‹ La pression barométriqueChapitre 142 sur 191 · ÉLÉMENTS ANATOMIQUES · texte numérisé non relu

ÉLÉMENTS ANATOMIQUES

nerveux, si bien que j’ai été conduit à rapprocher l’action de l’oxygène de celle de la strychnine et de l’acide phénique.

Après la mort, les muscles sont encore contractiles, les nerfs excitables, les actions réflexes possibles, le cœur bat encore. Mais est-ce à dire que les éléments anatomiques nerveux soient seuls attaqués par l’oxygène ? Tout ce que nous avons dit jusqu’ici s’élève contre cette hypothèse : la diminution si considérable des oxydations intra-organiques, la mort des animaux inférieurs, celle des végétaux et des ferments, tous ces phénomènes montrent une généralité d’action qui doit évidemment s’étendre aux éléments anatomiques des animaux supérieurs.

Je ne pouvais cependant me contenter dans ce cas, nor plus que dans aucun autre, de conclusions tirées de l’analogie. Des expériences directes m’ont paru nécessaires; mais j’avoue que, voyant leur concordance avec ce qui paraissait si vraisemblable, je n’en ai. pas beaucoup multiplié le nombre :

Expériekce CCCCLXXVn. — 20 février. Le train postérieur d’une grenouille est coupé en deux, suivant l’axe vertébral,

A. L’une des parties est laissée à la pression normale, suspendue dans une éprouvette bouchée, au fond de laquelle se trouve de l’eau, pour éviter la dessiccation.

B. L’autre est suspendue de même dans l’appareil cylindrique en verre, où l’on pousse la pression à 10 atm. d’un air contenant 80 pour 100 d’oxygêne.

24 février. A. Le nerf sciatique n’est plus excitable ; les muscles se contractent encore sous l’influence d’un assez faible courant ; leur réaction est neutre.

B. Les muscles pas plus que les nerfs ne sont excitables aux plus forts courants. 11 y a rigidité manifeste, et les muscles sont trés-acides.

Expérience GCCGLXXYlll. — 2 mars, 2**. Moitiés de grenouille disposées comme dans les expériences précédentes; A à la pression normale, B à 15 atmosphères suroxygénées.

3 mars, 4**. A : nerf sçiatique bien excitable ; contraction musculaire très-vive et très-soudaine, comme à l’état normal ;

B : Le nerf sciatique ne peut plus être excité par aucun courant. Les muscles se contractent encoi’e ; mais la contraction est lente, ressemble à une sorte de crampe, et dure encore après que l’excitation a cessé.

Expérience GGGGLXXIXw — 8 avril. Expérience disposée toujours de la

même façon : A à la pression normale, B à 5 atm. d’un air contenant 50 pour 100 d’oxyg., ce qui correspond en tension à 7,5 atm. d’air.

10 avril. À : On obtient des contractions musculaires avec l’appareil à chariot, la bobine mobile étant à 16® de l’extérieur de la bobine fixe.

B. Pour avoir des contractions, il faut se rapprocher jusqu’à 5 centimètres. La contraction est accompagnée de contracture.

Expérience CGECLXXX. — 12 juin, 4**. On enlève le cœur à 4 grenouilles. Ces cœurs sont placés 2 à 2 dans une capsule où ils baignent dans de l’humeur vitrée de chien.

A. Laissé à la pression normale.

B. Comprimé dans l’appareil cylindrique en verre, à 10 atm. suroxygénées.

6 heures. A. Les cœurs présentent encore des battements, surtout pour les oreillettes : on peut les exciter.

B. Ils sont complètement arrêtés, et ne peuvent être rappelés par l’excitation.

Ces faits montrent que la contractibilité musculaire, que l’excitabilité nerveuse motrice, que le jeu rhythmique des ganglions nerveux du cœur, s’arrêtent bien plus tôt dans l’oxygène en tension que sous la pression normale avec l’air ordinaire. En d’autres termes, les éléments anatomiques musculaires , nerveux et ganglionnaires sont, comme les éléments libres qui constituent les ferments, tués par l’oxygène comprimé.

D’autres recherches, dans lesquelles j’ai mis en usage la méthode des greffes animales S la seule qui pût ici nous éclairer, montrent que non-seulement les propriétés vitales d’ordre supérieur, d’ordre animal, sont détruites dans les éléments musculaires et nerveux, mais que tous les éléments anatomiques sont tués par l’oxygène en tension. En effet, les greffes exécutées avec des parties soumises au préalable à son action se sont résorbées sans avoir contracté d’adhérence :

Expérience CCCCLXXXI. — 15 mars. Queues de rat écorchées, sont suspendues dans des tubes de verre bouchés, avec un peu d’eau au fond.

L’une d’elles. A, est laissée à la pression normale.

L’autre, B, dont le bouchon est percé d’un trou, est portée du 16 au 20 mars à 10 atm. d’air suroxygéné. Température 12 degrés.

‘ Voy. mon Mémoire sur la vitalité des tissus animaux (Annales des sciences naturelles. Zoologie, 1866).

ÉLÉMEISTS AMTOMIQÜES. 91Î

20 mars. A sent un peu mauvais. B aucune odeur.

Greffées sous la peau du dos de deux rats.

Pas d’accident.

juillet. La greffe A est parfaitement prise ;

B est presque entièrement résorbée.

Expérience CCGCLXXXl hü. — 22 mars. Queues de rat écorchées, suspendues dans des tubes, au-dessus d’un peu d’eau.

A. Pression normale.

B. A 9 atmosphères suroxygénées.

24 mars. Greffées à deux rats.

Pas d’accidents.

juin. A, greffe parfaitement prise.

B. Presque entièrement résorbée.

La transfusion du sang, qui n’est qu’un cas particulier de la méthode générale des greffes animales, montre également que le sang qui a subi l’action prolongée de l’oxygène comprimé, est incapable d’entretenir la vie; ses éléments anatomiques, ses globules, sont tués, et leur introduction dans l’organisme détermine même la mort. Exemple :

Expérience CCGCLXXXII. — 20 avril. 100'=® de sang de chien, défibriné, sont agités d’une manière continue pendant 18 heures dans l’appareil représenté page 697, avec de l’oxygène comprimé à 18 atmosphères.

21 avril. On enlève à un petit chien (pesant 5 kil.) 100®® de sang, saignée qui certes ne l’aurait pas fait périr et on lui injecte lentement, dans la veine fémorale, les 100®® de sang agités et bien purgés de gaz libres.

L’injection est faite à 11**. Immédiatement après, l’animal se met à courir ; mais bientôt il se retire dans un coin, tombe dans une sorte de somnolence, et meurt à 5** 50“ ; sa temp. rectale est à ce moment de 29®,5.

Ainsi, les éléments anatomiques des os et du tissu cellulaire ont été tués par l’oxygène à haute tension ; le sang a acquis des propriétés toxiques; les greffes se sont résorbées sans avoir contracté d’adhérences vasculaires. Si elles n’ont pas excité de phlegmon, cela tient probablement à ce que l’oxygène avait tué tous les germes atmosphériques qui pouvaient

1 Paul Bert. Note sur un signe certain de la mort prochaine sur les chiens soumis à une hémorrhagie rapide (Mémoire de la Société des sciences de Bordeaux t. lY, p. 75, 1866).

EXPÉRIENCES

y adhérer; j’ai, du reste, autrefois, obtenu de semblables résultats.

Il résulte de ces faits que la mort des animaux supérieurs dans l’oxygène comprimé, si elle a pour mécanisme prochain la surexcitation du système nerveux central, comme nous l’avons établi, est due, en réalité, à une action générale de l’oxygène sur tout l’organisme. Seulement, les éléments nerveux, plus susceptibles, réagissent les premiers, troublent les mécanismes vitaux, tellement que la mort survient avant que les autres éléments soient sensiblement ^iffectés.

Nous tirons encore de là cette conséquence que la mort des éléments anatomiques n’a rien à voir avec la putréfaction ; elle n’en est pas, comme on a pu le penser avec une apparente raison, le premier stade ; elle est tout autre chose, puisque la pression, qui la hâte, empêche la putréfaction.

SOÜS-CHAPITRE IV

DE l’emploi de l’oxygène A HAUTE TENSION GOMME MÉTHODE EXPÊRniENTALE.

Les faits qui viennent d’être rapportés dans les deux souschapitres précédents me paraissent présenter un intérêt considérable, non-seulement en eux-mêmes, mais au point de vue d’un emploi de l’oxygène à haute tension, comme méthode expérimentale. Nous avons vu, en effet, que les organismes microscopiques qui constituent les vrais ferments, que les éléments anatomiques, isolés ou groupés en tissus, sont tués par l’oxygène'; qu’au contraire , les ferments non figurés, solubles, les diastases, lui résistent parfaitement et sont même conservés par lui. ,

Nous avons donc en main un précieux instrument de différenciation pour reconnaître ce qui appartient à l’une ou à l’autre des deux classes de fermentations.

S’agit-il d’une fermentation vraie, elle devra être arrêtée complètement par l’oxygène comprimé, sous une tension correspondant à environ 50 atmosphères d’air, et le ferment

BLETTISSEMENT DES FRUITS.

étant tué, elle ne se manifestera plus, lors même que la pression redeviendrait normale. La fermentation est-elle due à la présence d’une matière analogue à la diastase, cette matière, soumise à l’air comprimé, devra y conserver presque indéfiniment ses propriétés actives, qu’une expérience consécutive permettra de mettre en lumière.

Je me hâte de dire cependant que, s’il est ainsi très-facile de déterminer si un phénomène donné est une fermentation vraie, la méthode ne permettra nullement de décider s’il est une pseudo-fermentation, ou le résultat d’une simple oxydation. Un exemple tiré du blettissement des fruits fera comprendre ma pensée.

§ — Blettissement des fruits.

Certains fruits, par exemple les nèfles, les cormes, sont régulièrement atteints de blettissement, si bien que, comme ils ne peuvent être mangés que dans cet état, on le confond communément avec la maturation. Le blettissement est-il le fait d’une évolution vitale des cellules du fruit ; est-il le résultat de la réaction d’une matière diastasique antérieurement formée sur le tannin, qui disparaît pendant le blettissement; est-il, enfin, simplement la conséquence d’une oxydation de ce tannin, dont la disparition enlève au fruit sa saveur insupportable ? Voyons d’abord ce que disent les expériences :

Expériesce CCCGLXXXIII. — 29 septembre. Cormes non blettes, bien saines, placées avec soin dans des éprouvettes.

A, laissées à l’air libre.

B, soumises à une pression de iO atmosphères suroxygénées.

4 octobre. Décomprimé.

A, commencent à blettir.

B, évidemment plus blettes encore.

Expérience CCCGLXXXIY. — 5 novembre. Nèfles non blettes.

A, à la pression normale.

B, à 17 atmosphères d’un air contenant 78 pour 100 d’oxygène.

11 novembre. — Décomprimé.

A, encore très-dures, ne blettissent qu’une semaine après.

B, complètement blettes, et, par suite, de la décompression brusque et du dégagement des gaz, crevées et éclatées.

Ainsi, non-seulement le blettissement n’a pas été arrêté, mais bien , au contraire , il a été accéléré par l’action de l’oxygène à haute tension. Cela seul suffit pour nous montrer qu’il ne s’agit pas là d’un acte de la vie cellulaire.

Mais est-ce un acte diastasique? Est-ce d’uiie oxydation directe qu’il s’agit ? Les oxydations de cet ordre ne sont pas arrêtées par l’oxygène en tension ; au moins en est-il ainsi pour celle du pyrogallate de potasse :

Expérience CCCCLXXXV. — 10 février. Au fond d un verre est une dissolution d’acide pyrogallique ; une petite capsule contenant de la potasse flotte à la surface. Le tout est soumis à 10 atmosphères suroxygénées dans l’appareil cylindrique en verre.

13 février. On secoue l’appareil sans l’ouvrir ; aussitôt que la potasse touche l’acide, on voit le liquide rougir instantanément, plus rapidement, certes, qu’il n’aurait fait à la pression normale.

L’accélération du blettissement dans l’oxygène comprimé semble bien indiquer qu’il est le résultat d’une oxydation. L’expérience suivante tend à le démontrer :

Expérience CCCCLXXXVI. — 12 novembre. On broie dans un mortier des nèfles bien dures, et l’on coule dans un verre la pâte ainsi obtenue.

Deux heures après, le blettissement a commencé à la surface de la masse pâteuse.

En résumé, nous voyons, grâce à l’emploi de l’oxygène à haute tension, que le blettissement n’est très-certainement pas un acte de la vie des cellules du fruit, mais très-probablement le résultat d’une oxydation directe.

§ 2. — Maturation des fruits.

La même question peut se poser pour la maturation régulière des fruits. Si c’est un phénomène d’ordre diastasique, il continuera dans l’oxygène comprimé ; si c’est un acte de vie cellulaire, il sera arrêté. L’expérience est assez difficile à réaliser, parce qu’il faut prendre des fruits qui mûrissent aisé-

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