LES VOYAGES E:N MOATAGA'ES. — PIC DE TÉAÉRIFFE
d’importance que ses prédécesseurs aux souffrances qu’il éprouva ;
Nous quittions l'Estancia d’Ariba (3104”), et nous gravissions à pied l’espèce de sentier qui serpente entre deux coulées d’obsidienne ; la marche est pénible dans ces fragments de pierre ponce mêlés de cendres qui cèdent sous le pied ; d’ailleurs le soleil commence à devenir incommode, et l’effet de la raréfaction de l’air ne tarde pas à s’ajouter à la fatigue de nos efforts. Mon cœur bat violemment dans ma poitrine, et les artères de mon cerveau prennent part à ce mouvement désordonné; la douleur de tête qu’il occasionne m’oblige souvent à m’arrêter ; mon compagnon, moins habitué que moi aux montagnes, subit bien -plus fortement encore l’influence de celte situation ; il s’arrête tous les dix pas suffoqué, anéanti. (T. I, p. 28).
Je citerai, enfin, la narration que reproduit, d’après les notes d'un voyageur, madame Elizabeth Murray, artiste anglais S d’une ascension du Pic, faite en août, par quatre Anglais et un Américain :
Nous établîmes notre bivouac, pour passer la nuit, à la Estancia de los Ingleses, à 9953 pieds de hauteur. (T. II, p. 120.) .
Un des nôtres fut pris de faiblesse extrême, de frissons et de violentes douleurs de tête ; nous le couvrîmes avec des couvertures, nous allumâmes un bon feu, et la chaleur, jointe à l’administration de quelques spiritueux, le remit en partie. (P. 121.) . .
Il se faisait tard, et nous nous étendîmes sur le sol, enveloppés dans nos couvertures. Peu de temps après, mon compagnon de droite se leva et se plaignit vivement de froid extrême, de douleurs, de malaises d’estomac. Nous le mîmes près du feu, et lui donnâmes de l’eau et de l’eau-de-vie chaude.
Il commençait à nous permettre de nous reposer, quand mon voisin de gauche fut attaqué, puis traité de la même manière. Tous deux éprouvèrent à un haut degré les inconvénients connus des voyageurs en mer ; ces accidents ne sont pas rares sur le Pic ; on les attribue quelquefois aux exhalaisons sulfureuses, mais je pense qu’ils sont plutôt causés par la rareté de l’air. En tous cas, nous ne sentions aucune odeur de soufre.
De nous quatre, mon ami l’Américain et moi furent les seuls qui n’éprouvèrent rien. (P. 125.) . .
Avant d’arriver à la Rambleta (11680»), beaucoup d’entre nous souffrirent plus ou moins de la difficulté de respirer. Un de mes compagnons, en particuliei’, ne pouvait faire plus de huit à dix pas sans s’arrêter, nous forçant ainsi à l’attendre. (P. 126.) .
Après un grand nombre de haltes nécessaires pour reprendre notre respiration, nous arrivâmes au sommet. (P. 128.) .
Nous repassâmes par « le Mal Pais » , dont la descente fut aussi désagréable que la montée, avec cette différence que notre respiration était beaucoup plus libre. (P. 156.)
En résumé, le Pic de Ténériffe est, comme l’Etna, une montagne limite, dans l’ascension de laquelle beaucoup de voyageurs n’éprou-
1 Sixteeti years of an artist’s life in Marocco, Spain, and the Canary Islands 2 vol. London, 1859.
vent rien de notable, ceux qui sont malades ne l’étant qu’à un faible degré.
§ 0. — Alpes.
Ce n’est qu’à la fin du siècle dernier que des ascensions furent faites dans les Alpes, à des hauteurs suffisantes pour amener des troubles physiologiques. Jusqu’au chanoine Bourrit et à l’illustre de Saussure, à peine quelques chasseurs de chamois s’étaient-ils aventurés au-delà des limites de la neige perpétuelle. Le massif du mont Blanc, aujourd’hui sillonné en tous sens, chaque année, par des centaines de touristes, portait le nom significatif de monts Maudits; au dix-septième siècle, l’évêque d’Annecy, Jean d’Aranthon\ vint en exorciser les glacières, qui se retirèrent docilement après sa bénédiction. Des sommets rivaux du mont Rose, de la Jungfrau, il n’était nulle question. Les cols principaux étaient fréquentés depuis l’antiquité romaine; bien des armées les avaient traversés; l’hospice du grand Saint-Bernard ôtait fondé depuis la fin du dixième siècle, mais personne n’avait songé à risquer sa vie dans l’ascension d’un des innombrables sommets qui dominent les belles vallées alpestres : en 1740, les premiers Anglais arrivent au Montanvert !
Cependant, on n’ignorait pas que les voyageurs souffraient parfois, dans la traversée des Alpes, d’accidents pulmonaires. Haller s’en occupe, comme nous le verrons au chapitre consacré à l’exposition des explications théoriques; il parle même d’hémoptysies observées parScheuchzer : « ut in primisin J. Sch. triste exemplum exstat » Je n’ai pu me procurer le travail de ce géographe allemand'; mais d’après . Meyer-Ahrens *, il n’aurait éprouvé que de l’oppression et des menaces (Vorboten) d’hémorrhagie.
Le premier voyageur qui nous ait rendu compte d’impressions personnelles fâcheuses, le second qui ait fait l’ascension, aujourd’hui si vulgaire, du Buet (5110“) est le chanoine Bourrit'. A cette hauteur médiocre, il éprouva de curieux accidents :
En 1776, je partis de Genève dans le dessein de monter sur le Buet: c’était la
* Vie de Jean d’Aranthon d^Alex, évêque de 1660 à 1695; Lyon, 1767. — Citée dans le Guide-itinéraire du Mont-Blanc, de V. Payot. — Genève, 1869; p. 161.
® Elementa physiologiæ, t. 111, p. 197. — Lauzanne, 1761.
^ Disquisitiones physicœ de meteoris aqueis. Pars prima. Tiguri. 1786.
* Die Bcrgkrankheit. — Leipzig, 1854, p. 71.
® nouvelle description des glacières et glaciers des Alpes, 2'éd. — Genève, 5 vol.; 1785,
LES VOYAGES EV MOA’TAGA'ES. — ALPES
deuxième fois que j’allais sur cette montagne;... j’axais le corps bien disposé.... Nous arrivâmes sur le sommet tous trois bien portants.... Après dix minutes d’une station tranquille, je me sens un engourdissement aux bras, aux jambes, bientôt je n’ai pas la force de me tirer moi-mème de cet état; et j’étais déjà sans connaissance, lorsque mes compagnons m’en arrachèrent ; ils me descendirent jusqu’aux premières roches du glacier....
L’année suivante,.... j’y arrive par le plus beau temps ;.... je me mets à dessiner, et charge mon guide du soin de me couvrir de mon parasol. Au 1 out de 15 minutes, j’aperçus qu’il le tenait fort mal;.... qu’on juge de ma surprise en voyant cet homme aussi blanc que la neige.... et les yeux presque sans mouvement; je n’eus rien de plus pressé que de le tirer de ce sommet si funeste .
Enfin, en 1777,... M. Saint-Ours.... fut témoin d’un semblable accident sur le sommet du Buet.... (T. II, p. 94.)
Bourrit paraît du reste avoir été fort sujet aux syncopes; il en rapporte deux autres, l’une sur le glacier même du Buet, en marchant (t. III, p. 198), l’autre dans sa tentative pour monter au montBlanc, le 11 septembre 1784 (t. III, p. 500 et 504).
A une hauteur moindre encore, au couvent du grand Saint-Bernard (2450“), un voyageur du même temps, Laborde, éprouvait des accidents analogues, bien que notablement moins intenses :
Le ciel était pur lorsc[ue nous arrivâmes tout-à-fait au couvent du grand Saint- Bernard (30 juillet 1777).
11 serait difficile d’exprimer les diverses sensations qu’on éprouve à la fois ; la première qui se fait démêler est- un saisissement occasionné par une gène dans la respiration ; il semblait que les poumons n’avaient pas leur élasticité ordinaire et manquaient de capacité pour contenir l’air aspiré : la différence de celui qu’on respire à une pareille hauteur doit être trés-sensible pour ceux qui ne sont accoutumés qu’à l’air des plaines, il y est plus raréfié et plus pur parce qu’il est moins chargé de vapeurs, (Discours sur l’histoire naturelle de la Suisse, p. VIII).
Ces quelques citations nous amènent aux célèbres récits de de Saussure ; les souffrances éprouvées à des hauteurs bien faibles à côté de ce mont Blanc, dont il osa tenter et opérer l’escalade, font encore ressortir l’intrépidité qu’il dut déployer dans cette hardie entreprise. Le chanoine Bourrit, en déclarant, comme nous le verrons au chapitre 111, qu’il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de vivre longtemps au sommet du mont Blanc, n’avait fait que traduire, sous une forme un peu adoucie, une opinion universellement répandue parmi les montagnards.
De Saussure, lorsqu’il exécuta l’ascension du mont Blanc, y était préparé par de nombreuses courses faites, chaque année, dans les
* Tableaux topographiques, etc . de la Suisse, t. I. — Paris, 1780.
HISTORIQUE
hautes montagnes. Or, à des hauteurs assez médiocres, il avait déjà éprouvé des accidents qui avaient attiré son atlention. Dans le récit de son ascension du Buet, faite le 15 juillet 1778 en compagnie de Pictet, il en donne^ une indication très-nette :
La rareté de l’air, dès que l’on passe la hauteur de treize 5 quatorze cerits toises au-dessus de la mer, produit sur nos corps des effets très-remarquables.
L’un de ces effets, c’est que les forces musculaires s’épuisent avec une extrême promptitude (t. I, p. 482) .
Un autre effet de cet air subtil, c’est l’assoupissement qu’il produit. Dès qu’on s’est reposé pendant quelques instants à ces grandes hauteurs, on sent, comme je l’ai dit, les forces entièrement réparées ; l’impression des fatigues précédentes semble même totalement effacée ; cependant on voit, en peu d'instants, tous ceux qui ne sont pas occupés s’endormir, malgré le vent, le froid, le soleil, et souvent dans des attitudes très-incommodes. La fatigue sans doute, même dans les plaines, provoque le sommeil ; mais non pas avec tant de promptitude, surtout lorsqu’elle semble absolument dissipée, comme elle paraît l’être sur les montagnes, dès que l’on a pris quelques moments de repos.
Ces effets de la subtilité de l’air m’ont paru très-universels ; quelques personnes y sont moins sujettes, les habitants des Alpes par exemple, habitués à vivre et à agir dans cet air subtil, en paraissent moins affe'ctés ; mais ils n’échappent point entièrement à son action. On voit les guides, qui dans le bas des montagnes peuvent monter des heures de suite sans s’arrêter, être forcés à reprendre haleine à tous les cent ou deux cents pas, dès qu’ils sont à la hauteur de quatorze ou quinze cents toises, et dès qu’ils s’arrêtent pendant quelques moments, on les voit aussi tomber dans le sommeil avec une promptitude étonnante. Un de nos guides, que nous faisions tenir debout au haut du Buet avec un parasol à la main, pour que le magnétomètre fut à l’ombre pendant que M. Trembley l’observait, s’endormait à chaque instant malgré les efforts que nous faisions et qu’il faisait lui-même pour combattre cet assoupissement. Et dans mon premier voyage au Buet, Pierre Simon, qui s’était fourré dans une crevasse de neige pour se mettre à l’abri d’une bise froide qui nous incommodait beaucoup, s’y endormit profondément.
Mais il y a des tempéraments que cette rareté de l’air affecte bien plus fortement encore. On voit des hommes, d’ailleurs très-vigoureux, saisis constamment à une certaine hauteur par des nausées, des vomissements et même des défaillances, suivis d’un sommeil presque léthargique. Et tous ces accidents cessent malgré la continuation de la fatigue, dès qu’en descendant ils ont regagné un air plus dense.
Heureusement pour le progrès de la physique, M. Pictet n’est pas affecté à ce degré extrême par la subtilité de l’air, il l’est cependant plus que le commun des hommes ; car, quoiqu’il soit très-fort, très-agile et bien exercé à grimper les montagnes, il se trouve toujours saisi d’une espèce d’angoisse, d’un léger mal de cœur et d’un dégoût absolu, dès qu’il arrive à la hauteur de 1400 toises au-des-^ sus delà mer. Pour moi, je n’en ressens d’autre effet que d’être obligé de me reposer très-fréquemment, quand je monte des pentes rapides à ces grandes élévations. J’en faisais encore l’épreuve dans cette dernière course sur le Buet. Lorsque nous gravissions la pente couverte de neige ramollie, qui couronnait la montagne, je
- Voyage dans les Alpes, 4 vol. Genève; 1786-1796.
LES VOYAGES E>' MONTAMES. — ALPES
ne pouvais absolument pas faire sans m’arrêter plus de cinquante pas de suite, et M. Pictet, plus sensible que moi à cet effet de la rareté de l’air, comptait les pas de son côté sans m’en rien dire, et trouvait q[u’il ne pouvait pas en faire plus de quarante sans reprendre haleine {P. 485-85).
Mais cela n’élait rien à côté de ce qu’il allait observer dans son voyage au mont Blanc. Déjà plusieurs tentatives avaient été faites pour atteindre au sommet de cette colossale montagne. De Saussure nous a conservé le récit de ces essais infructueux, et il est évident que les accidents physiologiques éprouvés par les auteurs de ces tentatives furent pour beaucoup dans leur échec :
§ HOo. En 1775, quatre guides de Chamounix tentèrent d’y parvenir par la
montagne de la Côte . Tout paraissait leur promettre le plus heureux succès;....
mais la réverbération du soleil sur la neige et la stagnation de l’air dans une grande vallée de neige qui semblait les conduire directement à la cime de la montagne, leur fit éprouver, à ce qu’ils ont dit, une chaleur suffocante, et leur donna en même temps un tel dégoût pour les provisions dont ils s’étaient munis, qu’excédés d’inanition et de lassitude, ils revinrent sur leurs pas. (T. II, p. 550.)
§1104. En 1785, trois autres guides firent la même entreprise, par le même chemin. Us allèrent passer la nuit au haut de la montagne de la Côte, traversèrent le glacier, et suivirent la même vallée de neige. Ils étaient déjà assez haut et marchaient courageuseusement en avant, lorsque l’un d’entre eux, le plus hardi et le plus robuste des trois, fut saisi presque subitement par une envie de dormir absolument insurmontable : il voulait que les deux autres le laissâssent et continuassent sans lui; mais ils ne purent pas se résoudré à l’abandonner et à le laisser dormir sur la neige, persuadés qu’il serait mort d’un coup de soleil ; ils renoncèrent à leur entreprise et revinrent à Chamounix. Car ce besoin de sommeil, produit par la rareté de l’air, cessa, dès qu’en descendant, on l’eut ramené dans une atmosphère plus dense . La chaleur les incommodait tous excessivement ; ils étaient
sans appétit; le vin et les vivres qu’ils portaient n’avaient aucun attrait pour eux.
Le 13 septembre 1785, de Saussure lui-même tenta l’ascension avec M. Bourrit et son fils. Il alla coucher à la cabane (1422 toises) :
§ 1112. M. Bourrit et son fils, encore plus que lui, furent un peu incommodés par la rareté de l’air ; ils digérèrent mal leur dîner, et ne purent point souper . Pour moi, que l’air rare n’incommode point quand je ne fais dans cet air aucun exercice violent, je passai là une excellente nuit.
Le lendemain il s’éleva jusqu’à 1900*; la neige l’arrêta.
Mais l’ascension du mont Blanc était devenue chez lui une idée dominante. L’année suivante, il chargea Pierre Balmat d’aller construire une cabane au pied de quelqu’une des crêtes de l’aiguille du Goûté, afin de s’y reposer pour chercher ensuite à monter au sommet du mont Blanc :
inSTORIQl'E.
§ 1965. Pour exécuter ce projet, Pierre Balmat, Marie Coutet et un autre guide, le 9 juin 1786.... parvinrent, quoiqu’avec beaucoup de peine, au sommet de Faiguille du Goûté, après avoir été tous excessivement malades de fatigue et de la rareté de Pair. (T. IV, p. 158).
C’est à la suite de celle course que Jacques Balmat, qui avait rejoint ses compatriotes et qui passa la nuit dans la montagne, trouva la route du mont Blanc par le Corridor :
§ 1 965. Cette route avait déjà été tentée, mais ou s'en était dégoûté par une singulière prévention. Comme elle suit une espèce de vallée entre des hauteurs, on s’était
imaginé qu’elle était trop chaude et trop peu aérée La fatigue et la rareté de l’air
donnèrent à ceux qui firent les premières tentatives cet accablement dont j’ai souvent parlé ; ils attribuèrent ce malaise à la chaleur et à la stagnation de l’air et ils ne cherchèrent plus à atteindre la cime que par des arêtes découvertes et isolées.
Les gens de Chamounix croyaient aussi que le sommeil serait mortel dans ces grandes hauteurs ; mais l’épreuve qu’en fit Jacques Balmat, en y passant la nuit, dissipa cette crainte. (T. IV, p. 140).
11 ne semble pas que le récit donné par de Saussure de la découverte de Jacques Balmat soit exactement véridique. L’illustre physicien génevois paraît avoir été induit en erreur par ses guides de prédilection, qui, jaloux de Balmat, attribuèrent au hasard ce qui était le fruit de longues et persévérantes recherches. Les intéressants travaux de M. Ch. Durier ont jeté quelque lumière sur ce point. Quoi qu’il en soit, le 10 juin 1786, Jacques Balmat, ayant trouvé la vraie route, après plusieurs nuits passées dans la montagne, redescendit presque mourant de fatigue et de froid à Chamounix. Soigné par le docteur Paccard, il lui fît part de sa découverte, et lui proposa d’en partager la gloire en faisant avec lui l’ascension. Paccard accepta, et le 9 août 1786, un pied humain foulait pour la première fois le sommet de la plus haute montagne de l’Europe. Le docteur Paccard avait été épuisé par la fatigue et sans doute aussi par la raréfaction de l’air, au point de rester couché en route : Balmat monta seul, puis il retourna chercher son compagnon, le porta à demi jusqu’à la cime, et le redescendit aveuglé par les neiges.
Je n’ai malheureusement pu me procurer de récit authentique de cette ascension mémorable. Celui d’Alexandre Dumas [Impressions de voyage en Suisse, chap. X), beaucoup moins inexact qu’on ne le supposerait, ne peut cependant faire foi en matière physiologique. Mais ce qu’on a dit et écrit sur ce voyage montre
que les deux compagnons, le docteur Paccard surtout, souffrirent vivement de la raréfaction de l’air.
A la nouvelle de la réussite, de Saussure, qui avait promis une prime à qui trouverait le vrai chemin, tout en espérant bien s’en servir le premier, se hâta d’organiser une expédition nouvelle. Mais jugeant la saison trop avancée, il dut remettre à l’année suivante la réalisation d’un désir qui le passionnait depuis tant d’années.
C’est le 1®’’ août 1787 qu’il quitta Chamounix, accompagné d’nn domestique et de dix-huit guides. 11 alla coucher sous la tente au sommet de la montagne de la Côte.
Le soir du second jour de l’ascension, il est arrivé au petit plateau : la hauteur barométrique est de 17 pouces 10 lignes. Ils s’installent pour passer la nuit (1995 toises)^ :
§1962. Là, dit de Saussure, mes guides se mirent d’abord à examiner la place dans laquelle nous devions passer la nuit ; mais ils, sentirent bien vite l’effet de la rareté de l'air. Ces hommes robustes, pour qui sept ou huit heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien, n’avaient pas soulevé cinq ou six pelletées de neige, qu’ils se trouvaient dans l'impossibilité de continuer; il fallait qu’ils se relayassent d'un moment à l’autre .
Moi-méme, qui suis si accoutumé à l’air des montagnes, qui me porte mieux dans eetair que dans celui de la plaine, j'étais épuisé de fatigue en observant mes instruments de météorologie. (T. IV, p. 144.)
Le lendemain ils continuent à monter,' et arrivent « au rocher qui forme l’épaule gauche de la cime du mont Blanc » :
§ 1985. En commençant cette montée, j’étais déjà bien essouflé par la rareté de l’air . Le genre de fatigue qui résulte de la rareté de l’air est absolument insur¬
montable ; quand elle est à son comble, le péril le plus éminent ne vous ferait pas faire un seul pas de plus. (P. 165.)
Bientôt, ils ne sont plus qu’à 150 toises, en hauteur, du sommet du mont Blanc :
§ 1988. J’espérais donc atteindre la cime en moins de trois quarts d’heure ; mais la rareté de l’air me préparait des difficultés plus grandes que je n’aurais pu le croire. Sur la fin j’étais obligé de reprendre haleine à tous les quinze ou seize pas : je le faisais le plus souvent debout, appuyé sur mon bâton, mais à peu près de trois fois l’une il fallait m’asseoir. Ce besoin de repos était absolument invincible ; si j’essayais de le surmonter, mes jambes me refusaient leur service, je sentais un commencement de défaillance, et j’étais saisi par des éblouissements tout à fait indépendants de l’action de la lumière, puisque le crêpe double qui me couvrait le visage.
* La hauteur exacte est 3655 mètres.
90 HISTORIQUE
me garantissait parfaitement les yeus. Comme c’était avec un vif regret que je voyais ainsi passer le temps que j’espérais consacrer sur la cime à mes expériences, je fis diverses épreuves pour abréger ce repos ; j’essayais par exemple de ne point aller au terme de mes forces , et de m’arrêter un instant à tous les quatre ou cinq pas, mais je n’y gagnais rien; j’étais obligé, au bout de quinze ou seize pas, de prendre un repos aussi long que si je les avais fait de suite ; il y avait même ceci de remarquable, c’est que le plus grand malaise ne se fait sentir que huit ou dix secondes après qu'on a cessé de marcher. La seule chose qui me fit du bien et qui augmentait mes forces, c’était l’air frais du vent du nord ; lorsqu’on montant j’avais le visage tourné de ce côté là, et que j’avalais à grands traits l’air qui en venait, je pouvais sans m’arrêter faire jusqu’à vingt-cinq ou vingt-six pas. (P. 171.)
Enfin, la cime la plus élevée est atteinte :
§ 1991. — 11 fallait maintenant faire les observations et les expériences, qu seules donnaient quelque prix à ce voyage ; et^je craignais infiniment de ne pouvoir faire qu'une petite partie de ce que j’avais projeté. Car j’avais déjà éprouvé, même sur le plateau où nous avions couché, que toute observation faite avec soin fatigue dans cet air rare, et cela parce que, sans y penser, on retient son souffle; et que comme il fallait là suppléer à la rareté de l’air par la fréquence des inspirations, cette suspension causait un malaise sensible ; j’étais obligé de me reposer et de souffler, après avoir obsei’vé un instrument quelconque comme après avoir fait une montée rapide (p. 175).
Ce que de Saussure avait prévu arriva ;
§ 1965. Quand il fallut me mettre à disposer les instruments et à les observer, je me trouvai à chaque instant obligé d’interrompre mon travail, pour ne m’occuper que du soin de respirer . ' .
Lorsque je demeurais parfaitement tranquille, je n’éprouvais qu’un peu de malaise, une légère disposition au mal de cœur.
Mais lorsque je prenais de la peine, ou que je fixais mon attention pendant quelques moments de suite, et surtout lorsqu’on me baissant je comprimais ma poitrine, il fallait me reposer et haleter pendant deux ou trois minutes. Mes guides éprouvaient des sensations analogues. Ils n’avaient aucun appétit. (P. 147).
§ 2021. — Quelqiies-uns ne purent supporter tous ces genres de souffrances, et descendirent les premiers pour regagner un air plus doux (P. 208).
Plus loin, de Saussure fait une remarque très-juste, qui explique bien des exagérations et*bien des incrédulités :
g 2021. — J’ai observé un fait assez curieux, c’est qu’il y a pour quelques individus des limites parfaitement tranchées, où la rareté de l’air devient pour eux absolument insupportable. J’ai souvent conduit avec moi des paysans, d’ailleurs très-robustes, qui à une certaine hauteur, se trouvaient tout d’un coup incommodés au point de ne pouvoir absolument pas monter plus haut ; et ni le repos, ni les cordiaux, ni le désir le plus vif d’atteindre la cime de la montagne, ne pouvaient leur faire passer cette limite. Ils étaient saisis, les uns de palpitations, d’autres de vomissements, d’autres de défaillance, d’autres d’une violente flèvTe, et
LES VOYAGES E!s MONTAO^ES. — ALPES.
tous ces accidents disparaissaient au moment où ils respiraient un air plus dense. J’en ai vu, quoique rarement, que ces indispositions obligeaient à s’arrêter, à huit cents toises au-dessus de la mer; d’autres à douze cents, plusieurs à quinze ou seize cents ; pour moi, de même que la plupart des habitants des Alpes, je ne commence à être sensiblement affecté qu’à dix-neuf cents toises ; mais au-dessus de ce terme, les hommes les plus exercés commençent à souffrir lorsqu’ils se donnent un mouvement un peu accéléré (P. 209).
Enfin, il faut redescendre : de onze heures à trois heures et demie, de Saussure est resté sur la cime, et il a regret de partir, parce que, dit-il, et j’appelle toute l’attention du lecteur sur cette remarque d’une haute importance :
§ 2021. — Quoique je n’aie pas perdu un seul moment, je ne pus pas faire, dans ces quatre heures et demie, toutes les expériences que j’avais fréquemment achevées en moins de trois heures au bord de la mer .
Mais je conservais l’espérance bien fondée d’achever, sur le col du Géant, ce que je n’avais pas fait, et que vraisemblablement Von ne fera jamais, sur le mont Blanc, (P. 210).
La descente s’accomplit heureusement et sans grande fatigue :
Comme le mouvement que l’on fait en descendant ne comprime point le diaphragme, il ne gêne point la respiration, et l’on ne souffre point de la rareté de l’air.
L’exemple de l’illustre physicien ne tarda pas à être suivi. Sept jours après sa célèbre ascension, le colonel anglais Beaufoy ^ atteignait à son tour le sommet du géant des Alpes. Ce ne fut pas sans de vives souffrances, comme le prouvent les extraits suivants de son récit.
Parti de Chamounix le 8 août 1787, il alla coucher, avec ses dix guides, à la hutte bâtie en 1786 par les ordres et aux frais de M. de Saussure. Le premier phénomène physiologique que signale le colonel est la soif :
La soif, depuis que nous étions arrivés dans les régions supérieures de l’air, était devenue insupportable. A peine avais-je bu que ma bouche était sèche.... Bien que buvant continuellement, la quantité de mon mine était minime ; sa couleur était très-foncée. Les guides étaient également affectés ; ils ne voulaient pas goûter de vin .
La rareté de l’air commença bientôt à me donner un violent mal de tête; j’éprouvai aussi, à ma grande surprise, une sensation aiguë de douleur, juste au-dessus des genoux . . .
* Narrative of ajourney front the village of Chamouni, in Switzerland, to the summit ofmount Blanc, undertaken on Aug. 8, 1787. Thomson’s Annals of Philosopky, vol. IX, p. 97-103; 1817.
HISTORIQUE
Arrivés à 150 fathoms (270 mètres) du sommet, les pernicieux effets de la rareté de l’air étaient évidents chez nous tous ; une envie de dormir, presque irrésistible, nous dominait. Mon énergie m'avait abandonné; indifférent à tout événement, je ne pensais qu'à me coucher à terre ; d'autres fois, je me blâmais de celte expédition, et, arrivé presque au sommet, je songeais à redescendre, sans le faire cependant. Beaucoup d’entre mes guides étaient dans la plus triste situation; épuisés par des vomissements excessifs, iis semblaient avoir perdu la force du corps avec celle de l’esprit. Mais la honte vint à notre secours. Je bus la dernière pinte d’eau, et me trouvai rafraichi. Cependant la douleur de mes genoux avait tellement augmenté , que tous les 20 ou 50 pas j’étais obligé de m’arrêter jusqu’à ce que son acuité fût calmée. Mes poumons faisaient avec peine leur office, et mon cœur battait dans de violentes palpitations. A la fin, cependant, mais avec une sorte d’apathie qui excluait la joie, nous atteignîmes le sommet. Six de mes guides et mes domestiques se jetèrent aussitôt la face contre terre et s’endormirent. J’enviais leur repos.
Le colonel souffrit beaucoup de la réverbération du soleil sur la neige; i] n’avait ni crêpe ni lunettes.
Quelques semaines plus tard, de Saussure, dans son ascension du mont Cenis, le 28 septembre 1787, fit encore, au point de vue physiologique, des remarques fort intéressantes :
§ 1280. — A notre départ de la cime, où nous nous étions arrêtés pendant deux heures, je comptai avec la montre à seconde le nombre des pulsations des artères de fous ceux (pii composaient notre petite caravane , et je le comptai de nouveau à notre arrivée à la poste du mont Cenis :
J.-B. Borot, guide, en haut
112, en bas 100
B. Boch, id. —
J. Tour, id. —
Têtu, mon domestique —
Mon fils —
Moi —
Moyenne 104 2/3 98 2/3
On voit que Joseph Tour fut le seul qui eût le pouls plus fréquent au bas de la montagne qu’en haut ; que, pour mon fils, le nombre fut le même, et que les quatre autres l’eurent plus fréquent sur la cime, en sorte que la moyenne donne six pulsations par minute de plus en haut qu’en bas , pour une différence d’environ 4 pouces 2 lignes dans la hauteur du baromètre. Il y a même ceci à observer, c’est que je comptai les pulsations sur la montagne, après un séjour qui équivalait à un repos de deux heures au moins pour les guides ; au lieu que dans la plaine, comme ils voulaient se retirer, je fus obligé de les compter quelques minutes après notre arrivée.
Ce qu’il y a enc(jre plus remarquable, c’est (pi’en séparant ceux qui avaient eu mal au cœur (trois des quatre guides, dont de Saussure ne dit pas le nom, faillirent se trouver mal au sommet) de ceux (pii étaient demeurés bien portants, je trouve que la différence moyenne fut de 9 1/3 pour les premiers , et seulement de 2 2/3
pour les seconds. Cette observation confirme bien ce que j’ai toujours cru, c’est que celte incommodité tient en partie à une espèce de fièvre, produite par la fréquence de la respiration, qui accélère la circulation du sang. Et quant k moi , si mon pouls fut de douze pulsations plus fréquent en haut qu'en bas , quoique je n’eusse éprouvé aucune incommodité, c’est que je ne me reposai pas un seul moment ; je fus pendant ces deux heures dans une action continuelle ; si je m'étais reposé comme les malades, je ne doute pas que mon pouls n’eût baissé de plusieurs pulsations. (T. 111, p. 85.)
L’année suivante, il s’en alla séjourner, en compagnie de son fils, sur le col du Géant (3560“) du 5 juillet au 19 juillet 1788; ce voyage, qui frappa les guides de terreur, fut entrepris dans le but de tenter des expériences que, sur le mont Blanc, « la brièveté du temps et le malaise produit par la rareté de l’air m’empêchèrent d’exécuter. » (T. IV, p. 217.) Tout un chapitre fort curieux y est consacré aux Observations relatives à la physiologie :
§ 2105. — Il était intéressant d’observer quel serait sur nos corps l’effet d’un séjour prolongé dans un air aussi raréfié que celui que nous respirions sur le Col du Géant. Il faut se rappeler que la hauteur moyenne du baromètre fut , pendant notre séjour, d’environ 19 pouces, c’est-à-dire de 9 pouces plus bas qu’au bord de la mer, et qu’ainsi la densité de l’air était là de près d’un tiers plus petite.
M. Odier, docteur en médecine, très-zélé pour les progrès de son art, m’avait donné quelques questions qui devaient servir de texte à mes observations.
§ 2106. — Déterminer avec précision le degré de chaleur animale. Dans la matinée du 17, dans un moment où j’étais bien tranquille, et sans m’être donné aucun mouvement violent, je plaçai sous ma langue un petit thermomètre de mercure en tenant la bouche fermée, et j’observai en même temps ce thermomètre avec une loupe ; je le trouvai à 29 1/2, et c’était aussi dans les mêmes circonstances le même degré dans la plaine.
Compter le nombre d'inspirations et d'expirations qu'un homme bien tranquille et non prévenu peut faire dans une minute, ainsi que le rapport de ce nombre à celui des pulsations du pouls. Dans les mêmes circonstances que celles du paragraphe précédent, je trouvai d’abord 75 pulsations pour chaque inspiration et autant pour chaque expiration. Mais une autre fois, en prenant un plus grand nombre, et qui par cela même méritait une plus grande confiance, je trouvai que je faisais 10 inspirations et expirations en 35 secondes, ce qui revient à 17 par minute, et que mon pouls faisait 79 pulsations aussi dans une minute.
§ 2107. — Essayer de faire inspirer assez profondànent pour arrêter le pouls du poignet gauche, en supposant que le même individu puisse le faire dans la plaine.
Le 19, en me levant, et assis sur mon matelas, j’ai réussi à arrêter le pouls du poignet gauche, en prolongeant pendant dix secondes l’inspiration; sur-lechamp je répétai l’épreuve, et le pouls s’arrêta à la quinzième seconde ; la troizième fois, à la trente-cinquième seconde , le pouls résistait encore, lorsque je fus forcé de reprendre haleine. En faisant la même épreuve debout , je ne pus point arrêter le pouls ; mais il est vrai que je ne pus prolonger l’inspiration que
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pendant 52 secondes. Cette épreuve ne paraît donc pas, au moins pour moi, susceptible d’une comparaison régulière.
§ 2108. — Compte}’ le pouls dans une situation parfaitement verticale; si la différence est plus grande que dans la plaine, c’est une preuve que l’air des hautes montagnes augmente l’irritabilité du cœur.
Le 18 juillet, dans l’après-midi, après avoir fait à terre sur mon matelas un petit sommeil, dans une situation horizontale, je comptai dans cette même situation 85 pulsations par minute. Je me levai alors, et étant debout, j’en comptai 88 ; mais soupçonnant que l’effort que j’avais fait en me levant de terre pouvait avoir contribué à cette accélération, je me reposai pendant quelques instants, et alors je ne comptai plus que 82 pulsations.
§ 2109. — Déterminer par comparaison, si l’inspiration peut être aussi longtemps prolongée sur la montagne que dans la plaine.
J’ai rapporté dans le § 2104 les essais que j’avais faits sur la montagne. J’oubliai ensuite de les répéter dans la plaine à mon retour , et dès lors mon tempérament a été si fort altéré par les fatigues et les maladies, que les épreuves comparatives que je pourrais faire ne donneraient aucune induction sur laquelle on pût compter.
Déterminer, s’il est possible comparativement, la proportion des urines à la boisson: Nous manquions des facilités nécessaires pour faire des comparaisons.
§ 2110. — Vérifier surtout, si les effets de l’air raréfié se manifestent tout d’un coup ou graduellement.
Il nous a paru que les effets généraux ont été à peu près les mêmes pendant toute la durée de notre séjour. En arrivant, nous nous trouvâmes tous plus essoufflés que nous ne l’aurions été après avoir fait dans la dernière matinée une montée égale à celle-là sur une montagne moins élevée. Les jours suivants, bien loin que l’incommodité allât en croissant, nos compagnons, de même que mon fils et moi, nous croyions nous être accoutumés à cet air : cependant , lorsque nous y faisions attention, et surtout lorsque nous faisions des essais dans ce but, nous trouvions que si l’on courait, si l’on se tenait dans une attitude gênée, et principalement dans une situation où la poitrine fût comprimée, on était beaucoup plus essoufflé que dans la plaine, et cela dans une progression croissante ; en sorte que, de moment en moment , il devenait plus difficile , et même enfin impossible de soutenir ces efforts.
§ 2111. — Comme nos observations nous obligeaient à nous tenir en plein air pendant presque tout le jour, j’avais recommandé à mon fils et à mon domestique d’avoir toujours, comme je le faisais moi-même, un crêpe sur le visage. Mon domestique crut pouvoir s’en passer, mais il lui survint une enflure de toute la face, et en particulier des lèvres, qui le rendait hideux, et qui fut même accompagnée de gerçures très- douloureuses. Cela fit penser à mon fils, que peut-être l’action du soleil produisait-elle un dégagement d’air qui occasionnait cette enflure.
Pour voir si cet air se manifesterait au dehors, il fit tenir à ce même jeune homme ses mains dans l’eau au soleil; elles se couvrirent aussitôt de petites bulles ; on les essuya, puis, quand on les replongea dans l’eau, il reparut encore des bulles ; on les fit essuyer une seconde fois, et on les plongea pour la troisième fois ; mais alors on ne put plus apercevoir aucune bulle. Nous conclûmes de là, que les bulles que nous avions vues d’abord n’étaient que de Pair adhérant à la surface de la peau.
§ 2212. — Il nous parut qu’en général nous avions le genre nerveux plus irri-
LES VOYAGES EA MOJ<TAGAES. — ALPES.
table, que nous étions plus sujets à l’impatience, et même à des mouvements de colère ; nous étions sensiblement plus altérés ; la faim paraissait plus inquiétante et plus impérieuse ; mais aussi nous étions beaucoup plus faciles à rassasier, et mes digestions paraissaient se faire plus promptement que dans la plaine. D’ailleurs, il nous semblait, à mon fils et à moi, que dans nos travaux et dans nos observations relatives à la physique, nous avions l’esprit sensiblement plus libre, plus actif et moins facile à fatiguer, je dirai même plus inventif, que dans la plaine, et je souhaiterais que nos lecteurs en trouvassent la preuve dans l’exposé de nos occupations pendant ces dix-sept jours (t. IV; p. 515-518).
Dans son voyage autour du mont Rose, il décrit aussi le malaise éprouvé par les animaux. Il était au 14 août 1789 sur le glacier du mont Cervin (glacier Saint-Théodule) ;
§ 2220. — Les mulets, qui enfonçaient dans la neige jusqu’aux sangles, furent délivrés de leurs fardeaux ; cependant ils avaient beaucoup de peine à avancer, ils étaient essoufflés, obligés de reprendre haleine, dès qu’ils avaient fait quelques pas. La pente n’était pourtant pas très-rapide, et les trois ou quatre heures de marche qu’ils avaient faites ne pouvaient pas les avoir fatigués.... mais c’était la rareté de l’air qui les affectait ; ils éprouvaient tout ce que nous avions éprouvé en montant le mont Blanc.... La respiration de ces pauvres animaux était extrêmement pénible, et dans les moments mêmes où ils reprenaient haleine, on les voyait haleter avec tant d’angoisse, qu’ils poussaient une espèce de cri plaintif que je n’avais jamais entendu, même dans les plus grandes fatigues. Il est vrai que je n’avais jamais voyagé avec des mulets à une aussi grande élévation.... nous étions alors à 1,736 toises au-dessus de la mer. (T. IV, p. 580.)
Le chanoine Bourrit, dont les tentatives infructueuses avaient précédé l’expédition de de Saussure, fit en 1788, en compagnie de Woodley et de Camper, l’ascension du mont Blanc. Je n’ai pas trouvé de description complète de ce voyage. Mais nous lui devons quelques détails sur une expédition un peu postérieure, faite le 11 août 1802 par Forneret et Dortheren :
La rareté de l’air, dit-il S ajoutait à la difficulté de la marche ; leur poitrine était déchirée, et ils m’ont déclaré qu’aucun bien ne pourrait les engager à entreprendre de nouveau une semblable cause. (P. 431.)
Le 14 juillet 1809, première ascension du mont Blanc par une femme, MarieParadis, servante àChamounix.Elle fut tellement épuisée vers 4600“, que les guides qui l’accompagnaient furent obligés de la soutenir et de la porter à la cime.
De 1809 à 1816, une seule ascension (Rodaz, 1812) sur laquelle on n’a point de renseignements.
Lettre dé M. Bourrit au rédactem* de la Bibliothèque britannique. — Biblioth. bnt, de Genève, t. XX, p. 429-435; 1802.
HISTORIQUE
Un officier allemand, le comte de Lusy, partit de Chamounix le 14 septembre 1816 pour monter au mont Blanc; il avait huit guides avec lui. J’emprunte à la brochure allemande de Hamel, que je vais citer tout à Fhenre, n’ayant pu me procurer le récit de Lusy‘, l’indication des graves symptômes qui les atteignent :
Près du sommet, quelques-uns des voyageurs éprouvaient de fortes envies de dormir, et des nausées ; trois saignaient du nez et un de la bouche ; cela n’arrêta pas le comte Lusy (p. 36).
Le 4 août 1818, le comte Malazesky, Polonais-, puis van Rensselaer, de New-York, le 11 juillet 1819, se lancèrent également dans celte difficile entreprise. La relation de ce dernier, bien qu’assez détaillée®, ne contient l’indication d’aucun fait physiologique intéressant; ses compagnons et lui n’éprouvèrent qu’une grande accélération de la respiration et du pouls, avec perte de l’appétit.
Puis, en 1820, le docteur Hamel conseiller de cour de S. M. l’empereur de toutes les Russies, exécute l’ascension en compagnie du colonel Anderson. Son voyage fut interrompu près du sommet par une catastrophe terrible, qui coûta la vie à trois guides, entraînés dans une avalanche.
H fit d’abord, le o août, une tentative infructueuse :
Nous partîmes de Saint-Gervais et passâmes la nuit à Pierre-Ronde, à l'abri de quelques rochers.
Le lendemain, nous atteignîmes à 11 heures 1/2 au sommet du dôme du Goûté .
Ce fut dans cette marche de deux heures que j’éprouvai, pour la première fois, l’effet de l’air raréfié sûr mes forces. 11 m’était absolument impossible de faire plus de quarante pas sans m’arrêter environ deux minutes pour prendre haleine; et arrivé au sommet du Dôme (2,200 toises), je me sentis tellement épuisé, qu’il m’aurait fallu une demi-heure au moins de repos pourpouvoir continuer jusqu’à la cime du mont Blanc. Je trouvai, calcul fait, qu’il serait tout-à-fait impossible d’aller jusqu’au sommet et de redescendre les aiguilles du Goûté avant la nuit ; je pris donc le parti de retourner sur mes pas. (P. 306.)
Le 16 août, il recommença l’ascension en partant, cette fois de Chamounix. Les voyageurs, accompagnés de douze guides, passèrent la nuit aux Grands-Mulets. Malgré ses guides, qu’effrayait le
Voyage au Mont-Blanc. — Wien, chez Gerold.
® Bibliothèque universelle de Genève, t. IX, p. 84-89, 1818.
5 Notice sur un voyage au sommet du mont Blanc, ibid, t. XIV, p. 219-234, 1820.
■* Belation de deux tentatives récentes pour monter sur le mont Blanc. — Bibliothèque universelle de Genève, t. XIV, p. 501-325; 1820. — Hamel a depuis publié un récit plus détaillé de son voyage, avec des notes historiques, sous le titre Beschreibung zweicr Reisen auf den Mont-Blanc. — Wien, 1821.
LES VOYAGES ES YIOSJAGSES. — ALPES
mauvais état de la neige fraîchement tombée, Hamel voulut continuer sa roule le lendemain ; à huit heures et demie du matin, ils cheminaient sur le dernier grand plateau :
Personne n’était indisposé. Cependant nous éprouvions déjà depuis quelque temps l’effet de la rareté de l’air ; mon pouls battait 128 pulsations par minute, et j’avais soif à chaque instant. Nos guides nous invitèrent à déjeuner ici , car, disaient-ils, plus haut on n’a plus d’appétit.... Chacun mangea avec plaisir son demi-poulet .
Nous étions arrivés à 2,500 toises ‘ .... Personne ne parlait, car, à cette hauteur, la parole même fatigue, et l’air ne transporte que faiblement le son. J’étais encore le dernier, et je faisais jusqu’à douze pas de suite ; puis, appuyé sur mon bâton, je m’arrêtais pour faire quinze inspirations. Je trouvais que de cette manière je pouvais m’avancer sans m’épuiser. Muni de lunettes vertes et avec un crêpe devant le visage, mes yeux était fixés sur mes pas, que je comptais, lorsque tout-à-coup je sens la neige céder sous mes pieds .
La nappe de neige tout entière se déroba sous les voyageurs, et trois des guides disparurent à tout jamais dans une immense crevasse.
Depuis cette funeste aventure, personne n’avait hasardé cette entreprise « périlleuse autant qu’inutile », quand F. Clissold la tenta de nouveau avec succès, le 18 août 1822. Il se contente, dans son premier récit assez succinct*, de dire que tous les guides, excepté un, étaient « plus ou moins incommodés par la rareté de l’air ».
La relation détaillée qu’il publia plus tard® est beaucoup plus explicite ; elle contient môme des idées théoriques fort remarquables que nous reproduirons en leur lieu.
11 est curieux d’avoir à constater que cet étranger, qui en était à son premier voyage dans les illpes, supporta mieux la diminution de pression que les guides, qui presque tous étaient déjà montés au sommet du mont Blanc ;
Nous n'étions pas loin des Grands-Mulets, dit-il, lorsque mon compagnon de corde se détacha lui-même, n’en pouvant plus d’épuisement. Je me fis attacher entre deux autres ; peu après, un second resta en arrière, et finalement tous, excepté Favret (un des 6 guides) et moi, furent forcés de s’arrêter par lassitude et par une difficulté de respirer qu’ils attribuaient à la rareté de l’air ; un peu de repos ne tarda pas à les remettre. Nous atteignîmes, à deux heures, le Grand-
* Hamel commet ici une erreur; il était 'encore à 700 mètres environ du sommet (Lepileur).
- Notice sur une nouvelle ascension au mont Blanc. Bibliolh. univ. de Genève, t. XXI, p. 68-75, 182-2.
3 Bétails d'une ascension au sommet du mont Blanc. Ibid, t. XXIII, p. 137-lob et 257-244, 1825.
Plateau. Marie Coutet, qui respirait à peine (il était déjà monté cinq fois au mont Blanc), s’étonnait démon bien-être (p. 146).
Us couchèrent dans une petite excavation du rocher Rouge (4490“) et souffrirent beaucoup du froid. Le lendemain, à l’aube, départ pour le sommet :
Favret et moi étions les seuls à notre aise, surtout pour la respiration. Quant aux autres, les uns s’étendaient à plat sur la neige, les autres s’arrêtaient debout, courbés en avant et la tête basse, trouvant plus de facilité à respirer dans cette attitude. J’ai éprouvé, pour ma part, bien plus de fatigue dans d’autres excursions et sur des montagnes bien moins élevées que je n’en ressentais en approchant du mont Blanc ; il est vrai que je marchais alors plus vite. Mon pouls s’élevait bien ici de 100 à 150 pulsations par minute, mais ma circulation s’accélère à ce degré toutes les fois que je gravis une pente rapide, en sorte qu’à tout prendre je n’éprouvais rien de particulier ou de nouveau pour moi (p. 149).
Le récit du voyage du docteur Clark et du capitaine Shervvill^, renferme des détails pleins d’intérêt. Us montèrent au mont Blanc le 25 août 1825; partis de Chamounix à sept heures du matin, ils arrivèrent le lendemain au sommet à trois heures cinq minutes :
Arrivés au Grand-Plateau, M. Clark était accablé, le capitaine Sherwill éprouvait beaucoup de nausées et de l’oppression.... Simon, l’un des guides, se plaignit de mal de tête....
Au sommet du mont Blanc, M. Clark éprouvait de la gêne dans la respiration, même lorsqu’il cessait tout mouvement. 11 éprouvait dans la poitrine une sensation semblable à celle qui précède l’bémoptysie, maladie à laquelle il a été assez sujet dans sa jeunesse. 11 ne crachait cependant pas de sang au sommet du mont Blanc. L’un de ses guides ayant accidentellement reçu un coup sur le nez perdit un peu de sang, qui parut d’une couleur plus noire qu’à l’ordinaire. M. Clark éprouvait, ainsi que le capitaine Sherwill, un violent mal de tête ; leurs visages étaient pâles et contractés. Le capitaine parla d’une singulière sensation qu’il avait éprouvée prés du sommet : il lui semblait que son corps avait une élasticité et une légèreté extraordinaire, que ses pieds touchaient à peine terre. Les guides étaient, en général, très-fatigués et se plaignaient de mal de tête.
En 1827, le 24 juillet, nouvelle ascension, de Hawes et Fello\ves% accompagnés de dix guides. *vuit passée aux Grands-Muiels ( — 5°);
Pendant l’ascension du dôme du Goûté, on commença à ressentir les effets de la grande élévation, le mal de tête augmentait un peu et à mesure que l’on avançait ; les veines se gonflaient, le pouls était fort et rapide . .
A mille pieds'du sonunet, les voyageurs rendirent du sang par le nez et presque tout le monde en cracha; ces accidents flrent extraordinairement sout-
* D. Clark et C“* Slierwill, Quelques détails sur leur expédition au mont Blanc. Bi-‘ blioth. univ. de Genê'je, t. XXX, p. 243-246, 1823.
- Ascension dûment Blanc en 1827. A’omw. ann. des voyages, t. XL, p. 263-269, 1828.
LES VOYAGES EX MOXTAGXES. — ALPES
frir 31. Felo^es, qui était très-délicat ; mais 31. Hawes, de petite taille, fort et robuste, résista mieux. Leur respiration était singulièrement affectée; ils ne pouvaient pas faire plus de six à huit pas sans s’arrêter. Deux guides, épuisés de fatigue, se trouvèrent indisposés et rendirent beaucoup de sang. D’ailleurs, tout le monde eut le visage gercé et perdit intérieurement du sang. Le froid^ était intense .
A force de repos et de peu de durée, les voyageurs arrivèrent à 2 heures 20 m. sur la cime du mont Blanc. (P. 267.)
La même année, un voyageur écossais, Auldjo, fit, le 9 août, la même ascension. N’ayant pu me procurer le récit original qu’il en publia, j’en emprunte le résumé au Iravail de M. Lepileur, dont il sera bientôt question ;
M. Auldjo dit n’avoir commencé à ressentir les effets de la raréfaction de l’air que vers 4,200 mètres ; il fut alors saisi d’oppression et de difficulté de respirer. Son pouls devint fréquent ; il éprouvait de la soif et une plénitude des veines de la tête, mais pas de mal de tête dans l’immobilité. La plupart de ses guides souffrirent de la même manière et au même degré. A mesure qu’il s’élevait, il était plus épuisé, l’oppression augmentait, un violent mal de tête s'y joignit, ainsi que de fortes palpitatious, une lassitude générale et une douleur dans le genou et les muscles de la cuisse, qui rendait le mouvement des jambes difficile. Vers 4,570™, il éprouvait une forte envie de dormir, et se trouvait complètement épuisé, abattu et découragé ; il fallut que ses guides le forçassent à quitter les rochers des Petits-Mulets. Le reste de la montée fut extrêmement pénible pour lui; on fut obligé de le hisser avec une corde le long de la dernière pente. Depuis le moment où il avait commencé à souffrir, il ne faisait, ainsi que ses guides, que quinze à vingt pas de suite. En gravissant les cent derniers mètres, le guide le plus robuste et le plus courageux, dit-il, était épuisé au bout de trois ou quatre pas, et obligé de s’arrêter pour reprendre haleine. 11 souffrait beaucoup du froid du côté que ne frappait pas le soleil. Enfin, après avoir gravi avec un peu moins de malaise les vingt derniers mètres, il arriva à la cime, où il s’endormit aussitôt d’un profond sommeil. On le réveilla au bout d’un quart d’heure; il était mieux, le mal de tête et la douleur des jambes avaient cessé, mais il ressentait du frisson et souffrait de la soif ; son pouls était fréquent, sa respiration difficile, quoique l'oppression eût diminué. 11 ne put manger ; la vue et l’odeur des aliments lui donnaient des nausées... (P. 20).
Les excursions en montagne s’étaient multipliées : ce n’était plus seulement au mont Blanc que s’adressaient les voyageurs, devenus des « touristes ».
Un suisse allemand^ Meyer \ qui publia le récit de ses excursions en 1812, a fixé son attention sur les troubles physiologiques ; il trouve qu’on les a beaucoup exagérés :
Tout ce que rapporte de Saussure, des effets de l’atmosphère dans les régions
• Reise auf die Eisgebirge des kantons Berti tind Ersteigung ihrer hôchstergipfel in sommer 1812, Aarau, 1815.
leo Historique.
supérieures sur l’organisatiou animale, n’est pas généralement fondé ; il reste èncore bien des choses qui sont hypothétiques. Ainsi, à une élévation absolue de 10 à 12,000 pieds et davantage, au-dessus delà mer, aucun de nous ne se trouva assoupi, ni dans un état fébrile violent, et n’éprouva des vomissements non plus que des défaillances, accidents sur lesquels ont beaucoup insisté quelques voyageurs qui sont parvenus sur de très-hautes sommités. . .
Qui pourrait disconvenir qu’en gravissant, les battements du pouls ne deviennent presque aussitôt deux fois plus fréquents qu’ils n’étaient auparavant ? Qu’on marche ensuite d’un pas mesuré, assez longtemps pour se remettre, et le pouls ne tardera pas à revenir au même degré de fréquence où il était dans la plaine ou dans les vallées.... J’ai eu occasion de remarquer que l’évanouissement d’mi de nos guides près du sommet de la Jungfrau avait été provoqué en grande partie par les grands efforts qu’il fit pour monter, et en partie aussi, par la crainte que lui inspira le danger qu'il courait. Aucun de nous n’éprouva rien de semblable en redescendant (p. 50).
Notons l’évanouissement du guide, quelle qu’en soit l’explication donnée. Ajoutons qu’à de plus faibles hauteurs que celles atteintes par Meyer, un célèbre ascensionniste, le docteur Parrot, éprouva un phénomène singulier qu’il rapporte, il est vrai, à la chaleur, mais dans lequel la diminution de pression me paraît jouer un rôle considérable. Il raconte dans les termes suivants cet accident qui lui arriva le 18 septembre :
J’étais, dit-il, depuis deux heures sur le bord occidental du glacier de Lésa, à la hauteur de 3456“ ; la chaleur était telle, que mes yeux commencèrent à rougir, et que j’éprouvais une céphalalgie frontale avec un assoupissement et une fatigue tels, que j’avais la plus grande peine â observer convenablement mon baromètre ; je ne trouvai d’allégement à cet élat qu’en me couchant à terre (P. 586).
C’est le O août 1819 qu’eut lieu la première ascension du mont Rose; elle fut exécutée par deux habitants d voisinage, Vincent, directeur des mines d’Indren, et Delapierre, inspecteur des forêts, plus connu sous la traduction allemande de son nom, Zumstein.
Dans le premier voyage, il n’est question d’aucun trouble physiologique. Mais le second, qui est rapporté avec détails dans les Mémoires de l’Académie de Turin (t. XXV, p. 250-252 ; 1820), fournit quelques indications intéressantes. D’abord, dans la nuit que les ascensionnistes passèrent au pied des dernières crêtes à la cabane des Mineurs, habitée deux mois, « la plus élevée de l’Europe » (1681 toises), Zumstein « éprouva une certaine oppression de poitrine qui l’empêcha de fermer l’œil de la nuit. Peut-être, ajoute-
D' Parrot, üeber die Schneegrànze auf der mittaglichen seite des Rosagebürges und haromeü'ische Messungen. — Schweigger’s journal fur ckemie und physik, t. XIX, p. 567-42Ô, 1817.
LES VOYAGES EA’ MOA-ÎAG5ES. — ALPES
t-il prudemment, cette agitation n’était-elle due qu’à la vive impatience du lendemain » (p. 257). En arrivant près du sommet, au moment où les intrépides voyageurs traversaient, dans des marches taillées dans la glace, une arête redoufable, « le second en tête pâlit et s’appuya en chancelant vers la pente de gauche (p. 241) ; » quelques frictions à la neige le remirent sur pied. Sur le sommet, après un certain temps de repos, le pouls de Vincent donna 80 pulsations, celui de Zumstein, 101, celui d’un des guides, 104, et celui du chasseur qui s’était trouvé mal, 77, ce qui étonna à assez juste titre Zumstein.
Enfin, ils arrivèrent au sommet de la pyramide Vincent (4210“) ;
Iis avaient peu d’appétit, mais une soif ardente. Vincent avait déjà éprouvé du malaise en montant, et Zumstein, en se baissant pour ramasser quelques papillons argentés qui gisaient à demi morts sur la neige, eut un tournoiement de tête, qui heureusement se dissipa bientôt. (Anal, de Briquet, p. 16.)
Le 51 juillet 1820, ils renouvelèrent leur ascension, en compagnie de l’ingénieur Molinatti, et passèrent la nuit presque au sommet même de la montagne, par 15128 pieds :
Au milieu de la nuit, Zumstein fut réveillé par des palpitations qui le suffoquaient ; il sortit pour se remettre et ne tarda pas à se trouver mieux.
Le lendemain malin, ils continuèrent à grimper ;
M. Molinatti, épuisé par la rareté de l’air, était obligé de s’arrêter à chaque instant, tandis que MM. Vincent semblaient avoir des ailes, désireux qu’ils étaient d’arriver les premiers au sommet; Zumstein, en arrière d’une cinquantaine de pas, les suivait haletant, mais ne tarda pas à les rejoindre.
Ils arrivèrent ainsi au sommet de la pointe de Zumstein (loOO”), et redescendirent sans encombre.
Les autres ascensions de Zumstein, en 1821, 1822, ne contiennent rien qui puisse nous intéresser L
On constate donc, dans cette ascension, des troubles physiologiques évidents, bien que moindres que ceux dont les voyageurs au mont Blanc nous avaient conservé le récit.
Bien moindres encore sont ceux qu’a observés llugi®, qui ne va
* Elles sont racontées textuellement dans la Bibliothèque universelle, t. XXVIII, p. GC- 77, 1855. — Les notes de Zumstein ont été publiées à Vienne, en 1824, par le baron de Welden. dans un li^Te intitulé : Ber Monte Bosa, que je n'ai pu me procurer. J’emprunte les détails qui précèdent à un article f.ublié par M. Briquet sous le titre d’4«" censions aux pics du mont Rose. — {Bibl. univ.. t. XII, p. 1 — 47; 4861.)
- Saturhistorische Alpenreise — Sol of hum, 1850.
HISTORIQUE
rien moins qu’à nier, chose bien étrange, l’accélération même du pouls sur les lieux élevés.
La plus grande hauleur atteinte par ce voyageur et ses compa’ gnons fut le Finsteraarhorn (4275°*) :
A ces hauteurs je n’ai jamais manqué, dit-il, d’observer les battements du pouls, la respiration, la température du corps. Les résultats furent constants; c’est-à-dire que sous ces rapports, les hauteurs ou les plaines se comportent de même, quand on n’éprouve ni effort, ni fatigue, ni crainte. J’omets d’énumérer les observations. Seul, Wâhren, connu pour sa vigueur dans tout l’Oberland, éprouva quelques nausées sur la pointe du Finsteraarhorn. Pendant qu’il travaillait à la Pyramide, il cessa deux fois d’y voir, au point d’être obligé de s’asseoir. {P. 218.)
En sens inverse, Hipp. Cloque!^ affirme que les accidents delà compression se font souvent sentir, même à la faible hauteur du grand Saint-Bernard :
La raréfaction de l’air.... produit sur les organes de la respiration une modification assez singulière pour être remarquée. Les personnes douées d’une <;onstitulion forte et dont les poumons sont dans un état parfait éprouvent un certain plaisir à respirer un air aussi frais que pur et léger; celles, au contraire, qui sont privées de ces avantages, mais plus particulièrement les asthmatiques, éprouvent un malaise marqué, et une excessive difficulté de respirer, lorsqu'elles fréquentent l’hospice et ses environs. On a vu au Saint-Bernard des voyageurs être pour ainsi dire asphyxiés par défaut d’air, et tomber en syncope, sans autre cause connue, ce qui arrive souvent aux individus faibles et délicats. Au début de la syncope, le pouls est très-fréquent ; mais cette accélération dans les battements des artères est d’autant moindre que la force des poumons est plus grande.
C’est encore à la rareté de l’air que l’on doit peut-être attribuer un phénomène remarquable que présente en ce lieu l'observation des plaies. Leur cicatrisation demande le double ou même le triple du temps qu’elle exigerait dans la plaine
pour son entier achèvement . On observe la même chose sur toutes les hautes
montagnes. (P. 53).
Les récits des voyageurs au mont Blanc sont toujours les plus caractéristiques, pour ce qui a trait au mal des montagnes. Depuis Aubijo, un intervalle de sept ans s’était écoulé, pendant lequel une seule ascension (Wilbraham, 3 août 1830) avait eu lieu. Mais le 17 septembre 1834, le docteur Martin Barry® fit une ascension scientifique dont le récit est plein d’intérêt.
11 n’eut à constater de troubles physiologiques qu’au-dessus du Grand-Plateau :
1 Aperçu sur la topographie médicale de V hospice du mont Saint-Bernard. — Nouveau journal de Méd., Chim., Pharm. etc., t. YII, p. 29-57; 1820.
- Âscent to the summit of mont Blanc, 16-18 septembre 1854. — Edimbourg new philos, journal, t. XVIII, 106-120; 1855.
Nous étions alors arrivés à une élévation où j’allais vérifier les récits des précédents voyageurs sur l’épuisement qu’amène le moindre effort dans, une atmosphère très-raréfiée. Jen’aipointéprouvé de semblables inconvénients avant d’arriver à ce point, et je n’en ai point vu chez mes guides. Je ne pouvais faire à la fois qu’un petit nombre de pas, petits et lents. Deux ou trois inspirations profondes étaient à chaque pas suffisantes pour me remettre; mais, quand je repartais, l’épuisement revenait comme auparavant. J’éprouvais une indifférence dont ne triompha point la vue du sommet prêt à être atteint. J’eus même une légère défaillance, et fus obligé de m’asseoir pendant quelques minutes ; mais un peu de vin me remit .
Après quelques minutes de repos au sommet, la faiblesse, l’épuisement, l’indifférence disparurent .... (P . 112).
Le récit de l’ascension du comte de Tiliy, qui eut lieu quinze jours après celle de Barry, contient tant d’erreurs et de confusions que nous ne saurions nous y arrêter. Mais l’année suivante, un anglais, Atkins% atteignit le sommet avec deux compagnons, Hedringen et Pedwel, sans compter les guides, et observa des faits intéres-sants.
Son ascension eut lieu le 25 août 1857. 11 commence par s’en excuser, comme d’une folie. Les premiers symptômes ne sont signalés par lui qu’au Grand-Plateau :
J’étais forcé, dit-il, de m’arrêter tous les dix pas pour reprendre haleine et reposer mes jambes. En proie à la soif, je l’étais encore à une langueur mortelle. J’avalais de temps en temps une gorgée de vinaigre, pour tempérer cette soif qui dévorait mes entrailles, et je saignais souvent du nez.
Coutet n’était pas sans angoisses et Jolliquet ne pouvait tenir la tête droite. Quelques-uns de ceux qui étaient en avant se traînaient çà et là, d’autres se relevaient et retombaient encore. Au pied du mur de la Côte gisait un homme étendu de son long et sans mouvements. Je ne puis dire que ce fût un des guides, mais il nous rejoignit enfin .
Enfin, après une ascension des plus accablantes, après nous être vus forcés de nous arrêfer toutes les deux minutes pour respirer, nous arrivons sur la cime... Il faisait 7° au-dessous de zéro (p. 36) .
Le petit cbien qui nous accompagnait eut à lutter contre le sommeil sitôt que nous eûmes passé le Grand-Plateau, et chaque fois que nous nous arrêtions, il tâchait de se coucher à nos pieds, trouvant la neige froide. Il laissa voir plus d’un signe de surprise en jetant souvent autour de lui des yeux égarés. Tantôt il faisait un effort pour courir bien vile, et tantôt il retotnbait épuisé. Quant à son appétit, les os de poulet que nous lui donnions disparaissaient avec une vitesse étonnante,
mais il ne paraissait pas souffrir de la soif. .
Hedringer, voulant se faire gloire de mettre le premier le pied sur la cime, se mit à courir, mais à peine eut-il fait quelques pas que, d’épuisement, il s’éten-
1 Ascension au mont Blanc, traduit de l’anglais, par Jourdan. — Genève, Londres, 1838.
HISTORIQUE
dit raide sur la neige pendant deux ou trois minutes, essuyant des douleurs cruelles. 11 subit les conséquences de son ardeur déplacée pendant tout le temps que nous restâmes au sommet (p. 56) .
Nous respirions avec toujours plus de liberté à mesure que nous descendions, et nous nous sentions si légers qu’il nous semblait à peine toucher à la terre (p. 59).
A partir de cette époque, les ascensions du mont Blanc deviennent plus nombreuses. Depuis celle d’Atkins jusqu’à la célèbre expédition de Bravais, Lepileur et Martins, en 1844, on en compte 17 ; mais je ne puis guère signaler comme intéressante que l’ascension de Mlle d’Angeville (4 septembre 1858), qu’il fallut à peu près porter Jusqu’au sommet.
Le docteur Rey^ raconte, dans les termes suivants, les symptômes qu’éprouva cette femme intrépide :
J’ai appris de Mlle Dangeville que, dans son état habituel, son pouls bat de 58 à 60 fois par minute, bien petit et bien régulier. Au départ de Chamounix pour l’ascension, il était déjà de 64 et élevé, l’émotion commençait : aux Grands-Mulels, il était de 70 et irrégulier, quoiqu’elle se sentit au mieux, moralement et physiquement. A la montée, qui est au-dessus du Grand-Plateau, où elle a commencé à ressentir un peu de fatigue et de sommeil, elle a compté 136 pulsations à intervalles inégaux, c’est-à-dire beaucoup plus du double de ce qu’elles sont pour elle dans son état ordinaire. Arrivée à un lieu nommé le Mur delà Côte, près de la dernière cime, elle éprouva une sorte d’agonie, occasionnée par un excessif besoin de dormir, et elle ne peut dire jusqu’où une accélération aussi extraordinaire s’éleva pendant cette grave indisposition ; mais cinq minutes après son arrivée à la cime, le pouls de la noble et généreuse Française était déjà revenu à 108 (p. 541).
Jetons donc un coup d’œil sur les autres montagnes.
Le célèbre naturaliste Desor^ dans le récit des excursions nombreuses avec séjour prolongé dans les hauts lieux, qu’il fît en compagnie de l’illustre Agassiz, s’étonne de ne ressentir et de n’observer aucun trouble physiologique ; il en est frappé surtout lors de son ascension à la Jungfrau (4170‘“) en 1841 :
Je dois avouer que pendant tout le temps que nous fûmes au sommet, de même que pendant la montée, nous n’éprouvâmes aucun de ces accidents, tels que nausées, saignement du nez, tintement des oreilles, accélération du pouls, et tant d’autres malaises auxquels la plupart de ceux qui ont fait l’ascension du mont Blanc nous disent avoir été en proie. Devons-nous l’attribuer à cette différence de
* Influence sur le corps humain des ascensions sur les hautes montagnes, Bevue médicale, 1842; t. IV, p. 521-544.
® Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes, de M. Agassiz et de s(s compagnons de voyage. — Keufchâtel, Paris, 1844.
500 mètres qu'il y a entre la hauteur du mont Blanc et celle de la Jungfrau? ou bien faut-il en chercher la cause dans l'habitude que nous avions contractée depuis plusieurs semaines de vivre à une hauteur de plus de 2, 590 mètres ; mais il est à remarquer que 31. Duchâtelier, qui n'était dans les montagnes que depuis quelques jours, ne se trouva pas plus indisposé que nous. Sans prétendre décider cette question, qui appartient plus particulièrement au domaine de la physiologie, je penche cependant à croire qu’il y a un peu d’exagération dans tout ce qu’on nous raconte à ce sujet. Peut-être aussi quelques voyageurs se sont-ils laissé tromper par leur imagination, semblables à ces élèves en médecine qui se croient tous les jours atteints de la maladie dont le professeur vient de leur exposer les caractères. Des physiologistes allemands prétendent même, si je ne me trompe, avoir observé les symptômes les plus extraordinaires sur des montagnes de quelques mille pieds. (P. 409).
11 revient encore^ sur cette immunité à propos de son ascension au Schreckhorn, ou plutôt au Lauteraarhorn (4050”), le 8 août 1842 :
Je dois faire remarquer que personne de nous n’éprouva le moindre malaise ni au sommet, nia la montée, ni à la descente, en sorte qu’à cet égard je puis pleinement confirmer ce que j^i dit ailleurs sur tous les prétendus inconvénients des hautes régions.
Et cependant, à celte conclusion si absolue, on peut opposer même dans les récits de Desor ^ le fait ci-dessous :
-Nous cheminions ainsi depuis un quart d’heure, lorsque tout à coup notre ami ]\'icolet nous crie qu’il n’en peut plus. 11 éprouve cette fatigue complète dont on est quelquefois assailli dans les hautes Alpes, mais qui passe très-vite pourvu seulement qu’on se repose un instant . Je sens bien, dit-il, que je n’ai’riverai
pas vivant à Zermatt . {P. 342).
Les voyageurs étaient seulement au pied du mont Cervin. Gottlieb Studer® fait, le 13 août 1842, l’ascension de la Jungfrau; il n’éprouve rien non plus et en donne une étrange raison :
Nous ne nous aperçûmes d’aucun des troubles qu’à de si grandes hauteurs les voyageurs ont souvent attribués à la raréfaction de l’air; cependant il faut faire attention que, dans une aussi longue ascension, pendant trois longues heures, la poitrine peut se reposer . (P. 515).
En sens inverse, un autre touriste, Spitaler% qui fit, avec plu-
‘ Bevue suisse. — Neufchâtel, juin 1843.
* Journal d’une course faite aux glaciers du mont Rose et du mont Cervin. — Biblioth. univ. de Genève. 2* série, t. XXVII, 1840.
^ Ausflug nach dem Aletscli Eismeer und Ersteigung der Jungfrau (4167”*). Rapporté in-extenso dans Matériaux pour Vétude des glaciers, par Dollfus-Ausset, t. IV,
■* Beohachtungen über den Einfiuss derverdûnnte Luft und des stârhen Sonnenlicktes auf hoher Gebirgen, etc... — Osterreich. med. Jahrb. N. Folge, t. XXXII; 1843.
ÜISTORIQÜE.
sieurs compagnons, des ascensions sans grande importance, a certainement exagéré les souffrances éprouvées. Ainsi, à propos du Venediger dans le Pinzgau, montagne de 5675“, il fait le lamentable tableau que voici :
Nous avions le besoin d’inspirer plus souvent et tous les muscles étaient mis en action avec peine ; les battements du cœur et du pouls doublaient ou même triplaient ; les pulsations étaient petites et faibles , les difficultés respiratoires allaient jusqu’à l’angoisse, et arrêtèrent l’un de nous à quelques centaines de pas de la cime ; un autre, en revenant , eut une légère hémorrhagie pulmonaire ; la sécrétion des reins était singulièrement diminuée.... personne n’était incommodé par la sueur, mais la soif était fort grande. La température était de + 2 à + 6 ° R... — Dans la plaine nous n’aurions pas eu froid, mais à 9,000 pieds une sensation pénible de froid nous prit ; tous avaient la peau flasque, le visage d’aspect vieillot ; la force des muscles était singulièrement diminuée, et de quarante, vingt-six seulement atteignirent la cime.
Le témoignage du célèbre physicien anglais, le principal Forbes, est bien autrement précieux et bien autrement exact. Forbes^ parle des accidents de montagnes à propos de son expédition au col du Géant (3o60“), le 25 avril 1842, dans laquelle il vit un de ses guides légèrement atteint :
Nous étions à environ mille pieds du sommet, quand Couttet sentit sa respiration un peu affectée, mais non d’une manière grave. C’est là un symptôme trèscommun, et qui dépend beaucoup de l'état de la santé. Je m’en ressentis à peine ici jusqu’au sommet. Mais, en 1841, j’en ai été nettement incommodé à un niveau inférieur, en montant à la Jungfrau. Les guides disent que ces variations tiennent à l’état de l'air; et David Couttet m’affirma, que, à différents jours, lui et son père avaient senti en même temps la difficulté à respirer à une hauteur très-médiocre. (P. 224.)
Après tous ces voyageurs, naturalistes ou simples touristes, qui n’ont parlé qu’incidemment des accidents physiologiques, nous arrivons à une expédition scientifique demeurée justement célèbre, la première qu’ait vu le mont Blanc depuis de Saussure, et dont un des membres, le docteur Lepileur, était spécialement chargé de s’observer lui-même et d’observer ses compagnons au point de vue physiologique. Aussi le récit® qu’il a fait de cette ascension méritet-il d’être ici analysé très-longuement.
Mais avant d’aborder ce récit lui-même, M. Lepileur, qui avait l’habitude de la montagne, raconte que, dans ses excursions anté-
* Traveh through tke Alps of Savoy. — Édimburgh, 1845.
® Mém. sur les phénomènes physiologiques, que l’on observe en s’élevant à une certaine hauteur dans les Alpes. Revue médicale,, 1845, t. II.
LES YOYAGES EX MOXTAGXES. — ALPES.
Heures à l’ascension du mont Blanc, il a éprouvé ou observé un certain nombre de phénomènes intéressants, surtout par les faibles hauteurs auxquelles ils se sont présentés ;
En allant de Martigny au grand Saint-Bernard, en septembre 1 852, je vis mon frère et deux de mes amis présenter la plupart des symptômes du mal des montagnes; l’un, jeune homme de vingt-six ans, fut pris, une heure avant d’arriver à l’hospice, de malaise général, de fatigue, d’essoufflement, de palpitations, et bientôt ne put marcher sans être soutenu et sans faire des haltes fréquentes à intervalles égaux. Arrivé à l’hospice , il se coucha, sans pouvoir prendre autre chose qu’un peu de thé ; il souffrit toute la nuit d’un malaise qu’il comparait à celui de la fièvre ; le lendemain matin il sentait encore de l’oppression et se hâta de redescendre à Martigny. Des deux autres, l'un avait trente ans , et mon frère dix-sept: ils ne souffrirent que fort peu dans la dernière demi-heure démontée ; mais quoique peu fatigués en arrivant, ils n’avaient pas le moindre appétit, et même la vue et l’odeur des aliments leur inspirait du dégoût. La nuit les remit tout-à-fait ; le lendemain ils purent monter à l’une des cimes au sud du couvent, et redescendre à pied à Martigny. La fatigue de cette journée leur ôta également le soir tout appétit, ainsi qu’à un autre de nos compagnons, qui n’avait rien éprouvé au Saint-Bernard ; mais ce n’était alors que de la fatigue, il ne restait rien du malaise qu’ils avaient ressenti la veille.
-Au mois de juin 1835, en gravissant la pente de neige qui s’étend au-dessous du château Pictet sur le Buet, à une hauteur d’environ 5,000 mètres , je sentis mes forces défaillir, j’avais beaucoup de peine à avancer. Un de mes amis qui m’accompagnait, souffrait déjà depuis près d’une demi-heure de fatigue dans les jambes et les genoux. Il faisait des haltes fréquentes. Quant à moi, je ne pouvais faire plus de 160 pas de suite.
Un peu de chocolat que je mangeai me remit presque complètement ; cependant j’étais encore obligé de m’arrêter de temps à autre, quoique beaucoup moins épuisé. Du château Pictet à la cime du Buet la pente est très-douce, et je n’éprouvais dans ce trajet aucune lassitude.
Au mois de juillet de la même année , je montais avec un guide sur la pointe de rocher qui domine au nord le col Saint-Théodule ; environ soixante mètres au-dessous de la cime, je m’aperçus que le guide s’arrêtait fréquemmeflt ; bientôt il lui devint impossible de faire plus de huit à dix pas sans reprendre haleine. C’était un homme robuste et dans la force de l’âge, je ne pouvais penser que le poids de mon sac qu’il portait suffit pour le fatiguer à ce point ; le voyant haleter, pâlir et sur le point de tomber en défaillance , je lui dis de prendre un peu de repos ; il ne voulut pas d’abord convenir de son malaise, mais enfin il fut obligé de s’asseoir, une sueur froide coulait sur son visage, il était épuisé. Je lui fis manger un peu de pain et de chocolat, ce qui , joint à un repos de dix minutes, le remit tout à fait. La hauteur à laquelle nous étions n’était guère que de cent cinquante mètres au-dessus du col Saint-Théodule, c’est-à-dire de 3,560 métrés , mais j’avais remarqué en partant de Zermatt , vers minuit , que le guide était ivre, et c’était là ce qui l’avait rendu si impressionnable à la raréfaction de l'air.
Deux jours après, en gravissant le Breithorn, à l’est-sud-est du col Saint-Théodule, un de mes guides se trouva dans l’impossibilité de monter plus haut que le dernier plateau (environ 5,900 mètres) ; cet homme avait soixante ans et était affecté d’une double hernie inguinale. Un autre guide du même âge éprouva beaucoup d’anhélation en gravissant le cône terminal du Breithorn (4,100 métrés).
HISTORIQUE
dont la pente est très-raide. Les deux autres guides, hommes de trente à trente-cinq ans, n’eurent aucun malaise non plus que moi. L’année suivante, faisant la même excursion avec un de mes amis, je fus pris d’un sommeil invincible en traversant le vaste plateau situé au sud du Breithorn , où l’année précédente un guide avait dû s’arrêter. Je dormais en marchant, quelqu’effort que je fisse pour me tenir éveillé : un des deux guides éprouvait le même effet, l’autre et mon compagnon de voyage ne ressentaient rien de semblable. De retour au col Saint-Théodule (o,410 mètres), après un léger repas fait de bon appétit, nous dormîmes tous au soleil , pendant une heure environ. En se réveillant , mon ' compagnon de voyage se sentit mal au cœur et vomit ce qu’il avait mangé une heure avant. Il faut remarquer que l’avant-dernière nuit nous avions peu et mal dormi, et qu’ après une marche de huit heures , nous n’avions pris , la nuit qui précéda notre excursion , que trois quarts d’heure de sommeil. Il m'est arrivé plusieurs fois, à Paris, de me trouver ainsi dominé par le sommeil au point de dormir et même de rêver en marchant. Nous n’avions, du reste, éprouvé les uns ni les autres aucun autre malaise pendant cette excursion.
Au mois de juillet 1844, en gravissant la pente du Couvercle, à une hauteur de 2,500 mètres environ, j’éprouvai un malaise et une difficulté à monter comme celle que j’avais ressentie en 1835 au Buet. Cet état dura près de vingt minutes. Je n’étais pas obligé de m’arrêter, mais je souffrais, et mes forces me paraissaient diminuées de beaucoup : enfin, sans cause appréciable, car je continuais à monter, le malaise cessa tout-à-coup, je pus franchir sans peine la hauteur de 150 mètres environ, qui séparaient le point où je me trouvais du Jardin. Arrivé en ce dernier endroit, je mangeai avec assez de plaisir; mais je fus bientôt rassasié. M. le D” Noël de Mussy, l’un de mes compagnons dans cette promenade, et qui se trouvait pour la première fois dans les montagnes, n’éprouva qu’un peu d’essoufflement; au Jardin, il mangea avec beaucoup d’appétit. Cependant le soir, en revenant, il était beaucoup plus fatigué que moi. Un autre voyageur qui nous accompagnait ne ressentit aucun malaise.
Enfin, au mois de septembre , M. Camille Bravais , qui montait avec moi à la pierre de l’Echelle, parvenu à une hauteur d’environ 2,300 mètres, était obligé de s’arrêter tous les vingt pas pour reprendre haleine. Il est vrai que M. C. Bravais, affecté sans doute d’un peu d’hypertrophie du cœur, n’a jamais pu gravir une montée rapide, sans éprouver de fortes palpitations. (P. 33 et suiv. du tirage à part.)
Arrivons maintenant aux ascensions du mont Blanc. Dans la première tentative avec MM. Bravais et Martins, le 50 juillet 1844, ils éprouvèrent quelques troubles sur le Grand-Plateau (3911“), où ils dressèrent leurs tentes pour la nuit, et qu’ils ne purent dépasser : dégoût des aliments, diarrhée, abattement. M. Lepileur fut pris de frissons violents revenant huit ou dix fois par heure; M. Martins eut un accident analogue. Ils avaient, pour planter leur tente, prêté la main aux guides, et s’y étaient beaucoup fatigués.
Le 7 août, ils reparlent tous trois, et vont coucher au Grand- Plateau : les frissons y reprennent M. Lepileur; M. Martins était assez malade. Bravais n’eut qu’une invincible envie de dormir aux
LES VOYAGES EA' MOATAGNES. — ALPES
Grandes-Montées (5800“). L’un des guides avait le visage cyanosé, ce que M. Lepileur attribue au froid. M. Martins, en descendant, eut une hématurie légère.
Le 28 août, troisième voyage; départ de Chamounix à minuit :
La montée se fît très-bien jusque vers 5,100”. Là, Tournier se sentit malade, perdit tout à fait courage et fut obligé de redescendre. Il était pâle, la sueur inondait son visage et il pouvait à peine faire quelques pas en montant, bien qu’on lui eût fait déposer sa charge et que nous fussions sur une pente assez douce. Il attribuait cette défaillance de ses forces à ce que, la veille, ne pensant pas monter, il s’était fatigué beaucoup à un travail pénible. Son malaise cessa dès qu’il fut à deux ou trois cents mètres plus bas.
k 5,600“, je ne ressentais rien en marchant d’un pas mesuré; mais quand je voulais monter vite, comme par exemple pour rejoindre mes compagnons de voyage, après m’être arrêté un instant, j’éprouvais du malaise. M. Bravais souffrait beaucoup du froid aux pieds depuis quelques heures. Plusieurs fois il avait été obligé de s’arrêter, et nous avions rétabli la circulation en lui frappant fortement la face dorsale des orteils avec nos mains .
.4.U Petit-Plateau, je mangeai d’abord avec répugnance, puis avec plaisir, lorsqu’un peu d’aliments eut excité l’estomac. îSous prîmes tous un peu de vin : c’était toujours là ce qui nous réussissait le mieux .
M. Bravais fut encore, cette fois comme les deux autres, pris d’envie de dormir vers la hauteur du Petit-Plateau (5,800”).
En arrivant au Grand-Plateau, il était, ainsi que moi, un peu fatigué. M. Martins ne l’était pas. Cachat et .Ymbroise Gouttet étaient épuisés. Aussitôt qu’ils furent arrêtés, ils se couchèrent au soleil sur la neige, et restèrent ainsi pendant trois ou quatre heures, sans pouvoir nous être d’aucune utilité. Ambroise Gouttet eut de plus des nausées toute l’après-midi. Dès qu’il voulait se tenir debout, la syncope devenait imminente. Les autres s’occupèrent avec nous â mettre les instruments en observation et à déblayer notre tente que la neige avait aux trois quarts ensevelie du coté duN.-E. Ge travail ne nous fatiguait ni les uns ni les autres, et nous n’éprouvions pas plus d’essoufflement que la première fois et qu’à Chamounix, quand nous avions dressé nous-même la tente pour nous y exercer et montrer à nos guides comment il fallait r.’y prendre.
L’appétit était chez tous moins développé que dans la vallée. M. Bravais en avait très-peu; chez M. Martins et chez moi ü était nul. Cependant je n’éprouvais pas de dégoût pour les vivres frais que nous avions apportés. Trois heures après notre arrivée, ayant ôté mon masque de crêpe qui me gênait pour observer, je sentis un commencement de mal à la tête qui cessa dès que j’eus remis mon masque. Lorsque j’apportais une grande attention à l’observation de quelque instrument, quand par exemple je lisais un thermomètre placé sur la neige, et en général quand je me trouvais dans une position où la respiration était gênée, j’éprouvais une légère sensation nauséeuse qui durait à peine une ou deux secondes ; l’instant d’avant et l’instant d’après je ne m’en ressentais nullement. Messieinrs Martins et Bravais remarquèrent" chez eux le même phénomène. A cela près, nous étions fort bien portants, gais et pleins de confîance. Nous ne tenions note de ces minuties de malaise que pour être rigoureusement exacts.
A. Simon fut pris de défaillance pendant que je lui lâtais le pouls. Il était debout et n’eut que le temps de se coucher sur la neige, pour éviter une syncope coin-
liO HISTORIQUE.
piété. Depuis notre arrivée, il avait travaillé à déblayer la tente et à ranger nos effets de campement sans éprouver de malaise ; cependant il était un peu moins dispos cette fois que les autres. Il se remit au bout de quelque temps et mangea même avec appétit. Le soir, tout le monde était bien portant ; nos deux malades s’étaient remis de leur fatigue ; je dormis la nuit, quoique fort gêné par l’impossibilité d’étendre les jambes. Je sentis aussi quelques douleurs rhumatismales dans le genou droit, vers le bord interne de la rotule, et un peu de névralgie au côté externe de la cuisse gauche. M. Bravais observa jusqu’à minuit. Le 29, à quaire heures du matin, je fis la première observation. J’étais bien reposé, je me sentais toutes mes forces, mais je n’avais pas d’appétit; je mangeai seulement avec plaisir quelques raisins secs, les vivres, gelés à fond depuis un mois, et surtout la viande, m’inspiraient du dégoût. Vers six heures, M. Bravais et moi nous prîmes un peu de pain et de vin. Les premières heures de la matinée se passèrent à observer et à faire quelques expériences, pendant lesquelles nous restâmes debout, allant et venant sur la neige molle. A dix heures dix minutes, on partit pour la cime.
La traversée du Grand-Plateau fut pénible à cause de la neige dans laquelle on enfonçait jusqu’au mollet. Je ne me sentais plus aussi fort que le matin, mais je n'éprouvais aucun malaise. Je transpirai abondamment en traversant le Grand- Plateau et pendant la première demi-heure de montée. Nous souffrions du froid aux pieds et aux mains, M. Bravais surtout. M. Martins s’essoufflait un peu plus et plus vite que nous. Jusqu’au bas des rochers Rouges supérieurs, 4,400” environ, je n’avais de malaise d’aucune espèce ; nons faisions trois cent cinquante à quatre cents pas de suite sans reprendre haleine ; mais arrivé à ce nombre, on sentait le besoin de quelques instants de repos. La pente sur laquelle nous nous élevions, mesurée avec la boussole du géologue, était, vers 4,300”, de 42", l’incUnaison de notre marche était de 16°.
Vers 4,400”. je commençai à sentir au bout de dix ou douze pas un peu de fatigue avec douleur analogue à celles de la courbature, dans les jambes et les genoux. Je comptai de nouveau mes pas, nous en faisions encore cent entre chaque halte; mais les vingt derniers m’étaient très-pénibles. Cette douleur des jambes cessait dés que je m’arrêtais, et les premiers pas que je faisais ensuite étaient très-faciles. Je commençais à désirer vivement de voir la pente s’adoucir. Un quart d’heure avant d’atteindre le haut des rochers Rouges supérieurs elle devint en effet moins roide. Vers cette hauteur (4, 500”) j’eus un peu de transpiration qui ne dura que quelques instants. Après une courte halle on continua de monter; un peu avant le sommet des rochers Rouges supérieurs, j’avais commencé à sentir quand je marchais un malaise indéfinissable ; je n’avais ni mal de tète ni palpitations, une fois ou deux je sentis quelques battements dans les carotides, sans doute parce que j’avais fait quelques pas plus vite que les autres. Je n’avais pas non plus de mal de cœur, mais un malaise général, une sorte d’épuisement. J’étais faible et il me semblait que j’avais juste assez de force pour exécuter les mouvements de locomotion pendant un certain temps et qu’ensuite ce serait fini ; j’étais en un mot comme un homme qui, à la fin d’une longue journée de marche, épuisé de fatigue, sent qu’il pourra bien arriver encore à tel point peu éloigné, mais qu’il doit renoncer à aller plus loin. Je ne pouvais marcher que la tête basse et le menton touchant presque le sternum. Cette attitude était celle de tous, et lorsqu’on reprenait haleine, c’était aussi, pendant les premières secondes, le cou tendu et le corps penché en avant. Clissold avait observé la même chose, ün peu d’envie de dormir se fit sentir chez moi à plusieurs reprises et j’eus quelques bâillements. Enfin ce qui ajoutait beaucoup au malaise, c’était une soif
LES VOYAGES MO^sTAGKES. — ALPES.
assez vive ou plutôt une sécheresse et un état pâteux de la bouche ; un peu de neige fondue sur la langue en mâchant du raisin sec, désaltérait pour quelques instants. Cet état de malaise ne se développa que graduellement, et il était tréssupportable quand, vers 4,560”, un vent violent du nord-ouest nous assaillit. Aussitôt nous sentîmes se glacer nos mains, notre visage et la partie de la tète que la coiffure ne couvrait pas. Le côté du corps que frappait le vent était aussi trés-refroidi, surtout chez MM. Bravais et Martins, dont les vêtements étaient assez légers. Comme nous montions en zigzag, quand nous nous trouvions avoir le vent en face pendant une raffale, j’éprouvais alors au plus haut degré la sensation que j’ai décrite à propos de notre première ascension au Grand-Plateau. J’avais beau me couvrir de la main le nez et la bouche, baisser, détourner la tête, je ne respirais pas plus que si j’avais été sous l'eau. J’éprouvais l’anxiété de l’asphyxie, la tête me tournait et un peu de mal de cœur se faisait sentir. Lors même que je tournais le dos à la raffale, il me semblait que le vent faisait le vide autour de moi, et je respirais difficilement. Je fus le seul à éprouver cet effet du vent, tant au premier qu’au troisiè.ne voyage. Ce surcroît de malaise dura sans discontinuer pendant un quart d’heure ou vingt minutes, je me demandais si je pourrais arriver au sommet, je sentais bien que j’y parviendrais; mais il me fallait employer tout ce que j’avais de force morale pour faire agir les forces physiques. Par moment aussi je m’avançais machinalement, sans penser, pour ainsi dire. Personne ne parlait, chacun n’avait comme moi qu’une pensée, celle d’avancer encore de quelques pas. Aussi l’espace que l’on parcourt entre les rochers Rouges et la cime, bien que l’on mette près de deux heures à le franchir, ne m’a pas laissé beaucoup de détails dans la mémoire, et se retrace à moi comme un souvenir informe assez pénible et très-court, sans doute à cause de son uniformité. La même chose a eu lieu pour MM. Bravais et Martins, car nous avons été surpris tous trois quand il fallu reconnaître par nos notes que nous avions mis près de deux heures à al;er des rochers Rouges à la cime. Nous ne nous rappelions que deux ou trois incidents de cette montée, qui, bien que pénible, fut pourtant faite sans interruption et sans l’excès de fatigue et d’épuisement éprouvé par quelques voyageurs. C’est, je crois, au vide que laisse dans la mémoire cette partie de l’ascension au mont Blanc qu’il faut attribuer les erreurs et les confusions si fréquentes dans les récits des voyageurs lorsqu’ils parlent de ce trajet.
Quand on faisait halte, je me trouvais au bout de deux ou trois secondes en parfaite santé ; je ne souffrais plus que d'un peu de soif et du froid aux pieds et aux mains. Nous ne trouvâmes pas, comme de Saussure l’a observé sur lui^même, que le malaise causé par la marche arrivât à son plus haut point au bout de huit ou dix secondes de halte.
Pendant le dernier quart d’heure de montée, la pente était plus douce et le vent soufflait avec moins de violence. Ces deux causes, jointes au bonheur que j’éprouvais en voyant la cime à peu de distance, diminuèrent beaucoup mon malaise. M. Bravais ne souffrit que du froid. Nous avions déjà reconnu que de nous trois c’était lui qui ressentait le moins les effets de Pair raréfié. M. Martins était celui qui en souffrait le plus. U était très-essoufflé, avait des palpitations, des battements dans les carotides et un peu de mal de tête; il se sentait une fatigue générale, et faisait moins de pas que nous. En arrivant à la cime, il s’en croyait encore éloigné d’une demi-heure, et ressentit en s’y trouvant un vif mouvement de joie. Aucun de nous n’éprouva, pendant la marche, ni douleur ni fatigue, enfin rien d’extraordinaire dans l’articulation coxofémorale ; en général, on ne resseiilait pa? de fatigue dans les muscles de la cuisse;
HISTORIQUE
MM. Bravais et Marlins en avaient un peu dans le droit antérieur seulement.
Entre les rochers Rouges (4,o00“) et les Petits-Mulets (4, 660“) nous faisions d’abord, sans reprendre haleine, quatre-vingts pas, puis ce nombre se réduisit à soixante-dix, et enfin à trente-cinq ou quarante pas entre les Petits-Mulets et la cime. Cependant, au moment d’arriver sur le point culminant, la pente étant très-douce, nous fîmes une ou deux traites plus longues que les autres. A quarante mètres environ du sommet, M. Bravais voulut voir combien il pourrait faire de pas en montant aussi vite que possible et dans le sens de la grande pente. 11 fut obligé de s’arrêter au bout de trente-deux pas ; il sentait, dit-il, qu’au moment où il s’arrêta, il aurait pu en faire encore deux ou trois, peut-être quatre, mais qu’il lui eût été tout à fait impossible d’aller au-delà.
Pendant la montée, aucun des guides et des porteurs ne parut souffrir ; deux d’entre eux étaient un peu plus fatigués que les autres : c’étaient Fr asserand, qui déjà la veille était arrivé un peu fatigué au Grand-Plateau, et A. Couttet, qui y avait été malade toute l’après-midi. Nos deux guides et le porteur Simon paraissaient pouvoir faire un plus grand nombre de pas que nous. Plusieurs fois même ils ne s’arrêtèrent que parce qu’on le leur demandait. Nous arrivâmes à la cime, M. Bravais et moi, en même temps : M. Martins nous y rejoignit quelques minutes après .
Pendant huit ou dix minutes je souffris aux pieds de vives douleurs, causées par la réaction de chaleur qui succédait à un froid intense. J’éprouvai aussi, dans les premiers moments de notre arrivée et quand les douleurs des pieds eurent cessé, un peu de somnolence. Je me couchai sur la neige, où je restai cinq minutes, mais sans pouvoir dormir. Je me relevai alors, l’envie de dormir se dissipa, et pendant tout le temps que nous passâmes au sommet je n’éprouvai absolument aucune sensation pénible, sauf un peu de froid pendant la dernière heure. Je n’avais pas d’appétit, quoique l’idée de manger ne me causât aucune répugnance. M. Bravais était aussi fort bien portant ; seulement il éprouvait de temps à autre la petite sensation nauséeuse que M. Martins et moi nous avions observée sur nous la veille au Grand-Plateau. 11 se sentait de l’appétit et mangea un peu de biscuit et quelques pruneaux. Peu de temps après notre arrivée à la cime, il but, ainsi que moi, environ un tiers de verre d’eau-de-vie. Cette liqueur nous sembla délicieuse et fort douce, à notre grande surprise; elle nous fit beaucoup de bien, et nous donna des forces sans nous causer l’excitation qu’amènent ordinairement les spiritueux. Nous bûmes aussi, pendant les deux premières heures de notre séjour au sommet, un peu de vin. M. Martins, un instant après son arrivée à la cime, fut pris de nausées, et vomit quelques grains de raisins secs qu’il avait mangés une heure auparavant. Le vomissement le soulagea. 11 comparait son malaise au mal de mer. Couché, il ne souffrait presque pas, mais le mouvement et la station ramenaient les nausées, üne heure après, il était déjà mieux; au bout de deux heures, le malaise cessa complètement. Il but un peu de vin, mais ne voulut pas manger. Les six hommes que nous avions avec nous mangèrent à peine, mais ils burent environ deux bouteilles de vin et une demibouteille d’eau-de-vie. Tous se trouvaient en parfaite santé; deux seulement
étaient évidemment fatigués,. quoiqu’ils n’en voulussent pas convenir .
On pouvait marcher sans aucune difficulté sur un plan à peu près horizontal: mais, dès qu’il fallait monter, on éprouvait de l’anhélation et une lassitude
générale . . .
Nous avions tous la langue blanche ; mais celle des guides l’était moins que la nôtre, et leur appétit n’était pas non plus, comme le nôtre, complètement ou presque complètement nul. (P. 44-54.)
liô
Après quelques heures d’observation, ils redescendirent au Grand- Plateau ; M. Martins fut pris d’essoufflement, de palpitations et de battements dans les carotides, en sorte qu’il fut forcé de s’asseoir. Pendantla nuit,M. Lepileur ressentit une violente névralgie sciatique à gauche. L’appétit ne lui revint que le lendemain, quand, retournant à Chamounix, il arriva par 3000“ ; dans toute la journée, il n’avait mangé qu’un petit morceau de pain trempé dans un peu de vin. Il envoya des vivres frais à Martins et à Bravais, restés au Grand- Plateau ; ceux-ci les reçurent avec grand plaisir et firent un bon repas ; toutefois, ce qu’ils mangèrent entre cinq n’aurait guère fait que la ration d’un homme dans la vallée.
Les urines étaient rares et foncées chez tout le monde.
Le travail de M. Lepileur est terminé par une série de tableaux indiquant le nombre de pulsations observées sur lui-même, sur Martins et sur trois guides, de Servoz ou de Chamounix au sommet du mont Blanc. Il le résume, en disant :
L’augmentation de fréquence est un résultat constant , quand on s’élève, à partir d’un certain niveau,... qui peut varier suivant les individus.... Mon pouls s’est trouvé moin& fréquent à Chamounix (60) qu'à Paris (67,25) ;.... ce fut le contraire chez M. Martins.... Le rapport de fréquence entre Chamounix et la cime est, pour M. Martins 0,82 ; pour moi, 0,68 ; pour Muguier, 0,67 ; pour Couttet, 0,60 ; pour Simond, 0,6t. (P. 77-80.)
M. Martins* a raconté beaucoup plus tard le même voyageuses souvenirs concordent avec ceux de M. Lepileur :
Sur le Grand-Plateau les guides se mirent à déblayer la tente. Ce travail était pénible: chacun d’eux avait à peine enlevé quelques pelletées qu’il s’arrêtait pour respirer ; un secret malaise se traduisait sur toutes les physionomies , l’appétit était nul. Auguste Simond, le plus grand, le plus fort, le plus vaillant des guides, s’affaissa sur la neige, et faillit tomber en syncope pendant que le docteur Lepileur lui tâtait le pouls ; c’était l’effet de la raréfaction de l’air jointe à la fatigue, à l’insomnie, dont chacun de nous était plus ou moins affecté. Nous étions alors à près de 4000 mètres au-dessus de la mer, et à 5000 mètres déjà il y a peu d’hommes qui ne se sentent incommodés. Je ne m’étonne pas que nous ayons ressenti dans cette ascension les effets de }a raréfaction de l’air , qui avaient été peu marqués dans les deux premières. Jamais nous ne nous étions élevés si vite de Chamounix au Grand-Plateau : partant de 1040 mètres au-dessus de la mer, nous étions, après dix heures et demie de marche, à 3930 mètres ; c’est une différence de niveau de 2890 mètres , franchie en moins d’une demi-journée. Tout malaise disparaissait quand nous cessions d’agir. (P. 25 du tirage à part.)
* Deux ascensions scientifiques au mont Blanc. — Revue des Deux-^Mondes, livraison du 15 mars 1863.
HISTORIQUE
Le lendemain, ils terminèrent l’ascension :
La raréfaction de l’air.... nous forçait à marcher lentement ; tous les vingt pas, nous nous arrêtions essoufflés .
Nous touchions au but, mais.nous marchions lentement, la tête baissée, la poitrine haletante, semblables à un convoi de malades. L’influence de la raréfaction de l’air se faisait sentir d’une manière pénible ; à chaque instant, la colonne s’arrêtait. Bravais voulut savoir combien de temps il pourrait marcher en montant le plus vite possible : il s’arrêta au trente-deuxième pas sans pouvoir en faire un de plus. Enfin à une heure trois quarts nous atteignîmes ce sommet tant désiré. {P. 27,)
Le récit de l’ascension du 19 juillet 1859, faite par MM. Chomel et CrozetS a également donné lieu à d’intéressantes observations ; ils suivirent une route différente de la route ordinaire, de la route battue, pourrait-on dire, tant les voyages au mont Blanc sont devenus fréquents :
Vient enfin la calotte du mont Blant, qui, malgré son peu d’élévation au-dessus de la mer de glace, exige pourtant encore deux mortelles heures d’ascension. C’est là que, pendant ce dernier trajet, le manque d’air rend pénible tout mouvement du corps, et qu’il faut des efforts surhumains pour résister aux palpitations , au sommeil et à l’évanouissement . .
Ce sommet tant désiré, quelques pieds à peine nous en séparent encore. Nous nous piquons d’amour-propre, et nous relevant de la neige où nous étions étendus, nous faisons à la course le reste du chemin . .
Nous voici au sommet du géant des Alpes. La première impression.... fut, hélas ! un tournoiement de tête et des contractions d’estomac qui nous firent chanceler.
Le célèbre physicien anglais TyndalP est un des plus ardents ascensionnistes des Alpes. Chaque année le voit plantant son alpenstock sur quelque sommet nouveau. Et ce n’est pas seulement dans un but scientifique qu’il brave ainsi de sérieux dangers; ce ne sont pas seulement les grands spectacles de la nature qui l’attirent et le passionnent ; il semble, lui aussi, pris de cette manie de grimper pour grimper, qui, née en Angleterre, fait aujourd’hui des progrès dans notre propre pays. Mais son témoignage n’en a que plus de valeur pour ces diverses raisons.
C’est le 12 août 1857 que Tyndall fit sa première ascension au mont Blanc, en compagnie de MM. Hirst et Huxley. Celui-ci dut s’arrêter aux Grands-Mulets.
Ascension du mont Blanc par la route de Saint^Germain^les-Bains. — Nom®, ann. des voy., t. GLXIII, p. 358-362, 1859.
* Tyndall, The glaciers of iheAlps. — London, 1860.
LES VOYAGES ES MONTAGXES. — ALPES
iio
Arrivé aux Derniers Rochers, Tyndall se sentit épuisé. Le guide Siraond s’écriait à chaque pause : « Ah ! comme ça me fait mal aux genoux ! »
Je me couchai sur un lit composé de granit et de neige, et m’endormis immédiatement.
Mais mon compagnon me réveilla bientôt : Vous m’avez fait peur, dit-il, j’ai • écouté pendant quelques minutes, et Je ne vous ai pas entendu respirer une fois.
Nous nous levâmes alors, il était 2 heures et demie.... Au sentiment de fatigue éprouvé jusque-là se joignit nn nouveau phénomène, des battements de cœur. Nous y étions incessamment soumis, et ils devenaient parfois assez intenses pour faire craindre quelque danger. Je comptai le nombre de pas que je pouvais faire sans m’arrêter et le trouvai de quinze ou vingt. A chaque repos mon cœur battait à être entendu, comme je m’appuyais sur mon bâton, et son calme était le signal d’une nouvelle marche en avant. Ma respiration était courte, mais facile et sans obstacles. Je m’efforçai de rechercher si l’articulation de la cuisse, par suite de la diminution de pression, était relâchée, mais je ne pus m’en assurer. . . . . . .
Depuis que nous avions passé les derniers rochers, nous travaillions avec l’indifférence stoïque d’hommes qui accomplissent un devoir sans s’inquiéter des conséquences. Enfin un rayon d’espérance commença à éclairer nos esprits ; le sommet était visible, Simond montra plus d’activité.... à 3 heures et demie je joignis les mains sur le sommet. (P. 80.)
Le récit de la seconde ascension, faite le 12 septembre 1858, ne contient qu’une allusion en quelques mots aux fatigues des montai gnes (p. 189).
En 1859, ascension plus sérieuse encore et des plus fructueuses pour la science. Tyndall, Frankland et neuf guides passèrent une nuit au sommet du mont Blanc ; leur séjour y fut d’environ vingt heures^ :
Nous ne souffrîmes pas du froid, bien que nous n’ayions pas de feu et que là neige fût à une température de — 15° G.. Mais nous fûmes tous indisposés. J’étais niai portant en quittant Chamounix.... J’avais fréquemment triomphé de mon malaise dans des occasions précédentes , et j’espérais qu’il m’en arriverait autant. Mais je fus en ceci complètement déçu ; mon malaise était plus profondément enraciné qu'à l’ordinaire, et il augmenta pendant toute l’ascension. Mais, le lendemain matin, je me trouvai plus fort, tandis qu’il en était tout autrement pour plusieurs de mes compagnons. (P. 54.)
La même années un Allemand, le docteur Pitschner®, fit une ascension remarquable de la même montagne; il fut très-sérieusement atteint :
* ffours of exercise in the Alps. — 2= éd. — LoUdon, 1874.
2 I>er mont Blanc. Barstellung dcr Besteigung desselben am 51 juli, 1, m 2 August 1859. — Berlin, 1860.
116 HISTORIQUE
Nous étions à 6 heures du matin dans le Corridor (3,990 mètres) ; le thermomètre marquait — S” G. A peine y étions-nous depuis cinq minutes, qu’une forte envie de dormir vint nous saisir, qui s’empara de moi au plus haut degré. Ma respiration était très-pénihle ; mes yeux papillotaient, j’avais des bourdonnements d’oreilles, des douleurs de tète, des nausées ; bientôt survinrent à plusieurs reprises des vomissements ; Balmat n’était pas plus épargné que moi, et l’envie de dormir le domptant, il se coucha sur la neige, et je ne tardai pas à me laisser tomber auprès de lui.
« Je ne puis aller plus avant, avant de dormir une demi-heure, » dis-je à Balmat.... Je tombai dans un sommeil léthargique, entrecoupé de suffocations, qui finit par paraître dangereux à Balmat ; aussi se mit-il à me remuer et à me secouer, sans pouvoir me réveiller. Quinze minutes s’écoulèrent. Ses cris m’éveillèrent, et il me dit : « Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps, il faut aller en avant. » La sueur m’était venue au visage ; je me frottai la figure de neige, et après une vingtaine de respirations profondes, je me sentis remis .
D’après les sensations que j’éprouvai sur le glacier, il est évident que l’influence de l’air des hauteurs s’est fait sentir chez moi d’une manière très-grave ; il engendre des congestions périlleuses . . .
Au retour, à trois heures après midi, les mêmes symptômes se nianifestèrent dans le même lieu, mais avec une bien moindre intensité : maux de tête, dégoûts, vomissements.
L’expédition du docteur Piachaud^ le 26 juillet 1864, donna des résultals tout aussi intéressants. L’auteur a porté son attention sur les phénomènes physiologiques éprouvés par ses compagnons et lui, et « attribués à la rareté de l’air » :
Le principal, dit-il, est l’oppression, qui existe à peine lorsqu’on est en repos, mais qui se manifeste dès qu’on se met en marche , pour cesser de nouveau, quand on s’arrête. Il en résulte l’obligation d’augmenter le nombre des inspirations, et de là une fatigue telle que tous les vingt ou vingt-cinq pas il faut nécessairement un temps d’arrêt. Cette fatigue, du reste, ne ressemble point à celle qu’on éprouve à la suite d’une longue marche ; ce ne sont pas les jambes qui en sont principalement atteintes, elle s’empare de l’économie tout entière, il y a comme une dépression générale aussi bien morale que physique. Il est essentiel d’ajouter que cet état particulier ne s’observe que pendant le mouvement ascensionnel, car une fois arrivé au sommet et pendant la descente je ne ressentis rien de pareil. Un autre effet remarquable de la rareté de l’air , c’est la tendance au sommeil, à laquelle j’avais peine à résister ; je sentais que si je m’étais étendu sur la neige, ou que j’eusse été seul, je me serais immédiatement endormi. Je ne pense pas que cette somnolence puisse être attribuée au refroidissement, car sur la cime, où le froid était des plus vifs, j’étais parfaitement éveillé.
J’ai éprouvé aussi de très-légers vertiges, mais , si j’en parle, c’est pour être complet. Quant aux nausées, vomissements, défaillances, hémorrhagies , il n’en fut question pour aucun de nous; nos guides, auxquels je demandai des renseignements sur ces divers points, me répondirent qu’ils n’avaient jamais observé
1 ütie ascênsioii au mont Blanc en 1861. Bibl. unie, de Genève, 5® série, t. XXIII.
d’hémorrhagies. Pour ce qui concerne l’oppression, qui est le symptôme le plus ordinairement constaté, je dois dire qu’il est loin d’être absolu, car de nous six, je suis le seul qui l’aie éprouvé d’une manière bien marquée ; les guides ne s’en plaignaient pas et M. Loppé pouvait courir en arrivait près du sommet. (P. 86.)
L’examen du pouls a donné les résultats suivants :
Chamounix, 1000“.
Grands-Mulets, 3000“.
Mont Blarc,
Carrier, guide
Couttet, id.
Tournier, id.
Payot, id.
Loppé, voyageur
J’arrive à deux ascensions du mont Blanc qui furent remarquables au point de vue qui nous occupe parce que, pour la première fois, l’ensemble des phénomènes physiologiques y fut étudié avec l’aide des instruments de précision employés dans les laboratoires. Les troubles de la circulation et de la respiration furent ainsi déterminés dans les conditions qu’exige actuellement la rigueur des recherches physiologiques. De plus, ces constatations servirent de base à une théorie toute nouvelle du mal des montagnes, dont il sera question en son lieu.
M. Lortet^ commence par un rapide historique des accidents éprouvés par les plus célèbres voyageurs. Puis, avant d’en arriver au récit de son voyage, il laisse échap^per l’aveu précieux d’une incrédulité dont j’ai bien souvent entendu se vanter des voyageurs alpins, de ceux mêmes qui avaient exécuté les plus difficiles ascensions :
Cependant, malgré tant de faits et de preuves rapportés par ces hommes distingués et dignes de foi, j’étais resté un peu incrédule et je ne pouvais m’empêcher de croire que l’imagination ne jouât un très-grand rôle dans laproductioa de ces phénomènes. J’avais escaladé souvent sur le massif du mont Rose, sans aucune difficulté et sans le moindre malaise, des hauteurs dépassant 4300 mètres, et je ne pouvais croire que 500 mètres de plus étaient suffisants pour abattre un organisme qui avait bien supporté l’épreuve jusqu’à cette altitude. Maintenant je suis forcé de l’avouer, j’ai été convaincu de visu, et même un peu à mes dépens , de l’existence bien réelle des malaises qui , à partir de cette hauteur, atteignent celui qui respire, et surtout celui qui se meut au milieu de cet air raréfié. (P. 11.)
11 arrive alors au récit de sa première ascension avec le docteur Marcel, le 16 août 1869. Je transcris dans ses points im-
* Deux ascensions au mont Blanc en 1869 ; Recherches physiologigues sur le ma des montagnes [Lyon médical, 1869).
118 HISTORIQUE
portants sa description remarquable d’exactitude et de sobriété ;
Jusqu’aux Grands-Mulets (3030 mètres) , où nous arrivons à 3 heures pour passer la nuit, nous nous trouvons très-bien ; personne ne ressent le moindre malaise ; nous avons tous un appétit excellent ; mais déjà nos appareils annoncent un trouble sérieux de la circulation , de la respiration, et surtout de la calorification.
La nuit aux Grands-Mulets est horrible.... A deux heures et demie nous nous mettons en route.
Au point du jour, ils arrivent au Grand-Plateau (3932“) ;
Nous nous arrêtons un instant pour respirer.... Les guides prennent un peu de nourriture ; mais il m’est complètement impossible d’avaler unfe seule bouchée, quoique cependant je me sente encore parfaitement bien.
Nous montons avec une lenteur extrême; nous éprouvons tous un sentiment de sommeil très-pénible à combattre et une céphalalgie occipitale intense, de la soif et de la sécheresse du gosier, peu de palpitations, mais un pouls misérable qui varie entre 160 à 172 par minute.
Arrivés à l’arête, nous étions tous fatigués, et il me semblait qu’ü me serait complètement impossible d’aller plus loin. Personne d’entre nous n’eut de vomissement, mais nous avions presque tous le cœur sur les lèvres. Comme ceux qui sont atteints par le mal de mer, j’étais d’une indifférence complète pour moi et pour les autres, et je ne désirais qu’une chose, c’était de rester immobile. Les Anglais qui nous suivaient parurent encore plus éprouvés que nous : l’un d’eux fut obligé de s’arrêter et ne tarda pas à rebrousser chemin.
Enfin, ils atteignirent le sommet du mont Blanc :
Je ne ressentais plus aucune espèce de malaises , mais l’essoufflement était extrême dès que je voulais faire quelques pas un peu vite. Le moindre mouvement m’occasionnait des palpitations désagréables. Un de mes compagnons, qui n’avait rien ressenti jusqu’alors, fut pris subitement, dès qu’il arriva au sommet, de tournoiements de tête et de vomissements presque continuels qui ne cessèrent qu’en redescendant sur le Grand-Plateau. Son estomac était vide , aussi ne rendait-il que des matières glaireuses et bilieuses avec des efforts très-pénibles. Rien ne parvint à arrêter ce trouble d’estomac ; une seule chose paraissait améliorer sa position, c’étaient de petits fragments de glace pure qu’il parvenait à avaler de temps en temps. Son pouls était très-agité, trés-misérable, et le thermomètre placé sous sa langue dépassait à peine -f 32° !
Le soleil était chaud, l’atmosphère assez calme, aussi fut-ce avec surprise que je constatai que la température de l’air était de — 9 °.
Nous restâmes près de deux heures au sommet pour faire les èxpériences dont je parlerai plus loin. Au repos, je me sentais parfaitement bien, quoiqu’il me fût impossible de prendre la moindre nourriture. (P. 16.)
La seconde ascension se passa beaucoup mieux. La nuit aux Grands-Mulets fut bonne ; un temps magnifique rendait la marche facile :
Nous n’éprouvâmes presque pas de malaises, si ce n’est un sommeil de plomh
LES TOYAGES ES MONTAGNES. — ALPES. 419
en montant la pente qui conduit au Dôme. Jamais je n’ai rien éprouvé de pareil,et je suis sûr d’avoir dormi en marchant. Mais arrivé sur l'arête, l’air frais et les frictions de neige sur le front firent passer cette congestion.
Je me sentais beaucoup mieux qu’à la première ascension. J’avais même de l’appétit et je pus manger quelques morceaux avec plaisir. Cependant l’essoufflement au moindre mouvement était toujours intense. L’un de nos cômpagnons éprouva de fortes nausées, une inappétence complète, mais n’eut pas de vomissements. (P. 18.)
Après cette description générale, M. Lortet passe à l’analyse des troubles que présentent les différentes fonctions. Et, au début, il a soin de dire :
A peine appréciable en allant de Lyon â Chamounix , c’est-à-dire en passant d’une hauteur de 200 mètres à une altitude de 1000 mètres, leur dérangement est, au contraire, très-sensible de Chamounix aux Grands-Mulets (de 1050 mètres à 3050 mètres), plus sensible encore des Grands-Mulets (3050 mètres) au Grand-Plateau (3932 mètres) ; enfin ce désordre devient très-remarquable du Grand-Plateau aux Bosses-du-Dromadaire (4,556 mètres), et au sommet de la Calotte du mont Blanc (4810 mètres).
Nous allons donc passer en revue les variations que subissent la respiration, la circulation et la température intérieure du corps , prise sous la langue aux différentes altitudes, soit pendant la marche, soit après un temps de repos convenable. (P. 20.)
Respiration : Depuis Chamounix jusqu’au Grand-Plateau (de 1050 mètres à 3932 mètres), les troubles de la respiration sont peu marqués chez ceux qui savent marcher dans les hautes montagnes , qui tiennent la tête baissée pour diminuer l’orifice laryngien, qui respirent la bouche fermée , en ayant soin de sucer un corps inerte , tel qu’une noisette ou un petit morceau de quartz , ce qui augmente notablement la salivation et empêche le dessèchement des voies aériennes. De Chamounix au Grand-Plateau, le nombre des mouvements respiratoires est à peine modifié ; nous trouvons au repos vingt-quatre par minute, comme à Lyon et à Chamounix ; mais du Grand- Plateau aux Bosses-du-Dromadaire et au sommet, nous trouvons trente-six mouvements par minute. La respiration est très-courte et très-gênée, même quand on reste immobile ; il semble que les muscles soient enraidis, et que les côtes soient serrées dans un étau. Au sommet, le moindre mouvement amène de l’essoufflement ; mais après deux heures de repos ces malaises disparaissent petit à petit. La respiration redescend à vingtcinq par minute, mais elle reste toujours pénible. (P. 20.)
M. Lortet a étudié avec l’anapnographe de Bergeon et Kastus les modifications de l’amplitude de sa respiration ; les deux tracés cidessous en donnent une idée très-complète ; dans tous les deux, Faire GFED représente l’inspiration, Faire DCBA, l’expiration.
En comparant le tracé delà figure!, pris à Lyon, avec le suivant, pris au sommet du mont Blanc, après une heure et demie de repos, on voit que la quantité d’air inspiré et expiré au sommet du mont Blanc est beaucoup moindre qu’à Lyon.
420 HISTORIQUE
^ Circulation: Pendant l’ascension, quoique la marche soit excessivement lente, la circulation est accélérée d’une façon extraordinaire. A Lyon , étant au repos et à jeun, le nombre moyen de mes pulsations est de soixante-quatre par minute. En montant de Chamounix au mont Blanc, il s’élève progressivement.
Fig. 1. — Lorlet. Tracé respiratoire pris à Lyon (200“).
suivant les altitudes, à 80, 108, 116, 128, 156 ; et enfin , en grimpant la dernière arête qui conduit des Bosses-du-Dromadaire au sommet, à 160 et quelquefois davantage. Ces arêtes, il est vrai , sont des plus raides, elles ont de quarante-cinq à cinquante degrés d’inclinaison ; mais la lenteur de la marche est
Fig. 2. — Lortet. Tracé respiratoire pris au sommet du mont Blanc (4810* après une heure de repos.
très-grande. On fait en général trente-deux pas par minute et souvent bien moins quand il faut tailler continuellement des marches. i.Le pouls est fébrile, précipité et misérable. On sent que l’artère est presque vide, ta moindre pression arrête le courant dans le vaisseau. Le sang doit passer très-rapidement dans les poumons , rapidité qui augmente encore la mauvaise oxygénation qu’il a subie déjà, à cause de la raréfaction de l’air. 11 n’a pas le temps de recevoir
convenablement Faction de Foxygène, et il n’a pas le temps non plus d’expulser entièrement son acide carbonique. A partir de 4500 mètres , les veines des mains, des avant-bras et des tempes sont distendues. La face est pâle , avec une légère teinte de cyanose , et tout le monde, même les guides acclimatés à ces hautes régions, ressentent une lourdeur de tête et une somnolence souvent très-pénibles, dues probablement à une stase veineuse dans le cerveau, ou à un défaut d’oxygénation du sang.
Même après deux heures d’un repos complet au sommet et â jeun , le pouls reste toujours entre 90 et 108 pulsations par minute. (P. 23.)
Nous reproduisons, à titre d’exemples fort curieux, les tracés sphygmographiques suivants (fig. 5, 4, 5) qui, pris par M, Chauveau de Lyon, lors de son ascension de 1866, offrent toutes les garanties de sûreté désirables. Le guide Cupelain, qui les a fournis, est un jeune homme des plus vigoureux, qui paraît n’éprouver absolument rien du mal des montagnes.
Fig. 5. — Cupelain : Chamounix (1000“).
fig. 4. — Grands Mulets (3C00“) à minuit, uné demUieure avant le dêpait.
Fig. 5. — Sommet du mont Blanc (4810”).
Pour M. Lortet, qui souffrit, comme nous l’avons vu, les changements furent bien plus considérables encore.
Température. — Nous arrivons au point sur lequel M. Lortet a porté le plus d’attention, et qui sert de base à sa théorie du mal des montagnes. Je continue à citer textuellement :
Le thermomètre était placé sous la langue, l’orifice buccal étant toujours hermétiquement fermé, et la respiration ne s’effectuant que par le nez.... L’instrument a toujours été laissé en place pendant quinze minutes au moins. (P. 31.)
A \e\in, pendant la marche^ la décroissance de la température est,
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suivant M, Lortet, à peu près proportionnelle à l’altitude à laquelle on se trouve. C’est ce que montre le tableau suivant :
LORTET : Températnre.
PREMIÈB£
ASCENSION'