CHAPITRE V
INFLUENCE DES MODIFICATIONS DE LA PRESSION BAROMÉTRIQUE SUR LES VÉGÉTAUX.
Il était impossible de ne pas se poser la question de savoir si la pression barométrique a quelque action directe ou indirecte sur les phénomènes de la végétation.
Tout le monde sait que, au furet à mesure qu’on s’élève sur les montagnes, la végétation se modifie. Certaines espèces disparaissent, d’autres se montrent qui ne vivent point dans la plaine. A de grandes hauteurs, la végétation devient misérable, pour disparaître enfin.
Ces changements dans la flore ont été étudiés avec soin par des botanistes qui ont reconnu que non -seulement l’altitude, mais la latitude, agissent pour déterminer cette distribution géographique d’un nouveau genre. Les zones habitées par certaines espèces ou certains groupes varient de hauteur suivant la distance plus ou moins grande de l’équateur où se trouve la montagne considérée.
Ces faits rapprochés de cet autre que, au fur et à mesure de l’élévation la température diminue, et de cet autre encore, que certaines plantes des flores dites alpines se retrouvent au niveau de la mer dans les régions froides, ont amené les botanistes à penser que l’influence de l’altitude n’est autre chose que l’influence de la température ; si bien que celle-ci seule
EXPÊRIE^•CES.
est invoquée par les auteurs classiques, comme cause déterminante des caractères de la flore des hauts lieux.
Rien ne prouve cependant que la dépression en elle-même ne soit pour quelque chose dans ces différences ; rien ne prouve que des plantes de plaine vivraient très-volontiers sous une très-faible pression barométrique, alors qu’elles y trouveraient même une température analogue à celle dont elles ont besoin. Pour les plantes, en effet, à la respiration de l’oxygène se joint l’absorption diurne de l’acide carbonique, et l’action de la pression sur ces substances gazeuses peut n’être pas à négliger.-
D’autre part, lorsqu’on interroge les profondeurs des mers, on voit que la vie végétale s’éteint à des distances qui ne sont pas très-considérables, et qu’aux différents niveaux correspondent différents groupes d’algues. Ici, ce n’est plus à la chaleur, mais à la lumière que l’on attribue d’ordinaire les modifications dans la distribution bathymétrique. Le problème se complique encore de la richesse plus ou moins grande des eaux profondes en oxygène et en acide carbonique libre. Mais à côté de ces conditions d’ordinaire invoquées, il ne faudrait point oublier la pression elle-même, qui peutêtre intervient.
On sent que ces questions sont insolubles par l’observation directe, et appellent le secours de l’expérimentation. Mais celle-ci, on le comprend aussi, est extrêmement difficile à mettre en action. Les végétaux ne traduisent pas, comme les animaux, par des signes immédiats, l’état fâcheux dans lequel les placent des conditions nouvelles. Il faut les maintenir longtemps dans ces conditions pour obtenir quelques résultats. De plus, ils ont besoin pour vivre de la lumière. Or, les appareils en verre capables de supporter la diminution de pression, sont difficiles et coûteux à installer. C’est bien autre chose encore lorsqu’il s’agit d’augmenter la pression : ici, l’exiguïté des dimensions, l’épaisseur des verres, la présence des pièces de fonte et des grillages protecteurs, rendent les expériences presque impossibles à faire dans de bonnes conditions.
EXPÉRIEÎÎCES SUR LES VÉGÉTAUX
Il est cependant un phénomène végétatif qui, se passant dans l’obscurité et demandant peu de place, est facile à mettre en expériences sous les diverses pressions : c’est la germination. C’est aussi sur elles presque exclusivement qu’ont porté mes essais.
Pour la végétation proprement dite, je me suis souvent servi des sensitives. Cette plante précieuse a été ainsi utilisée comme un réactif, comme une sorte de végétal à sang chaud, ainsi que je l’ai autrefois appelée ^
Dans mes recherches bibliographiques, faites postérieurement à la terminaison de mes expériences et au moment où je commençais à rédiger le présent volume, j’ai trouvé qu’un expérimentateur ancien® s'élait déjà autrefois occupé de cette question, et je reproduis ici le récit de la tentative qu’il fit pour la résoudre :
Pour étudier l’influence des différentes pressions de Pair, sur la végétation, ou pour mieux dire sur la grandeur et la forme des plantes, j’ai fait germer en même temps de l’orge dans de l’air raréfié de moitié, dans lequel l’éprouvette barométrique se soutenait à quatorze pouces ; et dans l’air condensé au double de l’état ordinaire, c’est-à-dire sous une pression de 2 X 28 = 56 pouces de mercure. Dans l’une et l’autre expérience les grains étaient semés dans du terreau de bruyère et également humectés. Chacune des deux cloches dans lesquelles le procédé de germination s’opérait contenait environ 520 pouces cubes d’air, et par conséquent
la première-^ = 160 pouces cubes d’air atmosphérique; et dans la
dernière, 520 X 2 = 640 pouces cubes du même fluide.
La germination de l’orge eut lieu presqu’en même temps sous les deux récipients, et les folioles naissantes montrèrent à peu près la même teinte de vert ; mais, au bout de quinze jours, on vit dans les deux cloches les différences suivantes :
Les pousses avaient atteint dans l’air raréfié la hauteur de 6 pouces, et celle de 9 à 10 dans l’air condensé. Les premières étaient déployées et molles; les dernières étaient roulées autour de la tige et solides. Enfin, les premières étaient humectées à la surface, et surtout vers la pointe, de gouttes d’eau, dont deux étaient toujours vis-à-vis l’une de l’autre, et les dernières étaient au contraire presque sèches, surtout à la surface. Cette
* P. Sert. Sur les mouvements de la sensitive, 2' mémoire. Soc. des sciences physiques et naturelles de Bordeaux, t. VIII, p. 1-58, 1870.
^ Dôbereiner, Expériences sur la germination dans l’air condensé ou raréfié. — Biblioth. univ. de Genève, t. X.X1I, p. 121, 1823.
différence me surprit, ainsi que mes auditeurs ; je serais disposé à croire que la diminution de la stature des plantes, à mesure qu’on s’élève dans les montagnes, dépend plutôt de la diminution de pression que de la chaleur.'
On voit qu’on ne peut en réalité rien conclure de cette tentative, puisque le point de comparaison, le témoin, la germination sous la pression normale, avait été oublié : dérogation malheureusement trop fréquente chez les naturalistes aux règles de la méthode expérimentale.
SOUS-CHAPITRE PREMIER
PRESSIONS INFÉRIEURES A CELLE d’uNE ATMOSPHÈRE.
§!«’■. — Germination.
Commençons par des expériences faites sous des pressions inférieures à celle de l’atmosphère, et, d’abord, par les expériences sur la germination :
Expérience CCGXLIX. — 21 mai. Blé. — Semé sur terre humide, en nombre à peu prés égal de graines et recouvert de cloches.
A. Cloche de 2*, 2. Laissé à la pression normale.
B. — 7*, 1, Amené à 50= dépression.