DES MOYENS DE CONJURER LES ACCIDENTS DE LA DÉCOMPRESSION
Les faits si nombreux qui ont été énumérés jusqu’ici ont montré de la manière la plus nette que les accidents de la décompression sont dus non à la soustraction de la pression atmosphérique, mais à la diminution de la tension de l’oxygène, qui ne pénètre plus alors dans le sang et, par suite, dans les tissus, en quantité suffisante pour entretenir les combustions vitales à leur degré d’énergie normale. La prophylaxie de ces accidents se déduit tout naturellement de cette notion précise.
La' tension d’un gaz, avons-nous déjà dit bien souvent, est exprimée par le produit PxQ de la pression barométri-
que P que multiplie la proportion centésimale Q du gaz dans le mélange ambiant. Si donc, en même temps qu’on fait, par le jeu de la pompe pneumatique, diminuer le facteur P, on augmente le facteur Q, rien ne sera changé à la tension, et les accidents devront être conjurés. Du même coup, si l’événement justifie nos prévisions, la théorie qui leur sert de base se trouvera une fois de plus vérifiée.
Mais l’expérience, sous la forme que je viens d’indiquer, est très-difficile à réaliser. On arrive aux mêmes conclusions en l’exécutant dans les conditions de celle dont je vais ici exposer les détails :
Expérience CCLI. 23 avril. — Moineau, sous une cloche de l‘,o, sur la platine delà machine pneumatique. La pression extérieure est de 75 cent.
3*“ 20», amené en quelques minutes à 25'= de pression ; 212 respirations à la minute.
A 2D, tourbillonne, culbute, va mourir. Je rétablis la pression normale en laissant rentrer de l’air très-riche en oxygène (par accident, il rentre en même temps de Pair extérieur) ; l’oiseau se remet immédiatement et paraît vif et bien portant.
3*^ 30“, l’air contient alors 35 p. 100 d’oxygène. J’amène l’oiseau à 18“ dépréssion; il est alors fort malade, avec 176 respirations; je laisse rentrer de nouveau de l’oxygène, il revient aussitôt à lui.
3*^40“, l’air contient 77,2 p. 100 d’oxygène. L’oiseau sous 13“ dépréssion a 168 respirations, mais il ne culbute qu’à 10 centim. Se-remet également aussitôt après la rentrée d’air suroxygéné.
3^ 50“, l’air contient 87,2 p. 100 d’oxygène. Le moineau, à 10“, a 176 respirations, et ne paraît pas menacé ; mais à 8“, il culbute sur le dos et va mourir. Nouvelle rentrée d’oxygène, se remet encore.
5“, l’air contient 91,8 p. 100 d’oxygène. On pousse jusqu’à la pression de 7“,5 ; l’oiseau est fort malade, et l’on n’a que le temps d’ouvrir les robinets.
Les tensions minima de l’oxygène ont été successivement 5,8 ; 6,3 ; 10 ; 9,2; 9,1.
Il survit.
Ainsi, les dépressions tout à l’heure redoutables sont devenues successivement inoffensives, parce que la richesse en oxygène de l’air a été suffisamment et progressivement augmentée. On a gagné 12,5 centimètres avant de voir reparaître les symptômes qui annoncent une mort menaçante, et on est arrivé à voir un oiseau survivre, après avoir été soumis à
EXPÉRIENCES
la pression prodigieusement faible de 7%5. Je ne doute pas qu’on ne puisse aller plus loin encore en marchant avec une suffisante lenteur.
J’ai très-souvent répété en public cette expérience trèssimple, qui peut être exécutée dans tous les laboratoires de physique, et qui est à la fois extrêmement probante et extrêmement saisissante. La figure 55 en montre le dispositif expérimental.
A elle seule, elle suffirait pour entraîner la conviction ; on peut, pour en augmenter la puissance démonstrative, la compléter par l’expérience cruciale suivante :
Expérience CCLII. — 24 avril. — Sous une cloche de 2Sd, placée sur la platine de la machine pneumatique, et préalablement remplie d’un air très-riche en oxygène, on introduit un moineau. Pression extérieure, 75 cent.
L’air contient alors 86,2 p. 100 d’oxygène; on fait la diminution de
Kg. 55. — Oiseau dans un air de plus en plus dilaté et de plus en plus oxygéné.
A. Cloche communiquant en B avec la machine pneumatique, en C avec un tube barométrique, en D avec un sac plein d’oxygêne 0.
pression. A 5*^ 50“, la pression n’est plus que de 13“=, 5; l’oiseau est agité et volète dans la cloche. A 9%5 il est très-malade et va mourir. On laisse rentrer de l’air un peu suroxygéné. L’oiseau se remet aussitôt.
O** o8“, l’air contient 5o, 7 d’oxygène; on recommence la diminution de pression, sans pouvoir aller plus loin que 11*=. Rentrée d’air un peu suroxygéné; animal bien remis.
5h l’analyse de l’air a été perdue. Par la dépression, on n’atteint que 13®. Encore cette fois, l’oiseau est-il tellement malade, qu'il reste quelques secondes immobile sur le dos après qu’on a rétabli la pression normale avec de l’air ordinaire.
0*= 55“, l’air ne contient plus que 22 p. 100 d’oxygène ; aussi ne peuton dépasser 18®.
6** 5“, cette fois on opère avec de l’air ordinaire ; à 20®, 5 l’oiseau est fort malade ; mais il revient parfaitement à lui sous la pression normale. 11 a au crâne un piqueté sanguin assez abondant.
La tension de l’oxygène au moment où il fallait rétablir la pression a successivement été de 10,7 ; 8,0 ; 5,0 ; 5,6.
On peut mettre cette dernière expérience sous une forme plus simple encore :
Expérience CCLlll. — 5 juin. Gi’os-bec verdier [Fringilla chloris Lin.). Mis sous la cloche de la machine pneumatique.
Pression lentement diminuée; malade à 30® de pression réelle, et, comme il s’est un peu agité, est assez mal en point à 22®.
Je laisse alors rentrer dans la cloche, pour rétablir la pression normale, de Vazote pur. L’animal, loin de se remettre, périt presque aussitôt.
11 a dans le diploé crânien un énorme épanchement noir.
Quel que soit le procédé opératoire employé, ces diverses expériences montrent de la manière la plus nette, à la fois la cause des accidents de la décompression et le moyen de les conjurer.
Je ne pouvais évidemment me borner, au moment d’émettre des préceptes pratiques destinés aux voyageurs en montagne et aux aéronautes, à des expériences faites sur des animaux, si convaincantes qu’elles fussent.
Je résolus de commencer par expérimenter sur moi-même. J’avais déjà, dans mes grands cylindres en tôle, subi l’influence d’assez notables dépressions, jusqu’à éprouver certains malaises. Je pensai alors à m’y soumettre de nouveau, pour faire disparaître les accidents en respirant un air suroxygéné.
Je plaçais alors à côté de moi, dans l’appareil, un grand sac de caoutchouc, contenant un air d’autant plus riche en
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oxygène, que la dépression devait être plus forte. La figure 56 indique suffisamment la disposition ^jeg expériences.
Je reproduis ici les détails de trois d’entre elles, et d’une
Fig. 56. — Respiration d’un air suroxygéné, dilaté par la diminution de pression.
quatrième qui fut faite par mes regrettés collègues et amis MM. Crocé-Spinelli et Sivel :
Expérience CCLIV. — 20 février 1874. — Pression extérieure 758““.
2*^ 30“, j’entre et m’installe assez à mon aise dans les cylindres, ayant avec moi un sac rempli d’un air extrêmement riche en oxygène ; à côté de moi, un moineau dans une cage.
Mon pouls donne 64 ; ma température sous la langue prise avec un trèsgrand soin est de 36®, o ; une expiration dans un spiromètre de Hutchinson me donne une valeur désignée sur l’échelle arbitraire par 17,3.
2’» 37“, la porte est fermée, la dépression commence.
2^ 45“, pression 710““; pouls 68.
2*' 58“, pression 590““ ; pouls 70; je suis à une dépression correspondante à peu près à la hauteur de Mexico, 2150“.
3** 2*“, 555““ ; 75 pulsations.
3^ 6“, 500““ ; il s’échappe des gaz intestinaux.
5’* 8“, 465““ ; 78 pulsations.
5h 12^ 450““; pouls 84; c’est la dépression de Calamarca, par 4150“; j’ai quelques sentiments de nausées.
5h 450““; le pouls s’abaisse à 80; les nausées disparaissent; j’ai le venti’e un peu gonflé ; je me sens la face congestionnée avec quelques légers éblouissements.
5h 430““, pouls 84. Je respire trois fois de l’oxygène ; mon pouls tombe à 78 ; j’ai quelques éblouissements.
A 5** 21“, la pression n’est plus que de 418““ ; ce qui correspond à la hauteur du Mont-Blanc, 4800 mètres ; mon pouls a continué de descendre après quelques respirations d’oxygène; il n’est plus qu’à 70; à chaque respiration, un éblouissement.
31» 2o“, 420““; je me lève en respirant de l’air ; mon pouls monte immédiatement à 96, puis à 100 ; j’ai un vertige net; je me rassieds.
3*^ 25“, 445““ ; le pouls retombe à 90, puis, après une inspiration d’oxygène, à 70, à 3*' 26“, sous la pression 460““.
3h 450““ ; Toiseau tombe dans sa cage.
5’* 30“, 440““; pouls 76; renvois gazeux par la bouche.
Ayant voulu, sans quitter ma chaise, élever la jambe droite, celle-ci est prise de tremblements convulsifs dans les muscles du mollet et de la cuisse, tremblements que je ne puis maîtriser avec la main ; ils cessaient lorsque j’appuyais fortement le pied à terre; la température sous la langue est de 36°8.
3h 445mm . pouls 80. Une inspiration d’oxygène.
3** 35“, 445““; le pouls tombe aussitôt à 70; ayant essayé de siffler, à ce moment, je remarque que cela m’est impossible.
5h 57m^ 436““ ; pouls 80.
3** 39.“, 430““ ; je souffle dans le spiromètre; éblouissement; je n’ai plus que 11,8.
311 43m, 435““ ; pouls 80.
3*^ 45“, 423““ ; pouls 90. Je fais plusieurs inspirations d’oxygène; éblouissement.
3^*47“, 423““ ; le pouls est retombé à 69.
311 48“, 423““; je m’agite sur ma chaise ; léger éblouissement.
5h 4gm^ 425““ ; pouls78.
3** 50“, 420““; pouls 86.
3h 5im^ 418““; pouls 87 ; je fais une inspiration d’oxygène.
3*>53“, 426““; pouls 78. ,
3*' 55“, 430““ ; pouls 80 ; quelques inspirations d’oxygène ; éblouis^ sement.
3h 57m^ 430““ ; pouls 72.
2** 59“, 420““; pouls 84. Je me sens assez med à mon aise ; ayant trouvé pour le nombre de mes pulsations pendant 20 secondes 28; j’ai la plus
EXPÉRIENCES
grande peine à multiplier ce nombre par 3, et j’inscris sur mon carnet de notes ({ difficile à calculer » .
4h Im, 415”“ ; 88 pulsations.
3”, 408“”; 92 pulsations ; sensations nauséeuses pénibles ;• éblouissements; congestion à la tête; tremblements convulsifs en levant la jambe.
4h 4,m^ 415““; 90 pulsations; je respire de l’oxygène; éblouissements.
4h 5m^ 416““ ; 75 pulsations seulement.
4^* 7”, 420““ ; je souffle dans le spiromètre, et ne vais qu’à 9,9; éblouissements et vertiges après avoir soufflé.
4** 9“, 430““; température sous la langue, 36“, 7.
4h 445““ ; pouls 78; je fais trois inspirations d’oxygène ; éblouissements; le pouls tombe aussitôt à 63.
4h 452““; pouls 79; cinq fois je fais des inspirations d’oxygène, séparées chacune par deux inspirations d’air.
4h 20“^ 450““ ; le pouls est revenu à 63. L’oiseau, jeté en l’air, tombe en tourbillonnant, et se laisse prendre à la main.
4h 24m^ 465““; pouls 72; je fais un effort et me lève ; le | pouls monte aussitôt à 84.
4h 26“, 490““; pouls 72; je fais quelques inspirations d’oxygène; éblouissements.
4h 29m^ 495““; pouls 60.
4** 35“, 500““ ; pouls 25 ; plusieurs inspirations d’oxygène ; le pouls tombe à 64 ; j’essaie en vain de siffler.
4**37“, 540““; pouls 69 ; l’oiseau refuse de s’envoler de dessus laçage, mais est bien réveillé.
4** 38”, 555““ ; je ne peux pas siffler.
4** 40“, 590““; pouls 63 ; je commence à pouvoir siffler assez facilement.
4h 45m^ 759““; pouls 58 ; température sous la langue, 36°, 6.
La température intérieure de l’appareil n’a pas varié.
Dans cette première expérience, les respirations d’air oxygéné ont été intermittentes, et l’effet de chacune d’elles s’est montré instantanément. Les nausées disparaissaient, le bienêtre renaissait aussitôt. Le nombre des pulsations, et c’est là un signe des plus précis, diminuait immédiatement pour revenir bientôt après à son chiffre primitif.
Les tracés de la figure 57 expriment d’une manière trèsnette ces curieuses modifications. Les heures sont marquées sur l’axe horizontal. Le tracé supérieur représente la marche décroissante de la pression barométrique, avec la hauteur correspondante à quelques dépressions ; le tracé inférieur
ACCIDENTS DE LA DECOMPRESSION : MOYENS DE LES CONJURER. îo3
indique les oscillations du nombre des pulsations. On voit à toutes les. inspirations d’oxygène, marquées O, une chute
instantanée de cette dernière ligne : la démonstration est des plus nettes.
Des modifications aussi brusques dans le rhythme circulatoire ne peuvent être sans inconvénients : aussi, c’est à elles que j’attribue les éblouissements qui accompagnaient chaque
EXPÉRlEîsCES.
inspiration d’oxygène. J’ajoute que, le soir de cette expérience, J’éprouvai pendant plusieurs heures des phénomènes de congestion cérébrale qui n’ont pas laissé de m’inquiéter quelque peu.
Je prie également le lecteur de remarquer les tremblements musculaires et le singulier état d’affaissement intellectuel dans lequel je me suis trouvé en arrivant à la pression de 420““, c’est-à-dire, à peu prèsù celle qu’on subit à la hauteur du mont Blanc : je me trouvai presque incapable de multiplier, le crayon en main, 28 par 5.
Le 9 mars suivant, MM. Crocé-Spinelli et Sivel, qui projetaient d’exécuter des ascensions à grande hauteur, vinrent à mon laboratoire dans le but d’étudier sur eux-mêmes les effets déplaisants de la décompression et l’influence favorable de l’air suroxygéné.
Je ne saurais mieux faire que de reproduire ici la narration que rédigea immédiatement pour moi M. Groeé-Spinelli, d’après les notes que M. Sivel et lui prenaient assidûment dans l’appareil, des phénomènes qu’ils avaient tous deux éprouvés.
Expérience CCLV. — La diminution de pression s’opéra régulièrement; en 55 minutes ils furent amenés à 504““; le retour à la pression normale se fit en 22 minutes. Ils sont ainsi restés pendant 25 minutes au-dessous de 450““ de pression.
Monsieur,
Paris, le 10 mars 1874.
Je vous transmets les faits que nous avons constatés et les impressions que nous avons ressenties, M. Sivel et moi, dans vos cloches à dépression, le 9 mars 1874.
L’émotion n’a pas sensiblement influencé ces observations, car elle a été presque nulle, jé crois, chez M. Sivel, et extrêmement faible chez moi pendant toute la durée de l’expérience. La préoccupation continuelle de constater des faits donne de cela une explication satisfaisante.
L’expérience commença à 10^ 51“.
Les premiers moments de la dépression ne donnèrent lieu à aucune impression désagréable. A 10^ o4“ je constatai che2 M. Sivel, à la pression de 70,5 centimètres de mercure, 80 pulsations; et, trés-peu après, à 68 cent., 92 chez moi. A 1**4U“, pression 56% le pouls de M. Sivel donne
100 et le mien également 100. A P 44“, pression 51'", mon pouls donne 116 et celui de M. Sivel 108.
C’est à partir de la pression de 48*= environ que l’oppression commence à se manifester sensiblement. Je deviens plus paresseux et me contente d’examiner ce qui m’influence. Je sens de la chaleur à la face, ce que ressent également M. Sivel vers la pression de 44 centimètres. J’ai en outre des picotements à la tête, des démangeaisons qui me font l’impression d’un mal aux cheveux. L’énergie morale n’a d’ailleurs nullement été affaiblie, car nous sommes gais et causeurs.
A 40“ vers 41 centimètres, M. Sivel inspire l’oxygène du ballonnet, non pas par besoin, mais pour diminuer la tension considérable du récipient qui est prêt d’éclater. Sous la pression de 40 cent., je me sens mal à mon aise, la tête est serrée connne dans un étau et je ressens l’impression d’une barre de faible diamètre sur laquelle j’appuierais fortement mon front. Mon pouls donne 135 pulsations.
A 1*“ 57“, sous la pression de 39 centimètres, j’aspire quelques gorgées d’oxygène du sac que me tend M. Sivel. Je me sens soulagé et mon pouls redescend à 128, bien que la dépression continue à se produire.
Nous nous passons le sac à oxygène. Mon compagnon en use jusqu’au maximum de dépression, 5 ou 6 fois d’une manière souvent copieuse, et moi 3 ou 4 fois d’une façon généralement plus modérée et même maladroite, car, éprouvant d’abord un certain dégoût à inspirer ce gaz qui sent le caoutchouc, j’en laisse perdre une assez grande quantité. Cependant, à mesure que la pression diminue, je surmonte plus facilement cette répugnance et je ressens instinctivement la nécessité d’absorber ce gaz. Mon pouls donne à 38 et 37 centimètres 128 pulsations après absorption d’oxygène ; à 35 cent, il est à 132. Il est certain que sans l’oxygène inspiré il serait plus élevé.
Voici ce que produisit chez M. Sivel l’absorption du gaz comburant : la cloche lui paraissait se mouvoir comme pendant l’ivresse, et cela'pendant quelques secondes ; il ressentait comme une légère atteinte de mal de mer. Puis, ce malaise se dissipait et l’esprit devenait plus précis qu’avant l’inspiration.
Chez moi, les mêmes impressions m’affectèrent, mais d’une manière plus marquée. De plus, au-dessous de 35 centimètres, mes regards, qui s'obscurcissaient, devenaient très-sensiblement plus nets après l’absorption d’oxygène. Je voyais clair après avoir vu noir ; l’intérieur de la cloche semblait tout à coup devenir plus lumineux.
A ces faibles pressions, l’esprit s’était beaucoup alourdi chez tous deux, mais surtout chez moi. Pendant les quatre minutes qui précédèrent le moment où nous arrivâmes à 30,4 centimètres, je ne prenais guère que les notes des pressions que me dictait à très-haute voixM. Sivel, et les calculs les plus simples me semblaient difficiles. J’étais très-sourd et me faisais répéter plusieurs fois les indications de pression. L’air ne semblait plus conduire le son.
A 11*» 8“, sous la pression de 30'", 4, ni M. Sivel ni moi ne disons plus
EXPÉRIENCES
rien. Nous avions été cependant trés-gais, trés-causeurs et remuants jusque vers o7 centimètres. Nous n’avions plus, il est vrai, d’oxygéne, et cette constatation occasionna chez moi une sorte de regret instinctif. M. Sivel avait alors l’esprit un peu vacillant, et moi j’étais dans un état de prostration assez marquée. L’atonie n’était cependant pas arrivée à un tel point que nous n’eussions pu encore supporter, assez difficilement, il est vrai, deux ou trois centimètres de dépression, surtout M. Sivel, qui s'est toujours montré moins influencé que moi.
Pendant toute l’expérience, nous n’avons constaté ni l’un ni l’autre de ballonnement abdominal ni d’oppression pulmonaire, ce qui m’étonne pour moi qui ai les bronches très-sensibles. La face avait fini par s’empourprer fortement. M. Sivel était devenu violet foncé, et moi, qui suis ordinairement pâle, violet léger. Mon oreille droite était très-rouge.
M. Sivel, ayant constaté mon état de grand malaise, me demanda si je croyais qu’on devait arrêter la dépression. Je répondis que oui, parce qu’il n’y avait plus d’oxygène. Le souvenir de ce fait ne m’est pas revenu de suite après l’expérience, et ce n’est qu’au moment où j’écris qu’il devient pour moi très-net.
On arrêta alors la machine et on ouvrit les robinets d’entrée d’air. Voici le nombre de pulsations constaté pendant la période de recompression : chez moi, à 52*=, 104 pulsations; à 59*=, 100 pulsations; à 66s 96 pulsations. ChezM. Sivel, à 62®, 98 pulsations.
En 7 minutes, nous revînmes à 45 centimètres, et malgré la rapidité de la montée de la pression, non-seulement nous ne ressentîmes aucun malaise, mais bien au contraire, moi surtout, nous éprouvions une sensation très-agréable. Ce n’est qu’ après que les bourdonnements commencèrent à se faire sentir chez tous les deux. M. Sivel but de l’eau et mangea un peu, et par deux fois, son oreille se débouchant tout à coup, il se sentit soulagé. Je fus plus sensible aux bourdonnements que lui ; mon oreille ne se déboucha qu’une fois et je souffris assez violemment. Cette souffrance s’accrut vers 70 centimètres, quand les opérateurs, ne voyant sur le manomètre extérieur que quelques centimètres de dépression, ouvrirent beaucoup le robinet de rentrée d’air. Il est probable que c’est cela qui occasionna les maux d’oreilles qui survinrent chez moi après l’expérience.
En sortant de la cloche à 11** 30“, après 59 minutes d’expérience, j’avais une sensation de coton dans les oreilles, fortement tamponné, mais je ne souffrais pas. La tête était libre, mais l’esprit un peu fébrile. Toute la journée je sentis les oreilles, surtout la droite, très-lourdes. Le soir celle-ci me fit souffrir. Couché à 11^, je ne pus m’endormir qu’à 4 heures du matin. J’avais non-seulement des élancements et une névralgie temporale, mais encore l’oreille intérieure semblait comme tuméfiée, et une pression de la main produisait une impression douloureuse. Je calmai la douleur en m’entortillant la tête de linges. Quant à M. Sivel, cette expérience ne lui laissa aucun malaise.
Je dois dire que mon compagnon de cloche est de tempérament san-
guin, qu’il jouit d’une excellente santé, et qu’il possède une apparence très-vigoureuse. 11 est habitué aux voyages de long cours, sur mer et sur terre, et il a fait deux ascensions aérostatiques. Quoique d’une bonne constitution, je suis évidemment moins fort que lui. Je possède un tempérament lymphatico-nerveux.
Je crois qu’il est bon de comparer les sensations ressenties dans la cloche avec celles que j’ai éprouvées dans l’ascension à 4600 mètres, sous une pression barométrique de 429“™, exécutée par moi, en compagnie de MM. Jobert, Pénaud, docteur Pétard et Sivel. Dans cette ascension, je ne ressentis aucune impression désagréable, pas plus que mes compagnons, provenant de la dépression. Or dans la cloche, vers 50 centimètres, la face me piquait, ce que M. Sivel ressentait vers 44 centimètres. Avant 429““, le malaise était déjà très-notable et j’avais la sensation de la barre sur le front, tandis qu’il n’y a eu rien de semblable pendant l’ascension. Dans la cloche je possédais 116 pulsations à 51 centimètres, et 135 à 40 centimètres, et dans la nacelle de l’aérostat, j’en avais 116 entre 43 et 44 centimètres. M. Sivel avait 108 pulsations à 46«,5 dans la cloche, et à 43*^,110 dans la nacelle.
Les bourdonnements furent ressentis par moi absolument dans l’ascension comme dans la cloche. Dans la descente aérostatique, j’avais comme du coton dans les oreilles. Cette impression dura jusqu’au lendemain, mais la douleur ne fut jamais que très-faible. Comme dans la cloche, la douleur s’était accrue dans les derniers centimètres de dépression, à cause de la rapidité de la descente.
Dans cette expérience, les deux aéronautes descendirent à la pression de 304““ de mercure, correspondante à une hauteur de 7300“. Ils ont été, par suite, beaucoup plus vivement impressionnés que je ne l’avais été, n’ayant pas dépassé 418““, hauteur de 5100“; les phénomènes nerveux ont chez eux dominé la scène : l’obscurcissement de la vue, la paresse intellectuelle, ont été des plus remarquables chez M. Grocé-Spinelli. M. Sivel, qui était entré à jeun dans l’appareil, commença à manger pendant la décompression ; bientôt il s’arrêta, et comme je lui faisais, à travers les hublots de verre, signe de continuer, il me répondit par un geste de dégoût.
L’action favorable de Toxygène a été également des plus manifestes ; après quelques [inspirations, les phénomènes fâcheux disparaissaient. A un certain moment, aux très-basses pressions, les lèvres et l’oreille droite (la seule que je voyais) de M. Crocé-Spinelli étaient devenues tellement violacées que je me disposais à ouvrir les robinets lorsqu’il prit à la
EXPÉRIENCES
bouche le tube d’oxygène ; l’effet, c’est-à-dire le retour à la teinte normale, fut instantané. M. Crocé-Spinelli m’a raconté en sortant de l’appareil qu’il avait eu à ce moment recours à l’oxygène, parce qu’il ne voyait presque plus son papier, lequel, à la première inspiration, lui apparut soudain tout blanc, comme par une sorte d’éblouissement.
Dans ces deux expériences, l’oxygène n’avait été employé que d’une manière intermittente, pour diminuer pendant quelques instants la gravité des accidents de la décompression. Je voulus opérer un peu différemment, laisser arriver les malaises jusqu’à un certain degré, pour respirer alors d’une manière continue l’air suroxygéné, tout en continuant à diminuer encore la pression barométrique, et voir ce qui adviendrait.
Voici le récit de deux expériences faites d’après ce procédé expérimental :
Expérience CCLVI. — 28 mars. — J’entre dans l’appareil à 40’’ So""; la porte est fermée à 14’’ 4*“; j’ai alors 58 pulsations à la minute. Pression barométrique, 764’“'";
44’’ 40““; pression 745’“’“; pouls, 62 ;
44’’ 20’“; 580’“’“; pouls, 63;
44’’ 23’“; 535“”“; pouls, 63; quelques sensations nauséeuses;
44’’ 25’“; 540“““; gaz s’échappant par en haut et par en bas;
44’’ 27“*; 495“”“; pouls, 66;
44’’ 34“’ ; 455“““ ; pouls, 64 ; sensation nauséeuse ; gaz s’échappent, et cependant le ventre reste un peu gonflé ;
44’’ 33’“; 435’“’“; pouls, 70; l’acte de siffler, que j’exécutais très-bien à la pression normale, qui était devenu assez difficile dès 520“”“, est complètement impossible ;
41’j 55m. 425min. pouls, 72; un peu’de trouble de la vue, qui est moins nette ;
441137’“; 4|2mm; pouls, 76; je suis assez mal à mon aise, avec l’œil un peu trouble.
Je commence alors à inspirer d’une manière continue dans le sac plein d’air suroxygéné que j’ai à côté de moi; l’expiration se fait au dehors. Quelques éblouissements surviennent, puis tout accident disparaît, et je me trouve, jusqu’à la fin de l’expérience, dans un état de bien-être parfait.
Le pouls, qui était tombé instantanément à 63, s’abaisse encore, quoique la décompression aille en augmentant.
44’’ 41’“; pression, 408“"“; 60 pulsations.
44’’ 46’“; 382“““; pouls, 63;
1 jh 4701. 5gQmm. (jes gaz s’échappent par la bouche et l’anus; bien-être parfait;
Hb 4gni. 509tnin^. 58 pulsations; encore gaz;
H*» 51“ ; 555““; 59 pulsations;
ijh 59m. 350mm; encore gaz;
I jh 55m. 33gmm; je fais quelques elforts pour ouvrir ef fermer un flacon ; le pouls monte à 6o ; la pression commence à remonter ;
11** 59“ ; 400““; 60 pulsations;
Midi ; 440*»“; impossible de siffler;
Midi 2“ ; 490““ ; 60 pulsations ; impossible de siffler ; je cesse de respirer l’air suroxygéné ;
Midi 3“; 520““; impossible de siffler; 56 pulsations;
Midi 5“; 540““; je commence à pouvoir siffler;
Midi 7“; 570““; je siffle très-bien; 59 pulsations;
Midi 1 0“ ; revenu à la pression normale; 52 pulsations.
Cette expérience montre de la manière la plus nette que les inspirations continues d’oxygèn@, après avoir fait cesser les symptômes fâcheux, les empêchent de reparaître, quoique la pression barométrique continue à diminuer. 11 n’est rien de plus probant. La dépression atteinte a été de 538 milli mètres, correspondante à la hauteur de 6500“ environ, c’està-dire un peu plus que celle du Chimborazo.
La figure 58 exprime les phases diverses par lesquelles ont passé les battements du pouls avant et pendant les inspirations d’oxygène, dont le début est marqué en O.
Entre autres phénomènes qui ont persisté nonobstant l’inspiration d’oxygène, parce qu’ils dépendent exclusivement de la diminution de densité de l’air, je citerai les évacuations gazeuses et l’impossibilité de siffler, qui avait été notée déjà dans l’expérience précédente, et dont ne parlent ni les aéronautes ni les ascensionnistes; elle a été observée au-dessous de 500 millimètres.
L’expérience suivante, conduite de la même manière, est encore plus frappante à cause de l’énorme dépression à laquelle je me suis impunément soumis :
Expériexce CCLYIl. — 50 mars. — J’entre à 10** 15“ dans l’appareil pression barométrique 759““. J’ai avec moi un moineau, dont la température rectale est 41 9, un rat et une bougie. -
10** 22“; on ferme la porte; j’ai 60 pulsations;
EXPÉRIE^’CES.
10*» 99m. pression 710“®; 60 pulsations; lO»* 54“ ; 665““; pouls, 64;
40^ 40“ ; 640““; pouls, 65; je vois apparaître des bulles de gaz dans Teau que j’ai à côté de moi dans un verre;
40“ 46“ ; 580““; pouls, 66;
555““; je siffle assez facilement; la flamme de la bougie bleuit un peu, la mèche s’allonge; elle est à peu près la moitié de la longueur de la flamme;
510®“; impossible de siffler dans les notes hautes;
10** 55“ ; 480““ ; 70 pulsations ; un peu de malaise ;
10** 53“ ; 455““; 78 pulsations; sentiment de congestion à la tête; gaz s’échappant par en haut et par en bas ;
10** 58“ ; 430““; pouls, 80; l’oiseau vomit, paraît assez malade, mais reste perché; le rat semble fort tranquille;
11**; 410““; pouls, 86; je place devant ma bouche le tube du sac à oxygène, que la dépression a gonflé, et je respire ainsi un mélange trèssuroxygéné; j’ai quelques éblouissements;
11** 2“; 400““; le pouls est tombé à 64; l’oiseau vomit de nouveau; le rat paraît fort anxieux ;
1 1** 5“ ; 578““ ; 66 pulsations ; impossibilité de siffler ;
11** 9“; 360““; 72 pulsations; unpeu de malaise, bien que j’aie respiré l'oxygène d’nqe manière continue, mais à distance, il est vrai. Je prends alors le tube de dégagement dans la bouche, sans fermer les narines, et le garde ainsi jusqu’à la fin de l’expérience. Le malaise disparaît aussitôt ;
11** 11“; 348““; 66 pulsations; le moineau a 126 rèspirations à la minute;
11** 14“; 323““; 64 pulsations; le moineau, qui vomit très-fort, reste cependant perché ;
11** 17“ ; 310““; j’ai un peu de malaise, avec pouls à 75;
11** 19“ ; 300““; le moineau est fort malade;
11*> 22“ ; 295““; 64 pulsations; mon malaise a complètement disparu ;
11** 27“ ; 280““; pulsations, 66; la flamme delà bougie est très-bleue; la mèche a environ 5/5 de la longueur de la flamme ;
11** 33“; 258““; 70 pulsations; l’oiseau vomit et semble extrêmement malade, mais il reste toujours perché ;
11** 36“ ; 248““; 64 pulsations; je laisse augmenter la pression;
ll'*58“; 290““; pouls, 63;
11** 40“ ; 340““; la température rectale du moineau n’est plus que de 36“,4;
11** 43“ ; 390““; pouls, 54; je cesse de respirer l’oxygène;
11** 44“ ; 420““; impossible de siffler; l’oiseau est toujours bien malade, accroupi sur son perchoir ;
11“ 46“; 480““; impossible de siffler;
11“ 47“; 550““; id. ; 66 pulsations;
11“48“; 580““; je puis siffler les notes basses, mais non les hautes;
11“ 49“ ; 630““; je siffle très-bien;
11“ 51“; revenu à la pression normale; j’ai seulement 52 pulsations. La température rectale du moineau est 36", 1 ; celle du rat 34° ; la mienne, sous la langue, 36°, 5.
A 3“ 30“, le moineau n’a encore que 38°,7 dans le rectum.
Voici donc une expérience dans laquelle je suis arrivé en