, à la suite des nombreuses condamnations de la Mode^ — il avait fait avec joie au parti le sacrifice de sa liberté. Passant ainsi de longs baux avec Sainte-Pélagie, il avait pris ses habitudes dans la maison ; il y mangeait, buvait, fumait, dormait, et cette vie de cocagne lui avait valu un embonpoint à faire craindre que, comme la belette de la fable, il ne pût sortir par la porte trop étroite *.

Voillet de Saint-Philbert, qui s'était réjoui, on le pense bien, de la révolution de Février, avait accueilli avec une philosophie parfaite le décret du Gouvernement provisoire

1. Théodore Muret, Souvenirs et Cauxeries d'un journaliste f t. i» p. la - 1863.

supprimant la noblesse. A YOpinion publique^ il signera démocratiquement : le gérant : P. Voillet.

On avait un titre, un imprimeur, un bureau, un gérant: on pouvait donc commencer. Le 2 mai 1848, deux jours avant la réunion de l'Assemblée nationale, le premier numéro parut avec cet en-tête :

Rédacteurs en Chef :

Politique : M. ALFRED NETTEMENT.

Littérature : M. A. DE PONTMARTIN.

Au milieu des feuilles sans nombre qui sollicitaient de toutes parts 1 acheteur et l'abonné, il n'était pas facile de percer, surtout quand on n'arborait pas un titre flamboyant : et excentrique. On avait compté, pour couvrir les premiers frais, sur la vente au numéro, mais elle ne marchait guère. Un jour, la plus forte tête du journal — c'était, je crois, l'administrateur — crut avoir trouvé un moyen de publicité superbe : on inonderait les boulevards de vendeurs , coiffés d'un chapeau bleu. — « Autre chose! trouvons autre chose I s'exclama-t-on ; c'est vieux ! c'est usé ! Le chapeau bleu rentrerait trop dans les guêtres chamois de feu Y Epoque ! »

Heureusement, à défaut de la vente sur la voie publique, l'abonnement commença bientôt à donner. La province en particulier témoigna très vite au journal de Nettement une sympathie, qui ne laissait pas d'être, de sa part, vraiment méritoire. C'est elle, en effet, qui souffre surtout du défaut d'ordre et de régularité dans le service, et sous ce rapport au moins dans les premiers temps, VOpinion publique laissait singulièrement à désirer.

Le journal paraissant le matin, on se réunissait le soir

à l'imprimerie. La petite salle ne tardait pas à se remplir d'amis, de députés de la droite, qui venaient aux nouvelles, ou qui en apportaient. On fumait beaucoup, on causait davantage encore. Cependant dix heures et demie, onze heures sonnaient à la pendule. « Voyons, messieurs, disait gravement Théodore Muret, il faut laisser Nettement faire son grand article. »

De quart d'heure en quart d'heure, le sage Muret reproduisait sa motion. Enfin, sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul. Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets, dont le metteur en pages s'emparait vite au fur et à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait un second, puis quelquefois un troisième. On finissait toujours par paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L'accident du reste ne causait pas grande émotion. « Ah ça, messieurs, se bornàit-on à dire, le journal n'est pas encore parti ce matin ; il faudrait pourtant s'arranger différemment. » Et les choses n'en continuaient pas moins d'aller comme d'habitude.

Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes conçues à peu près dans les mêmes termes : « Monsieur le rédacteur, je me suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c'est dans l'intention de le recevoir. S'il ne me manquait qu'une fois de temps en , temps, passe ; mais il me manque deux ou trois fois par i 3emaine. C'est un accident, je le veux bien ; mais, comment se fait-il qu'il soit si fréquent* ? »

Eh bien ! le journal, malgré tout, prospérait. S'il arrivait parfois en retard, ses abonnés avaient vite fait de lui

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