‹ La pression barométriqueChapitre 11 sur 191 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

§ 1". — Amérique méridionale

C’est aux récits des voyageurs qui suivirent les premiers conquérants américains que nous devons la notion des accidents qui atteignent l’homme lorsqu’il s’élève à une certaine hauteur sur le flanc des montagnes. Il fallut, pour avoir cette connaissance élémentaire, queCortez ait en 1519 attaqué le Mexique et que Pizarre, vingt-cinq ans plus tard, ait pris Quito et soumis le Chili et le Pérou. Cependant les conquérants eux-mêmes se préoccupèrent peu du surcroît de souffrances que leur apportait un mal inconnu; du moins, leurs historiens n’en parlent pas. Dans le récit des deux expéditions qui par l’ordre de Cortez montèrent, en 1519 et 1522, au cratère du Popocatepetl (5420“), expéditions dont la dernière a été racontée en détails par Herrera S on ne voit pas que le mal des montagnes soit bien nettement indiqué.

Les compagnons (62 cavaliers et 102 fantassins) de François Pizarre, dans là marche téméraire qui, de la côte du Pacifique, les amena en octobre 1552 à Cuzco, au cœur de l’empire des Incas, durent franchir, à travers mille périls, les défilés élevés de la Cordillère des Andes. L’historien Xérès® qui raconte cette merveilleuse

* Voy. Jourdanet, Influence de la pression de Voir sur la vie de l’homme. — Paris, 1875, T. I, p. 212.

® Relation véridique de la conquête du Pérou : in Collection de voyages pour servir à l’histoire de la découverte de V Amérique, par Ternaux-Compans, t. IV, Paris, 1837.

expédition, ne parle que « du grand froid que l’on éprouvait sur ces hauteurs ». Cependant, ils étaient au-dessous de la région des neiges perpétuelles; le sol était couvert d’une plante semblable à r « esparto corto » (p. 65). Ferdinand Pizarre, envoyé par son frère de Caxamalca à Parcama et à Xauxa, traversa, le 5 mars i533, « une grande montagne de neige, très-escarpée, où les chevaux entraient jusqu’au ventre » (p. 157); mais pas de plainte spéciale.

En 1534, Pedro de Alvarado entreprit avec 500 hommes et 225 chevaux la conquête du Pérou ; débarqué au cap San-Francisco, il atteignit la route de Cuzco à Quito en un point situé au sud d’Ambato; il est donc évident qu’il effectua le passage des Andes aux environs du Chimborazo. Il dut s’y élever à une hauteur dépassant 4800“, puisqu’il se trouva au milieu des neiges ; les souffrances de son armée furent terribles :

Il mourut , d’après Herrera, quinze Castillans et six femmes, plusieurs nègres et deux mille Indiens. Quand ils sortirent des neiges, ils avaient tous des figures cadavériques. Plusieurs Indiens qui en échappèrent perdirent les doigts et même les pieds ; quelques-uns restèrent aveugles.

La grande expédition de don Diégo d’Almagro, à la conquête du Chili, amena des résultats plus effroyables -encore. Sorti de Cuzco, en 1535, il voulut passer par la montagne, malgré ses capitaines. L’Inca Garcilasso de la Vega^ a fait de‘i souffrances de l’armée un récit saisissant :

Comme il se fut engagé dans un si rude pais, il en porta la peine bien-tost après : car, à quelques journées de là, ils trouvèrent d’étranges obstacles dans la route qu’ils prirent. Le premier fut qu’ils ne pouvoient marcher à cause des neiges.... le second, que les vivres commencèrent à leur manquer.... et le troisième, que, suivant la supputation des cosmographes et des astrologues, les Montagnes portant leur sommet jusques dans la moyenne Région de l’air, le rendoient si froid, pource que tout y est couvert de neige, principalement en un temps tel que celuy que nos Advanturiers avoient pris, qui estoit en Hyver, à le prendre selon l’ordre de leurs saisons, aux jours les plus courts, et les plus froids de l’année ; qu’il y eut quantité d’Espagnols, de Nègres, d'indiens et de chevaux, qui furent gelez et transis de froid. Mais les Indiens entr’autres, pour estre vestus à la légère en eurent la meilleure part. De 15000 qu’ils estoient, il yen eut plus de 10000 de morts et plus de 150 du costé des Espagnols,...

C’est probablement par les régions élevées de Tacora, sur la route

* Histoire des guerres civiles des Espagnols dans les Indes. Trad. de Baudoin, p. 200. — Paris, 1650. (I/ouvrage original a été publié à Cordoue en 1615.) Liv, II, chap. xx,

entre la Paz et Arica, que se fit cette campagne, si malencontreusement entreprise en plein hiver austral.

En 1541^, peu de temps après la mort de Pizarre, quatre espagnols qui faisaient partie d’une expédition sortie de l’Assomption, sous les ordres de Irala, se rendirent à Lima, en passant par Potosi et Cuzco. Un envoyé du gouverneur du Pérou avait fait le même chemin, « Miguel Ruedo et Ahaic étaient tellement épuisés par les fatigues de la route, dit Ulrich Schmidel, qui faisait partie de l’expédition, qu’ils furent obligés de rester à Potosi,

Ces récits, comme on le voit, ne mettent en avant pour expliquer les souffrances et les désastres, que la fatigue, le manque de vivres et le froid. C’est au Père jésuite Acosta®, qui voyageait dans l’Amérique du Sud, vers la fin du seizième siècle, que revient l’honneur d’avoir signalé le premier des souffrances spéciales dues à une cause spéciale, l’air des lieux élevés. Ajoutons qu’il en a donné une description saisissante :

Je copie dans la traduction qu’imprima à Paris, en 1596, Robert Régnault Cauxois, la partie la plus intéressante de son récit :

En certains endroits des Indes, l'air et le vent qui y court estourdit les hommes, non pas moins, mais davantage qu’en la mer....

11 y a au Péru une montagne haute qu’ils appellent Pariacaca, et ayant ouï \ dire et parler du changement qu’elle causoit, j’allois préparé le mieux que ie pou- [ vois selon l’enseignement que donnent par delà ceux qu’ils appellent Vaquianos ; ou experts : mais néantmoins toute ma préparation, quand ie vins à monter les ' escalliers qu’ils appellent, qui est le plus haut de ceste montagne, ie fus subite- | ment atteint et surprins d’un mal si mortel et estrange, que ie fus presque sur ! le point de me laisser choir de la monture en terre, et encor que nous fussions j plusieurs de compagnie, chacun hastoit le pas sans attendre son compagnon, pour sortir vistement de ce mauvais passage. Me trouuant donc seul avec un Indien, lequel ie priay de m’aider à me tenir sur la monture, ie fus épris de telle douleur de sanglots et de vomissement, que ie pensay jetter et rendre l’âme. :

D’autant qu’après auoir vomy la viande, les phlegmes et la colère, l’une jaune et ! l’autre verde, ie vins iusque à jetter le sang, de la violence que ie sentois en f l’estomach, ie dis enfin, que si cela eust duré, i’ eusse pensé certainement es Ire l arrivé à la mort. Cela ne dura que trois ou quatre heures, iusques à ce que nous fussions descendus bien bas, et nous fussions aiTivez en une température plus • conuenable au naturel, où tous nos compagnôs, quiestoyent quatorze ou quinze, = estoyent fort fatiguez, quelques uns cheminans demandoient confession pensans ; réellement mourir, les autres mettoyent pied à terre, et estoyent perdus de vomis-

* Histoire véritable d’un Y oyage curieux dans VAmér^ue de 1354 à 1354. In collection Ternaux-Compans, t. V.

- Acosta (José de) Historia Raturai y Moral de las Indias : en que se trata de cosas notables del Cielo, de los elementos, metales, plantas, y animales, etc. [Sevilla, 1390).

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sement, et de force d’aller à la selle, et me fut dict qu’autrefois quelques uns y auoyent perdu la vie de cest accident. Je veis un homme qui se despitoit contre - terre, s’escriant de rage et de douleur que luy auoit causé le passage de Pariacaca. Mais ordinairement il ne fait point aucun dommage qui importe, autre que cest ennuy et fascheux desgout qu’il donne pendant qu’il dure. Et ce n’est pas seulement le pas de la montagne Pariacaca, qui a ceste propriété, mais aussi toute ceste chaîne de montagnes qui court plus de cinq cens lieues de long; et en quelque endroit que l’on la passe, l’on sent ceste estrange intempéralure, combien que ce soit en quelques endroits plus qu’ès autres, et plus à ceux qui montent du costé de la mer, qu’à ceux qui viennent du costé des plaines, ie l’ay passée mesme outre de Pariacaca par Lucanas et Soras, et en autre endroit par GoUeguas, et en autre par Cauanas, finalement par quatre lieux différens en diuerses allées et venues, et tousiours en cest endroit ay senty l’alteration et estourdissement que i’ay dict, encor qu’en nul endroit ce n’a eslé tellement que la première fois en

Pariacaca, ce qui a esté expérimenté par tous ceux qui y ont passé .

Et non-seulement les hommes sentent ceste alteration, mais aussi les bestes, qui quelques fois s’arrestent de sorte qu’il n’y a esperon qui les puisse faire aduancer. De ma part, ie tiens que ce lieu est un des plus hauts endroits de la

terre qui soit au monde . .

Toute ceste chaine de montagnes est communément deserte, sans aucuns villages ny habitations des hommes, de sorte qu’à peine l’on y trouve des petites maisons ou retraittes pour y loger les passans de nuict. Il n’y a non plus d’animaux, ou bons ou mauuais, si ce n’est quelques ‘Vicunos qui sont des moutons du pays, lesquels ont une propriété estrange et merueilleuse, comme ie diray en son lieu. L’herbe y est souventes fois bruslée, et toute noire de l’air que ie dis, et ce desert dure comme vingt cinq à trente lieues de trauerse, et contient de longueur, corne i’ai dict, plus de cinq cens lieues (p. 87).

Cette description faite, et l’on avouera qu’il n’était pas possible de joindre avec plus d’art l’exactitude au pittoresque, Acosta cherche la cause de ces malaises qu’il dit avoir ressentis encore en quatre autres passages de la grande Cordillère. Nous rapporterons dans le chapitre consacré au résumé des explications théoriques les idées du Révérend, idées véritablement merveilleuses de prévoyance et de lucidité.

11 est difficile de déterminer exactement le point où passa Acosta : Pariacaca est un nom disparu au Pérou comme à l’Équateur. 11 est à peu près certain qu’il se trouvait au-dessous de la limite des neiges, car son récit, si exact et si détaillé, n’en parle pas; sa hauteur au-dessus du niveau de la mer était donc probablement de 4500“ au plus.

Il est très-curieux de voir qu’après avoir si admirablement décrit et expliqué les sensations pénibles qu’il avait éprouvées en traversant les hautes montagnes, Acosta ne songe pas à en tirer parti pour rendre compte des désastres subis par les armées espagnoles.

LES VOYAGES EN MONTAGNES. — AMÉRIQUE DU SUD. ï7

Il les connaissait fort bien, cependant, il en parle ; mais ici sa netteté d’esprit semble l’abandonner :

Il y a d’autres déserts ou lieux inhabités, qu’ils appellent au Péru Punas (pour parler du second poinct que nous auons promis) où la qualité de l’air tranche les corps et la vie des hommes, sans le sentir. Au temps passé les Espagnols cheminoyent du Péru au Royaume de Chillé, par la montagne : aujourd’huy l’on va ordinairement par mer, et quelques fois le long de la cosle ; et combien que le chemin y soit ennuyeux et fascheux, il n’y a pas toutes fois tant de danger, qu’en l’autre chemin de la montagne, où il y a des plaines, au passage‘desquelles plusieurs hommes sont morts et péris, et d’autres en sont eschappez par grande aduanture, dont les uns sont demeurez estropiez, fl court en cest endroit un petit air qui n’est pas trop fort n’y violent. Mais il pénétré de telle façon, que les hommes y tombent morts quasi sans se sentir, ou bien les doigts des pieds et des mains y demeurent: ce qui pourra sembler chose fabuleuse, et toutes fois c’est chose véritable. J’ai cogneu et long temps fréquenté le general Hierosme Costilla ancien peupleur deCusco, qui auoit perdu trois ou quatre doigts de pieds, qui lui tombèrent en passant les deserts de Chillé, par ce qu’ils auoient esté atteints et penetrez de ce petit air, et quand il les vint à regarder il estaient desia tous morts et tombèrent d’eux mesmes sans luy faire aucune douleur, tout ainsi que tombe de l’arbre une pome gastée. Ce capitaine racontoit que d’une bonne armée qu’il auoit conduite et passée par ce lieu les années précédentes, depuis la descouverte de ce Royaume faicte par Almagro, une grande partie des hommes y demeurèrent morts, et qu’il y vid les corps estendus parmy le desert, sans aucune mauuaise odeur ni corruption.... Sans doute, c’est un genre de froid que cestuy-la .si pénétrant qu’il esteint la chaleur vitale en coupant son influence : et d’autant qu’il est aussi très-froid il ne corrompt ny donne putréfaction aux corps morts, parce que la putréfaction procède de chaleur et d’humidité (p. 89).

Un célèbre historien espagnol, qui écrivait peu de temps après Acosta, Antonio d’Herrera, s’empara des idées du savant jésuite, et, sans le citer, copia presque intégralement les passages que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs^. Mais il est évident qu’il ne put comprendre en son entier l’explication d’Acosta ; il serait au moins inutile de reproduire ici son chapitre : Des causes pour lesquelles est si périlleux le passage des « Puertos Nevados » qui vont au Chili, et de ceux de la province de Quito que traversèrent Belalcazar et Alvarado avec leurs armées.

Un siècle et demi s’écoule sans que les historiens et les voyageurs parlent des troubles physiologiques qu’avait signalés Acosta. Les Lettres édifiantes®, où se trouvent tant de détails, puérils le plus souvent, intéressants parfois, n’y font aucune allusion, bien que leurs écrivains se soient évidemment trouvés plusieurs fois dans les

1 Historia general de los Hechos de los Castellanos en las islas y tierra firme del mar Océano. Madrid, 1615, Decada Y, libro X, Capitulo V. T. EU, p. 29, 1.

* Nouvelle édition, t. VI, VII, VIU, IX. — Paris, 1781.

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mêmes conditions que leur prédécesseur. Mes recherches dans les auteurs du dix-septième siècle ne m’ont rien fait trouver se rattachant à notre sujet.

Mais un document publié au commencement du dix-huitième siècle nous montre que dans les Andes mêmes, on savait depuis longtemps que, sur certains points, des accidents plus ou moins graves atteignent les hommes et les animaux. Nous y trouvons même une explication qui se reproduira jusqu’à l’époque actuelle. Un français, Frezier% visita de 1712 à 1714 les côtes du Chili et du Pérou ; il parle longuement des mines si riches de l’intérieur du pays, et après avoir discuté sur l’origine des métaux, il ajoute :

Il est certain qu’il sort continuellement de fortes exhalaisons des mines : les Espagnols qui vivent au-dessus sont obligés de boire très-fréquemment de l’herbe du Paraguay ou Maté , pour s’humecter la poitrine, sans quoi ils subissent une sorte de suffocation. Les mules mêmes qui passent dans ces endroits, quoique beaucoup moins rudes et montueux que d’autres, où elles vont en couvrant, sont obligées de se reposer presque à tout moment pour reprendre haleine. Mais ces exhalaisons sont bien plus sensibles en dedans ; elles font un tel effet , sur les corps qui n’y sont pas accoutumés, qu’un honune qui y entre pour un moment,

en sort comme perclus . Les Espagnols appellent ce mal Quehrantahuessos,

c’est-à-dire qui brise les os (p. 150).

Frezier n’eut point occasion de faire d’observations personnelles. Mais quelques années plus fard, en 1756, trois académiciens français, Bouguer, La Condamine et Godin, s’en allèrent au Pérou pour y mesurer un degré du méridien. C’est à partir de cette expédition célèbre que les accidents de la décompression commencent à être étudiés et scientifiquement commentés. Les savants astronomes séjournèrent pendant dix ans sur les régions élevées de l’équateur. Dans une de leurs courses, Bouguer et La Condamine demeurèrent trois semaines sur le Pichincha, à une hauteur de 4860“ environ. Là, ils éprouvèrent des accidents que Bouguer® décrit dans les termes suivants :

Nous nous sommes tous trouvés d’abord considérablement incommodés de la subtilité de l’air ; ceux d’entre nous qui avaient la poitrine plus délicate sentaient davantage la différence et étaient sujets à de petites hémorrhagies, ce qui venait

* Relation du voyage de la mer du Sud aux côtes du Chily et du Pérou, fait pendant les annéés 1712, 1715 et 1714. Paris, 1716.

- Relation abrégée du voyage fait au Pérou, par MM. de l'Académie royale des sciences, pour mesurer les degrés du méridien aux environs de l’équateur, et en conclure la figure de la terre. — Mémoires de l’Académie des sciences de Paris, 1744, p. 249-297 .

sans doute de ce que l'atmosphère, ayant un moindre poids, n’aidait pas assez par sa compression les vaisseaux à retenir le sang, qui de son côté était toujours capable de la même action. Je n’ai pas remarqué dans mon particulier que celte incommodité augmentât beaucoup lorsqu’il nous est arrivé ensuite de monter plus haut ; peut-être parce que je m’étais déjà fait au pays, ou peut-être aussi parce que le froid empêche la dilatation de l’air d’être aussi considérable qu’elle le serait sans cela. Plusieurs d’entre nous, lorsque nous montions, tombaient en défaillance et étaient sujets au vomissement ; mais ces accidents étaient encore

plus l’effet de la lassitude que de la difficulté de respirer . IS'ous éprouvions

parfois un froid très-rigoureux, tandis que le thermomètre n’en indiquait qu’un médiocre (p. 261).

Bouguer développe alors une thèse dont nous parlerons dans le troisième chapitre; pour lui, les accidents éprouvés sont dus en partie à la fatigue, en partie à une sorte de scorbut.

Je n’ai pu trouver dans les deux volumes que La Conda mine ^ consacre au récit de son voyage, et qui sont, du reste, à moitié remplis par ses violentes contestations avec Bouguer, que le passage suivant relatif à son séjour sur le Pichincha :

Don Antoine d’ülloa, en montant avec nous, tomba en faiblesse et fut obligé de se faire porter dans une grotte voisine.... Je ne ressentis en mon particulier aucune difficulté dans la respiration. Quant aux affections dont M. Bouguer fait mention et qui désignent apparemment la disposition prochaine à saigner des gencives, dont je fus alors incommodé, je ne crois pas devoir l’attribuer au froid du Pitchincha, n’ayant rien éprouvé de pareil en d’autres parties aussi élevées, et le même accident m’ayant repris 5 ans après à Cotcbesqui, dont le climat est tempéré. (T. I, p. 35.)

Mais les renseignements les plus circonstanciés et les plus précis nous sont fournis par don ülloa, jeune officier de marine que le gouvernement espagnol avait envoyé pour protéger la mission française, et qui joua plus tard un grand rôle dans sa nation. Dans ses récits® paraît à la fois l’histoire des accidents éprouvés d’une manière transitoire par les ascensionnistes, et ceux qui sont la suite du séjour de plusieurs mois dans certaines régions de la Cordillère des Andes. C’est aussi pour la première fois qu’on y trouve l’indication des services que peut rendre à la thérapeutique le séjour dans les lieux élevés ;

Ceux qui ne sont pas habitués à fréquenter ces endroits-là sont encore exposés à une autre incommodité, outre le froid dont nous venons de parler ; c’est

* Journal du voyage fait par ordre du Roi, à l’équateur. — 2 vol., Paris. 1751.

- Mémoires philosophiques, historiques, physiques, concernant la découverte de l’Amérique. Trad. française, T. I", 1787.

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le Maréo de la Puna : et il est rare qu’ils n’en soient pas attaqués. C’est une maladie toute semblable à celle qu’on éprouve en se mettant en mer : elle en présente tous les symptômes et suit le même ordre. La tête tourne ; on sent de très-grandes chaleurs ; et il survient des nausées pénibles , suivi&s de vomissements bilieux. Les forces tombent, le corps s’abat , la fièvre s’y joint ; et le seul soulagement qu’on y trouve c’est de vomir. Certains sujets y sont même si abattus, qu’ils donneraient de l’inquiétude , si on n’était certain que ce n’est autre chose que ce Maréo. Cela dure ordinairement un jour ou deux, après quoi la santé se rétablit. Cette incommodité est plus ou moins considérable selon la disposition naturelle des personnes ; mais peu y échappent. Lorsqu’on l’a une fois éprouvée , il est extraordinaire qu’on en soit repris en passant par Puna ou en y venant des pays bas, ou de toute contrée dont la température est chaude, (p. 116) .

On observe encore dans ces climats un autre accident auquel les animaux sont sujets. Dès qu’ils passent des plaines à ces éminences ou Punas, comme des pays où il y a des habitations aux cimes qui les environnent, la respiration leur devient si difficile, que malgré les différentes pauses qu’ils font pour reprendre haleine, ils tombent et meurent là. (p. 118.)

TJlloa discute alors les diverses explications proposées de son temps pour rendre compte de ces phénomènes, et repousse avec force l’idée des émanations toxiques dues aux minéraux enfouis dans la terre, idée qui domine encore aujourd’hui chez les populations et même dans les classes éclairées de la Bolivie et du Chili . Puis il ajoute ;

Les hommes qui arrivent nouvellement dans ces climats éprouvent aussi quelque chose d’analogue à ce que j’ai dit des animaux ; ils sentent en marchant une fatigue comme suffocante et très-pénible, qui les oblige de se reposer longtemps ; cela leur arrive même dans le plat pays ; or, il ne peut y avoir d’autre cause de ce phénomène que la subtilité de l’air ; mais à mesure que les poumons se font à cette atmosphère,, la gêne devient moindre. Cependant on y éprouve toujours quelque difficulté de respirer lorsqu’on veut monter quelque côte ; ce qui est inévitable, mais ce qu’on ne sent point dans les autres contrées où l’atmosphère a une densité régulière.

Cette légèreté de l’air devient favorable aux asthmatiques devenus tels dans un air plus épais. Cet asthme y est connu sous le nom de ahogos ou suffocation ; il y est même assez commun : c’est pourquoi ceux qui en sont attaqués dans les basses contrées se rendent dans les hautes; quoiqu’ils n’y guérissent pas entièrement, ils y vivent cependant sans peine : ceux au contraire qui sont devenus tels dans les hauts pays, se trouvent bien dans les bas ; ainsi, le changement d’air devient un soulagement assuré dans cette espèce d’incommodité. La médecine pourrait tirer parti de ces expériences , en envoyant les malades d’une contrée dans une autre , quoiqu’il n’y eût pas ailleurs une aussi grande différence dans l’élévation des terrains.

On remarque aussi à certain point la difficulté de respirer dans les hautes contrées de la province de Quito, mais elle y est moins pénible : cela vient sans doute de ce que l’une de ces contrées est sous l’équateur, ou très-près, tandis que l’autre en est éloignée. On en a conclu que les Punas ou cimes du Pérou sont moins froides et l’air moins âpre que dans les autres contrées. Mais il est

LES YOYAGES m MONTAGNES. — AMÉRIQUE DD SUD. 31

bon d’observer que ce qui a été dit de Guancavelica est général pour tous les terrains qui se prolongent vers le sud.

Pour mieux faire comprendre ces détaüs, j’observerai ici que ce qu’on appelle Punas au Pérou, se nomme Paramo au royaume de Quito. (P. 120.)

C’est dans la dernière année du dix-huilième siècle que l’illustre Alexandre de Humboldt entreprit ce grand voyage dans l’Amérique méridionale, qui fut l’origine de tant de découvertes importantes pour l’histoire de l’homme, la physique du globe et l’histoire naturelle ^ En 1802 il séjourna sur le plateau élevé de Quito, que dominent les sommets gigantesques du Pichincha , du Cotopaxi, du Chimborazo et de FAntisana.

Il fit en mars et en juin 1802, sur ces deux derniers volcans, des ascensions demeurées célèbres ; il en donna de suite un récit succinct dans deux lettres, écrites le même jour, et dont je reproduis les passages intéressants à notre point de vue.

La première est adressée au citoyen Delambre; elle parle surtout de l’ascension du Chimborazo :

On a cru jusqu’ici à Quito que 2470 toises étaient la plus grande hauteur à laquelle les hommes peuvent résister à la rareté de l’air. Au mois de mars 1802, nous passâmes quelquesjours dans les grandes plaines qui entourent le volcan d’Antisana, à 2107 toises, où les bœufs, quand on les chasse , vomissent souvent du sang.... Le 16 mai, nous reconnûmes un chemin sur la neige, une pente douce sur laquelle nous montâmes à 2773 toises. L’air y contenait 0,218 d’O.... le thermomètre de Réaumur n’était qu’à H- 15 ° ; il ne fit pas froid du tout, mais le sang nous sortait des lèvres et des yeux. (P. 174.)

Dans l’expédition que je fis le 25 juin 1802 au Chimborazo, nous avons prouvé qu’avec de la patience on peut soutenir une plus grande rareté de l’air. Nous passâmes 500 toises plus haut que la Condamine au Corazon , et nous portâmes au Chimborazo des instruments à 3051 toises, voyant descendre le mercure dans le baromètre à 15 pouces 11,2 lignes : le thermomètre était de 1 °,3 au-dessus de zéro. Nous saignâmes encore des lèvres. Nos Indiens nous abandonnèrent comme de coutume. Le citoyen Bompland et M. Montufar, fils du marquis de Selvalègre, de Quito, étaient les seuls qui résistaient. Nous sentîmes tous un malaise, une débilité, une envie de vomir, qui certainement provient autant du manque d’oxigène de ces régions que de la rareté de l’air. Je ne trouvai que 0,20 d’O. à cette immense hauteur. (P. 175.)

L’autre lettre est adressée à son frère Guillaume de Humboldt ;

* Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799-4804. — Paris,

- Lettre de Jf. Humboldt adressée au citoyen Delambre, datée de Lima le 25 novembre 1802. — Ann. du Muséum d’histoire naturelle, T. II, p. 170-180, an XI (1803).

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il y est, plus que dans la précédente, parlé de l’ascension au volcan d’Antisana ^ :

A notre voyage au volcan d’Antisana le temps nous favorisa si bien, que nous montâmes jusqu’à la hauteur de 2775 toises. Le baromètre baissa dans cette région élevée, jusqu’à 14 pouces 7 lignes, et le peu de densité de l’air nous fit jeter le sang par les lèvres, les gencives et les yeux même ; nous sentions une faiblesse extrême, et un de ceux qui nous accompagnaient dans cette course s’évanouit....

Nous avons réussi à nous approcher jusqu'à environ 250 toises près de la cime de l’immense colonne du Chimborazo.... Nous montâmes jusqu’à une hauteur de 3031 toises, et nous nous sentîmes incommodés de la même manière que sur le sommet de l’Antisana. 11 nous restait même encore , 2 ou 3 jours après notre retour dans la plaine, un malaise que nous ne pouvions attribuer qu’à l’effet de l’air dans ces régions élevées, dont l’analyse nous donna 20 centièmes d’oxygène. (P. 329.)

Trente-cinq années plus tard^, de Humboldt revint avec détails sur le récit de ces ascensions. Il insiste tout spécialement sur les troubles physiologiques et développe à ce propos quelques considérations théoriques fort intéressantes.

Le 22 juin 1802, il se trouvait dans la plaine de Tapia, à 2890“ de hauteur. La première partie de l’ascension ne présenta rien de remarquable pour la question qui nous occupe :

Arrivés à 15,600 pieds tous les Indiens , à l’exception d’un seul, nous abandonnèrent.... Ils prétendaient souffrir beaucoup plus que nous. Nous ne restâmes donc plus que quatre : M. Bonpland...., M. Carlos Montufar...., un métis de San- Juan, village voisin, et moi. (P. 413.) .

Nous commençâmes tous, par degrés, à nous trouver trés-mal à notre aise (ils étaient alors à environ 5,800 mètres). L’envie de vomir était accompagnée de quelques vertiges et bien plus pénible que la difficulté de respirer. Le métis de San- Juan , paysan pauvre et robuste, qui avait voulu nous suivre jusqu’au bout par bonté d’âme et nullement par un motif d’intérêt , souffrait plus que nous. Nos gencives et nos lèvres saignaient. La tunique conjonctive des yeux était chez nous tous, sans exception, gorgée de sang. Ces symptômes d’extravasion dans les yeux et d’éruption sanguine anx gencives et aux lèvres n'avaient rien d’inquiétant pour nous, puisque nous les comiaissions par un grand nombre d’exemples. En Europe, M. Zumstein commença à rendre du sang à une hauteur beaucoup moins considérable, sur le mont Rose®. (P. 417.) .

1 Extrait de plusieurs lettres de M. de Humboldt, Ann. du Muséum, t. II, p. 322- 337 , an XI (1803).

- De Humboldt (Alexandre), Notice sur deux tentatives d’ascension au Chimboraio. Ann. de chim; 2= série ; t. LXIX, p. 401-434; 1838. Traduit par Eyriès du Ja/iràncA de Schumacher pour 1837 .

Je n’ai pu trouver cette indication dans les récits de Zumstein.

LES VOYAGES E>' HO^■TAG^■ES. — AMÉRIQUE Dü SUD. 53

Une fois, sur le volcan de Pichincha, je ressentis, sans aucun saignement, un si vioient mal d’estomac , accompagné de vertige, que mes compagnons me retrouvèrent étendu sans connaissance à terre. L'altitude n'était que de 13,800 pieds (4480”), et par conséquent peu considérable. Mais sur l’Antisana, à la grande hauteur de 17,022 pieds (b527“), don Carlos Monîufar saigna beaucoup des gencives.

Tous ces phénomènes sont très-dissemblables, suivant l’âge, la constitution, la finesse de la peau , les efforts antérieurs musculaires qu'on a exercés ; cependant ils sont pour chaque individu une sorte de mesure de la raréfaction de Pair et de l’altitude à laquelle on est parvenu. D’après mes observations ils se manifestent dans les .Andes chez l’homme blanc, quand le baromètre se tient entre 14 pouces et 15 pouces 10 lignes. (P. 418.)

Nous verrons plus tard quelles opinions successives, et notablement différentes, s’était faites l’illustre naturaliste sur l’explication de ces phénomènes divers.

Mais avant de passer à d’autres récits, je dois reproduire ici un fragment d’un des ouvrages de HumboldtS dans lequel il donne sur l’habitat ordinaire du Condor et sur la hauteur maximum à laquelle on le voit s’élever, des renseignements pleins d’intérêt pour le sujet de notre étude.

La région que l’on peut regarder comme le séjour habituel du condor commence à une hauteur égale à celle de l’Etna, et comprend des couches d’air élevées de l,o00 à 5,000 toises au dessus du niveau de la mer. Les plus grands individus que l’on trouve dans la chaîne des Andes de Quito , ont 14 pieds d’envergure , et les plus petits 8 pieds seulement. D’après ces dimensions et d’après l’angle visuel sous lequel cet oiseau paraissait quelquefois perpendiculairement au-dessus de nos têtes, on peut juger à quelle hauteur prodigieuse il s’élève quand le ciel est serein. Vu, par exemple, sous un angle visuel de quatre minutes, il devait être à un éloignement perpendiculaire de 1,146 toises. La caverne (machay) d’Antisana, située vis à-vis la montagne deChuesulongo, et de laquellenous mesurâmes l’oiseau planant, est élevée de 2,493 toises au-dessus du niveau du Grand-Océan. Ainsi la hauteur absolue que. le condor atteignait, était de 5,659 toises; là le baromètre se soutient à peine à douze pouces. C’est un phénomène physiologique assez remarquable, que ce même oiseau qui, pendant des heures entières , vole en tournant dans des régions où l’air est si raréfié , s’abatte tout d'un coup jusqu’au bord de la mer, comme le long de la pente occidentale du volcan de Pichincha, et ainsi en peu d’instants parcoure en quelque sorte tous les climats. A une hauteur de 5,600 toises, les sacs aériens et membraneux du condor qui se sont remplis dans les régions plus basses , doivent s’enfler d'une manière extraordinaire. Il y a soixante ans qu’L'lloa exprima son étonnement de ce que le vautour des Andes pouvait voler à une hauteur où la pression de l’air n’était que de 14 pouces. On croyait alors, d’après l’analogie des expériences faites avec la machine pneumatique, qu'aucun animal ne pouvait vivre dans un milieu si rare. J’ai vu, comme je l'ai dit, le baromètre descendre sur le Chimborazo à 15 pouces 11 lignes 2 dixièmes. Mon ami M. Gay-Lussac a respiré pendant un quart d'heure dans un air dont la pression n’était que de 0”,3288. k de si grandes

I Tableaux de la nature, traduit par Eyriès. — Paris, 1828, t. II.

HISTORIQUE

hauteurs l’homme se trouve en général dans un état asthénique trés-pénible. Au contraire chez le condor , l’acte de la respiration paraît se faire avec une égale aisance dans des milieux où la pression diffère de 12 à 28 pouces. De tous les êtres ^•ivants, c’est sans doute celui qui peut à son gré s’éloigner le plus de la superficie de la terre. Je dis à son gré, parce que de petits insectes sont emportés encore plus haut par des courants ascendants. Probablement l’élévation que le condor atteint est plus considérable que celle que nous avons trouvée parle calcul cité. Je me souviens que sur le Cotopaxi, dans la plaine de Suniguaicu, couverte de pierres ponces et élevée de 2,263 toises au-dessus du niveau delà mer, j’ai aperçu ce volatile à une hauteur telle , qu’il ne paraissait que comme un point noir. Quel est le plus petit angle sous lequel on distingue des objets éclairés faiblement? L’affaiblissement des rayons de la lumière, par leur passage à travers les couches de l’air, a une grande influence sur le minimum de cet angle. La transparence de l’air des montagnes est si considérable sous l’équateur, que dans la province de Quito, comme je l’ai montré ailleurs, le poncho ou manteau blanc d’une personne à cheval se distingue à l’œil nu à une distance horizontale de 14,022 toises, et par conséquent sous un angle de 13 secondes. (P. 78.)

Les révolutions à la suite desquelles les colonies espagnoles de l’ximérique secouèrent le joug de la métropole, eurent pour conséquence de faire traverser par des troupes de plusieurs milliers d’hommes certains passages des Andes que fréquentent seulement, en temps ordinaire, de rares voyageurs. Le séjour dans l’air dilaté apporta certainement à ces petites armées un surcroit de souffrances; mais les historiens paraissent s’en être assez peu préoccupés, frappés qu’ils sont surtout de la légitime influence du froid, du manque de vivres, des fatigues excessives.

Ainsi, au commencement de 1817, le général Saint-.Martin, à la tête de 3000 indépendants, envahit le Chili par le difficile passage qui mène de Mendoza à Santa-Rosa, et dont le point culminant dépasse 4300“.

L’e.xpédition, ditM. Gustave Hubbard*, présentait des difficultés tellement graves, que les troupes de Santiago et le gouverneur du Chili se refusaient à croire à une tentative aussi hasardeuse .

Un grand nombre d’hommes périrent de froid dans cette atmosphère raréfiée et glaciale qu’il fallut traverser.... L’armée en partant de Mendoza comptait 9,281 mulets ; elle n’en avait plus que 4,300 de l’autre côté des Andes , et sur 1,600 chevaux il n’en survivait que 500. (T. I, p. 346.)

L’armée que Bolivar conduisit en juin 1819 contre Morillo, du Venezuela à la Nouvelle-Grenade, à travers les Andes de Colombie, rencontra les mêmes difficultés. Les xVnglais, qui fournissaient

Histoire contemporaine de l’Espagne. — 2 vol. — Paris, 1869,

une notable partie de son corps expéditionnaire, périrent en grand nombre. Le célèbre historien Gervinus dit à ce propos * :

La route est infailliblement marquée par les ossements des nombreuses victimes qui meurent toujours pendant ces passages.... En effet, ceux qui, vaincus par la fatigue et par le froid, s’abandonnent à la somnolence particulière dont le voyageur devient dans les altitudes la proie facile, tombent dans un engourdissement qui leur enlève les forces' {emparamados de paramos, nom sous lequel on désigne les plus hauts plateaux) et qui les conduit sans espoir de salut à la mort (p. 88).

Le haut et le bas Pérou virent également de semblables expéditions. En 1821, le vice-roi espagnol La Sema, forcé d’abandonner Lima, fit retraite à travers la Cordillère, et s’établit dans la haute vallée de Jauja. Ses troupes en descendirent souvent pour attaquer les indépendants, jusqu’à ce que Bolivar entreprît contre eux la campagne qui se termina par la bataille d’Ayacucho (1824), et qui tout entière se livra à plus de 5000“ d’altitude. C’est encore à une hauteur plus grande, par 4500“, que le général Santa- Cruz battit en 1822 les Espagnols sur les flancs du Pichincha.

L’écrivain espagnol Torrente dans son histoire de la révolution américaine, attribue justement à l’altitude une part considérable dans les souffrances des armées pendant ces marches à grande hauteur :

Lorsqu’on traverse la cordillère des Andes du Pérou, on a l’habitude de souffrir de deux maux : le spasme et le mal de mer. Ce dernier mal est le plus commun, surtout pour ceux qui viennent des terrains bas et chauds de la côte. La subtilité de l’air dans cette atmosphère comprime la respiration et la rend trés-laborieuse, redouble les palpitations, accélère la circulation, fait qu’on souffre d’intenses douleurs de tête , que les vaisseaux se gonflent vite et que quelques malheureux périssent en jetant le sang par la bouche, les yeux et les narines. C’est une véritable suffocation, qui atteint aussi les animaux pour peu qu’on veuille accroître leurs charges ou précipiter leur marche. Les pertes de la petite armée du vice-roi la Sema furent plus grandes pendant la retraite de Lima à Jauja , parce qu’une grande partie de ses soldats était encore en état de convalescence.

L’auteur ajoute, en reproduisant les croyances populaires :

U semble que les filons des métaux précieux et d’antimoine qui courent à travers le territoire du Pérou sont la cause de cette combinaison atmosphérique si contraire à la santé. Ce qui tendrait à le prouver , c’est le fait que les effets en sont bien moins sensibles sur des points d’une plus grande élévation, tels que certaines parties de la cordillère du Chili , la Sierra de Pichincha , et d’autres montagnes du Quito.

1 Gervinus, Histoire du dix-neuviènie siècle, traduction Minssen, t. VU. — Paris,186o.

- Historia délia Reiiolucion hispaiio-americana. — Madrid, 1850.

HISTORIQUE

Ce mal de mer est connu dans le pays sous le nom de Soroche , et on l’éprouve même dans certains villages bas , situés sur des terrains métallifères. (T. III, p. 164 et 169, note.)

Nous avons vu Saint-Martin traversant la Cordillère de Mendoza à Santiago, et exécutant ainsi une expédition que Manuel de Almagro^ considère « comme bien autrement difficile et digne d’admiration que celle de Bonaparte au grand Saint-Bernard, qui a été beaucoup exagérée » (p. 34). Cette route est, comme nous l'avons dit, celle que suivent habituellement les voyageurs qui veulent traverser l’Amérique. Deux passages se présentent, l’un par le Cumbre (5920“), l’autre par le Portillo (4360“) . Le premier est le plus fréquenté. La plupart des récits font mention des accidents de la décompression; mais, par ce chemin, ils sont ordinairement assez médiocres.

Cependant Samuel Haigh^ qui, pendant l’hiver austral de 1818, se bazarda de Mendoza à Santiago dans les passes du Cumbre, les ressentit à un degré assez notable. Une tempête de neige qui l’assaillit le força à se réfugier avec ses compagnons sur une colline où la « casucha » de las Vacas leur offrait un abri :

En grimpant la colline sur laquelle elle est construite, dit-il, je fus frappé pour la première fois, de la puna ou soroche. C’est une maladie particulière, je crois, aux hautes montagnes ; elle résulte de l’extrême raréfaction de l’air qui devient ainsi difficile à respirer. Je fus obligé de me coucher trois fois à terre avant d’arriver au sommet de la colline, et je ressentis une brièveté de la respiration avec douleur et oppression de poitrine et sensation de nausée. La puna frappe quelques individus avec un tel degré, que le sang sort de leur bouche et de leurs narines. Cependant, il faut le dire, nos souffrances commencèrent pour tout de bon. (P. 104.)

Mais tous ne sont pas également affectés, surtout lorsque, comme il arrive d’ordinaire dans la bonne saison, le voyage s’effectue à dos de mulet. C’est ce qu’explique très-bien Miers®, qui fit la traversée en mai 1819 :

Ceux qui voudront entreprendre ce voyage seront effrayés des récits des difficultés qu’ils auront à souffrir de la puna, nom donné à la sensation de respiration courte et difficile, qui nous atteint souvent en montant dans l’air raréfié. C’est l’appréhension et le sujet des conversations de tous ceux qui ont traversé la Cordillère , qui vous disent qu’ils n’ont échappé à ces effets si effrayants qu’en mangeant beaucoup d’oignons , qu’en ne goûtant pas de liqueurs alcoolique, excepté

Corta descricion de los viages hechos en America por la Comision cientiflca mandada por el Gobiemo Espahol, durante los anos 1862, 1866. — Madrid, 1866.

- Sketches of Buenos- Ayres, Chüe, and Pei'u. — London, 1831.

5 Travels in Chüe and la Plata. — 2 vol. — London, 1826.

LES VOYAGES EV MOVTAGVES. — AMÉRIQUE Dü SUD. 37

le vin, qui est considéré comme l’antidote de la jjuna. Ces précautions, cependant, ne sont pas nécessaires, car bien peu de personnes qui font l’ascension à dos de cheval ressentent ce malaise, excepté celles dont les poumons sont malades ; mais beaucoup de ceux qui ont monté le Gumbre à pied, en se surmenant pour diriger les mules, l’ont éprouvée. Je doute qu'on puisse souffrir beaucoup de la puna, sans se livrer à un exercice épuisant. J'ai deux fois monté à pied et descendu le Cumbre, sans en être affecté. De même ni ma' femme, ni mon enfant , âgé de six mois, avec le thermomètre à 55° F., la baromètre à 19 p. 1/8 , n’ont ressenti la moindre difficulté à respirer, bien que nous devions penser que sur un enfant de cet âge, aux poumons si délicats, on devrait observer d’abord les modifications de la respiration, quand même elles seraient seulement dues à un air trop raréfié. (T. I, p. 521.)

Le récit de l’écossais Caldcleugh^ est particulièrement intéressant, parce que ce voyageur traversa deux fois les Andes, en sens inverse, La première fois, le 17 mars 1820, par un très-mauvais temps, une tempête de neige, il passa par le Portillo et le Piuquenes, en allant de Mendoza à San-José. 11 ne parle d'aucun trouble (t. I, p. 285-523).

Mais le 2 juin de l’année suivante, allant de la Punla de San-Luis à Cordova (République argentine), il traversa par une hauteur bien moindre, la sierra de Cordova. 11 fit halte dans une casucha à 5200“ et y passa la nuit. Le lendemain, ascension du col;

La neige était fortement gelée... Deux des péons souffrirent beaucoup d’une maladie nommée qui les attaqua peu après notre départ de la Casucha. Elle me parut consister en des soulèvements du diaphragme, accompagnés d’un grand épuisement et perte des esprits. Ceux qu'elle frappe se couchent, se laissent aller, et souvent meurent avant d’atteindre la descente. De grandes quantités d’ail et d’oignon sont considérées comme spécifiques contre cet état. Mais le plus sûr traitement est d’emmener aussi rapidement que possible les malades dans un lieu moins élevé. On a généralement remarqué que ceux des péons qui sont vieux et d’habitudes vicieuses souffrent plus de la puna que les autres , et cette observation s’appliquait parfaitement aux deux que j’ai dû renvoyer. L’un de ceux-ci était extrêmement malade, et l’autre sous la garde duquel il s’en alla était légèrement affecté. A cette heure je ne sais pas s’il put traverser la vallée.

Peu après ils atteignirent le sommet, à 5840“. Il ne se plaint de rien, personnellement.

Schmidtmeyer®, dans le récit de sa traversée des Cordillères, de l’est à l’ouest, par le volcan de Cumbre, ne parle d’aucun trouble physiologique. Mais à la fin du livre, il comble cette lacune :

J’aurais dû parler plus tôt de cette lassitude avec difficulté de respirer qu’on éprouve en traversant la chaîne ; j’en ai souvent entendu parler au Chili. Mais

* Travels in sauf h America, during the years 1819-20-21. — 2 vol. — London, 1825 .

- Travels into Chile over the Andes, in the years 1820 and 1821. — London, 1824.

HISTORIQUE

nous sommes restés sur le dos de nos mules jusqu’au sommet de la passe, où nous arrivâmes ainsi sans le moindre effort. Un des nôtres, cependant, en souffrit considérablement, mais je ne sais si c’est au degré le plus élevé. D’ime manière générale, sur les points élevés des Andes, on éprouve une grande peine à se mettre en mouvement ; c’est le contraire de ce qui arrive sur d’autres montagnes. (P. 549.)

Proctor^ (4824), Head® {1825), qui suivirent la même route, dans le même sens, ne disent absolument rien de la puna. Lister Maw® qui en novembre 1827 partit de Truxillo (Pérou), pour gagner le bassin de l’Amazone, ne parle pas non plus de l’influence de la pression, sinon à Contumasa (2190“), où il dit poétiquement :

La rareté de l’atmosphère tendait grandement à élever nos esprits.

Mais le lieutenant Brand * est plus explicite ; il mentionne de ces troubles, tente même de les expliquer, mais sans les avoir éprouvés lui-même, et cependant il fît son premier voyage, de Mendoza à Santiago, par le Cumbre, en plein hiver austral (22 août 1827). Il eut à souffrir des froids terribles, allant jusqu’à 15® audessous de zéro.

Le 22 août, il fit l’ascension du Cumbre ; le thermomètre était à 54® F:

Comme j’avais entendu souvent parler de U puna, ou difiQculté de respirer , par des voyageurs qui s’en plaignaient beaucoup, j’y fis particulièrement attention ; je ne puis dire que j’aie senti plus d’inconvénients que cela ne me fût arrivé en faisant un tel travail, aussi continu, alors même que je n’eusse pas été à cette élévation. Je ne souffrais que d’une soif très-vive, que la neige excitait, au lieu de la

calmer . Mais je n’ai pas l’intention de critiquer ce qui a été dit de la puna, qui

a été éprouvée sérieusement par beaucoup de voyageurs. (P. 147.)

Dans mon retour à travers les Andes , en décembre 1827 , je vis que les mules s’arrêtaient fréquemment pour respirer, spécialement en montant le Cumbre , où elles s’arrêtaient à chaque zig-zag, comme si elles souffraient des poumons, et je trouvai, comme Acosta, que ni les cris ni les coups ne pouvaient les faire avancer jusqu’à ce que cela leur plaise. Mais il n’y a rien là de particulier au Cumbre ni aux autres élévations de la Cordillère, car souvent les mules s’arrêtent ainsi, comme si elles souffraient des poumons.

Il en advenait de même aux péons qui tout-à-coup, en marchant, s’arrêtaient, criaient « puna, puna » et continuaient ensuite à monter. Il semblait qu’ils con-

* Narrative of ajoumey across the Cordillera of the Andes, in the years, 1823 a. 1824. — London, 1824.

® Rougk notes tdken during sortie rapid joumeys across the Pampas and among the Andes. — London, 1828.

s Journal of a passage fromthe Pacific to the Atlantic. — London, 1829.

^ Journal of a voyage to Peru. — London, 1828.

nussent les points où cela devait leur arriver , étant à pied , car ils remarquaient fréquemment : « Aqui esta mucha puna ». Je ne puis attribuer cela qu’à la présence dans ces endroits de minerais qui altèrent plus ou moins l’air, d’où leur influence sur les poumons. (P. 149.)

L’officier français de la Touanne* qui fit partie de l’expédition de Bougainville, et qui suivit le même chemin que Brand, fut assez vivement frappé pour tomber à terre ; il exécuta sa traversée le 29 janvier 1826.

Je suppose que le point où nous nous trouvions est élevé de 2,000 toises au moins.... L’air est très-raréfié à cette élévation ; j’avais quitté ma mule , lui laissant prendre le devant avec la caravane, et je m’occupais à examiner quelques pierres à droite et à gauche du sentier. Lorsque je voulus ensuite doubler le pas pour rejoindre mes compagnons de voyage, la respiration me manqua tout-à-coup ; je tombai, la poitrine oppressée et respirant avec difficulté. Il fallut qu’un péon me ramenât ma monture ; et par ce léger accident, je pus juger de ce que doivent avoir à souffrir, sous ce rapport, les arriéras et les voyageurs qui ont à fréquenter ce passage dans un temps difficile. (P. 50.)

Après ces témoignages venant de voyageurs qui n’ont fait que traverser la montagne, voici ce que dit un ingénieur anglais, Ed. Temple^, qui a séjourné pendant un an, 1826-1827, à Potosi (4165®), employé à l’exploitation des riches mines de cette contrée.

En marchant j’ai souvent éprouvé cette difficulté de respirer qui est occasionnée par l’extrême rareté de l’air, et à laquelle même les natifs et les animaux sont sujets. Le sport royal des courses de chevaux ne pourrait avoir lieu ici , car les chevaux paraissent plus souffrir du zorochi que les hommes ; j’ai souvent entendu dire qu’ils tombent et meurent, si l’on veut les presser quand ils montent une colline. (T. I, p. 296.)

Je citerai encore les passages dans lequel le voyageur anglais Bollaerl® qui fit au mois de juin 1827 l’ascension delà montagne de Tata Jachura (5180“), décrit les souffrances qu’il éprouva pendantl’ascension.

Nous saignâmes un peu du nez, nous éprouvâmes des bourdonnements d’oreilles, du mal de tête, affaiblissement des yeux, et le corps engourdi par le froid, le tout causé par la puna ou soroche , c’est-à-dire par la dilatation et le froid de l’atmosphère. (P. 121.)

1 Itinéraire de Yalparaiso à Buenos-Ayres, publié dans le 2* volume du Journal de la navigation autour du globe, de Bougainville. — Paris, 1857.

- Travels in varions parts o f Peni including a year’s résidence in Potosi . 2 vol . —

London, 1830.

® Observations on the geography of Southern Peru, including surveyofthe Province of Tarapaca, and roule of Chili by the coast of the Besert of Atacama. Journal of the R. Geogr. soc. — London, t. XXI, p. 99-130; 1851.

HISTORIQUE

J’arrive à l’important voyage de d’Orbigny ^ et à la description si intéressante qu’il donne des malaises de la montagne.

Dans son premier voyage, il va d’Arica à la Paz :

Le 21 mai 1850, j'arrivai au point de jonction du ravin de Palca avec un autre ravin sans eau ... Là, j'abandonnai la végétation avec rhumidité....

Bientôt je commençai à monter la côte de Cachun, et j’éprouvai à son sommet, en même temps que les premières atteintes de la raréfaction de l’air , un froid

très-piquant, dû à l’élévation. (T. 11, p. 577.) .

La pente devint encore plus rapide.... Je sentais de plus en plus les vives atteintes de la raréfaction de l'air, un très-violent mal de tête, un grand embarras dans la respiration ; mes arriérés, leurs bêtes, et jusqu’à mon chien , mon fidèle Cachirulo, étaient obligés de s’arrêter tous les vingt ou trente mètres, tourmentés

qu’ils étaient comme moi du soroche . .

Chaque fois qu’on éprouve le malaise dû à la raréfaction de l’air, les habitants disent qu’on a le soroche. Ils en méconnaissent la véritable cause, la grande élévation au-dessus du niveau de la mer, pour l’attribuer à des émanations minérales d’antimoine, appelées en espagnol soroche. C’est même cette souffrance, cette difficulté de respirer dans les parties très-élevées des Cordillères, qui leur a fait donner le nom de puna hrava. Quelques voyageurs emploient pour les Cordillères péruviennes le mot Paramo, inusité dans le pays, et qui ne remplace nullement le mot Puna, désignant ùn plateau élevé, sec et dépourvu d’arbres.

Après bien des fatigues nous atteignîmes le sommet de la dernière côte ; je me

trouvai enfin sur la crête de la Cordillère. (P. 578.) .

Depuis mon arrivée au sommet de la Cordillère , je souffrais au dernier point ■ de la raréfaction de l’air. Je sentais des douleurs atroces aux tempes ; j’avais des maux de cœur analogues à ceux que produit le mal de mer, je respirais avec peine. Au moindre mouvement, j’éprouvais des palpitations des plus fortes et un malaise général, joint à un découragement que tous mes efforts ne pouvaient me faire surmonter. J’eus une preuve bien marquée de ce que produit l’habitude. Tandis que je souffrais ainsi, je voyais deux indigènes, envoyés en courriers, gravir agilement à pied avec facilité, pour abréger leur route , des points incomparablement

plus élevés que ceux où je me trouvais .

Us étaient pourtant à une élévation égale à celle du mont Blanc. Le soir ’ j’éprouvai une forte hémorrhagie nasale qui me soulagea un peu ; néanmoins je passai une nuit d’autant plus affreuse, que j’étais sans abri , exposé à un froid vif et piquant qui convertissait en glace toutes les eaux des environs. (P. 580.)*

25 mai. J’éprouvais toujours les atteintes de la raréfaction de l’air ; les maux de tête et les palpitations de cœur ne me laissaient pas un moment de

repos .

Mes muletiers me dirent que, quelques mois avant, un Espagnol faisant la même route avec eux , s’était vu si fort affecté par la raréfaction de Pair, qu’il éprouva, dès le premier jour , des symptômes très-alarmants, et qu’incapable de poursuivre, il mourut la nuit suivante , sans qu’on pût lui procurer le moindre soulagement. Ils me citèrent encore beaucoup de circonslaiices où les voyageurs

1 D’Orbigny, Voyage dans VAménque méridionale, exécuté pendant les années 1826- 1855, 7 \ol. Paris, 1855-1847.

qu’ils accompagnaient avaient sonffert on ne peut plus de ce qu’ils appellent le soroche. (P. 387.) . , .

24 mai. A mesure que je descendais, je respirais plus facilement, et j’espérais voir cesser, avant la fin du jour, une partie du malaise que me causait la raréfaction de l’air. (P. 390.)

Le 29 mai, d’Orbigny arrive à la Paz (5720“) :

Comme je m’étais trouvé beaucoup mieux en descendant du plateau occidental sur le plateau bolivien, je croyais ne plus souffrir de la raréfaction de l’air ; mais il en fut tout autrement dans la ville de la Paz. La nuit je suffoquais dans ma chambre. Dans les rues, en pente très-roide, je ne pouvais monter sans être arrêté de 10 pas en 10 pas par des palpitations et par le manque de respiration. Si je causais avec chaleur , la parole me manquait tout-à-coup ; enfin, invité dans quelques maisons à prendre part à l’amusement général , il m’était impossible de valser deux tours de suite sans suspendre cet exercice, suffoqué que j’étais par les mêmes accidents ; et je faillis un jour succomber , pour avoir voulu me rendre à pied à los Obragos, village distant d'une lieue, que j’avais dû faire en gravissant une pente très-rapide,

Ce malaise dura tout le temps de mon premier séjour à la Paz. Les personnes nées dans le pays ne s’en ressentent aucunement. Toutes m’assurèrent qu’on finit par s’y habituer, et j’en acquis personnellement la preuve à mon retour , trois ans plus lard. Pourtant je conseillerais peu aux personnes faibles de poitrine de se soumettre à cette épreuve, celle qui, dans mes voyages , m’a fait le plus souffrir. (P. 404.)

Cependant l’accoutumance dont se vante d’Orbigny ne fut pas aussi considérable qu’on pourrait le croire. Il est vrai que, dans le récit de son second séjour en 1832 à Potosi, Oruro et la Paz, il ne parle plus de souffrances (t. IIî, p. 283 et suivantes) ; mais il y revient en racontant certaines ascensions :

Je dus m’arrêter (5 juillet 1852), en allant de Cochabamba au pays des Moxos, près d’un lac glacé à près de 5000“ au-dessus du niveau de la mer. L’excès du froid s’y faisait d'autant plus sentir que nous n’avions aucun abri, et la

raréfaction de l’air y était telle, qu'à peine pouvais-je respirer, (t. lïï, p. 176) .

Le lendemain, en descendant, . avec la région des nuages commença la végé¬

tation; j'avais jusqu’alors senti ma poitrine oppressée, aussi ne saurais-je exprimer avec quel plaisir je commençai à respirer plus bbrement un air moins raréfié (p. 177).

Ur voyageur allemand, Ed. Pœppig^, s’étend plus longuement encore sur ce sujet; il séjournait à Cerro de Pasco (4350“) :

Le nouveau venu à Cerro de Pasco est sujet à de sérieux inconvénients ; la marche, même sur un terrain plat, le fatigue extraordinairement ; dans les rues qui montent la respiration devient courte et pénible , il est pris de maux de

* Beise in CMle, Peru, und auf dem Amazonenstrome, vâhrend der Jahre 1827- 4852. — . 2 vol. — Leipzig, 1856.

HISTORIQUE

tête, d’afflux de sang aux poumons, signes certains qu’il ne pourra pas plus que les autres'étrangers échapper aux attaques de la jmna. En vain essaie-t-il de se raidir énergiquement contre Je mal ; celui-ci l’emporte et triomphe des plus fermes volontés. Comme pendant le violent mal de mer, l’esprit est abattu, les sens émoussés, le dégoût et un découragement hypochondriaque transforment d’une manière extraordinaire les plus robustes, les plus vivants, les plus courageux. Les souffrances corporelles, quand débutent les accès de cette maladie, sont plus pénibles et plus variées que dans les formes ordinaires du mal de mer. Quand la puna (nommée encore Veta, Sorocho ou Mareo) ne se fait sentir qu’à un degré médiocre, on se plaint d’une difficulté de respirer, qui force à s’arrêter au bout d’une dizaine de pas, et l’on s’efforce en vain, par des inspirations plus profondes , une extension plus grande de la poitrine, de remplir davantage ses poumons de l’élément w'ifiant. 11 semble qu’on soit enfermé dans une chambre sans air, et le sentiment d’angoisse s’augmente par l’échec de toutes les tentatives faites pour triompher de la perte des forces. Les pieds ont de la peine à supporter le corps , les genoux plient, et toutes les occasions de repos, si fréquentes qu’elles soient, même après quelques pas , sont les bienvenues. C’est un tourment de remonter les rues en pente, et quand on se hisse péniblement vers sa maison, c’est avec une vraie j.oie qu’on trouve une porte , un coin pour s’arrêter, pour s’appuyer, tout alourdi- L’angoisse ne diminue que pendant le repos absolu ; mais là conviction de l’inévitable nécessité du mal, l’incapacité pour tout effort intellectuel , le sentiment de la perte d’un temps précieux, amènent la mauvaise humeur et l’abattement, si bien qu’un homme vigoureux se conduit comme un petit enfant.

Ceux que la maladie frappe au plus haut degré sont pris fréquemment de syncopes, symptômes d’un afflux de sang à la tête et aux poumons , avec un malaise indéfinissable ; et , sans fièvre , même avec un sentiment de froid intérieur , les mains et les pieds morts, leur pouls bat de 108 à 120 fois par minute. La fatigue insurmontable, la tendance au sommeil sont bien loin d’amener un assoupissement réparateur, si bien qu’ils ne peuvent trouver le repos. Précisément la nuit amène les plus fortes suffocations, c’est un véritable martyre ; incapable de supporter davantage la position couchée , le malheureux cherche un soulagement près du maigre feu qui brûle avec peine dans la cheminée, au risque de respirer un air chargé de vapeurs de charbon. Les yeux sont si sensibles qu’à peine peut-on lire chez les uns surviennent en outre de légers maux de tête, tandis que chez d’autres dominent les malaises et les affections des organes digestifs qui rappellent le mal de mer, dont cependant se distingue bien la puna par son cours comme par ses causes.

Quant cet état de souffrances tire à sa fin, on voit apparaître souvent des phénomènes critiques très-pénibles. Après 6 à 7 jours, les malaises violents s’apaisent d’ordinaire chez ceux qui ont une poitrine saine et une forte constitution ; autrement, il peut s’écouler des semaines avant que n’arrive une amélioration. Une éruption d’urticaire apparaît sur tout le corps , ou se limite aux lèvres, où elle occasionne des escharres, des saignements et des douleurs intolérables.... Chez les personnes à peau fine et à teint clair le sang peut sortir de la peau sans blessure, si bien que, pendant la durée de la puna, beaucoup n’osent pas se raser. Malgré la gravité des malaises, il n’y a guère d’exemple qu’ils aient occasionné la mort, et il n’y a de danger que pour les poitrines faibles et surtout pour les gens atteints de maladie de cœur. (T. 11, p. 84.)

Pœppig continue en indiquant la manière dont se comportent les divers tempéraments, les diverses races, et en donnant des ren-

seignements thérapeutiques; il admet un certain degré d’acclimatement pour les Européens.

Il expose ensuite que les habitants du pays, ceux mêmes qui y sont nés, ne sont pas absolument exempts de malaise, surtout quand les nuits sont froides. Les Indiens présentent une sorte d’immunité. Les bêtes de somme ont des accidents analogues à ceux des hommes; les chiens n’éprouvent rien; les chats sont rares à Cerro et dans les hauts lieux, et leurs petits s’élèvent difficilement ; les poules n’y pondent et n’y couvent que peu.

La narration^ quefitM.Boussingaultde l’ascension duChimborazo, exécutée le 16 décembre 1851, contraste singulièrement avec ce que nous venons de rapporter. Nous avons vu d’Orbigny sérieusement atteint du mal des montagnes vers 3700“; Pœppig nous a décrit les souffrances des Européens arrivés à Cerro de Pasco (43o0“) ; or, M. Boussingault et le colonel Hall, son compagnon, montent à peu de distance du sommet du Chimborazo (à 6004“), et ils n’accusent presque aucun malaise sérieux.

M. Boussingault partit de Rio-Bamba où il séjournait depuis quelque temps, le 14 décembre 1838. Il était accompagné du colonel Hall, avec qui il avait déjà fait les ascensions de l’Antisana et du Cotopaxi. Le 14, ils allèrent coucher à la métairie du Chimborazo (3800“), d’où ils partirent le 15 à sept heures du matin, guidés par un Indien de la métairie. Arrivés à la hauteur du mont Blanc, la respiration des mulets était précipitée, haletante :

Il était midi. Nous marchions lentement, et, à mesure que nous nous engagions sur la neige, la difficulté de respirer en marchant se faisait de plus en plus sentir ; nous rétablissions aisément nos forces en nous arrêtant, sans toutefois nous asseoir, tous les huit ou dix pas. A hauteur égale, je crois avoir remarqué que l’on respire plus difficilement sur la neige que lorsque l’on se trouve sur un rocher ; je chercherai plus loin à en donner l’explication. (P. 155.)

Cette première tentative échoua : la neige devenue trop épaisse arrêta la marche des voyageurs, qui enfonçaient jusqu’à la ceinture; ils redescendirent à la métairie.

Le lendemain, ils parfirent à sept heures par une autre route, celle qu’avait suivie de Humboldt, et s’élevèrent à 4945 mètres à dos de mulet. Là, il fallut mettre pied à terre, les mulets ne pouvant plus porter leur fardeau : il était dix heures trois quarts. Les deux voyageurs continuent de monter à pied.

Ascension au Chimborazo, exécutée le 16 décembre 1831. — Ann. de chim., 2® série, t. LVIII, p. 150-180; 1835.

HISTORIQrE.

Nous reprenions haleine tous les six ou huit pas, mais sans nous asseoir.... Mais aussitôt que nous atteignions une surface neigeuse, la chaleur du soleil devenait suffocante, notre respiration pénible, et par conséquent nos repos plus fréquents, plus nécessaires.

Nous gardions un silence absolu pendant la marche, l’expérience m’ayant enseigné que rien n’exténuait autant qu’une conversation soutenue à cette hauteur ; et pendant nos haltes, si nous échangions quelques paroles, c’était presque à voix basse. C’est en grande partie à cette précaution que j’attribue l’éüit de santé dont j’ai constamment joui pendant mes ascensions sur les volcans. Cette précaution salutaire, je l’imposais pour ainsi dire, d’une manière despotique, à ceux qui m’accompagnaient, et, sur ï’Antisana, un Indien, pour l’avoir négligée en appelant de toute la force de ses poumons le colonel Hall qui s’était égaré pendant que nous traversions un nuage , fut atteint de vertige et eut un commencement d’hémorragie. (P. 159.)

Ils arrivent enfin au pied d’une cime de trachyte qui leur barre le passage ; il était midi trois quarts, la hauteur atteinte était 5680“, le thermomètre marquait 4 degrés, et l’air était fortement chargé d’humidité, ce qui, selon M. Boussingault, est constant sur les glaciers des Andes. Enfin, après un assez long repos, ayant étudié avec soin le terrain, ils recommencent leur marche ascensionnelle :

Nous commencions déjà à ressentir plus que nous ne l’avions jamais éprouvé l’effet de la raréfaction de l’air ; nous étions forcés de nous arrêter tous les deux ou trois pas, et souvent même de nous coucher pendant quelques secondes. Une fois assis, nous nous remettions à l’instant même; notre souffrance n’avait lieu que pendant le mouvement (p. 250).

Enfin, ils arrivent à 6004“ de hauteur, élévation que personne n’avait encore atteinte ; ce n’était cependant pas tout à fait le sommet du Chimborazo ;

Après quelques instants de repos, nous nous trouvâmes entièrement remis de nos fatigues; aucun de nous n’éprouva les accidents qu’ont ressenti la plupart des personnes qui se sont élevées sur les hautes montagnes. Trois quarts d’heure après notre arrivée, mon pouls, comme celui du colonel Hall, battait 106 pulsations dans une minute ; nous avions soif, nous étions évidemment sous une légère influence fébrile, mais cet état n’était nullement pénible (p. 251) .

La raréfaction de l’air produit généralement chez les personnes qui gravissent

les hautes montagnes des effets très-marqués . Quant à nous, nous avions, il est

vrai, éprouvé de la difficulté à respirer, une lassitude extrême pendant que nous marchions, mais les inconvénients cessèrent avec le mouvement; une fois en repos, nous croyions être dans un état normal. Peut-être faut-il attribuer le peu d’effet que produisait sur nous la raréfaction de l’air à notre séjour prolongé dans les villes élevées des Andes.

Quand on a vu le mouvement qui a lieu dans les villes comme Bogota, Micuipampa, Potosiet d’autres encore, qui atteignent 2600 et 4000 mètres de hauteur;

quand on a été témoin à Quito, dont le sol est élevé de 5000 mètres, de la force et de la prodigieuse activité des toréadors ; quand on a vu des femmes jennes et délicates se livrer à la danse, pendant des nuits entières, dans des localités presque aussi hautes que le mont Blanc, où le célèbre de Saussure trouvait à peine assez de force pour consulter ses instruments, et où ses vigoureux montagnards tombaient en défaillance en creusant un trou dans laneige; quand on se rappelle enfin qu’un combat célèbre, celui de Pichincha, s’est donné à une hauteur peu difiérente de celle du mont Rose, il faut bien reconnaître que l’homme peut s’accoutumer à respirer l’air raréfié des plus hautes montagnes (p. 245).

Mais un voyageur allemand, le docteur Meyen% qui, dans son voyage autour du monde, de i850 à 1852, séjourna quelque temps au Pérou et fit, en avril 1851, l’ascension du volcan d’Arequipa (5640“) parle du mal des montagnes dans des termes qui rappellent la description de Pœppig :

A deux heures après midi, nous arrivâmes an sommet de la montagne ; mes forces étaient épuisées, et nous souffrions de la pénible affection nommée sorocho. Peu à peu avaient augmenté les symptômes d’un état nerveux ou fiévreux auquel nous avions été en proie tout le temps de l’ascension. La respiration se faisait avec une difficulté croissante, et graduellement étaient survenus les vertiges, les nausées, les vomissements, puis les saignements de nez et les défaillances; dans cet état nous étions obligés de nous coucher à terre, mais hé repos nous rendait nos forces et nous permettait de marcher de nouveau en avant.

La maladie dont nous souffrions mérite d’être étudiée ici ; tous les voyageurs en ont entendu parler, aussitôt qu’ils ont mis le pied sur les côtes de ce pays en indiquant l'intention de voyager dans la montagne. Au Pérou, on l’appelle sorocho, et à Quito mareo de Puna ou encore Puna. Elle se manifeste sous diverses formes. L’un de ses symptômes, qu’on rencontre à la fois dans les régions inférieures et sur le sommet des Cordillères, est une sensation de difficulté à respirer, pour le moindre effort. Si l’on est à cheval, on n’éprouve rien ; mais il survient, à des degrés d’intensité divers, une sorte d’état demi-fiévreux, qui se manifeste par une chaleur brûlante dans tout le corps, des maux de tête, la sécheresse de la langue, une soif ardente, la perte de l’appétit. Les battements du pouls montent à 100 et HO, au plus petit mouvement. Le visage rougit, la peau se fend sur différents points, de telle sorte que le sang sort ; en même temps survient une fatigue générale. C’est là l’état habituel, la première épreuve de ceux qui font des ascensions, qu’il s’agisse de Quito, du Pérou, du Chili, des montagnes d’Asie ou même des plus élevées parmi celles de notre Europe .

Cet état fébrile augmente par les efforts, et aussi sous l’influence des vents violents, secs et froids, qui sont si comnmns dans la Cordillère ; c’est à eux que les habitants éclairés de ce pays attribuent cette maladie .

Il faut encore ajouter, pour augmenter les malaises, l’action torride du soleil, sur

les hauts lieux . ; elle entre pour quelque chose dans les maux de tête et l’état

demi-fiévreux. Il ne manque pas de personnes qui attribuent la maladie aux exhalaisons des veines métalliques et des dépôts de soufre si communs sm- le sommet des Cordillères.

* Heise iim die Erde, in den Jahren 1850-51-52 — Berlin, 1855, t. II.

On a comparé le sorocho au mal de mer, et l’on a été jusqu’à dire que ceux qui ne souffrent pas de celui-ci sont épargnés par celui-là. Cela nous paraît erroné. L’état à demi fiévreux que nous avons décrit précédemment est la base de cette maladie, et, quand il augmente, il amène les symptômes caractéristiques des affections du cerveau, des organes respiratoires, des organes digestifs. Un de ces trois orçanes est toujours atteint d’une manière prédominante, d’où résultent les diverses formes de la maladie. Quand la poitrine est surtout affectée, on voit les difficultés de respirer s’ajouter à la fièvre générale ; il survient une sensation de pesanteur dans la poitrine, et la respiration comme les battements du cœur deviennent plus rapides ; arrivent ensuite des déchirements dans les poumons, des accidents d'étouffement, et même des hémorrhagies, phénomène très-rare .

La mort qu’on a observée chez des animaux chargés arrivait selon nous par étouffement ; nous avions éprouvé, en montant au volcan d’Aréquipa, de telles difficultés respiratoires, qu’il fallait tous les dix pas nous arrêter complètement. Les animaux chargés, à qui on ne permet pas de le faire, vont jusqu’à ce qu’ils tombent. Dans d’autres cas, l’affection se porte surtout sur les organes digestifs, et alors arrivent les nausées, les maux de cœur, un affaissement extrême, et enfin des vomissements, qui soulagent un peu. Bien plus dangereuses sont les affections du cerveau ; elles se traduisent encore par les nausées, les syncopes, par un état particulier ressemblant à l’ivresse, et même par de la fureur....

En général on admet que les battements du cœur à de grandes hauteurs sont plus rapides; cela s’explique parce que la respiration est devenue elle-même beaucoup plus rapide dans un air plus léger. Mais la respiration ni la circulation ne sont pas accélérées si l’on se tient parfaitement tranquille ; plusieurs fois, sur le plateau de Tacora, après avoir dormi, nous n’avons pas trouvé plus de 70 ou 72 pulsations à la minute, tandis que, quelques heures plus tard, le simple acte d’aller à cheval les faisait monter à 100 et 110. (P. 54 et suiv.).

Ils arrivèrent absolument épuisés au somment de la montagne, et redescendirent en proie à un état fébrile qui n’avait pas encore complètement disparu le lendemain. (P. 38).

Le récit de l’illustre naturaliste Charles Darwin^ concorde tout à fait avec ce que nous avons rapporté plus haut à propos' de la Cordillère chilienne. 11 fit, le 20 mai 1835, la traversée des Andes en allant de Santiago à Mendoza à travers le passage du Portillo (4360-) :

Vers midi nous commençâmes l’ennuyeuse ascension du Peuquenes, et alors pour la première fois nous éprouvâmes quelque petite difficulté dans notre respiration. Les mules s’arrêtaient chaque cinquante pas, et les pamxes courageux animaux, après peu de secondes, se remettaient en marche d’un commun accord. La brièveté de la respiration dans l’air raréfié est nommée par les Chiliens puna ; et ils ont des idées fort ridicules sur son origine. Les uns disent : toutes les eaux ici ont la puna, d’autres : où est la neige est la puna, ce qui sans doute est vrai. Elle est considérée comme une sorte de maladie , et l’on m’a montré des croix sur les tombeaux de gens qui étaient morts « punado » . Excepté s'il s’agit de personnes malades des

Narrative ofthe voyages of Adventure and Beagle; 1826-1836, ô' vol.; Journal and remarks. — London, 1832-1836.

poumons ou du cœur, je pense que ces idées sont erronées. Dn homme fort malade éprouvera sans doute à ces hauteurs ime difficulté plus grande à respirer que les autres, et s’il meurt, ceci peut en avoir été cause.

La seule sensation que je ressentis fut un léger resserrement de la tête et de la poitrine; cette sensation a du rapport avec ce qu’on éprouve quand on quitte une chambre chaude pour s’exposer à l’air glacial. 11 y avait beaucoup d’imagination dans ceci; car, ayant trouvé des coquilles fossiles sur le sommet le plus élevé, j’oubliai entièrement la puna dans ma joie. Mais certainement l’épuisement par la marche est extrême, et la respiration devient profonde et laborieuse. Il est incompréhensible pour moi, comment de Humboldt et d’autres ont pu monter jusqu’à 19,000 pieds ; sans aucun doute, une résidence de quelques mois dans la haute région de Quito avait prémuni leur constitution contre un tel épuisement. Cependant on m’a dit qu’à Potosi (environ 13,000 pieds), les étrangers ne sont pas accoutumés à l'atmosphère avant un séjour d’une année entière. Lès habitants

recommandent tous l’oignon contre la puna . pour ma part, je n’ai rien trouvé

qui vaille les coquilles fossiles! (T. DI, p. 393.)

Les officiers anglais Smyth et Lowe^ qui entreprirent en 1834 un voyage afin de trouver un passage navigable vers l’Atlantique par le Pachitea, l’IIcayali et l’Amazone, traversèrent la Cordillère beaucoup plus près de l’équateur. En effet, ils partirent de Lima, le 20 septembre 1834. Le 23 septembre, un peu au delà de Pucachaca, le malaise les atteignit :

L’air devint très-froid . nous commençâmes à éprouver ce qu’on appelle

vulgairement le veia ou marea (mal de mer), qui consiste en une douleur aiguë à travers les tempes, à la partie inlérieure et postérieure de la tête, et qui abat complètement ceux qui en sont frappés.... (P. 25).

lis arrivèrent le 28 à Cerro de Pasco :

Nous avons éprouvé à raison de l’élévation du sol, et surtout en montant, une difficulté à respirer qui serre péniblement la poitrine, surtout chez les nouveaux venus ; mais, au bout de quelque temps, les poumons s’habituent à l’état de l’atmosphère, et celte affection disparaît (P. 42).

Du reste, ces faits étaient si connus dans les régions montagneuses de l’Amérique du Sud, qu’en 1842, un médecin écossais, Archibald Smith®, résumait dans les termes suivants les notions qu’il avait recueillies pendant un voyage au Pérou :

Veta, Soroche, la Puna, Mareo de la Cordillère. Un mal de tête avec battements et forte sensation de plénitude aux tempes, joint à une grande oppression et tension de la poitrine, et fréquemment à des maux d’estomac, sont les symptô-

* Narrative of ajoumey front Lima to Para. — London, 1856.

* Practical observation on the diseases of Peru, described as they occur in the Coast and in the Sierra. — Edimb. med. and sur g. journal, t. LIV, LVI, LVU, LVIII, 1859, 1841, 1842, 1845.

HISTORIQUE

mes qu’on éprouve d’ordinaii'e dans les premiers jours en traversant les Cordillères ou en séjournant à Cerro de Pasco. Si l’on marche vite, si surtout l'on grimpe une colline, on ressent une plénitude extrême de la poitrine, les artères temporales battent violemment, et les maux de tête surviennent. Si l'on essaye de courir, ces symptômes se manifestent aussitôt, et l’on est heureux de s’arrêter pour reprendre haleine. La respiration d’un air glacial, le 5 juillet à minuit, dans une misérable hutte au passage de Tucto (4855“), m’amena une sensation déchirante, le long de la trachée artère ; jusqu’à la descente, j’éprouvai sans cesse l'appréhension que quelque vaisseau sanguin se soit ouvert dans mes poumons . Dans

une autre occasion, par une autre route.... ma respiration était haletante et laborieuse.

Beaucoup de personnes jeunes s’accoutument aux effets de l’air raréfié, si bien qu’ elles n’ont de maux de tête et de dyspnée que pendant un exercice exagéré. Quelques individus, au contraire, et surtout les pléthoriques, ne peuvent passer la Cordillère où résider à Cerro de Pasco, sans maux de tête et difficultés respiratoires ; quand ils traversent la Cordillère en voyageant dans ces plaines élevées et glacées que les natifs nomment Puna, ils sont très-sujets à éprouver des épistaxis. (T. LTH, p. 356 ; 1842).

Le témoignage du botaniste français Claude Gay * n’est pas moins concluant. Or, l’autorité de ce savant est grande, puisque pendant près de quinze ans, de 1828 à 1842, il explora la Cordillère des Andes. Il s’exprime ainsi :

Je sortis de Lima (1841) . Après quatre jours de marche, nous franchîmes la

première Cordillère par le col de Tingo, élevée de 4815“ au-dessus du niveau de la mer. Nous y éprouvâmes ce singulier malaise, effet de la grande raréfaction de l’air, et connu en Amérique sous le nom de soroche, de pouno, etc. On ne peut mieux le comparer qu'à un véritable mal de mer; ce sont les mêmes symptômes, les mêmes souffrances, douleurs de tête, vomissements, et un abattement tel, qu’il rend la vie presque à charge, et m’empêchait d’aller consulter mes baromètres et thermomètres qui n’étaient qu’à deux pas de moi .

Ce malaise me dura quelque temps ; mais, dans la suite, je finis par m’habituer à cette rareté de l’air, et je pus faire osciller mes aiguilles d’intensité à une hauteur de 4685“. et exécuter plusieurs autres travaux de physique terrestre sans en être sensiblement incommodé. (P. 28) .

Les Indiens du Cusco..., quoique constamment à une hauteur de 10 à 14,000pieds, ne sont nullement incommodés de la grande rareté de l’air; ils marchent et causent avec autant de facilité que nous dans les plaines basses : aussi trouve-t-on • dans ces régions les villes et les villages les plus élevés de notre globe; Ocoruco à 4232“, Condoroma à 4343. On voit quelques maisons de poste, celle par exemple de Rumihuani, qui s'élèvent jusqu'à 4685“, et des maisons de bergers jusqu’à 4778“, c’est-à-dire presque à la hauteur du Mont-Blanc. (P. 33).

Le célèbre voyageur allemand J. J. von Tschudi® nous donne à ce sujet une monographie presque complète.

1 Fragment d'un voyage dans le Chili et au Cusco. — Bull, de la Soc. de géogr. 2= sèiâe, t. XIX, p. 15-57 ; 1845.

® Peru, Reiseskizzen aus den Jahren 1858-1842. — 2 vol. — Saint-GaUen, 1846.

LES VOYAGES Eîi MUXTAGAES. — AMÉRIQUE DU SUD.

Sur les hauteurs considérables auxquelles s’élève la Cordillère, l'action de l’air raréfié se fait sentir sur l’organisme d’une manière grave; elle se manifeste surtout par un état de fatigue extraordinaire, et de grandes difficultés à respirer. Les indigènes désignent cette action par les mots de Puna ou de Soroché, les créoles espagnols par ceux de Mareo ou de Veta, et l’attribuent à des émanations métallicjues, à celles surtout de l’antimoine, qui joue un rôle de premier ordre dans leur physique et leur métallurgie.

Les premiers symptômes de la Veta se montrent ordinairement à une hauteur de 12,600 pieds, et consistent en vertiges, bourdonnements d’oreilles et troubles de la vue auxquels se joignent de violents maux de tête et des nausées. Ces accidents frappent les cavaliers, moins il est vrai que les piétons. Plus on monte, plus ces phénomènes augmentent, et il s’y ajoute une fatigue des membres inférieurs qui va jusqu’à l’impossibilité de se mouvoir, avec une respiration très-anxieuse et de violents battements de cœur. Un repos complet fait disparaître pour uh instant ces symptômes, qui, aux moindres mouvements, reviennent aussitôt avec une intensité nouvelle et sont accompagnés souvent alors de défaillances et de pénibles vomissements. Les vaisseaux capillaires de la conjonctive, des lèvres, du nez, se rompent, et le sang sort par gouttes. Les muqueuses respiratoires et digestives sont le siège de semblables accidents; des diarrhées, des crachats sanguinolents sont le signe de la Veta à son plus haut degré d'intensité.

On peut approximativement comparer ce malaise au mal de mer (d’où son nom de Mareo) ; mais chez lui seul surviennent les angoisses respiratoires. Il n’est pas rare de voir ces accidents acquérir une intensité suffisante pour entraîner la mort des voyageurs. Je rencontrai en 1859 à Pachachaca un officier qui portait les dépêches de Lima à Cuzco, mais qui, une année, étant passé par la Piedra parada, périt à la suite d’hémorrhagies pulmonaires et intestinales occasionnées par la Veta. Tous les habitants des côtes et les Européens qui pouf la première fois franchissent les hautes Cordillères, éprouvent cette maladie qui généralement n’est pas tenace chez les personnes saines, mais qui frappe à un haut degré celles qui sont faibles, nerveuses, malades de la poitrine ou du cœur, et aussi les pléthoriques et les gens trop gras. Un négociant allemand de Lima, homme très-corpulent, qui était allé au Cerro de Pasco pour ses affaires, dut au bout de quelques heures quitter rapidement la ville, et descendre dans la vallée pour fuir la Puna.

Par un long séjour dans ces hautes régions , l’organisme s’accoutume à cette action de l’air raréfié. Des Européens vigoureux peuvent même grimper avec légèreté les plus hautes montagnes et s’y mouvoir aussi librement que sur les côtes. J’ai eu deux fois seulement la Veta, mais à un haut degré ; une fois sur un plateau élevé, une autre fois sur la montagne d’ Antaichahua. La première fois que je traversai la Cordillère, je ne ressentis pas la moindre incommodité , et je pus , descendant de mon cheval fatigué, marcher pendant une longue traite, sans éprouver de symptômes de la Veta, si bien que je m’en croyais à l’abri pour toujours .

Les Indiens montagnards, qui vivent depuis leur enfance dans cet air raréfié, ne

souffrent pas de la Veta . Les médecins de Lima ont coutume d’envoyer dans

la montagne les personnes épuisées, afin que l’air pur leur rende de la force; mais elles y sont atteintes de la Veta à un degré extraordinaire, et souvent laissent leur vie dans la Cordillère .

La Puna paraît agir plus énergiquement sur certains animaux domestiques que sur l'homme lui-même. Cela se voit surtout chez les chats ; ces animaux ne peuvent vi\Te au-dessus de 15,000 pieds d’altitude. On a souvent essayé d’en amener dans

50 fflSTORIQTIE.

les villages élevés, mais toujours en vain, car après quelques jours ils étaient pris

de convulsions épileptiformes terribles auxquelles ils succombaient . Ces chats

malades ne cherchent pas à mordre , ni à fuir . On les appelle dans le pays

azorochados, et on leur donne de l’antimoine. Les races délicates de chiens sont attaquées de même, mais moins énergiquement.

Les voyageurs dans les Cordillères sont encore sujets à des accidents qu’on désigne par le nom de Surumpe.. .. Ce sont des affections oculaires dues à l’action du soleil réfléchi sur la neige. (T. II, p. 66 et suiv.)

Dans son ascension de la Cordillère, Tschudi vit pour la première fois, à une hauteur d’environ 4000 mètres, les chevaux atteints de la veta :

Ils commencent par marcher plus lentement, s’arrêtent fréquemment, tremblent de tout leur corps et s’abattent. Plus ils montent haut, plus ils tremblent fort et plus ils tombent souvent. Si on ne les desselle pas, si on ne les laisse pas se reposer, complètement, ils se couchent sur le sol. Les arriérés saignent en quatre places un animal dans cet état : au bout de la queue, au palais, aux deux oreilles ; ils leur coupent souvent les oreilles et la queue jusqu’à moitié et leur fendent les naseaux sur une largeur de plusieurs pouces. Ce dernier moyen me paraît devoir être de quelque utilité, parce que ces animaux peuvent alors aspirer une plus grande quantité d'air. Comme préservatif on leur met de l’ail dans les naseaux. Les mulets et les ânes souffrent moins de la Veta, probablement parce qu’ils savent mieux se reposer. Les chevaux nés dans la Sierra sont presque exempts de ces accidents, (t. II, p. 32.)

Un épisode très-saisissant des récits de Tschudi, c’est l’histoire de son séjour de vingt-quatre heures dans la Puna glttcée du Pérou, à une hauteur moyenne de 4500 mètres : •

Je commençais à gravir vigoureusement la montagne , quant je ressentis l’influence redoutable de l’air raréfié ; j’éprouvais en marchant un malaise inconnu.il me fallait demeurer tranquille pour pouvoir aspirer l’air : encore y arrivais-je à peine ; si j’essayais de marcher , une angoisse indescriptible s'emparait de moi. J’entendais frapper mon cœur contre mes côtes ; la respiration était courte et entrecoupée ; j’avais sur la poitrine un poids énorme. Mes lèvres étaient bleues, enflées, crevassées ; les capillaires de la conjonctive se déchirèrent , et il en sortit quelques gouttes de sang. Les sensations étaient singulièrement émoussées ; la vue, l’ouïe, le toucher, étaient altérés ; devant mes yeux flottait un nuage épais , grisâtre, souvent rougeâtre , et je versais des larmes sanguinolentes. Je me sentais entre la vie et la mort ; ma tête tourna, mes sens défaillirent, et je m’étendis tremblant sur le sol. En vérité , quand les richesses les plus précieuses , quand une gloire immortelle m’eussent attendu quelques centaines de pieds plus haut, il m’eût été physiquement et moralement impossible d’étendre seulement la main vers elles.

Je restai quelque temps couché sur le sol dans cet état de demi-évanouissement : puis je me remis un peu , je me hissai péniblement sur mon mulet, et pus avancer. (T. II, p. 152.)

Les récits faits par de Castelnau' ne sont pas moins explicites, et contiennent maints détails curieux :

Notre séjour, en septembre 1845, à Cimquisaca, ville de 11 à 12,000 âmes, (République bolivienne), tut assez triste . La plupart de mes compagnons souf¬

fraient aussi du soroché , incommodité causée par la raréfaction de Fair dans les grandes altitudes (suivant les observations de Pentland, Ciiuquisaca est à 9,545 pieds anglais (2847“) au-dessus de la surface de la mer) : c’est surtout en gravissant les inégalités des rues qu’on éprouve cette pénible sensation d'étouffement ; les chiens, les chevaux et les animaux de charge y sont également assujettis, et j’ai vu de ces derniers dont le sang s’échappait par les narines. Les muletiers ont l’habitude, dans ce cas, de leur faire avaler des gousses d'ail. On a souvent vu des animaux périr d’accidents semblables ; les chevaux surtout sont dans ce cas. Pour peu qu’on les excite, ils cherchent à surmonter le malaise qu’ils ressentent, et tombent quelquefois morts dans les rues; les mules, au contraire, s’arrêtent d’elles-mêmes et ne se remettent en marche que quand elles sont reposées, malgré le mauvais traitement qu’un maître imprudent peut leur faire éprouver. (T. III, p. 517.) '

A la Paz (571 7“), de Castelnau assiste à un combat de taureaux :

Malheureusement, dit-il, les tauresllix de la Paz, nourris dans les plaines gelées de laPuna, et qui d’ailleurs avaient probablement le soroché, qui par parenthèse est effroyable dans cette ville ; ces taureaux, dis-je, ne montrèrent d’énergie que pour fuir devant d’ignobles toreadores à pied, qui clierchaient à les retenir en les tirant par la queue. Le peuple indigné se précipita dans l’arène, et à force de tourmenter ces mallieureux animaux, il finit par obtenir le résultat désiré , c’est-àdire la mort de deux ou trois Indiens. (P. 576.)

L’un des compagnons de voyage de Castelnau, Weddell, gravit en octobre 1847 le volcan d’Aréquipa. Il exprime ainsi les souffrances que lui fit éprouver cette ascension :

La difficulté qu’éprouvaient nos animaux à respirer nous mit dans la nécessité de renoncer à leur concours . Four avancer il fallait louvoyer , et même

ainsi nous ne pouvions faire dix pas sans nous arrêter, afin de laisser passer l’oppression qui s’était emparée de nos poumons. A mesure que nous nous élevions davantage, non-seulement cette oppression augmenta , en nous obligeant à faire des arrêts plus prolongés , mais la fatigue des membres vint encore s’y ajouter : accident plus fâcheux que le soroché, parce qu'un arrêt ne suffisait pas pour y obvier . . .

Les dernières forces de mon compagnon s’épuisèrent et il dut me quitter. Seul je continuai mon voyage, haletant;... je ne pouvais guère avancer plus de deux ou trois mètres sans m’arrêter pour prendre haleine. (P. 449.)

En mai 1846, de Castelnau quitta Lima pour se rendre à Cusco.

* Expédition dans les parties centrales de l’Amérique du Sud. — Hist. du voyage, t. lil et t, IV. — Paris, Itàl.

Il eut ainsi à franchir de hautes montagnes. Au col de la Vinda (4720“), le soroché le frappa assez vigoureusement :

La végétation, même celle des cierges rabougris, disparut. M. d Osery se plaignit beaucoup du soroché, et il était obligé de s’arrêter à chaque instant, ainsi que Florentine. On donne ici à cette maladie le nom de veta , et l’on est persuadé qu’elle est due à la présence de fiions d’antimoine .

A peine étions-nous arrivés au petit établissement de Casacancha que, descendant de cheval , je me sentis pris du soroché dont je n’avais pas éprouvé les effets jusque-là ; j’eus d’abondants vomissements de bile , et j’éprouvai tous les symptômes du mal de mer auquel je suis très-sujet .

Lorsque, après une très-mauvaise nuit, je voulus au matin monter à cheval, j’en sentis l’absolue impossibilité. M. d’Osery pouvait à peine se tramer; Florentino, ancien marin, était étendu à terre ; le petit Catama seul jouait comme à l’ordinaire, et ne semblait nullement se ressentir du soroché. Enfin , comprenant combien il était indispensable d’atteindre des régions moins inhospitalières, nous parvînmes à nous mettre en selle dans l’après-midi; mais après avoir fait moins d’une lieue, nous nous laissâmes, au positif, tomber à la porte d’une ferme où nous fûmes bien traités. (T. IV, p. 194.) .

On assigne auCerro de Pasco une hauteur de 15,673 pieds anglais (4166“) . Mal¬

gré l’ardeur des rayons du soleil, on est gelé dès qu’on se trouve à l’ombre, et l’on

est constamment sous la pénible influence du soroché . Le climat est tellement,

funeste, que les ecclésiastiques ne cherchent |i garder cette cure que pendant trois

ou quatre ans, malgré ses énormes bénéfices . La population, en 1845, était de

18,000 âmes...., c’est aux mines d’argent seules qu’est due cette agglomération.... L’orge n’y donne pas de grains. (P. 196.)

De Castelnau fit, au bout de quelques jours, une excursion dans une caverne voisine, située à une hauteur de 4400“, et dans laquelle il trouva des ossements d’animaux disparus, entre autres une sorte de tatou (probablement un glyptodon) :

Nous souffrions, dit-il, affreusement à\x soroché, dont les étouffements étaient tels qu’ils nous obligeaient à chaque instant à prendre du repos : les Indiens mêmes en semblaient atteints.

Un touriste français aux récits pittoresques, M. de Saint-Cricq, qui publia ses voyages sous le pseudonyme de Paul MarcoyS éprouva de semblables accidents en se rendant d’Aréquipa à Puno. 11 avait passé la nuit à la maison de poste d’Apo (pas de date) :

Au bout d’une heure de marche, qui nous avait élevés de quelques centaines de mètres, je commençais à ressentir un malaise général que j’attribuai à l’insuffisance de la pression atmosphérique. Ce phénomène, que les Quechuas des hauteurs appellent sorocfee, et dont ils n’ont pas à souffrir , doués qu’ils sont par la nature de poumons d’un tiers plus volumineux que ceux de l’Européen, est attribué

* Voyage à travers V Amérique du Sud, de l’océan Pacifique à l’océan Atlantique . — Paiûs, vol., 1869.

par eux à des gaz méphitiques produits par l’antimoine, en quechua soroche, même aux endroits où ce métal n’existe pas. Une contraction du diaphragme, de sourdes douleurs danslarégion dorsale, des élancements dans la tête, des nausées et des vertiges sont les prodromes de ce mal singulier, quelquefois suivi de syncope. Mais je n’allai pas jusque-là. Mon guide, averti de ce que j’éprouvais par ma pâleur livide et par mes efforts pour rester en selle, me remit une gousse d ail, en

m’engageant à la croquer . J’obéis.... mais cet antidote.... n’ayant produit

aucun effet, mou Esculape me conseilla de m’appliquer sur le nez quelques coups de poing qui, en déterminant une hémorrhagie, devaient amener un prompt soulagement ; mais le moyen me sembla par trop héroïque, et j’aimai mieux grignoter une seconde gousse d’ail .

Vingt minutes environ s’écoulèrent, et soit que le remède commençât à opérer, soit que mes poumons s’accoutumassent par degrés à cet air si subtil, je sentis mon malaise se dissiper. (T. I, p. 76.)

Le lieutenant GillisS de la marine anglaise, donne des renseignements semblables, recueillis, il est vrai, de seconde main, mais résumés d’une façon fort sensée..

Dans la première partie de son ouvrage, consacrée à la description géographique du Chili, l’auteur arrive à parler des routes de Santiago à Mendoza, et spécialement de celle de Piuquenes :

Bien peu de voyageurs arrivent à son sommet (13,189 p. au-dessus de la mer) sans éprouver des difficultés respiratoires ; et les pauvres mules en souffrent presque autant que leurs maîtres. Au Chili, celte sensation est nommée puna , au Pérou, veta, soroche ou mareo, indifféremment par les natifs et les créoles. Ceux-ci, dans leur ignorance de la vraie cause , l’attribuent aux exhalaisons des veines métalliques si fréquentes dans les Andes. Selon les cas, le malaise consiste en lassitudes extraordinaires, faiblesses, vertiges, cécité temporaire, nausées, accompagnés assez fréquemment d’hémorrhagies par les narines et les yeux. Tout le monde n’est pas soumis à cette influence, et il est évident que certaines dispositions y rendent plus sensibles. Les arriérés recommandent l’ail et l’oignon comme des spécifiques. (T. I, p. 6.)

L’anglais Lloyd®, qui traversa la grande sierra de l’Illimani, s’exprime ainsi :

Excepté la maladie nommée soroche, qui est une oppression des poumojis douloureuse et souvent dangereuse, causée par l’extrême raréfaction de l’air à cette grande hauteur, on ne connaît presque aucune maladie , excepté les catarrhes et l’hydropisie. (P. 260.) >

Le botaniste français Weddell", dont nous avons rapporté les souffrances alors qu’il accompagnait de Caslelnau, retourna plus

* The U. S. naval astronomical Expédition to the Southern Hemisphere during the j/ears 1849-1842. — Chile, Philadelphia, 1859.

- Report of a journey across the Andes, between Cochabamba and Chinmré. — /. of the royal géograph. Society, l.WTi, p. 259-265; 1851.

5 Voyage dans le nord de la Bolivie et les parties voisines du Pérou. — Paris, 1853.

54 HISTORIQUE

lard en Bolivie. Il avait traversé sans accidents notables la chaîne de la Cordillère, en venant d’Arica, et arrivé à la Paz depuis près de deux mois, il n’avait rien éprouvé de fâcheux, lorsque, le 22 juin 1851, dans une herborisation, il voulut grimper rapidement une pente escarpée ; il fut pris tout à coup :

Je pourrais difficilement dire, raconte-t-il, ce que je souffris par suite du soroché, dans cette ascension qui exigea de ma part des efforts gymnastiques auxquels j’étais bien loin de m'attendre. Toujours est-il que lorsque j’eus atteint avec mes fleurs le sommet du précipice, et que je me fus étendu tout épuisé et haletant sur le sol, je jurai, mais un peu tard , que l’on ne m’y prendrait plus. Dans les premiers moments qui suivirent mon excursion , je ne pensai qu’à ressaisir mon haleine qui semblait sur le point de m’abandonner , et, quelques minutes après, quand j'eus l'idée d’examiner mon pouls , il battait encore cent soixante coups à la minute. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été plus oppressé que dans cette herborisation improvisée.

.4 partir de ce jour, j’éprouvais dans le corps un dérangement dont je ne pouvais me rendre compte, et je pressentais que j’allais être malade. (P. 187.)

Il le fut, eiL effet, et fort gravement.

Weddell ne s’occupe, du reste, que très-peu du soroché, bien que en maints endroits de son récit l’on en reconnaisse l’indication, soit chez les hommes, soit chez les animaux domestiques. Je ne trouve à relever que cette remarque intéressante sur les Indiens postillons, qui vont toujours courant, sur la route de la Paz à Puno :

Ils ne paraissent, dit-il, jamais essoufflés, tandis que, dans ce même pays, un Européen peut à peine courir dix pas sans être obligé de s’arrêter. (P. 547.)

Il va là, comme on le verra, une très-grande différence avec ce que signalent les voyageurs de PHimalaya ; les coolies indiens, nous disent ceux-ci, sont souvent plus malades que les Européens euxmèmes. Weddell n’est pas seul à faire cette remarque; les frères Grandidier en ont aussi été frappés G

Le 1" août 1858, ces voyageurs partaient d’Aréquipa pour Cuzco :

On éprouve ici, dit E. Grandidier dans sa relation, une souffrance inconnue au.v touristes du vieux monde, c’est le soroché ; le voyageur qui gravit la Cordillère ressent des douleurs par tout le corps ; il a mal aux reins, à la tête, il a les membres comme brisés, le sang lui jaillit même quelquefois par le nez, les yeux ou les oreilles. Ce malaise générai est dû, non à la présence de l’antimoine, ainsi qu’on l'a répété sans raison, mais à la raréfaction de l’air et au manque de respiration. Le soroché a même causé la mort de quelques personnes plus impressionnables. Les mules sont aussi soumises à l’influence du soroché, et on cite beaucoup d’exemples de ces animaux morts des suites de la raréfaction de l’air. (P. 56.)

‘ Voyage dans l'Amérique du Sud, Pérou et Bolivie. — Paris, 1861.-

Et, plus loin, en allant de Paucartambo à Puno, leur attention se porte sur les piétons indigènes :

L’Indien suit le cavalier à pied , courant toujours sans jamais perdre haleine, quelque rapide que soit le coursier, et quelle que soit la hauteur des montagnes. La vitesse avec laquelle l’Indien parcourt de longues distances à la course étonne d’autant plus l’Européen , qu’il ne peut , comme l’indigène, vaincre l’oppression que lui cause la raréfaction de l’air et courir à cette altitude sans tomber aussitôt. {P. 194.)

En décembre, les deux frères arrivent à la Paz :

La descente de la Paz est large et bien entretenue ; mais la pente est si rapide qu’on ne peut aller qu’au pas. Cette descente est évaluée à une lieue environ, et il faut une heure au moins pour arriver à la ville. Un espace de temps bien plus considérable est nécessaire pour la gravir, en raison de la difficulté de respiration que les mules éprouvent à la montée ; néanmoins, on m’a assuré que les Indiens la gravissaient en courant et en jouant de la flûte ; ils ne sont pas sujets au soroché, et à ce point de vue, ils tiennent du lama, dont l’appareil respiratoire est conformé pour la Cordillère qu’il habite. (P. 225.) . .

L’Européen nouvellement arrivé à la Paz éprouve les effets d’un violent soroché; quand ils parcourt la ville, il est obligé de s’arrêter souvent pour reprendre haleine, tant est grande la difficulté de sa respiration et l'oppression de sa poitrine. La raréfaction de l’air provient de la grande élévation de la Paz au-dessus du niveau de la mer ; cette élévation est de 5750”. (P. 227.)

Semblables récits du voyageur allemand Burmeisler ^ qui, dans les premiers jours de mars 1860, se trouvait dans la Cordillère, vers le 28“ lat. S., et le 72“ long. 0. Cependant, il ne parle que par ouï-dire de ces malaises ; du reste, la hauteur maximum à laquelle il se soit élevé fut de 14 000 pieds :

Je n’ai jamais souffert pendant mon voyage, dit-il, de ce qu’on appelle la Puna, c’est-à-dire cette maladie qui survient habituellement sur les hautes montagnes et qui consiste en difficultés à respirer, nausées, faiblesses, vertiges et autres symptômes. Seulement, au début, quand j’entrai dans les gorges près d’Estanzuela, je fus pris de pesanteurs de tête, comme si j’allais avoir des vertiges ; mais il ne

m’arriva rien d’autre . Vraisemblablement j’ai été protégé par la faiblesse de

ma constitution; car les personnes fortes, replètes, sont plus facilement frappées de la Puna que celles qui sont maigres, sèches ou faibles.

Les symptômes de la même affection apparaissent chez les animaux et particulièrement chez les chevaux, dans les sentiers élevés des montagnes ; ils se manifestent principalement par des tremblements des membres et des hémorrhagies violentes, qui ne deviennent cependant pas mortelles. Beaucoup de chevaux, et surtout des meilleurs, tombent sur le sol dans les voyages en montagne. Les indigènes appellent cette maladie la Tremhladera ; ils prétendent qu’il y a dans la

1 Beise durch die La Plata-Staaleti. ausgefiVirt in den Jahren 1857-1860. — Halle, 2 vol.; 1861.

HISTORIQUE

montagne des endroits où elle frappe surtout les animaux qui passent, ils m’en ont indiqué un dans la sierra Aconquija dont je ne pourrais cependant déterminer la position.

L’Anglais Markham^ qui, en 1860, fit au Pérou un voyage dans le but d’étudier les quinquinas, et de rechercher les moyens de les introduire dans l’Inde, fournit des renseignements du même ordre :

Sur les hauteurs de la Cordillère, les hommes et les animaux sont sujets à une maladie des plus pénibles, caixsée par la raréfaction de l’air, et que les Péruviens nomment sorochi. J'avais été malade à Arequipa, en telle sorte que j’étais probablement prédisposé à l’atteinte du sorochi, que j’ai éprouvé au plus haut degré. Avant d'arriver à Apo (mai 1860), un violent serrement de tête, accompagné d’une souffrance aiguë et de douleurs dans la région postérieure du cou, me rendit fort malade, et ces symptômes augmentèrent d’intensité pendant la nuit passée à la maison de poste d’Apo, en telle sorte qu’à trois heures du matin, quand nous recommençâmes notre voyage, je fus incapable de monter sur mon mulet sans aide. (P. 89.)

Aussi voyons-nous, dans la description officielle de la Confédération argentine, le D” Martin de Moussy-, qui avait séjourné pendant dix ans dans le bassin de la Plata, donner une description détaillée de la forme américaine du mal des montagnes :

On donne le nom de pma à cette sensation pénible, à cette anxiété respiratoire que quelques personnes éprouvent lorsqu’elles se trouvent à de grandes hauteurs. Cette sensation est certainement due à la raréfaction de l’air, car, à 4200“, altitude générale du plateau, la colonne barométrique est réduite en moyenne à 0“,46 . et il est impossible qu’une si énorme différence dans la pression atmo¬

sphérique ne produise pas une impression profonde sur l’économie animale. Cette impression varie d’ailleurs selon les personnes ; les unes ont la respiration gênée, les autres éprouvent de la céphalalgie, une sorte de migraine et une perte complète de l’appétit. Beaucoup n’éprouvent rien ; mais, lorsque l’on veut marcher, presque tout le monde sent une fatigue insolite.

Quant à la puna proprement dite, à la gène dans la respiration, elle n’est pas seulement particulière aux grandes hauteurs de la Cordillère ; il est certaines localités peu élevées où elle se fait sentir beaucoup plus que danÿ d’autres. Nous l’avons éprouvée nous-même au bourg de Molinos, q\n n’est pourtant qu’à une altitude de 1970“, et dans une vallée entourée de montagnes granitiques qui n’offrent rien de particulier. 11 nous est impossible de découvrir une cause à cette particularité, qui se retrouve d’ailleurs sur différents points des Andes de Bolivie.

Les animaux éprouvent également cette fatigue de la respiration dans leurs premières traversées des Cordillères; mais ils s’y habituent assez vite, et telle est leur vigueur, que les mulets en bon état et chargés convenablement ne faiblissent jamais dans les voyages ordinaires. (T. I. p. 217.)

* Travels in Peru and India. — London, 1862.

- Description géographique et statistique de la confédération argentine. — 5 vol. — Paris, 1860-64.

Mateo Paz Soldan en fait autant dans sa Géographie du Pérou :

Cerro de Pasco est située sur une penle à 4552“ au-dessus du niveau de la mer...

Le climat de cette ville est très-froid, le degré moyen du thermomètre est 44“ F. le jour et 54°la nuit, pendant les mois de juillet à octobre, saison durant laquelle il tombe une grande quantité de grêle et de neiges. Quelquefois le thermomètre descend à 50° et à 28° en août et en septembre ; Peau bout à 180°. Les tempêtes, la grêle et les neiges, rendent ce pays inhabitable à partir du mois d’octobre. Les étrangers y sont sujets à la soroché, oppression de la poitrine que l’on appelle dans le pays veta, et qui provient du peu de densité de l’atmosphère, dans une région si élevée.... Les anciens mineurs sont sujets à en grand nombre de maladies et d'infirmités. . . Si ce pays ne possédait point des mines d’une richesse inépuisable, il serait absolument impossible de l’habiter. (P. 472.)

Vers cette époque parut sous forme de thèse soutenue devant la Faculté de médecine de Paris un travail remarquable, dû à un jeune médecin, Ch. Guilbert^ qui, atteint de phthisie, alla demander à un séjour à la Paz, et y obtint, la guérison ou du moins une amélioration considérable de sa redoutable maladie. Je citerai tout au long la description très-serrée qu’il fait du soroche :

Le soroche ou mal de la pina débute de deux manières différentes : les uns se plaignent immédiatement de la respiration, et c’est ce qui a le plus attiré l’attention des observateurs ; chez les autres, et c’est suivant moi le plus grand nombre, les phénomènes nerveux débutent d’abord. Il y a même quelques voyageurs qui ne sont nullement gênés pour respirer.

La même différence se retrouve dans la durée de ces deux ordres de symptômes. Tandis que les phénomènes nerveux ne durent que de 12 à 48 heures, la gêne de la respiration et de la circulation persiste quelquefois pendant quelques mois.

Le système nerveux est donc souvent impressionné le premier, et il réagit sur l’appareil digestif et l’appareil locomoteur. On éprouve d’abord des nausées, accompagnées de crachotements très-significatifs.... En même temps survient une douleur de tête excessivement violente, comparée à un cercle de fer qui étreindrait fortement les tempes.... 'Après les nausées, viennent des vomissements souvent trèspénibles, et qui augmentent les douleurs de tête. On éprouve aussi quelques vertiges, des bourdonnements d’oreille, quelquefois de la somnolence .

ünautre phénomène est la fatigue musculaire.... Cette inaptitude à la contraction musculaire, on l’éprouve même à cheval, et à ce point qu’on est obligé de descendre de leurs montures des personnes incapables de bouger. Mais, les premiers jours passés, cette grande fatigue disparaît complètement avec le moindre repos. Dans les villes, on reconnaît facilement les nouveau- venus : tous les 40 ou 50 pas ils s’arrêtent quelques secondes.

La respiration et la circulation s’accélèrent d’autant plus que l’élévation est considérable. La dyspnée est intense, les inspirations très-fréquentes Les batte¬

ments du cœur sont plus forts, plus nombreux ; au moindre effort on est saisi de

Trad. de Mouqueron. — Paris, 1865.

- De la phthisie pulmonaire dans ses rapports avec l’altitude et avec les races au Pérou et en Bolivie. — Du soroche ou mal des montagnes. Thèse de Paris, 1802.

palpitations violentes qu’on éprouve aussi bien à cheval qu’en marchant. La nuit même, il arrive souvent qu’on est réveillé en sursaut par de fortes palpitations au

milieu du sommeil le plus tranquille .

Le battement des artères est plus fort, celui des artères intra-crâniennes trèsdouloureux, le pouls est vibrant, à peu près comme dans l’insuffisance aortique. Un accident assez fréquent, dans ces circonstances est une hémorrhagie nasale, buccale ou pulmonaire ; rarement on a observé des hémorrhagies par la surface muqueuse gastro-intestinale.... Mais lorsqu’on s’est habitué à l’air raréfié, lorsque l’équilibre s’est rétabli, et que les différents appareils se sont mis en harmonie avec le milieu ambiant, les hémorrhagies ne sont pas plus fréquentes que partout

ailleurs . Un phénomène important est la tendance à la syncope, aussi faut-il

être très-sobre de saignées .

Les symptômes nerveux disparaissent les premiers ; le mal de tête ne dure guère que delà à 24 heures ; les nausées, les vomissements, pas davantage.... Le troisième ou quatrième jour, l’appétit renaît un peu ; aussitôt qu’on a pu prendre un peu de nourriture, la pesanteur de tête disparaît à son tour, et il ne reste plus que la gêne de la respiration, la fréquence des battements du cœur, les palpitations survenant au moindre effort, et augmentant encore l’essoufflement. Plus tard, l’équilibre s’étant établi, peu à peu, tous ces symptômes disparaissent généralement au bout de quelques semaines, et l’on s’accoutume parfaitement à vivre dans ces hautes régions.

Ainsi Guilbert considère qu'on peut parfaitement s’acclimater sur les hautes régions. 11 rappelle les paroles de M. Boussingault, que nous avons citées plus haut (page 44), et ajoute :

Le Pichincha a 4996“ ; le général bolivien Santa Cruz y battit les Espagnols eu 1822. Deux ans après, à Ayacucho, village situé à une hauteur peu différente, le général colombien Sucre battit le vice-roi La Sema .

J’ai vu à Corocoro (4450“) des combats de taureaux des plus meurtriers. Ces taureaux, agiles et furieux, auraient pu servir à l’édification du voyageur cité par Lombard*, qui vit à la Paz des taureaux doux et incapables du moindre effort sans être atteints de vomissements ; c’étaient des taureaux nouvellement arrivés dans la montagne et sous l’influence du soroche qui se fait sentir sur les animaux aussi bien que sur les hommes.... Il est fort rare de traverser les Cordillères sans assister aux angoisses de quelque bête de somme, atteinte du soroche; on se bâte de la décharger, on la frictionne, et, après un moment de repos, on la laisse suivre en liberté.

Je reproduis au chapitre spécial le mélange fort éclectique d’explications théoriques que Guilbert accepte.

Le professeur italien Pellegrino Strobel qui parcourut les diverses passes entre Santiago et Mendoza, fut assez heureux pour ne

* C’est de Castelnau qu’il s’agit. {Voir page 51.)

- Relazione délia gita da ciirico nel Chili a san Raphaël nella Pampa del sur (febraio 1866). — Parma. 1869.

pas souffrir du soroche ; il est vrai qu’il ne paraît pas être monté bien haut :

D’après ce qu’à écrit M. de Moussy et ce que m’avaient annoncé mes amis, je iTi’attendais à éprouver sur le Planchon quelqu'une des sensations décrites sous le nom de -puna. Mais je ne sais si je dois dire heureusement ou malheureusement, ni ici à 5000“ au-dessus du Pacifique, ni sur le Cumbre d'üspallata à environ 4000“, ni dans aucun autre lieu des chaînes secondaires des .Andes, il ne m’a été donné d’éprouver la plus légère différence dans la respiration et l’appétit, encore moins de douleurs de tête et autres symptômes pathologiques ou phénomènes physiologiques ; et cependant par la faiblesse de ma constitution et l’étroitesse de ma poitrine, il semble que j’aurais dû en souffrir plus qu’un autre. J1 convient donc d’admettre que lapwMa ne dépend pas uniquement de la raréfaction de l’air, mais aussi d’autres causes concomitantes, qui paraissent tout à fait inconnues (P. 25.)

Cependant deux voyageurs allemands, Focke et Mossbach% qui parlent d’après leur propre expérience, déclarent que souvent liommes et bêtes sont malades à des hauteurs plus faibles encore :

Déjà à partir de 10,000 pieds de hauteur, on éprouve le commencement du mal des montagnes, c’est-à-dire un mal de tête stupéfiant; c’est le Sorocho, qui frappe également les bêtes de somme. Celles-ci refusent d’avancer, et pour les guérir on leur fait une saignée sous la langue. (P. 391.)

Enfin, je tiens d’un employé supérieur du gouvernement péruvien, homme fort éclairé, qu’étant allé à la Perina-Cota (4800 mètres) au voisinage du Guayaquiri, il a vu, à partir de 5000 mètres, ses mulets devenir malades; sur 40 mulets, 16 durent être déchargés. Quelques-uns de ses compagnons eurent des saignements de nez. Pendant un séjour de deux semaines à cette grande hauteur, il éprouvait régulièrement, vers trois heures du matin, des étouffements qui le réveillaient ; le moindre mouvement les augmentait alors considérablement; ces accidents diminuaient pendant la journée. Les Indiens qui l’accompagnaient souffraient du même mal. Encore aujourd’hui, l’explication généralement admise est l’empoisonnement par émanations métalliques ; on en combat les effets avec des sachets d’ail.

J’ai appris encore de cette personne que pendant le percement du tunnel du chemin de fer de Lima, à près de 4800 mètres, tous les ouvriers avaient été malades, même les plus énergiques. Je regrette de n’avoir pu me procurer de documents détaillés sur les

1 P,eise über die Cordilleren zon Arica bis Santa-Cniz. Extrait in Pelermanns Mittheilungen, t. XI ; 1865.

HISTORIQUE

phénomènes observés pendant l’exécution de cette œuvre extraordinaire. Elle est terminée aujourd’liui, et déjà la locomotive entraîne les voyageurs vers des régions qu’ils ne pouvaient atteindre jadis sans les plus violents efforts. Chose curieuse : un certain nombre d’entre eux sont malades cependant. Je lis dans une lettre adressée cette année même à un de mes amis, ce passage fort caractéristique :

Un train spécial est venu nous chercher au Caltao, nous a fait remonter te Reinar jusqu’à Lima, puis de là dans les Andes en grimpant par des rampes successives jusqu'à 5450”“ de hauteur . Nous fîmes ainsi 150 kit . La température

s’était abaissée, la raréfaction de l’air était telle que plusieurs personnes n’ont pu nous accompagner jusqu’au bout. Elles éprouvaient une oppression extrême et avaient les paupières injectées de sang.

Il serait fort à désirer que des observations soignées fussent faites dans ce chemin de fer et dans celui du Titicaca ; cela serait la chose la plus facile du monde aux professeurs de la Faculté de Médecine de Lima.

Je terminerai ces citations des principales descriptions générales données du mal des montagnes dans la Cordillère des Andes en transcrivant une lettre fort intéressante écrite par M. Pissis à M. le D” Coignard qui lui demandait de ma part des renseignements que sa grande expérience de la montagne me rendait très-précieux. Le savant géographe y décrit d’une manière très-vivante les symptômes qu’il a éprouvés, mais il ne hasarde aucune explication :

Mon cher Docteur,

Paris, 17 mars 1874.

Voici les observations que vous m'aviez demandées sur les effets physiologiques de la raréfaction de l'air dans les hautes montagnes. Les effets généraux sont les maux de tête, les nausées, une grande gène dans la respiration et une contraction dans la région des fausses côtes , comme si l’on était fortement serré par une ceinture. Ces effets varient d’ailleurs beaucoup, selon l’âge et ta constitution des individus ; lorsque je passai le col du Tacora (bar., 465””“), une négresse de dixhuit à vingt ans, très-forte, fut excessivement malade, elle eut une forte hémorrhagie nasale, tandis que sa maîtresse, femme d’environ cinquante ans, d’une constitution faible, fut à peine indisposée; la même différence s’observe sur les animaux : les chevaux les plus forts sont les plus exposés à périr. Les hémorrhagies nasales sont aussi fréquentes chez eux. Après un certain temps de séjour dans les hautes régions, ces effets ne se font plus sentir; les habitants d’Oruro en Bolivie, à 5,796 mètres (hauteur barométrique moyenne 492 ”“) vivent comme au bord de la mer; les Indiens courent des lieues entières sans se fatiguer, et après une année de séjour, je gravissais facilement d’assez hautes montagnes , ce qu’il m’aurait été impossible de faire à mon arrivée.

Le point le plus haut où j’ai tu des habitations permanentes sont les mines de Villacota dans la province de Chayauta, leur altitude est de 5,042 mètres et la pression atmosphérique 421 mm. Les Indiens y travaillent comme ailleurs, cependant ils se fatiguent plus vite, lorsqu’il neige, car il ne pleut jamais dans ces régions; les ouvriers, même ceux qui sont au fond des mines, sont indisposés, et cependant la diminution de pression est à peine de 4 à 5 millimètres. Les alpacas et les vigognes vivent en troupes à ces hauteurs, les condors volent bien au-dessus, et j'y ai rencontré quelques tourterelles. Bien qu’habitué à la pression d’Oruro, lorsque j’allais à ces mines, j'étais toujours indisposé, les nausées, les maux de tète et la gêne de la respiration se faisaient sentir, je ne pouvais faire huit ou dix pas sans être obligé de m'arrêter pour respirer. L’administrateur qui y vivait depuis deux ans pouvait aller un peu plus loin, mais la gêne de la respiration se faisait toujours sentir. A une hauteur de 4,000 mètres, la raréfaction de l’ïiir n’a qu’un effet passager sur la santé , les habitants d’Oruro et de Potosi deviennent très-vieux, les maladies de poitrine y sont inconnues ; ils sont généralement maigres, três-agiles, mais ont peu de foi-ce, ce qui tient peut-être aussi à leur régime alimentaire presque exclusivement végétal.

Dans le Chili, le point le plus haut où je suis arrivé est sur les flancs de l'Aconcagua à 5,852 mètres, le sommet est à 6,854 mètres. Au point où je m’arrêtai, le baromètre était à 582 mm., j’étais très-malade et il m’eût été irnpossible de monter plus haut ; j’avais les yeux fortement injectés , tous les objets, même la neige, me paraissaient rouges, et même ^vec mes lunettes d’un verre bleu trèsfoncé j’"eus beaucoup de peine à faire la lecture de mon baromètre. Redescendu, à environ 5,000 mètres, tous ces effets disparurent.

Dans mes nombreuses stations dans la région des Andes , j’ai vu souvent les condors tournoyer sur les flancs des plus hautes montagnes, mais jamais planer au-dessus de leur sommet ; il ne faudrait pas toutefois se hâter de rien conclure ; car les hauteurs où ils arrivent sont si grandes qu’on ne les voit plus que comme de petits points noirs ; et s’il y en avait à la hauteur du sommet de l’Aconcagua, ils seraient certainement invisibles lors même que l’on serait soi-même à 5,000 mètres, c’est-à-dire plus haut que le Mont Blanc. A 4,000 mètres on trouve dans les Andes du Chili des guanacos, des cygnes, des canards, des tourterelles et même des oiseaux-mouches. A. Pissis.

Si les voyageurs qui se sont contentés de traverser les passes de la Cordillère ou de séjourner sur les hauts plateaux habités de la Bolivie et du Pérou ont éprouvé de pareils accidents, on doit supposer que ceux qui ont, de propos délibéré, tenté l’ascension des montagnes qui dominent le niveau moyen de la chaîne, ont été plus éprouvés encore. Il n’en est pas cependant toujours ainsi. Nous avons vu que de Humboldl, que Boussingault, avaient été beaucoup moins malades sur le Cliimborazo que les autres voyageurs à Cerro de Pasco ou même à la Paz. D’autres exemples sont non moins curieux.

Ainsi, le 14 janvier 1845, Wisse^ descend dans lé cratère du Rucu-

*■ Exploration du cratère du Rucu-Pichincha. Nouv. ann. des voyages, t. CVII, p. 106- 112 ; 1845.

HISTORIQUE

Pichincha à la profondeur de « quatre fois la plus haute pyramide d’Égypte », et remonte; il ne parle d’aucun trouble physiologique.

Nous aurons à nous expliquer plus tard sur ces différences. Elles sont telles que certains voyageurs en arrivent à nier les malaises des altitudes, pour ne pas les avoir éprouvés, et l’on voit reparaître les explications sur l’air empoisonné, qu’ont acceptées à la fois les Indiens des Andes et ceux de l’Himalaya.

Le récit le plus remarquable que je connaisse, sous ce rapport, est celui du voyageur français Jules Rémy^, qui, le 2 octobre 1856, fit l’ascension du Pichincha (4860“). Le temps était magnifique, il faisait chaud au sommet de la montagne, où les oiseaux-mouches bourdonnaient nombreux. Rémy n’éprouva aucun malaise. ;

Ma respiration est libre, facile, heureuse , et je n’éprouve aucun symptôme de malaise, fait important à noter, car il confirme mes observations précédentes, tout en combattant celles d’autres voyageurs qui avaient établi qu’à ces hauteurs la diminution de la colonne atmosphérique cause des troubles graves dans divers organes.

Nous ne connaissons que le Cerro de Pasco, montagne du Pérou, célèbre par les mines d’argent qu’on y exploite , où les phénomènes morbides qui se manifestent dans l’organisme animal soient constants et universels. Là, on est pris infailliblement d’une affection singulière, le soroche .

Mais, si l’on observe que le Cerro de Paèco n’est qu’à 10,000 pieds environ audessus de l’océan, et que, après avoir marché de sept à huit lieues , l’état normal de sauté renaît subitement, quoique l’on soit alors à une altitude beaucoup plus considérable , on est bien forcé d’admettre que la pression atmosphérique n’entre pour rien dans les causes du soroche, qu’on doit peut-être attribuer aux émanations du sol.

Cependant, en lisant avec attention le récit même de J. Rémy, on y trouve des indications de l’influence fâcheuse des hauteurs ; mais leur peu d’importance avait échappé à notre voyageur.

La même immunité se manifeste chez lui dans l’ascension qui, le O novembre 1856, l’amena jusqu’au sommet du Chimborazo-; naturellement ses conclusions négatives se trouvent ici singulièrement renforcées. Le campement de la veille se fit à 4700“, un peu au-dessous des neiges perpétuelles :

La montée continuait à être si rapide que bientôt , sous le poids de la fatigue, nous étions obligés de nous arrêter fréquemment pour reprendre haleine. Dés lors, la soif se fit violemment sentir.... Mais nous n’éprouvâmes aucun symptôme de

‘ Ascension du Pichincha. — Châlons-sur-Marne, 1858.

- Rémy (Jules) et Breiichlev, Ascension du Chimborazo^ — Nouv. ann. des voyages, t. CLllI, p. 230-258; 1837.

LES YOYAGES E^■ MONTAGNES. — AMÉRIQUE DU SUD. Gô

malaise ou d'affection morbide quelconque, dont parlent la plupart des voyageurs qui ont fait l’ascension de hautes montagnes.

Dès que nous avions suspendu notre marche pendant quelques secondes , sans même nous asseoir, nous la reprenions avec une nouvelle ardeur , avec une sorte d'acharnement que nous inspirait la vue si rapprochée du sommet. Il nous parut évident, par cette nouvelle expérience qui venait en confirmer tant d’autres précédentes, qu’à ces hauteurs la colonne atmosphérique est encore suffisante pour ne pas gêner la respiration, et que c’est à une autre cause qu’il faut attribuer la courte haleine et les accidents organiques dont on se plaint généralement en gagnant des hauteurs notables.

Les deux voyageurs ayant continué leur route au milieu des nuages pensent, d’après l’observation de l’ébullition de l’eau, avoir atteint le sommet du Chimborazo, qu’ils estiment à 6545“.

Mais il s’en faut de beaucoup que tout le monde soit aussi heureux. Dans un voyage récent, StuebelS tout en mettant en garde le lecteur contre certaines exagérations, avoue qu’il a notablement souffert dans l’ascension du Cotopaxi.

Le 8 février 1875, à sept heures du matin, les voyageurs partirent de la hauteur de 5615“ ; à deux heures, ils étaient à 4498“. Ils arrivèrent sans grandes difficultés au sommet du volcan de Tunguragua (492 7“), sans être fatigués et « sans éprouver de mal de tête. » (P. 275.)

Le 8 mars, ascension du Cotopaxi (5945“, 6=5°, 5) en partant de la ferme Saint-Élie :

Quelques-uns de mes gens avaient pris l’avance, d’autres étaient restés en arriére. Ils étaient fatigués , devenus un peu craintifs , et se plaignaient de douleurs de tête.... L’arenaZ a une inclinaison de 55 ° ; il brise les forces, de sorte qu’il faut employer toute son énergie morale pour ne pas tomber au moment de toucher le but.... Nous avons mis vingt-huit minutes pour chaque cent mètres. (P. 282.)

Nous commençâmes à descendre.... je retrouvai peu à peu chacun de mes hommes ; l’un était resté à 50 mètres des bords du cratère , dans l’impossibilité d’atteindi’e le but si rapproché ; les autres à 400, et la plupart des muletiers beaucoup plus bas. Comme moi, tous souffraient d’un mal de tête très-violent. Un seul ne sentait rien et n’était pas fatigué ; il portait mon baromètre, qui est encore assez lourd. Un muletier ne dépassa pas la hauteur de 5,600 mètres. Je pus constater que les vomissements sont les effets de l’air de ces grandes altitudes, mais non d’une faiblesse passagère de l’estomac.

Cependant, ni dans cette ascension ni dans les précédentes, je n’ai vu le sang partir par le nez, la bouche et les oreilles de mes gens. Ce sont des circonstances sur lesquelles d’autres voyageurs insistent avec prédilection. Certainement il doit paraître étrange que M. Reiss et moi , nous ne citions aucun cas de ce genre. Or,

* Voyages au Chimborazo, à VAltar, el ascension au Tunguragua, lettre du 18 avril 1873. Bull, de la Soc. de géogr., 6® série, t. VU, p. 258-293; 1875.

64 HISTORIQUE

nous avons atteint trois fois 6,000 mètres et plusieurs autres fois 5,000 mètres, altitude à laquelle peu de voyageurs ont monté. Or, toujours nous avons emmené avec nous un certain nombre d’hommes de races différentes.... Le résultat scientifique de ces ascensions , dans lesquelles l’homme n’atteint les cimes qu’en employant toutes ses forces, sera toujours de peu d’importance. (P. 285.)

§ 2. — Amérique centrale et septentrionale.

Amérique centrale. — Les républiques de l’Amérique centrale ne contiennent pas de sommets dont l’élévation soit comparable à ceux de la grande Cordillère. Aussi est-ce avec une vive surprise que j’ai rencontré dans les récits d’un navigateur anglais du dix-septième siècle, de Wafer% une indication très-nette du mal des montagnes.

Wafer faisait partie de l’expédition de Dampier, et appartenait à la troupe qui essaya de traverser l’isthme de Darien, en 1681. Il se blessa grièvement, et tomba avec quatre autres Anglais entre les mains des Indiens qui, après diverses aventures, lui rendirent sa liberté. Ils partirent alors du voisinage de la mer du Sud pour se rendre à la mer du Nord :

Nous traversâmes, dit-il, plusieurs montagnes fort hautes, mais la dernière les surpassait toutes ; nous fûmes quatre jours à la monter , quoiqu’il y eût quelques enfoncements pai’-ci par-là. Dès que nous eûmes atteint le sommet, je sentis que la tête me tournait d’une étrange manière ; je le dis à mes compagnons et aux Indiens, qui me répondirent tous qu’ils se trouvaient dans le même état. 11 y a grande apparence que cela venait de la hauteur excessive de cette montagne et de la subtilité de l’air.... Notre vertige nous quitta à mesure que nous descendîmes. (P. 174.)

Il convient de noter que Wafer et ses compagnons, que les Indiens eux-mêmes, ses guides, étaient dans un état de fatigue voisin de l’épuisement complet. Mais, malgré cette circonstance aggravante, dont nous verrons plus tard l’importance, je ne puis me rendre compte des circonstances dans lesquelles a pu se trouver Wafer qu’en admettant qu’il ait assez dévié vers le N. 0. pour rencontrer le Chiriqui (o4o0“), ou plus loin encore, mais plus près de la mer du Nord, le Pico Blanco (3600“).

Les seuls explorateurs qui, dans les temps modernes, aient fait l’ascension des volcans les plus élevés de l’Amérique centrale,

1 Voyage de M. Wafer, où l’on trouve la description de l’isthme de l’Amérique; inséré dans le tome IV du Voyage aux terres australes, de G. Dampier. — Rouen, 1715.

LES VOYAGES EN MONFAGNES. — AMÉIUQGE CENTRALE. 63

MM. A. Dollfus et de Montserrat’, ne signalent jamais dans leurs récits si détaillés et si intéressants le malaise spécial des grandes hauteurs; or ils le connaissaient, l’ayant éprouvé, comme nous le verrons plus loin, dans leur voyage au Popocatepetl.

Les hauts plateau.v habités du Mexique ont donné lieu à des observations analogues, et nous verrons, dans le chapitre consacré à l’analyse des explications théoriques données par les auteurs, que c’est précisément à leur propos que s’est élevée la discussion la plus fructueuse pour le sujet de ce livre. Je crois devoir transcrire ici deux citations intéressantes relatives aux phénomènes observés chez les animaux :

Les chevaux et les mulets dans le Mexique sont, ditBurkliardt -, souvent sujets à une maladie qui est peu ou pas connue en Europe. Si on les foi ce pendant la chaleur du soleil à de grands efforts ou à un mouvement vite et continuel, ils sont aisément pris d’un battement de cœur et d’une accélération du pouls et de la circulation si grande que par tout le corps arrivent de fortes convulsions.

De larges saignées sont le meilleur remède contre cette maladie , que les Mexicains nomment asoleado.... Aussi, avant d’acheter un cheval ou un mulet , a-t-on soin de faire un peu galoper l’animal, et d’observer ensuite si des battements au garrot manifestent la maladie. Souvent les animaux tombent, par suite de cette affection, lorsqu’on les fait travailler sans interiniplion. (T.I, p. 63.)

J’emprunte l’autre citation à Heusinger®, qui lui-même l’a prise dans Elliofson;

M. Lyell raconte que les Anglais qui possèdent des mines sur le plateau du Mexique, dans une hauteur de 9,000 pieds au-dessus de la mer, y conduisaient des chiens lévriers pour chasser les lièvres; mais ils ne pouvaient pas supporter la chasse dans l’air raréfié, ils étaient hors d’haleine avant d'atteindre le gibier. Au contraire, leurs petits nés dans cet air ne souffrent pas dans l’air raréfié, ils chassent et atteignent le gibier aussi bien que les meilleurs lévriers de l’Angleterre. (T. I, p. 260.)

Mais je ne dois pas oublier que je m’occupe ici lout particulièrement non des accidents quasi-chroniques et peu nets qui suivent le séjour prolongé sur des hauteurs relativement médiocres, mais de ceux qui frappent soudain les voyageurs qui font l’ascension des montagnes très-élevées.

A ce point de vue, parmi les montagnes dont la hauteur se trouve ainsi sur la limite à laquelle apparaissent les troubles pliysiologi-

* Voyage géographique aux républiques de Guatemala et de San Salvador. — Paris,

- Aufenlkalt uiul Reiscii iii Mexico in den Jahren 18-23 bis 1851. — Stiittgard, 1856.

5 Recherches de pathologie comparée. — Cassel, 1855.

HISTORIQUE

ques dus à l’altitude, il convient de citer tout particulièrement le Popocatepell (5420“).

Depuis les temps (1519) où l’intrépide Ordaz y monta sur l’ordre de Fernand Cortez, et reçut, pour prix de son courage, l’autorisation de porter un volcan sur son blason, et où une seconde expédition espagnole fut envoyée par le même conquérant pour y chercher du soufre (1522) S aucun ascensionniste n’avait foulé le sommet du géant des montagnes mexicaines. Le premier Européen qui en fit l’ascension est le lieutenant anglais W. Glennie, le 20 avril 1827.

Les sensations éprouvées par M. Glennie, dit le secrétaire de la Société Géologique dans l’extrait qu’il donne d’une lettre ® de ce voyageur, sont celles qu'ont déjà décrites les voyageurs à de grandes élévations, c’est-à-dire, abattement, difficultés respiratoires et mal de tête, ce dernier accident s’étant manifesté d'abord à la hauteur de 16,895 pieds (5147“). On a trouvé que le tabac et les liqueurs spiritueuses produisaient un effet extraordinairement rapide sur le sensorium.

Peu d’années après, le 27 avril 1854, le baron Gros^, attaché à la légation française de Mexico, fit l’ascension à son tour.

Arrivé au delà delà limite de la végétation, il s’écrie :

L’on commence à sentir que l’on n’est plus dans la sphère où il est possible de vivre. La respiration est gênée ; une sorte de tristesse qui n’est pas sans charmes s’empare de vous. (P. 50.)

Il passa la nuit à cette hauteur. Avant de se coucher, les voyageurs montèrent un peu plus haut « pour accoutumer en quelque sorte nos poumons à respirer par degrés un air si peu fait pour eux. » (P. 51.)

Le lendemain matin , Gros et ses six compagnons se mirent en route :

Nous marchions l'un derrière l’autre, notre bâton ferré à la main.... Nous allions très-lentement, et force était de nous arrêter de quinze en quinze pas, pour pouvoir reprendre haleine. Le flacon d’eau sucrée m’était d’un grand secours ; car, obligé de respirer la bouche béante, mon gosier se desséchait au point de devenir douloureux. (P. 55.)

A 9 heures, nous avions atteint le Pico del Fraïle.... Nos guides refusèrent, par crainte superstitieuse, de continuer le voyage.... L’oppression que j'éprouvais était moins forte que je ne l’avais craint, et mon pouls ne battait que 120 pulsations par minute. (P. 54.)

‘ Joui’danet, Pression de l’air, t. I, p. 212.

- L. AV. Glennie, The ascent of Popocatapell (sic). — Proceedings of the géolog. Soc. of London, vol. I, p. 75; 1854.

^ Gros (baron). Ascension au sommet du Popocatepell. Lettre du 15 mai 1854. ouv. ann. des voyages, t. LXIY, p. 14-68, 1854.

Les voyageurs continuèrent seuls leur rouie, trouvant « terriblement lourds » les instruments dont ils avaient dû se charger. Pour se reposer, ils déjeunèrent :

Mais légèrement ; il serait imprudent à cette hauteur de manger im peu trop, ou de boire quelque liqueur spiritueuse, car le système nerveux s’y trouve excité d’une manière inconcevable. (P. 55.) .

A midi, nous avions atteint le sommet des rochers perpendiculaires ; mais nos forces commençaient à manquer, et de 10 pas en 10 pas nous étions obligés de faire une longue pause pour respirer et permettre à la circulation du sang de se calmer un peu.

D fallait crier très-fort pour se faire entendre à vingt pas de distance. L’air est si rare à cette hauteur , que j’ai essayé inutilement de siffler, et que M. Egerton avait toutes les peines du monde à tirer quelques sons d’un cornet qu’il avait pris avec lui.

A 2 heures 1/2, M. de Gérolt était sur le point le plus élevé du volcan. Il sautait de joie. (P. 57.) .

Nous étions harassés, j’éprouvais un violent mal de tête et ime pression assez forte sur les tempes ; mon pouls battait 145 pulsations par minute et 108 seulement après avoir pris quelque repos ; mais je ne me trouvais guère plus oppressé qu’au Pico del Fraïle. Nous étions tous les quatre d’une pâleur effrayante ; nos lèvres étaient d’un bleu livide, et nos yeux enfoncés dans leur orbite ; aussi, lorsque nous nous reposions sur les rochers, les bras jetés par-dessus la tête, ou que nous nous étendions sur le sable, les yeux fermés, la bouche béante, et sous nos masques de crêpe, pour respirer plus aisément, ressemblions-nous à des cadavres — Nous avons vu trois corbeaux voler à 200 pieds au-dessus de nous. (P. 67.). . . .

Un grand nombre de tentatives ont été faites pour monter au sommet du volcan ; presque toutes ont échoué par des causes différentes. Arrivés à une certaine hauteur, quelques voyageurs ont été pris de vomissements de sang, qui les ont forcés à renoncer à leur entreprise. Cependant, en 1825 et en 1830, quelques Anglais sont parvenus jusqu’au cratère. M. W. Glennie est le premier , je crois, qui l’ait vu. (P. 68.)

Les voyageurs redescendirent et passèrent la nuit au même endroit que la veille :

Nous étions trop fatigués et surtout trop agités pour bien dormir. Eveillé , je ne parlais que du cratère , et si je venais à m’endormir , je remontais là-haut, l’oppression recommençait, et je me réveillais en sursaut. (P. 64.)

MM. Truqui et Craveri, dans leur ascension de septembre 1855, furent plus heureux :

Je dois faire observer, dit l’un d’eux *, que nous n’éprouvâmes presque aucune gêne de la respiration, pendant l’ascension ; il nous parut au moins que si nous ressentions quelque oppression, il n’y avait lieu de l’attribuer qu’à la fatigue d’une montée longue et difficile. (P. 316).

i Ascension du volcan du Popocatepell (montagne de la fumée) en septembre 4856. ÿouv. ann. desvo^ages,t. CLIII, p. 304-317; 1857.

HISTORIQUE

En janvier 1857, fut exécutée, sous la conduite de M. Laverriére, directeur de l’École d’agriculture de Mexico, une ascension scientifique au Popocalepetl, expédition qui faisait partie d’une série de recherches sur l’histoire naturelle du Mexique entreprise avec la plus louable ardeur par le gouvernement du général Comonfort.

M, Laverriére a bien voulu rassembler dans ses noies et ses souvenirs les faits qui, dans cette ascension si fructueuse au point de vue physique et géographique, présentèrent un intérêt physiologique. Je reproduis en entier sa communication pour laquelle je lui exprime mes remercîments :

Parmi les travaux qui nous étaient dévolus se trouvait l’ascension du Popocatepetl, situé au sud-est de la ville de Mexico. C’est par celle ascension que je pensais devoir commencer nos opérations, attendu que la saison où nous nous trouvions alors mly paraissait plus propice que toute autre.

En effet, tous ceux qui, avant nous, avaient tenté l’ascension du Popocalepetl, avaient échoué ou n’avaient qu’imparfaitement réussi. Oubliant la latitude et les particularités du climat mexicain, ils avaient opéré à des époques où des explorations analogues se font en Europe, c’est-à-dire au printemps ou en été. Je crus, au contraire, devoir profiter pour notre expédition de la saison d’hiver, époque à laquelle l’atmosphère au Mexique est d’une transparence parfaite favorable aux observations, et où, par suite de la température relativement plus basse, les neiges qui enveloppent la portion supérieure du cône occupent une surface plus grande sur ses pentes, ce qui diminue la longueur du trajet dans les sables sans consistance et profonds qui les garnissent, tout en offrant, par leur durcissement, un point d’appui plus ferme aux pieds du voyageur.

En conséquence, notre petite caravane, composée du D'’ Sonntag, ingénieur astronome, d’un majordome, de deux élèves de l’École d’agriculture et de trois domestiques, quittait Mexico (2278“} le samedi 17 janvier 1857, par un temps très-chaud, traversait le 18 Chalco situé sur le lac du même nom, Ameeameca (2493“) le 19, et s’engageait dans les vastes sapinières qui couvrent les premiers contreforts du volcan, pour arriver au rancho de Tlamacas (3899“) le 20 au soir.

Le rancho de Tlamacas, situé au pied du versant nord du volcan, se compose de quelques cabanes où l’on épure les soufres que, de temps à autre, on va chercher au fond du cratère. 11 occupe une clairière près de la limite de la végétation forestière, et dans son voisinage on rencontre plusieurs variétés de pins, remarquables par leur rusticité, par l’excellence de leur bois et l’abondance de leur résine, susceptibles d’être acclimatés en Europe.

C’est dans cet endroit qu'on passa la nuit, k six heures du soir, le thermomètre à l'air libre marquait — 0°5 C., et — 2° C. une heure plus tard. Malgré un bon feu et nos couvertures, nous eûmes un sommeil agité, qui ne nous procura pas beaucoup de repos ; les Indiens, au contraire, dormirent comme des souches, et le lendemain, de bonne heure, ils étaient debout, dispos et gais, pendant que nous étirions nos membres et que nous faisions des raines renfrognées.

Le mercredi 21 janvier, à cinq heures du malin, tout le monde était à cheval et partait en silence ; les Indiens suivaient à pied. Le froid était si pénétrant, que malgré nos vêtements assez épais, nous grelottions à qui mieux mieux. Un

quart d’heure . après, on quittait le bois pour aborder la région des sables en se dirigeant droit vers la pente déjà rapide du volcan. Les chevaux enfonçaient jusqu’au jarret, avançaient lentement, péniblement. Bientôt il fallut s’arrêter fréquemment pour les laisser souffler, car l’air était si piquant, le sentier si raide, qu’à peine ils pouvaient respirer.

.4. huit heures et demie on atteignait la Cruz (4290““). Les chevaux étaient rendus, couverts de sueur, haletants. On mit pied à terre, et on les renvoya à Tlacamas. Pour nous, engourdis par le froid, nous reposâmes un peu sur le sable réchauffé par le soleil qui commençait à devenir brûlant.

A. neuf heures, chacun se mettait en route, le bâton à la main, à la suite de notre guide indien, Angel, qui, les pieds enveloppés dans quelques chiffons, ouvrait la marche d’un pas singulièrement dégagé comparé au nôtre.

IN'ous le suivions avec peine, malgré le soin que nous avions pris d’alléger autant que possible nos vêtements et nos chaussures.

Bientôt on atteignit la bande de glace qui précède les neiges. Elle fut franchie sans trop de difficultés, grâce à des entailles pratiquées à la hache par un Indien dépêché à l’avance avec ordre de nous tracer une piste jusqu’au sommet du volcan.

.4. la limite des neiges perpétuelles (4400” sur le versant à cette époque de l’année) je commençais à ressentir une lassitude sérieuse. J’étais trempé de sueur, ma respiration était courte, accélérée, et il me semblait que des poids énormes étaient attachés à mes pieds. Tout prés de moi, un Mexicain d’Amecameca, nommé Saturnine Ferez, qui avait voulu nous accompagner, montait d’une plus ferme allure ; mais sa figure pâle, ses lèvres bleuies, ses yeux hagards, la contraction de sa bouche, la dilatation de ses narines, montraient assez les effets de l’altitude sur sa constitution, toute sèche et robuste qu’elle fût. La rampe était rapide il est vrai ; mais comme la neige était compacte, nous éprouvions moins de difficultés à avancer que lorsque nous étions dans les sables et sur la glace. Seulement l’air était si délié, si sec, si froid, que cet avantage était plus que compensé.

Bientôt, n’en pouvant plus, il fallut faire halte, halte très-courte, car le froid nous saisissait incontinent. Tous les quarante ou cinquante pas on était obligé de s’arrêter pendant une minute ou deux. Les poumons semblaient vouloir refuser le service; ils n’avaient presque pas la force de soulever la poitrine qui, après chaque inspiration, retombait pesamment sur elle-même.

A 5 ou 400 mètres du sommet, il y eut un moment d’hésitation, d’affaissement. Bien que si près, le but à atteindre semblait encore énormément loin. La pente extrêmement rapide, l’éclat métallique delà neige, le manque d’air, me causaient un abattement inexprimable. Aussi fallut-ii rassembler toute mon énergie, faire appel à toute ma raison, et penser surtout à ma responsabilité, pour trouver la force de continuer.

Enfin, grâce à un effort suprême, nous arrivâmes au bord du cratère (5280“ ; température — 2“ G.) par une échancrure à laquelle j’ai donné le nom de Brèche Silicco, en souvenir du ministre éclairé qui nous avait envoyés. Il était une heure et demie de l’après-midi, et la partie à pied de notre ascension n’avait pas demandé moins de quatre heures et demie.

En dedans du cratère, et dès qu’on a franchi son bord, se trouve une pente intérieure exposée au sud, formée par du sable et desdébris de roche. Nous nous y laissâmes choir comme des masses inertes, n’ayant presque plus conscience de nous-mêmes. Ma première sensation fut celle d’un bien-être inexprimable. Mais ce bien-être dura peu. Le sable que j’avais d’abord trouvé chaud me sembla bien-

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tôt d’un froid insupportable. Le soleil, d’ailleurs, commençait à baisser, un petit vent dur et sec venait de se lever. Je ne tardai pas à être pris de frissons. Pour me réconforter, je voulus manger, boire quelques gorgées d’un xérès excellent que nos braves Indiens avaient apporté. Mais la gorge était serrée, les aliments ne pouvaient passer, leur vue me répugnait. Levin, au lieu de l’effet fortifiant attendu, produisait un effet tout différent ; par suite, sans doute, de la perversion du goût, je croyais avaler une eau-de-vie carabinée, une véritable liqueur de feu qui me brûlait littéralement les entrailles. En même temps, et malgré la lassitude, une agitation singulière s’emparait de moi; c’était un sentiment d’inquiétude anxieuse, d’angoisse, qui ne me permettait pas de rester en place. Et, pourtant, quand je voulais me mouvoir, mes forces me trahissaient et me refusaient presque tout service. J’en trouvai cependant assez pour remonter vers le bord du cratère où je pris de la neige avec avidité afin de calmer un peu la soif ardente qui me dévorait.

Cette agitation se calma néanmoins un peu et les forces revinrent pendant quelques heures. Mais le soir, et surtout pendant la nuit que nous passâmes blottis les uns contre les autres sous un pan de rocher, il se déclara chez moi un état véritablement fébrile; tête en feu, froid perçant dans les membres, 120 à 130 pulsations à la minute, anxiété insupportable, augmentée encore par les sourds grondements qui retentissaient dans l’abîme à côté de nous. Ce fut une nuit dont le souvenir ne saurait s’effacer. Aussi l’aube fut-elle saluée avec bonheur, et après avoir recueilli avec peine les observations dont nous étions chargés, le signal du retour fut donné; nous quittions le volcan à dix heures et, trois heures après, nous étions rendus au rancho de 'flamacas que nous avions quitté trente heures auparavant.

La Commission scientifique ^ qui accompagna notre malheureuse expédition du Mexique fit aussi cette ascension le 23 avril 1865; les souffrances furent très-supportables :

La limite des neiges perpétuelles commence à une hauteur d’environ 4300™ audessus du niveau de la mer.

Ici tout le monde met pied à terre, et on monte sur la neige en serpentant légèrement.... Quand on a monté environ 100™, on commence à ressentir une grande difficulté à respirer, les poumons sont oppressés, et chaque pas, chaque mouvement du corps vous rend presque haletant ; on est forcé de s’arrêter tous les vingt pas pour reprendre haleine, et il est certaines constitutions qui ne peuvent supporter le malaise, assez faible du reste, qu’on éprouve.

La réverbération du soleil sur la neige est intense ; il est prudent de se munir de verres colorés et de voiles pour ne pas ajouter à la fatigue et à l’essoufflement les vertiges que vous donnerait sans aucun doute cet immense linceul de neige qui vous entoure.

Nous avons pu observer, d’ailleurs, qu’on a beaucoup exagéré les souffrances physiques inhérentes à une pareille ascension ; il n’a pas été question pour nous d’hémorrhagies d’aucune sorte .

Les Indiens, habitués à cette ascension, peuvent porter un arrobe (11‘.) et ils montent très-rapidement .

Nous arrivâmes au sommet du volcan (le sommet atteint par les voyageurs est

* Récit d’une ascension du Popocatepetl, par MM. A. Dollfus, de Montserrat et Pavie, Archives de la Commission scientifique du Mexique, t. II, p. 187-201. — Paris, 1866,

VEspinazo ciel Diablo (5247“), et non le vrai sommet, le Pico Mayor (5450“) .

Les derniers pas sont assez difficiles ; la raréfaction de l’àir, devenant de plus en plus grande, ajoute encore à la difficulté de l’ascension .

A peine étions-nous arrivés au sommet que la diftîculté de respiration qui nous accablait cessa de se faire sentir, et nos poumons n'étaient plus oppressés dès que nous demeurions en repos. Cependant, nous avons pu tous observer une certaine exaltation, qui augmenta chez quelques-uns d’entre nous, au point de leur donner un violent mal de tête ; cette exaltation peut se comparer presque à un léger état d’ivresse ; le sang circule avec rapidité, et on peut compter près de cent pulsations par minute. (P. 194.)

Avec le Popocatepetl, il n’existe au Mexique que le pic d’Orizaba (5400“) dont l’ascension puisse entraîner des troubles ou même des accidents. C’est ce qui est arrivé à van Muller ‘ et à ses compagnons, le 2 septembre 1856.

Les voyageurs passèrent la nuit à 3000 pieds espagnols du sommet :

Les conséquences du séjour dans un air aussi raréfié se faisaient fortement sentir chez nous tous. Nos mouvements respiratoires étaient devenus beaucoup plus profonds et plus fréquents, suite naturelle de la moindre quantité d’oxygène qui arrivait à nos poumons à chaque inspiration de cet air léger. Tous nous avions un mal de tête violent avec mouvement fébrile. Ces accidents ne pouvaient nous étonner, puisque nous étions à une hauteur plus grande que celle du Mont-Blanc... Quoique couchés les uns près des autres, avec des peaux et des couvertures, nous tremblions tous de froid et de fièvre. La température était au-dessous du point de congélation. (P. 278.)

Le lendemain, ils voulurent terminer l’ascension :

La montée était extrêmement rapide, tellement qu’en 25 pas, nous ne faisions pas plus de 8 à 10 pieds : encore fallait-il nous arrêter après ces 25 pas. . . .

Aucun de nous n’eut pendant l’ascension de saignements de nez ou accidents semblables; seulement, nous avions une grande congestion sanguine à la tête, tellement que le blanc de nos yeux était d’un rouge foncé . Tous avaient de vio¬

lents maux de tête, et tremblaient terriblement à cause de la fièvre. (P. 282.)

Une compagnie nombreuse de voyageurs américains, anglais et mexicains, comprenant des artistes, des ingénieurs et de simples touristes, voulut atteindre, en 1866, le sommet de ce pic. Eux non plus n’y purent parvenir. Ils furent très-éprouvés par des souffrances dont l’un d’eux a fait dans le Picayune de la Nouvelle-Orléans un récit fort imagé, et fort bizarrement rédigé. Je n’hésite pas à déclarer, tout en le reproduisant, qu’il me paraît empreint d’une véritable exagération; j’ajouterai, avec le rédacteur de VAl-

* Rèisen in den Yereiniglen Staaten, Canada und Mexico. — Leipzig, 1864.

HISTORIQUE

pine journal, que je ne suis pas bien sûr d’avoir toujours compris ce qu’a voulu dire l’auteurS dans son style obscur et ampoulé ;

Us montaient d’abord en chantant et en sifflant ; mais ces bruyantes démonstrations cessèrent bientôt. La respiration devint difficile . Jusqu’à environ 2000

pieds du sommet, les membres de la compagnie étaient éparpillés à une grande distance les uns des autres. A ce moment, quelques-uns devinrent faibles et tombèrent. Le sang commença à sortir par les -oreilles et le nez; les figures étaient tellement enflées que de vieux amis ne se reconnaissaient que par les habits, ün petit nombre continuèrent à monter un millier de pieds, se couchèrent, dormirent sur la neige ou la poussière noire, et se réveillèrent haletants. Les artistes, chargés de leu'rs instruments, se ressentirent fortement des effets douloureux de l’atmosphère; d’un commun accord, ils tournèrent le dos et redescendirent au point où s’étaient arrêtés nos compagnons sans ambition et mal partagés en poumons .

Les ingénieurs et les autres se couchèrent; ils marchaient en trébuchant, incapables de volonté ou d’action, et appelant ceux qui se trouvaient en avant. îi’était la lutte continuelle pour se rattraper à la vie, l’angoisse de la respiration, la perte constante du sang, on se serait cru rêvant endormi dans un creux de neige

ou une gorge pleines de cendres. Nous étions alors à 16,000 pieds environ . Le

général S...... continua vers le sommet. Nonobstant les prétentions des gens du

pays, il est douteux que personne soit allé aussi loin que nous. Pendant la guerre avec le Mexique, il y a 20 ans au plus, un officier essaya d’atteindre le sommet; mais il tomba paralysé, à la hauteur de 15,000 pieds. Ses camarades n’allèrent pas plus loin et plantèrent sur ce point un étendard dont la hampe y est encore.

Les deux tiers des nôtres étaient hors de vue; trois seulement, en outre des guides effrayés, continuèrent leur chemin. Le sang sortait par les oreilles, les narines, la bouche, et les veines se dessinaient sur le front comme de grosses lignes noires; notre marche était de pius en plus incertaine, la pente plus abrupte et

périlleuse . Le colonel C..., complètement épuisé, fit un discours incohérent,

comme un ivrogne.

Une pierre qui vint briser l’épaule du général S.,., les força à la retraite, à environ 500 pieds du sommet.

Amérique septentrionale. — L’Amérique du Nord possède, comme nous l’avons vu, sur beaucoup de points, des sommets assez élevés pour que les voyageurs y puissent éprouver les accidents du mal des montagnes. Mais les rudes explorateurs des rives du Colorado, de l’Orégon et du haut Missouri, se soucient peu des ascensions scientifiques et pittoresques. D’autre part, les ingénieurs et les officiers qu’à plusieurs reprises le gouvernement des États-Unis a envoyés dans le Far-West se sont le plus souvent contentés de faire des relevés trigonomélriques, et n’ont guère cheminé que sur les cols, dont l’élévation atteint rarement 3000“.

i Attempted ascent ofOrhaha. — Alpine journal, t. III, p. 210-214. — London, 1867.

Cependant, le colonel Frémont, dans le récit de son expédition aux monlagnes [Rocheuses de l’Oregon, nous fournit une observation intéressante \

Le 13 août 1842, par 42“ lat. N., les voyageurs firent l’ascension d’un pic élevé, et se trouvèrent tout à coup extrêmement fatigués. Le baromètre marquait 20‘’,322, l’altitude fut estimée à 10000 pieds environ (3050“) ; la température n’était que de 50“ F. ; ils s’arrêtèrent pour camper :

Je fus pris peu de temps après, dit Frémont, de maux de tête violents et de vomissements qui durèrent presque toute la nuit. Ces accidents étaient probablement causés par la fatigue excessive, le manque d’aliments et aussi, dans une certaine mesure, par la raréfaction de l’air .

Le lendemain, deux de nos hommes furent malades et se couchèrent sur le rocher; à ce moment je fus pris de maux de tête, de vertiges et de vomissements, comme la veille, au point d’être incapable d’aller plus loin; M. Preuss n’en pouvait pas davantage, le baromètre était à 19‘',401 et le thermomètre à 50“ (p. 67).

15 août.... Le baromètre descendit à 18,295 et le thermomètre à 44“; nous étions à 15,570 pieds (4150”); à ce point extrême nous vîmes voler une abeille solitaire . C’est probablement ici le plus haut pic des montagnes Rocheuses.

Notre méthode, pleine de précaution, d’avancer lentement, avait épargné mes forces ; et à l’exception d’une légère disposition au mal de tète, je ne ressentis rien du malaise de la veille (p. 70).

La montagne dont il est ici question est désignée sur les cartes par le nom de Fremonl’s Peak (4130“), dans l’État de Wyoming.

Dans le voyage suivant, exécuté en 1843-44, l’expédition américaine traversa la Sierra-Nevada de Californie à une hauteur de 93001*, le 20 février (ibid. p. 235) ; le 18 juin 1 844, elle atteignit aux sources de l’Arkansas, par 11200^ (3413“) (p. 285); dans Lun ni l’autre cas le récit ne porte indication de troubles physiologiques.

J’ai trouvé à relever un récit analogue dans l’immense publication scientifique de l’expédition organisée pour l’établissement du tracé du chemin de fer trans-océanique.

Le 12 septembre 1853, le capitaine Gunnisson®, ingénieur topographe, fait l’ascension du Mont Creek, près du lac Fork dans le Colorado :

L'effet agréable et réjouissant de l’air pur des montagnes à cette élévation, thème favori de l’éloquence des trappeurs et des voyageurs, se manifesta chez nos hom-

* Report ofthe exploration to the rockij mountains in the ijear$ ISL'J. — A^’asliington, 1845.

® Reports of explorations and sumeysto ascertain the most practicahle and econaini~ cal rotUe for a rail road from the Mis&issipi River to the Pacific ocean^ Vol, IL — shington, 1855.

fflSTORIQüE.

mes par des éclats de joie bruyants. Mais les exercices physiques violents les rendaient bientôt hors d’haleine ; et nos animaux, en grimpant les collines, s’ils ne s’arrêtaient souvent pour respirer, étaient bientôt tout à fait épuisés ; mais quelques moments de repos leur rendaient leur force et leur vigueur. (P. 53.)

Ils n’étaient cependant qu’à 8559^ (261{)“); baromètre 564““, température 17°, 5.

Le 2 septembre, ils avaient passé au point culminant de leur voyage, par 10052^ (5056“), à la passe de Coochetopa, dans le Colorado; ils ne se plaignirent de rien. (P. 47.)

Le révérend Hines^ fit, le 24 juillet 1866, avec trois compagnons, l’ascension du mont Hood dans l’Orégon. Ce ne fut pas sans peine, comme il l’exprime énergiquement :

11 n’y avait plus que 700 pieds à faire environ, mais il fallut pendant deux heures s’allonger les tendons, « sinewy tug », pour les grimper. Le soleil brillait de nouveau, et la sueur ruisselait de nos fronts; mais en approchant du sommet, l’abattement sembla disparaître, et c'est avec un séntiment de triomphe que nous foulâmes le sommet delà plus haute montagne du Nord de l’Amérique. (P. 83.)

Hines était sur ce dernier point dans l'erreur; Williamson®, qui est remonté en 1867 sur le mont Hood, n’a trouvé, pour sa hauteur, que 3420“ ; il n’est donc pas le plus élevé de la chaîne des Cascades, à plus forte raison de l’Amérique du nord.

Plus récemment, un « mountaineer » anglais très-connu, M. Coleman, a fait l’ascension de montagnes aussi élevées et même plus élevées que le mont Hood.

En août 1868, il monta sur le mont Baker (5590“)^ H ne parle dans son récit que des exhalaisons sulfureuses dont souffrirent lui et ses compagnons ; l’un de ceux-ci fut pris de vomissements (p. 365) . En août 1870, ascension du mont Rainier (4400“)*, sur le sommet duquel il passa la nuit, se chauffant aux crevasses du volcan, mais fort incommodé par leurs exhalaisons : ici encore, aucune indication physiologique. Mais cela ne prouve rien, car nous verrons, en parlant des Alpes, que les ascensionnistes de profession semblent aujourd’hui se faire un point d’honneur de ne jamais parler des souffrances du mal des montagnes.

^ Âscent of mount Hood. — Extract in Proceed. of the Roy. Géogr. Soc., t. III, p. 81- 84 ; 1867.

- Petermann’s Mittheil., t. XIV, p. 151; 1868.

® Mountaineering on the Pacific. — Alpine journal, t. Y, p. 357-367. — London, 1872.

* lô/d., t. VI, 192-193; 1874.

§ 5. — Etna.

J’ai rappelé, dans le chapitre préliminaire, que les anciens avaient fréquemment fait l’ascension de l’Etna (3313“); mais ils ne nous ont rien laissé qui puisse faire croire qu’ils aient ressenti quelques symptômes extraordinaires. Les auteurs du moyen âge, qui ont suivi leurs traces, et ont raconté leurs propres voyages, ne sont pas plus explicites qu’eux.

Pietro BemboS qui fît en 1494 l’ascension avec son ami Angelo Chabriele, ne parle même pas de sa fatigue dans son célèbre dialogue avec son fils. En 1340 et en 1545, Filoteo monte à l’Etna avec plusieurs de ses amis : il ne dit rien de net^ Thomas Fazello ® donne un peu plus de détails dans le récit de son ascension du 6 « des calendes d’août » 1541 ; il ne voit cependant à signaler qu’une extrême fatigue :

Nous dûmes monter à pied la cime de la montagne; l’ascension fut très-ardue : ici les aspérités du terrain , là , des sables profonds nous retardant , nos pieds glissant en arrière ; nous eûmes tant de difficultés enfin , que bien qu’il n’y ait pas plus de 50 pas de hauteur , nous y perdîmes deux bonnes heures , et enfin arrivés au sommet, haletants et ruisselants de sueur, nous nous couchâmes à terre. (Decas I, liber II, caputIV ; 1. 1, p. 116.)

Mais un siècle plus tard, en 1671, l’illustre iatro-mathématicien Borelli*, dont l’attention avait du reste été éveillée par les récits des voyageurs dans l’Amérique du sud, constate des malaises qu’il signale nettement :

Parmi les observations remarquables que je pus faire au sommet de l’Etna dans Tannée 1671, se place un effet inattendu, dû à la raréfaction de Tair. Là, en effet, des mouvements médiocres.... amenaient une telle lassitude, que des hommes eunes et robustes se voyaient obligés de se reposer , de s’asseoir , et de refaire leurs forces en respirant fréquemment. (P. 242.)

Puis, il cherche à expliquer ces troubles ; nous verrons qu’il en donna successivement deux théories différentes. Mais les sensations qu’il avait signalées n’ont point été éprouvées par tous les voyageurs, et nous voyons ici commencer une série d’apparentes

1 Opéré, vol. 4. Venet, 1729.

® Ætnœ topographia; in Thésaurus antiq. sicul. — Lugd. Bat., 1723.

s De Rebus siculis. — Catane, 4749.

^ De motu animalium. Pars altéra, — Rome, 1681.

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contradictions dont nous aurons, et de nos jours encore, à citer de nombreux exemples.

En effet, RiedeseP, dans la relation de son voyage en Sicile, raconte son ascension du 1" mai 1767, et il ajoute ;

Je n’ai pas trouvé, comme divers voyageurs l’assurent, l’air raréfié et subtilisé au point de couper ou pour le moins de gêner beaucoup la respiration ; ce qui peut dépendre, au reste, de la conformation et des dispositions de la poitrine et des poumons de chaque sujet qui en fait l’épreuve. (P. 132.)

Demeunier®, HoüeP, qui firent vers la même époque la môme ascension, ne parlent d’aucun trouble observé. Delon*, arrivé au sommet de l’Etna, s’écrie avec enthousiasme :

Un air éthéré qui presse, étonne l’existence, et en fait connaître une qui avertit l’homme qu’il est hors de la région où ses organes l’enchaînent. On sent l’impression de sa témérité....

Je laisse au lecteur le soin de décider si ce pathos exprime quelque phénomène physiologique, et négligeant là d’autres témoignages aussi peu importants, J’arrive à ce que rapporte Dolomieu®, qui, le 22 juin 1781, fit l’ascension de l’Etna; le célèbre minéralogiste fut très-.sérieusement atieint, et son guide plus encore que lui :

Le froid était très-vif...., souvent la respiration me manquait, et j’étais obligé de m’arrêter tout court pour reprendre haleine, et prévenir de fortes palpitations que je ressentais dans les artères pulmonaires.... Mon guide me criait sans cesse de marcher plus doucement, et lorsque j’arrivai sur la plaine, auprès de la Tour du Philosophe ®, il me déclara qu’il ne pouvait pas aller plus loin , qu’il se sentait très-mal, et effectivement, un moment après, il tomba sans connaissance, la pâleur de la mort sur la ligure, et dans l’état le plus fâcheux.... Quelques gouttes de vin le firent un peu revenir ; mais il était sans force et semblable à un homme qui va mourir. (P. 98.)

Dolomieu continua seul sa route et parvint au cratère sans que son récit garde trace de souffrances véritables : il ne parle que de sa fatigue.

1 Voyage dans la Sicile et dans la grande Grèce, adressé par l’auteur à son ami, M. Winckelmann; traduit de l’allemand (sans nom d’auteui’). — Lausanne, 1775.

- Voyage en Sicile et à Malthe, 1. 1, p. 223. — Amsterdam, 1775.

5 Voyage pittoresque des isles de Sicile, de Malthe et de Lipari, t. II, p. 105. — Paris,

* Voyage en Sicile. — Paris, 1788.

5 Relation dun voyage fait depuis peu sur ce volcan ; in Voyage pittoresque ou des~ cription du royaume de Naples et de Sicile, par l’abbé SainUîion, — 4® vol., p. 91-104. — Paris, 1785.

6 Bâtie par Empédocle, suivant la légende. (Voir Fazello, loc, cit,, t, I, p. 115.)

La narration que nous a laissée Spallanzani de son ascension du 5 septembre 1788 est intéressante, particulièrement à cause de l’historique qu’il lait des appréciations des voyageurs qui l’ont précédé :

La raréfaction de l’air au sommet de l’Etna ne produisit point sur moi les mêmes effets qu’éprouvèrent quelques-uns des voyageurs qui m’avaient précédé. Le ciievalier Ilamilton (26 septembre 1769) sentit sa respiration gênée par la grande subtilité de ce fluide ; le comte Borch (16 octobre 1776) en fut encore plus incommodé ; « la raréfaction de l’air sur celte montagne, dit-i! , est très-sensible, et telle que ce fluide n'y est presque plus propre à la respiration ». fliedesel (1767), au contraire, n’en souffrit pas, ou n’en souffrit que très-peu, comme on le peut voir par cette phrase : « Je ne me suis point aperçu ‘que l’air fût aussi raréfié que l’assurent plusieurs voyageurs, ni assez subtil pour empêcher de respirer , ou même pour gêner beaucoup la respiration ». Brydone (27 mai 1770) n’en parle point, et je conclus de son silence que la subtilité de l’air ne le fatigua nullement.

• IJuant à moi, mon domestique et mes deux guides, l'air ne nous fit éprouver aucune incommodité. La difficulté de grimper.... rendait, il est vrai, notre respiration pénible et précipitée; mais, parvenus au sommet, après un peu de repos, nous retrouvions bientôt nos forces, et même en marchant nous ne sentions plus de difficulté à respirer. (P. 272.) ^

L’illustre physiologiste ne fit pas là preuve de sa sagacité ordinaire; il n’a pas su distinguer, comme l’avait fait Borelli cent ans auparavant, les effets de la marche d’avec l’état de repos, et quoi qu’il en ait dit, on voit facilement que l’air lui fit éprouver de véritables, bien que légères, incommodités.

Ferrara®, dans sa description de l’Etna, va plus loin. Non-seulement l’ascension n’occasionne, selon lui, aucun malaise, mais encore on respirerait avec plus de facilité dans un air si pur :

La densité diminuée de l’air, non moins que son extrême pureté, donnaient une respiration grande, libre.... 11 ne s’est produit aucun des malaises que certains voyageurs disent avoir éprouvés à la cime de l’Etna ; ils étaient bien plutôt un effet de leur mauvais état de santé. Tout le monde se portait bien. Dans son ballon, âla hauteur de 21,482 pieds, Gay-Lussac allait bien. (P. 21.)

Le voyageur français de Gourbillon®, qui ht l’ascension le 10 octobre 1B19, n’éprouva rien personnellement; mais il n’en fut pas de même de ses compagnons de voyage :

M. Wilson avait étrangement souffert ; son visage, naturellement coloré, était défait et pâle, sinon même entièrement livide. Moins âgé, plus ingambe, et n’ayant point souffert autant des exhalaisons volcaniques qui avaient produit sur celui-ci

* Voyages dans les deux Siciles, traduction de G. Toscan, t. I. — Paris, an VIII

* Descrizione delV Etna. — Palermo, 1818.

Voyage critique à l'Etna, en 1819, t. 1. — Paris, 1820.

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et sur le guide même un effet semblable à celui du mal de mer, mon autre compagnon de voyage ne semblait ni plus frais ni moins empêché.... Lazare, en sortant du tombeau, n’était pas plus pâle. (P. 436.)

De même, le comte de forbin% qui monta au cratère l’année suivante, se trouva fort mal en point :

J’étais à peine à moitié chemin de la Tour du Philosophe au sommet, et déjà le découragement s’emparait de moi. La raréfaction de l’air rendait la respiration difficile : plus tard, l’oppression devint extrême, elle agit à un tel point sur un de nos compagnons de voyage qu’il s’évanouit. On le secourut, et rappelant toutes nos forces, nous atteignîmes, au bout d’une heure et demie, la plus haute sommité du cratère.

Je n’avais ressenti de ma vie une telle fatigue;... ma première impression fut de me trouver comme un malade, affaibU, troublé par les terreurs d’un cerveau fiévreux.... La fatigue des sens, l’exaltation de l’imagination, jettent dans un état voisin du délire. (P. 175.)

Vers la même époque, A. de Sayve fit cette ascension. Les résultats en ont été racontés d’une manière fort intéressante par H. Cloquet, qui s’en servit utilement pour prouver l’influence des grandes hauteurs sur l’organisme. Voici dans quels termes il en rendit compte à la Société Philomathique ® :

Au mois de janvier 1820, M. H. Cloquet a publié quelques détails sur la topographie médicale de Mont S‘ Bernard, et des réflexions touchant l’influence qu’a, chez l’homme, le séjour sur les cimes sourcilleuses des hautes montagnes. . . .

Malgré ces faits, un célèbre auteur de nos jours, M. Ferrara, a pensé qu’il n’y avait que les gens mal portants qui fussent incommodés en montant au sommet de l’Etna, en Sicile. Un observateur judicieux, M. Auguste de Sayve, a visité ce lieu fameux au mois de mai 1821, et se trouve en contradiction, sous ce rapport, avec le savant M. Ferrara. Voici les principaux résultats des remar- .ques qu’on lui doit , résultats que M. Cloquet trouve propres à appuyer ce qu’il a dit .

C’est à la fin de la région des neiges que se trouve la petite plaine nommée Piano del frumento, au commencement de laquelle sont les ruines.... connues sous le nom de la Tour du Philosophe.... Avant même d’arriver à ce point, M. de Sayve sentait qu’il respirait avec peine ; il était, malgré le froid , tourmenté par une soif très-vive ; un peu de repos lui rendit ses forces, cependant.

Mais la scène devait changer.... On passe près d’une maison de refuge, qui est au pied du cône, et qui est le bâtiment le plus élevé de toute l’Europe

(9,200 pieds) . Il reste, pour arriver au sommet , un cône absolument nu, de

1,500 pieds d’élévation .

A mesure que notre voyageur s’élevait sur ce cône du cratère , il sentait son malaise augmenter, et était obligé de s’arrêter presque à chaque pas. Il éprouvait dans tous les membres ime faiblesse extraordinaire ; ü avait mal au cœur , et se

‘ Souvenirs de la Sicile. — Paris, 1823.

* Note sur les effets physiologiques de la raréfaction de Vair à de gr'andes hauteurs . — Soc. philomathique, p. 120-122; 1822.

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