DEUXIÈME
ASCENSION
Chamonix .
Cascade du Dard. . .
Chalet de la Para . .
Pierre-Pointue. . .
Grands-Mulets. . . .
Grand-Plateau. . .
Bosse du Dromadaire Sommet du mont
Blanc .
Ainsi, pendant les efforts musculaires de l’ascension, la température du corps peut baisser, lorsqu’on s’élève de 1050 à 4810 mètres, de quatre à cinq degrés. Dès que l’on s’arrête pendant quelques minutes, la température remonte brusquement tout près de son cliiffre normal .
Depuis mon retour à Lyon, j’ai constaté qu’en montant rapidement une des nombreuses rampes à escalier qui conduisent à Fourviéres ou à la Croix-Rousse, on a régulièrement un abaissement qui varie presque toujours de trois à sept dixièmes de degré. (P. 32.)
C’est à cet abaissement de la température du corps que M. Lortet attribue tous les accidents du mal des montagnes. Nous reproduirons au chapitre 111 cette théorie et les objections qu’elle a suscitées.
Le même jour où MM. Lortet et Marcet souffrirent si gravement pendant l’ascension, M. Ch. Durier^ les suivait, marchant pour ainsi dire dans leurs traces. Chose curieuse, ni ses compagnons ni lui n’éprouvèrent de troubles :
Nous étions trois , trois compagnons de tempérament tout à fait différent : l’un d’eux était un jeune garçon de quinze ans , le plus jeune voyageur — du moins à ma connaissance — qui soit jamais monté au mont Blanc. Eh bien ! aucun de nous n’a ressenti le plus léger malaise, pas même d’essoufflement. (P. 66.)
Histoire du mont Blanc. — Paris, 1875.
A quoi tenait cette différence d’impression? se demande M. Du^ rier. Et il donne à cette question une réponse pleine de sagacité, dont nous aurons plus tard à faire notre profit.
Je terminerai la revue des principales ascensions au mont Blanc par celle de M, Albert Tissandier^; elle est surtout intéressante parce que son auteur, étant un aéronaute, a pu comparer ses sensations avec celles qu’il éprouva en ballon ; il n’a rien ressenti de fâebeux :
A la hauteur de 4400 mètres, la respiration commence à devenir quelque peu haletante et pénible, mais je supporte sans trop de douleur l’effet de la raréfaction de l’air. Mes deux guides m'observent à ce moment et me disent que souvent les voyageurs, à cette altitude, prennent un teint particulier ; parfois leurs yeux se troublent et les forces leur rnanquent ; il faut alors les hisser à grand’peine jusqu’en haut, ou redescendre, suivant le degré d’énergie de l’explorateur.
C’eût été pour moi une grande douleur que d’être obligé de rétrograder. Il m’est arrivé d’atteindre en ballon des hauteurs à peu près égales à celles du mont Blanc sans être incommodé ; mais l’ascension en montagne , lente et pénible, ne ressemble en rien à celle que l’on exécute si vite et sans fatigue dans la nacelle aérienne.
L’ascension du mont Blanc, si redoutée avant l’intrépide tentative de Jaques Balmat, et que les souffrances de de Saussure, puis la catastrophe du docteur Hamel, avaient entourée d’une effrayante renommée, est devenue de nos jours fréquente, vulgaire presque. En 1875, soixante voyageurs sont montés au sommet du géant des Alpes, parmi lesquels sept femmes et un garçon de quatorze ans, le plus jeune qui ait encore fait l’ascension, nommé Horace de Saussure. Depuis l’illustre ancêtre de ce courageux enfant, j’ai compté sur la liste encore incomplète donnée par M. Besançon®, liste qui va jusqu’à la fin de 1873, 828 ascensions, dont 27 faites par des femmes. La dernière, exécutée par une Anglaise, Mrs Straton, prouve une étrange audace; elle a eu lieu le 31 janvier 1876; la voyageuse a trouvé sur la cime un froid de — 24 degrés. Mais l’immense majorité de ces expéditions ne présente aucun intérêt scientifique : ce sont de simples excursions de touristes, souvent fort imprudemment conduites. Aussi le mont Blanc, dont les « mountaineers » de profession parlent avec un certain dédain, semble-t-il s’en venger; il y est arrivé plus d’accidents graves que dans tout le reste des Alpes. Une de ces catastrophes, la plus terrible de toutes, n’est peut-être pas sans quelques rapports avec notre sujet.
* Ascension du mont Blanc. La Nature, 10 oct. 1874.
- Le mont Blanc et Chamounix. Genève ; sans date.
124 HISTORigrE.
Le 6 septembre 1870, neuf guides et trois voyageurs arrivèrent au sommet du mont Blanc; ils n’en purent redescendre, et périrent le lendemain dans la neige. On a retrouvé dans la poche de l’un d eux, M. Beau S un papier rendant compte de leurs souffrances :
Nous avons passé la nuit dans une grotte creusée dans la neige, abri bien peu confortable; je fus malade toute la nuit.
La plupart des ascensionnistes récents du mont Blanc, dont les Clubs alpins nous ont conservé les récits, ne disent rien du mal des montagnes. Ils s’étendent fort longuement sur les préparatifs de départ, les incidents minutieux de la route, les joies du retour, mais gardent un silence complet sur les phénomènes physiologiques. Et ce que je dis du mont Blanc est vrai de toutes les autres ascensions, même des montagnes^qui rivalisent avec lui de hauteur. J’ai parcouru, page à page, les journaux des Clubs alpins anglais, suisse, italien, autrichien, français; j’ai lu patiemment des centaines de monotones récits, et n’y ai pu trouver que bien peu de faits se rapportant à notre étude; je vais les indiquer chronologiquement.
Le 13 août 1857, M. Hardy ^ fait l’ascension du Finsteraar-horn (4275“) :
Wellig (l’aubergiste de Œggischhorn), se considérant comme insulté par nos plaisanteries, partit en avant pour arriver le premier au sommet. Mais à peine avait-il fait une centaine de pas, qu’il tomba comme si on lui avait tiré un coup de fusil. Ellis, qui venait après lui, pensa qu’il se reposait, et marcha tranquillement jusqu’à lui; mais, quand je vins, je m’aperçus que c’était plus sérieux. Ses yeux étaient tournés en haut, sa bouche ouverte, et il ressemblait singulièrement à un poisson. Je ne savais que faire ; mais Croz adopta une bizarre mode de traitement.... Il le mit assis et le secoua si vigoureusement en arrière et en avant, qu’après quelques oscillations, il revint de son évanouissement, se releva et alla rejoindre Fortunatus. (P. 299.)
Peut-être est-il permis d’hésiter à rapporter au mal des montagnes celle subite syncope ; mais dans le récit de Tuckett®, le doute n’est pas possible.
Il s’agit d’une ascension à la Grivola (3960“), faite en juin 1859 ; une avalanche a menacé d’emporter les voyageurs :
Chabot, un des guides, se plaignait de sensations pénibles dans la poitrine et
Alpine journal, t. V, p. t89. — London, 1872.
® Ascent of the Finsteraar-hom. — Peaks, Passes and glaciers. — London, 1859, p. 283-308.
® A night bivouac on the Grivola. — Peaks, Passes and glaciers. — 2' série, t IL — London, 1862.
LES VOYAGES ES MOSTAGSES. — ALPES
l’eslomac, de perte d’appétit, de vertiges, de nausées, de maux de tête, résultant en partie de la peur et de la fatigue, et en partie aussi, peut-être, dus à la rareté de l’air, car nous avions atteint la hauteur de 12 028 pieds (5665 mètres). (P. 297.)
A mes yeux, malgré la complication d’une absorption un peu exagérée de boissons alcooliques, l’influence de l’air raréfié est incontestable encore dans l’observation suivante^ :
Un jeune Anglais d’environ vingt-quatre ans, la véritable image de la force et de la santé, passa le Weissthor par Macugnagna. Il n’était pas très-accoutumé aux ascensions difficiles.... et pour se donner des forces but fréquemment de l’eau et du cognac.... Le résultat s’en fit bientôt voir. Les guides durent le tirer avec des cordes, dans un état d’épuisement complet.... En fait, comme il me l’a dit, il n’â aucune notion de la manière dont il surmonta les difficultés pour arriver au sommet; tout le temps, il était dans une stupeur inerte. (P. 349.)
M. Kennedy®, l’un des plus intrépides et des plus anciens ascensionnistes des Alpes, fut lui-même pris dans une de ses courses, non la première, tant s’en faut, ni la plus difficile, ni la plus élevée; il montait à la Dent-Blanche (.45j65“) et se trouvait encore loin du sommet :
Un poids extraordinaire semblait s’être appesanti sur moi , empêchant mes mouvements. Mes jambes, bien que je ne me sentisse pas fatigué, refusaient de travailler avec leur vigueur habituelle, et j’étais resté très en arrière ; mais Pair pur et raréfié qui soufflait sur nous et la vue du pic de la Dent-Blanche commencèrent à me raviver. (P. 56.)
Dans certains récits, ce n’est qu’incidemment, et comme perdus dans une phrase, qu’on voit apparaître les symptômes du mal des montagnes :
Guides et voyageurs étaient comme épuisés, s’arrêtant souvent pour respirer.... (P. 407. )\
La neige était dure, il fallait entailler des pas, et plus d’une fois les voyageurs durent s’arrêter pour reprendre leur respiration perdue. (P. 166.)'*.
Dans d’autres cas, ils sont plus clairement indiqués, décrits même.
Ainsi, en, 1864, Craufurd Grove® monte au Studer-joch (5260“) ;
* Schweitzer. The Breiihorn (5733), ascension en 1861. — Peaks, Passes and glaciers. — 2' série, 1. 1. — London, 4862.
^ Ascent of the Dent Blanche (9 juin 1862). The Alpine journal, 1. 1. — London, 1864.
5 Stephen (Leslie), The Jungfrau-joch and Yiescher-joch. Alp. journ., t. I. — London, 1864.
■* Reg. Somerled Macdonald, Passage of the Roththal Sattel (août 1864). Alp. journ., t. II. — London, 1866.
® The Studer-Joch. Alp. journ., 1. 1. — London, 1864.
126 HISTORIQUE
une marche trop accélérée rend malades voyageurs et guides :
Perru, qui craignait les avalanches, nous fit marcher d’un pas inusité dans les Alpes, qui produisit rapidement des signes de détresse dans tout le groupe mais le robuste enfant de Zermatt n’en tint compte, et ne ralentit son pas que lorsque les lois outragées de la respiration réclamèrent leurs droits , et le forcèrent à s’arrêter complètement pour prendre haleine.... Nous arrivâmes au sommet ; mais notre joie était singuHèrement affaiblie par cette circonstance que presque tous nous étions malades. Quelques-uns de nous qui s’étaient reposés du rude métier de montagnards près des lacs Italiens , avaient absorbé en excès figues et raisins. Le résultat de ce régime, en présence de notre marche sur la glace, fut trop douloureux pour que j’en puisse parler. Les guides n’étaient guère dans un moins piteux état ; il avaient bu la veille de l’eau-de-vie du Grimsel. (P. 368.)
Le récit de rascension de Visconti ‘ au mont Rose, en août 1864, est plus net encore et plus intéressant :
La raréfaction de l’air nous incommoda beaucoup, soit par la difficulté de respirer, soit par la diminution de la pression atmosphérique sur les vaisseaux. Pour ces raisons et à cause de la rapidité des pentes , les jamhes et les poumons se fatiguent vite ; mais quelques instants de repos leur rendent rapidement leurs forces. ... i ... . .
Un peu avant d’atteindre la cime (4640 mètres), nous rencontrâmes les voya* geurs anglais qui descendaient. L’un d’eux était pâle et bouleversé ; il me raconta que la raréfaction de l’air lui avait occasionné de fréquents vomissements qui l’avaient affaibli ; ajoutez à cela que la tête lui tournait. Je me sentais simplement de la faiblesse d’estomac, avec de fréquentes nausées. (P. 160.)
Enfin, je rapporterai une observation faite par M. Gamard^ pendant son ascension à la Jungfrau (4170“), le 24 août 1874, observation dont nous aurons à tenir compte par la suite :
Nous nous enfonçons dans le flanc même de la montagne ; l’air manque , et comme nous l’avons éprouvé au mont Rose et au mont Blanc, ce n’est pas au sommet que nous souffrons de cette raréfaction , mais dans des endroits où le vent arrive difficilement.
A 9 heures et demie , nous nous reposons de nouveau ; nous sommes à 3750 mètres environ. (P. 216.)
Mais, je le répété, les observations de cet ordre sont extrêmement rares. Bail ne dit pas un mot du mal des montagnes dans son utile travail intitulé Suggestions for Alpine travellers^^ où
* Ascension al monte Rosa nelV agosto 1864. Rulletino del Club alpino italiano, t. VI, p. 457-163 ; 1875.
- Ascension de la Jungfrau; Annuaire du Club alpin français, année, 1874, p. 211-219. — Paris, 4875.
® Peaks, Passes and glaciers, p. 482-509. — London, 1859.
il énumère les dangers des ascensions et les principales observations de physique et d’histoire naturelle qu’on y peut faire.
Est-ce à dire que tout soit changé depuis de Saussure et qu’aujourd’hui on puisse faire impunément des ascensions alors pénibles et douloureuses ? Il y a dans cette hypothèse, si étrange qu’elle paraisse au premier abord, une part de vérité sur la valeur de laquelle nous reviendrons plus tard. Mais il suffit, pour s’assurer que l’immunité n’est rien moins que générale et complète, d’interroger avec soin les ascensionnistes, même ceux qui, dans leurs récits, ne parlent pas de troubles physiologiques, même ceux qui les nient. Au reste, M. Jeanne, qui a tant lu, tant vu, tant entendu, résume parfaitement, dans son excellent guide en Suisse % ce qui est sur ce point d’observation commune :
La légèreté et la grande rareté de l’air dans les Alpes, ainsi que l’énergie avec laquelle il accélère l’évaporation , occasionnent à de certaines hauteurs des phénomènes physiologiques très-remarquables, tels que la diminution notable ou la perte de l’appétit, le dégoût pour les aliments, les nausées, la somnolence, l’anhélation, la céphalalgie, la défaillance, etc. : quelques-uns de ces accidents obligent même divers individus à rebrousser promptement chemin, dès qu’ils ont atteint 3000 mètres ; les mulets, à 3400 mètres environ, sont tellement essoufflés qu’ils font entendre une sorte de cri plaintif. Du reste, les forces se réparent, en pareil cas, aussi promptement et, en apparence , aussi complètement qu'elles ont été épuisées. La seule cessation du mouvement semble, dans le court espace de trois ou quatre minutes, les restaurer si parfaitement , qu’en se remettant en marche, on ne ressent plus aucune fatigue. (P. 93.)
Mais si ces accidents sont si fréquents, pourquoi n’en pas parler, ou tout au moins ne pas les signaler dans des récits souvent prolixes et surchargés de détails sans intérêt?
Tout d’abord, il faut l’avouer, on en a tellement exagéré l’importance et la gravité, que les voyageurs pris seulement d’anhéla-. tion et de palpitations en arrivent volontiers à nier la réalité même d’un mal qu’ils redoutaient tant à l’avance. J’ai trouvé, sous ce rapport, dans le récit des ascensions laites en août 1859 à la Grivola (5960“), par M. Ormsby une indication intéressante. Il montait la cheminée, dans une situation fort périlleuse, lorsqu’il eut une sensation d’éblouissement fort singulière, et il ajoute :
J’avais lu tant d’histoires terribles des étranges effets de l’air raréfié sur
1 Paris, 5“ éd.; 1874.
* Ascent ofthe Grivola. — Peaks, Passes and glaciers. — 2» série, t. II. — London,
128 HISTORIQUE
l’homme dans les grandes altitudes que je commençai à me trouver très-nerveux.... C’était le moment d’être pris par l’apoplexie , la catalepsie, le saignement d’yeux ou tout autre des terribles symptômes. (P. 553.)
En second lieu, la plupart des touristes dont les narrations remplissent les journaux Alpins n’ont guère, dans leurs ascensions, de soucis scientifiques ; ils grimpent pour grimper, ou encore pour voir, ou souvent pour dire qu’ils ont grimpé et vu. C’est généralement ce dernier sentiment qui dicte leurs récits, et c’est pour cela qu’on les voit chaque année à la recherche de quelque horn, spitze, ou joch, jusqu’alors inaccessible ou simplement oublié : virginité souvent redoutable à saisir, dont ils vont se disputer la stérile conquête.
Enfin, le point d’honneur est intervenu; on craint presque le ridicule du mal des montagnes, comme celui du mal de mer. Autrefois, on en recherchait sur soi-même les symptômes, on se vantait volontiers de les avoir éprouvés, comme d’un danger mystérieux bravé; aujourd’hui on se refuse à les observer, à les avouer surtout ; parfois on les nie.
Un des voyageurs de notre époque qui ont le plus pratiqué la montagne, M. le comte Henry Russell S s’exprime sur ce point de la manière la plus nette et en même temps la plus autorisée :
J'ai le regret de constater que quelques-unes des autorités les plus sérieuses de l’Alpine Club ont été jusqu’à nier complètement une chose comme le phénomène pénible connu dans tous les pays sous le nom de « mal des montagnes » , ou encore le déclarent une exception, un effet de la fatigue , de l’épuisement. Il est vrai que des poumons très-privilégiés peuvent s’élever très-haut et continuer à respirer confortablement. De même, il est des voyageurs qui sont exempts du mal de mer, et nous pourrions ainsi nier tout aussi bien ce mal que l’autre. Le mal des montagnes est une souffrance qui a été éprouvée sur le globe entier (meme entre les tropiques), dans les Andes, sur l’Altaï, sur l’IIimalaya.... partout. Aucun animal n’en est exempt, à une certaine hauteur ; et quant à moi, je confesse humblement que je puis à peine respirer au sommet du mont Blanc ; en fait, nous étions tous malades, plus ou moins, y compris les guides. Sur la Calotte, où la pente est très-douce, pas un de nous ne put faire plus de trentequatre pas sans s’arrêter longtemps. Et ce n’était pas de fatigue, puisque nous redescendîmes en deux heures aux Crands-Mulets , en très-bonne santé et pleins de vigueur. (P. 243.)
Combien peu de.« mountaineers », d’ « alpinistes », auront le courage d’un semblable aveu !
1 Ûn Mounlains, and 011 Mountaineering in general. Alpine journal, t. V, p. 241-248,
§ 6. — Les Pyrénées.
Les montagnes les plus élevées des Pyrénées n’alteignanl pas 3500®, les malaises dus à la diminution de pression ne peuvent s’y faire sentir que dans des conditions exceptionnelles. Aussi, les voyageurs sont-ils le plus souvent muets sur ce sujet, et quand ils en parlent, c’est d’ordinaire pour déclarer qu’ils n’ont rien éprouvé.
Le premier auteur qui ait fait mention de phénomènes physiologiques observés dans les Pyrénées est Robert Boyle% mais il ne donne que des renseignements de seconde main :
ün gentilhomme instruit avait fait l’ascension du pic du Midi au mois de septembre. Je lui demandai s’il avait trouvé l’air du sommet aussi fort pour la respiration que celui d’en bas. Il me répondit que non, et qu’il était forcé de respirer plus fréquemment et plus brièvement qu'à l’habitude. El comme je pensais que peut-être cela venait du mouvement, je lui demandai si celte gêne avait cessé après son arrivée au sommet ; il me répondit : Oui, évidemment, car nous n’aurions pu rester plusieurs heures sur ce sommet avec une pareille difficulté de respirer. (P. 2059.)
Pendant le dix-huitième siècle, un assez bon nombre d’ascensions furent faites, pour des motifs scientifiques, sur diverses montagnes pyrénéennes, et non des moins élevées. Le livre de Dralet ® donne un résumé intéressant des faits anciennement observés :
Les artistes qui furent employés, en 1700, à construire sur le Canigou une pyramide pour déterminer la méridienne, n’éprouvèrent aucun accident. MM. Vidal et Reboul ont passé trois jours et trois nuits au sommet du pic du Midi de Bigorre, sans aucune incommodité ; j’en ai été toujours exempt, ainsi que mes compagnons de voyage, non seulement au même pic, mais aussi sur les crêtes les plus élevées qui séparent la France de l’Espagne.... Cependant quelques voyageurs ont été incommodés dans les Pyrénées, même à des hauteurs médiocres. En 1741, M. Planlade, célèbre astronome du Languedoc, mourut à l’âge de 70 ans à côté de son quart de cercle, sur la Hourquette des Cinq-Ours (1 2 i4 toises). Le comte Dolomieu, au mois d’août 1782, faillit y subir le même sort; il fut atteint d’un violent accès dé fièvre qui l’empêcha d’arriver au sommet du pic ^ ; M. de Puymaurin et M. Lapeyrouse, ses compagnons de voyage, se trouvèrent un instant presque sans pouls. M. Dusaulx, avant d'arriver au plateau du pic du Midi, sentit des éblouissements, et une sorte de faiblesse, sans que ses compagnons éprouvassent de tels accidents. Ces faits paraissent prouver, selon l’opinion de M. de Saussure, que la nature a fixé, pour le tempérament de chaque individu, la hauteur
* Philosophical transactions, 12 sept. 1670.
- Description des Pyrénées, 2 vol. — Paris, 1813,
® Il eut même, suivant Gondret [Mém. concernant les effets de la pression atm. sur le corps humain; Paris, 1819), un crachemjnt de sanjr. (P. 44.)
HISTORIQUE
à laquelle il peut s’élever sans inconvénient et sans danger. .Mais il est à remarquer que certains voyageurs ont été incommodés à une hauteur médiocre, quoiqu’habitués à parcourir impunément des montagnes d’une très-forte élévation. (T. I, p. 58.)
Depuis ce temps, le voyageur naturaliste Ramond fît le premier l’ascension du mont Perdu (3550“). Son récits fort intéressant, donne la preuve d’une sagacité peu commune; lui, du moins, se garde bien de nier ce qu’il eut le bonheur de ne pas ressentir :
Xous respirions sans peine cet air si léger et qui ne suffit plus à la respiration de bien d’autres. J’ai vu des personnes vigoureuses être forcées de s’arrêter à des
hauteurs beaucoup moindres . Ici nous n’avons rien éprouvé de semblable ;
seulement l’état du pouls indiquait une altération indépendante de l’agitation du voyage : le repos ne le calmait point. Pendant tout le temps que nous restâmes au sommet, il demeura petit, sec, tendu, et accéléré dans le rapport de 5 à 4 ; cette fièvre, qui est nerveuse, annonçait assez le malaise que nous aurions ressenti à une hauteur plus grande ; mais au point où nous en étions affectés, elle produisait un effet tout opposé à celui qu’un degré de plus aurait produit. Bien loin d’occasionner de l’abattement, il semblait qu’elle soutenait mes forces, et quelle excitât mes esprits. Je suis persuadé que nous lui devons souvent cette agilité de membres, cette finesse des sens, cet élan de la pensée qui dissipent tout à coup l’accablement de la fatigue et l’appréhension du danger; il ne faut peut-être pas chercher ailleurs le secret de l’enthousiasme qui perce dans les récits de tous ceux qu’on a vus s’élever au-dessus des hauteurs ordinaires. (P. 84.)
De même, Arbanère® déclare n’avoir, au sommet du mont Perdu, en 1821 :
Éprouvé aucun effet de la raréfaction de l’air, ce trouble, cette anxiété, ces maux de cœur qui fatiguent, accablent souvent à une pareille hauteur. (T. II, p. 85.)
Le 11 vendémiaire an XI, Cordier et Xéergaard firent l’ascension de la Maladetta. L’un d’eux fut sérieusement atteint; voici du reste comment le célèbre géologue raconte cet accident® :
Peu après, l’arête devient tout à fait impraticable, et il faut entrer sur le glacier. Nous étions alors à près de 3000“. M. Néergaard se trouva tellement incommodé de maux de cœur et d’étourdissements, occasionnés par la rareté de l’air, qu’il lui fut absolument impossible d’aller plus loin. Je ferai remarquer, en passant, que le mal des montantes attaque presque toujours le petit nombre des personnes qu’une disposition naturelle ou accidentelle y rend sujettes, à la hauteur de 2600 à 5000“, c’est-à-dire, immédiatement après les limites de la haute végétation. (P. 266.)
1 Voyage au sommet du mont Perdu. — Ann. du Muséum d'histcire naturelle, t. III,
- Tableau des Pyrénées françaises, 2 vol. — Paris, 1828.
s Bapport fait au Conseil des mines sur un voyage à la Maladetta, par la vallée de JBagnères-de-Luchon. — Journal des Mines, messidor an XII, t. XVI, p. 249-282; 1804.
LES VOYAGES EN UOA'TAGSES. — PYRÉA'ÉES. 151
Cordier et son guide continuèrent leur route et arrivèrent au sommet sans paraître avoir éprouvé de symptômes fâcheux ; du moins le récit n’en porte pas de traces.
Un voyageur dont nous avons eu déjà à parler, qui fit de nombreuses ascensions, notamment dans les Pyrénées, Parrot^ a fixé tout spécialement son attention sur les variations de son pouls, aux diverses hauteurs. Je transcris ses importantes observations :
Mon pouls au sommet du mont Pei’du battait 110 fois à la minute, et quelques jours auparavant, dans ma première tentative pour atteindre cette montagne, il battait 100 fois. Sur le haut de la Malade! ta, j’avais 103 pulsations, et quelques jours avant, à Bagnèresde Luchon (628“),je n’en comptais que 70. Ces variations sont dans un rapport régulier avec celles de la hauteur ; elles concordent avec les observations que j’ai déjà faites sur mon pouls dans diverses montagnes. Ainsi, mes pulsations, qui sont de 70 à la minute au niveau de la mer, s’élèvent à 73 pour une hauteur de 1000“, à 82 pour 1500“, 90 pour 2000“, 93 pour 2500“, 100 pour 3000“, 103 pour 3500", 110 pour 4000“. (P. 216.)
Après lui, je ne trouve guère à citer que le récit de M. de Franqueville®, qui le premier a atteint la plus haute cime des Pyrénées, le pic de Néthou (5400“).
L’ascension eut lieu le 18 et le 19 juillet 1842. Les voyageurs arrivèrent sur le glacier du Néthou, tout près du but de leur ascension :
Nous nous attendions tous à éprouver quelques-uns des phénomènes dus à la raréfaction de l’air, et qui généralement viennent encore ajouter aux difficultés des grandes ascensions. 11 n’en fut' pourtant pas ainsi. Seul, après avoir fait quelques pas sur le glacier, M. de Tchihatcheff fut atteint de nausées assez violentes pour être obligé de s’arrêter de temps en temps et de se coucher sur la neige. Quelques instants de repos suffisaient pour le remettre entièrement, et lui permettre de continuer sa route. Quant aux autres, ni les guides ni moi ne ressentîmes rien de particulier. Nous n’eûmes même pas à combattre cette lassitude, ce malaise si pénibles, qui accompagnent, dit-on, si souvent la présence de l’homme dans ces régions élevées qui n'ont pas été faites pour lui.
Ici se termine ce que nous avons pu trouver, dans les récits des ascensionnistes aux Pyrénées, d’intéressant pour notre sujet. Un document curieux nous montre que rien d’important n’a jamais attiré leur attention. Lecomte Russell-Killough, qui connaît si merveilleusement les Pyrénées, a publié un recueil^ des ascensions eu
* Veber die Beschleunigung des menschlichen Puises nach Maaszgabe den Erhôh ung des Standpunktes ûber der Meeresflâche. — Froriep's Notizen, Bd X ; 1825.
- Voyage à la Maladetta. — Paris, 1845.
^ Piecueil des ascensions au pic du Néthou, de 1842 {1^« ascension) jusqu’à 1868. — Bull, de la Société Bamond, 1872, p. 12-24, 195-198 ; et 1873, p. 49-58.
HISTORIQUE
pic du Néthou, depuis celle dont nous venons de parler, jusqu’en 1868. Dans cet intervalle, il y en a eu environ deux cents, comprenant à peu près mille personnes, dont vingt-deux dames .
Le livre qui reçoit les notes personnelles de chaque touriste n’indique absolument rien, sinon la vanité générale des motifs qui ont déterminé tant de personnes à cette pénible ascension. On n’y parle même pas des troubles physiologiques. Seul, le comte Russell (24 août 1865) dit : « pas de crachement de sang». (P. 50.)
Enfin, je citerai dans ce paragraphe quelques observations^ faites dans une ascension du Mulahacen, le pic culminant de la sierra Nevada d’Espagne; elles contiennent l’ébauche d’une bizarre théorie ;
Les effets produits par la rareté de l’air sur les poumons et sur le corps ne s’étaient pas fait sentir tant que nous étions restés sur les mules. Mais maintenant qu’il fallait faire des efforts musculaires , un plus grand déplacement d’énergie est nécessaire que dans une atmosphère dense. L’équilibration de l’air, qui supporte les os comme l’eau fait pour les poissons, manque, et les muscles sont obligés de soulever un poids plus considérable ; de là l’épuisement. (P. 157.)