Le Caucase, l'Arménie, la Perse
Caucase. — Les ascensions des sommets élevés du Caucase sont tout à fait récentes. Klaproth% dans le récit de son voyage au mont Caucase et en Géorgie, exécuté de 1807 à 1808, disait :
Personne n’a monté l’Elbrouz ; et les Caucasieils croient que l’on ne peut pas parvenir à sa cime sans une permission particulière de Dieu. (T. 1, p. 131.)
Une tentative très-sérieuse pour monter au sommet du Kashek ou Mquinvari (5030“) fut faite le 17 septembre 1812, par Engelhard et Parrot®.
Les deux voyageurs campèrent à la limite des neiges perpétuelles ; Parrot entreprit seul l’ascension du sommet. Il eut à surmonter les difficultés ordinaires de la montagne; mais, ajoule-t-il :
Le plus gênant pour moi fut une lassitude singulière qui me forçait à me reposer tous les cinquante pas; elle provenait moins d’une oppression de la poitrine que d'une faiblesse totale des muscles qui me prenait soudainement, et qui passait bientôt quand je m'étais arrêté seulement une demi-minute. Elle était géué-
‘ Ford, A Hand-Book for travellers in Spain. — London, 1847.
- Voyage au mont Caucase et en Géorgie. — Paris, 1825.
3 Voyage à la vallée du Terek. — A'. Ann. des Voyages, t. LI, p. 275-524, 1851.
LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ASIE OCCIDENTALE 155
râlement suivie d’une sensation agréable et étrange, comme si je me fusse trouvé dans un nouvel élément, auquel mon corps, fait pour la pression plus forte des régions inférieures, était supérieur en force. Une suite inévitable de l’air extrêmement raréfié qui nous entourait était l’accélération de la circulation du sang et celle de la respiration ; mais le malaise et le vertige ne tourmentaient ni moi ni mes compagnons. En revanche, j’observai chez eux et chez moi un affaiblissement de plusieims organes des sens; nous étions obligés de parler très-haut pour nous entendre mutuellement ; nous éprouvions de la peine à parler, non que la respiration nous manquât, mais parce que la langue avait perdu de sa souplesse ; l’œil même semblait avoir moins d’activité, etl’on aurait dit qu’une cause intérieure l’empêchait de voir nettement et à une grande distance. (P. 302.)
Parrol fut obligé de s’arrêter à 2168 toises de hauteur; il y passa la nuit avec ses gens, mais dut redescendre le lendemain sans avoir pu atteindre la cime, qu’il estime à 2400 toises.
En 1829, une expédition militaire et scientifique s’approcha du mont Elbrouz (5620“); Kupffer^ et les autres savants qui en faisaient partie résolurent de tenter l’ascension du géant du Caucase.
Le 22 juillet 1829, ils arrivèrent sur ses flancs, à la hauteur des neiges perpétuelles :
Nous étions obligés de nous arrêter presque à chaque pas. La raréfaction de l’air est telle que la respiration n’est plus capable de rétablir les forces qu’on a perdues ; le sang s’agite violemment et cause des inflammations dans les parties les plus faibles.... Tous mes sens étaient offusqués, la tête me tournail, j’éprouvais de temps en temps un abattement indéfinissable dont je ne pouvais devenir maître.... Nous étions ici à une hauteur de 14000 pieds au-dessus du niveau de la mer. (P. 33.)
Ils n’étaient cependant pas arrivés au niveau du mont Rose ; ils ne purent atteindre plus haut, mais un de leurs guides s’éleva jusqu’au sommet.
Sjôgrun^ qui fit, le 26 mai 1836, l’ascension de « la montagne la plus élevée du Caucase » (son récit n’est pas clair, mais je crois que c’est du Kazbek qu’il veut parler), ne dit absolument rien des troubles physiologiques.
Mais Radde®, bien que son ascension de l’Elbrouz le 10 août 1863 soit restée incomplète, à cause du mauvais temps, indique nettement dans son récit l’influence de l’air raréfié :
Devant nous se dressait, toute blanche, la cime de la montagne. Un fort vent d’ouest s’était élevé. Nous nous arrêtâmes un certain temps ; la fatigue, les tour-
* Voyage dans les environs du mont Elbrous dans le Caucase, entrepris en 1829. — Rapport fait à l’Ac. imp. des Sc. de St-Pétersb. — St-Pétersb., 1850.
® Voyage dans les vallées centrales du Caucase, fait en 1856 et 1857. — V. Â 'nn. des Voyages, t. CXVIII, p. 276-528, 1848.
® Iteisen und Forschungen im Kaukasus, 1865. — Peterm. Mitth., t. XIII, 1867.
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HISTORIQUE
noiements de tête se faisaient sentir fortement chez mes deux compagnons et chez moi-même ; nous éprouvâmes également une étrange faiblesse des genoux, qui arrivait rapidement à nous interdire tout mouvement .
Nous nous arrêtions de plus en plus souvent; les vertiges, la faiblesse des genoux, augmentaient ; une fatigue atroce « entsetzlicb » m’écrasait .
Nous étions arrivés à 14925 pieds (4557“). (P. 102.)
Dans leur voyage, en 1868, Douglas W. Freshfîeld, Moore et TuckerS accompagnés d’un guide de Chamounix, Fr. Devouassoud, . avec qui ils avaient parcouru les Alpes, exécutèrent les deux difficiles ascensions du Kasbek et de l’Elbrouz.
Le 1'"' juillet, ascension du Kasbek ; nuit passée à 5500“ ; excepté la fatigue excessive qui força l’un d’eux de se coucher et faillit en empêcher un autre d’atteindre le sommet, nos voyageurs ne notent rien qui nous intéresse.
Le 51 juillet, ascension de l’Elbrouz; ils ne se plaignent que du froid.
Gardiner, Grove, Waîker et Knubel® s’élévèrent, le 28 juillet 1874, au sommet de cette dernière montagne. Le 27, ils campèrent à 11500 pieds, et le lendemain atteignirent la cime :
Toute la compagnie souffrit de la rareté de l’air. En 1868, pas un ne s’en était ressenti; le pic alors atteint était probablement celui de l’Est ; mais la différence en hauteur, s’il y en a une, est trop légère pour expliquer l’immunité de la première expédition.
C’est sans doute du voyage de Douglas Freshfîeld et autres qu’il s’agit ici.
Dans la même publication se trouve un second récit, par Gardiner", de la même ascension :
Depuis le col, aucune difficulté sérieuse ne se présenta. Cependant Grove, Knubei et moi, nous souffrîmes plus ou moins du côté de la respiration, ce qui nous força à nous arrêter souvent ; nous avions aussi ce que j’ai entendu appeler par un guide suisse « un coup aux genoux » . Walker saigna du nez, mais n’eut pas d’autre accident. (P. 119.)
AmiÉxsE. — Le plateau de l’Arménie qui, sur une vaste étendue,
* Journeÿ in the Cauca&us, and Ascent of Kasbek and Elbruz. — The journal of the royal geogr. Society, t. XXXIX, p. 50-76 ; London, 1869. — Itinerary of a Tour in the Caucasus; Alpine Journal, t IV, p. 160-166; London 1870. — The Caucasus, hy C. Tucker {Ibid, 4 il-25 ).
- Itinerary of a Tour in the Caucasus mode by F. Gardiner, F.-C. Grove, .4.-W. Moore and -4. tValker, with Peter Knubel of St-Niklaus. — Alp. Journal, t. ¥11, p. 100-105 j London, 1874.
5 Anascent of-Elbruz. — Alpine Journal, t. VU; p. 115-124; London,I875.
LES TOYAGES EN MONTAGNES. — ASIE OCCIDENTALE
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dépasse la hauteur moyenne de 5000“, est dominé par le double sommet de l’Ararat, qui était bien connu des anciens, et dont parlent même, comme chacun sait, les livres bibliques.
Mais si Noé a pu facilement, selon la légende, descendre du sommet où l’avaient porté les eaux — qui, si elles avaient couvert le grand Ararat, n’auraient laissé au-dessus d’elles que ses voisins l’Elbrouz et le Démavend avec les plus hautes cimes des Andes et de rHimalaya, — l’ascension de la montagne sainte présente des difficultés autrement sérieuses. Cependant, Pierre Bergeron, Parisien, dans son traité des Tartares‘\ nous donne le curieux renseignement suivant :
Elmacin, historien arabe, conte que l’empereur Héraclius faisant la guerre en Perse, et passant par la ville de Thémanin bâtie, ce dit-on, par Noé au sortir de l’arche, avait eu la curiosité de monter sur cette montagne (Ararat, qui est le Taur, comme l’Écriture l’appelle, et les Grecs Périarde, aujourd’hui Ghielder), pour y chercher ce qui restait de ce vaisseau. Haiton dit aussi que de son temps on en voyait aussi quelques pièces de reste. (P. 66.)
C’est encore à Pvoberl Boyle^ que nous devons le premier récit d’une ascension sur l’Ararat, avec indication des malaises que devait entraîner le séjour sur un lieu si élevé :
M’étant rencontré avec un ecclésiastique qui avait visité les hautes montagnes d’Arménie (sur l’une desquelles, à cause de sa grande élévation, les gens du pays disent que V Arche s’est arrêtée), je lui demandai si sur les sommets il avait
éprouvé quelque difficulté à respirer . Il me répondit qu’il n’avait pu aller
jusqu’au faîte de ces montagnes, à cause des neiges; que cependant, il avait remarqué qu’il était obligé de respirer plus souvent.
Je lui demandai si cette difficulté lui paraissait purement accidentelle, ou particulière à lui ; mais il m’affirma qu’elle était générale sur les hauts lieux et que cela était de commune observation.
Ce même ecclésiastique éprouva de semblables accidents respiratoires en faisant l’ascension d’une montagne des Cévennes. (P. 2038.)
Le célèbre botanisté Tournefort®, qui tenta l’ascension le 11 août 1701, ne put aller jusqu’à la limite des neiges :
L’im, dit-il, se plaignait qu’il ne pouvait respirer ; pour moi, je n’avais jamais tant appréhendé que quelque vaisseau lymphatique ne se cassât dans mon corps. (T. II, P. 516.)
La première ascension complète dont nous possédions le récit
* Voyages faits en Asie, dans les XII. XIII. XIV et XV siècles. — La Haye, 1753.
2 Philosophical transactiojis. l‘2 sept 1670.
^ Relation d’un voyage du Levant, 2 vol. — Paris, 1717.
136 HISTORIQDE.
est celle qui a été exécutée en 1829 par Parrot, le savant voyageur que nous avons déjà si souvent cité; il dut s’y reprendre à trois fois.
Le 12 septembre^ il ne monta que jusqu’à 5850“ (p. 150) ; le 18, il arriva à 5000“ (p. 146). Enfin, le 26, il alla passer la nuit à 4500“; il ne se plaint que d’un sentiment de fatigue et de tendance au sommeil {p. 156). Le lendemain, départ pour le sommet :
Nous dûmes laisser un de nos paysans, malade, au campement. Deux autres, harassés par l’ascension des glaciers, se couchèrent sur le sol, puis redescendirent. Sans nous laisser abattre, nous poursuivîmes notre route. (P. 157.)
Le reste du récit montre que leurs fatigues furent extrêmes; mais aucun autre symptôme n’est signalé. A trois heures un quart, ils arrivent au sommet : « Mon premier désir et ma première jouissance, dit Parrot, fut le repos » (p. 159).
Les difficultés dont l’opinion populaire entourait une ascension qui paraissait un peu sacrilège, firent que le récit si circonstancié et si véridique de Parrot fut révoqué en doute. Mais, quelques années plus tard, d’autres explorateurs, Avtonomoff, le 5 août 1854 ^ Behrens, le 20 juillet et le 9 août 1855®, Abich, le 29 juillet 1845*, vinrent en démontrer toute l’exactitude. Je n’ai pu me procurer le récit complet de ces ascensions, et les comptes rendus qu’en donnent les journaux de géographie ne parlent d’aucun trouble physiologique.
Mais cela ne prouve rien, car ils gardent le même silence en analysant® la célèbre ascension du colonel russe Chodzko, et cependant il résulte d’une communication que m’a fait l’honneur de m’adresser le savant géodésien qu’ils ne furent rien moins que négligeables.
Voici ce récit, tel que me l’apporte une lettre écrite en français par M. le général Chodzko : je le reproduis intégralement, en remerciant vivement de son obligeance mon éminent correspondant. L’expédition comprenait cinq officiers et soixante soldats :
L’ascensiona commencé le 31 juillet (11 août) 1850. Du 4 (16) au 6 (18) août, nous sommes restés sous les tentes au pied du sommet du mont Ararat. Le 5 (17) août, pendant la nuit, abrités sous les rochers à pic, nous restâmes de huit
1 Reize zum Ararat. — Berlin, 1834.
2 Magaziti fur die lilleratur des Auslandes; 1835, ri° 34.
^ Gazette russe de V Académie ; 1858, n” 21, 23.
* Journal le Caucase; 1846, 1, 5, 7.
® Journal le Caucase; 1850, ii° 50. — Ti’aduit in Vom». Ann. des Voyages, t. CXXX, p. 354-549; 1851.
LES VOYAGES EV YIOVTAGVES. — ASIE OCCIDENTALE
à onze lieures du soir au milieu de nuages électriques. Les éclairs qu’on voit d’en bas traverser les nuages comme de simples rubans minces avaient des dimensions énormes ; la foudre grondait au moment même où apparaissait la lumière électrique : c’était comme le feu des coups de plusieurs canons tirés en même temps. Après trois heures d’orage, un coup de tonnerre très-fort détacha une partie des rochers, qui tomhèrenl avec fracas.
L’orage une fois terminé, sur\inrent des ouragans de neige. C’est avec beaucoup de peine que nous pûmes dérouler et étendre un peu plus haut deux petites tentes en toile, sous lesquelles nous restâmes du 16 au 19 août. Le 18 août, après avoir atteint le sommet, nous y fixâmes une croix peinte en noir. Deux tentes furent dressés dans des trous pratiqués dans la neige. Le 19, les observations des distances zénithales furent commencées (l’Ararat fut observé de 122 points trigonométi'iques) ; elles furent finies tant bien que mal le 24 août au matin. Mous parûmes à midi, et descendîmes rapidement.
Quant aux symptômes physiologiques, je me sentais la tête très-lourde; Urne semblait qu’un cercle de fer me serrait le crâne au-dessus des oreilles. 11 fallait marcher très-lentement pour pouvoir respirer à l’aise. La nuit, quand nous dormions enveloppés de pelisses, si le froid pénétrant au travers nous réveillait, les mouvements que nous faisions pour les serrer autour de nous nous coupaient la respiration. Le troisième jour la tête est devenue plus libre; mais il était toujours impossible de marcher avec vitesse.
Dans leur voyage en Arménie, Radde et Sievers firent quelques ascensions assez élevées, l’une entre autres (le 28 juillet 1871), sur une montagne voisine du lac de Chara-Gol :
Vers 12,500 pieds, dit Radde je dus m’arrêter. Ma respiration était difficile,
mes genoux étaient absolument brisés. La fièvre commençait à me prendre .
Sievers rampa courageusement en avant. Je restai couché complètement apathique, pendant deux heures, attendant son retour. Au bout de deux heures environ, il revint, aussi malade que moi, tout à fait épuisé et brisé. (P. 177.)
Parmi les nombreux voyageurs qui ont .sillonné en tous sens l’Asie Mineure, je n’en ai trouvé qu’un, Hamllton®, ayant fait l’ascension du mont Argée (5840'"), le 50 juillet 1857. Il ne dit absolument 1 ien des troubles physiologiques.
Perse. — Mais j’ai rencontré deux récits d’ascensions au volcan éteint de Démavend (5620'"), prés de Téhéran.
Le 8 septembre 1857, Taylor Thomson^ alla camper sur les flancs de la montagne, à 2000'". Le lendemain matin, départ :
Je ne montais pas depuis plus d’une heure, quand deux de mes hommes refu-
* Reisen im Armenischen Hochland in Sommer \%1\. — 2® partie : Ouest. — Pelerman’s Mittheibmgen, 1875.
- yotice d'un voyage dans V Asie-Mineiire, fait en 1837. — iV. Ann. des Voyages, t. LXXXI, P 153-196; 1859.
® An Account of the Ascent of Mount Bemavend, near Tehran, in sept. 1837. — Joiirn. of the R. geograpk. Soc., t. VllI, p. 109; 1838.
HISTORIQUE
sèrent d’aller plus loin . Je continuai avec les deux autres, mais l’un d’eux se
plaignit tellement de maux de tête, de palpitations de cœur, que je dus lui permettre de redescendre. Je retins l’autre jusqu’au cratère, par prières et menaces ;
le froid était excessif . La température était 56" F., le baromètre mesurant
î 5 P, 05.... ce qui correspond à 14 700 pieds (4 480“).
L’auîre ascension fut exécutée le 24 et le 25 juillet 1858, par des membres des diverses missions européennes à Téhéran. L’attaché anglais, R. F. Thomson, en a donné un récit détaillé ^
Le campement de nuit eut lieu le 24 juillet au village de Rina (5920”) ; le thermomètre marquait 0“ centigrade. Départ, le matin du 25 juillet, de bonne heure :
L’ascension de cette portion de la montagne amena une grande fatigue, spécialement à cause de la raréfaction de l’air qui commença à se faire sentir à nos poumons .
La dernière partie de l’ascension du Bamshi Bend fut extrêmement pénible à cause de la raréfaction de l’air. Nous éprouvions des nausées et de violents maux de tête, et une grande difficulté à respirer, même au repos. M. de Saint-Quentin, de la mission française, et M. Castelli, Sarde, qui nous accompagnaient, étaient attaqués comme nous. Nous étant reposés un peu, et nous trouvant moins fatigués, et nous commençâmes nos observations. Elles nous indiquèrent l’énorme hauteur de 21,520 pieds (6560“)®.
Nous restâmes au sommet environ une heure et demie. (P. 15.)
§8. — Asie centrale.
Dans la dernière moitié du treizième siècle, un voyageur illustre, Marco Polo®, fut le premier Européen qui pénétra jusque dans les régions élevées des plateaux de l’Asie centrale. Le célèbre Yénitien dut, sans nul doute, comme le prouvèrent les témoignages de ceux qui cinq cent cinquante ans. après ont suivi ses traces, éprouver sur lui-même, observer sur ses compagnons et ses bêtes de somme, les phénomènes dont nous donnerons bientôt de multiples descriptions; mais son récit n’en porte point l’indication :
Si chevauche l’en — toutefois par montaignes, et monte l’en tant que on dit que c’est le plus haut lieu du monde. (P. 150.) .
Nul oisiau volant n’y a, pour le haut lieu et froit qui y est. E si vous di que
‘ R. F. Thomson and lord Schomberg H. Kerr, Journey troiigh the mounlainous Districts North of the Elbruz, and Âscent of Demavend, in Persia. — Proceedings of the royal geograph. Soc., t. III, p. 2-18; 1859.
-.Erreur considérable : la hauteur du Démavend est 5020”“.
5 Le livre de Marco Polo, citoyen de Venise, rédigé en français sous sa dictée, en 12v8, par Rusticien de Pise. — Publié par Paulhicr. Paris, 1865.
LES VOYAGES EY MOMAGAES. — ASIE CESTRALE. 150
le feu, pour cel grant froid, nV est pas si cler, ne de tel chaleur comme en autre lieu, ne ne si pueent pas si bien cuire les AÎandes. (P. 153.)
Ce lieu, le plus élevé du monde, est, comme l’a montré plus lard le voyageur anglais, Wood, le plateau de Pamir, par 4700“.
Des voyageurs chinois, bien plus anciens encore, avaient visité ces hauts lieux. Tel le pèlerin Fa-HianS qui, en Tannée 399, traversa la passe de Karakorum (5690“). Tel le célèbre Hlouen-Thsang^ qui, venant de Chine, rencontra « une suite de montagnes et de vallées et des pics d’une hauteur prodigieuse. Il franchit les montagnes noires » (p. 55). M. Stanislas Julien déclare qu’il s’agit des passes de l’Hindou-Kouch et du plateau de Pamir. Mais dans les récits très-succincts qui nous ont été conservés, il n’est nulle question d’observations physiologiques.
La description « des provinces Wei et Zzang » de la Chine occidentale, qui, publiée en chinois dans Tannée 1792, a été traduite en français par Klaproth^, contient quelques indications qui, d’après ce que nous verrons plus loin, se rapportent évidemment aux accidents de la décompression.
C’est ainsi qu’en parlant des affections qui atteignent les voyageurs dans ces pays de hautes montagnes, l’auteur chinois parle de :
La chaleur du corps, les maux de tête, et autres maladies propres au climat. (P. 23.)
Plus loin, dans un itinéraire remarquable par la précision des mesures et l’abondance des détails, il indique l’influence des plantes empoisonnées, auxquelles nous verrons jouer bientôt un grand rôle dans les récits des voyageurs; ici, c’est la rhubarbe qu’on accuse :
Eu partant de Djédo on voyage de montagnes en nâontagnes, elles s’étendent au loin, mais elles ne sont pas très-hautes. La rhubarbe y abonde, elle exhale une odeur très-forte qui incommode beaucoup le voyageur. (P. 188.)
Enfin, après les plantes, viennent les exhalaisons du sol :
Plus loin à l’ouest de Djatja, on traverse une grande montagne neigeuse ; le chemin est très-raide. Les neiges accumulées ressemblent à une vapeur argentée.
* Purdon, Onthe Trigonometrical Surveg and Physical Configuration ofthe valley of Kashmir. — J. of R. Geogr. S., t. XXXI, p. 14-30 ; 1861.
- Mémoires sur les contrées occidentales, ti'àdiiites du sanserit en chinois, en l'an 648, par Hiouen-Thsang, et du chinois en français par Stanislas Julien, 1. 1. — Paris, 1857.
5 Klaproth, Description du Thibet, traduite du chinois. — Paris, 1851.
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Le brouillard que la montagne exhale pénètre dans le corps et rend les Chinois malades. ([’. 210.) . .
De Lang Thang Keou, on suit la vallée, on monte.... La neige gelée rend la route glissante et très-dangereuse. Il y a là aussi des exhalaisons pestilentielles. (P. 217.)
Pendant le dix-septième el le dix-huitième siècle, quelques voyageurs européens, missionnaires, marchands, militaires ou aventuriers, visitèrent, soit dans l’Empire chinois, soit dans celui du grand Mogol, les régions élevées de l’Asie centrale.
Je n’ai trouvé que dans le récit d’un seul, le jésuite portugais Antonio d’Andrada^ l’indication nette d’accidents qu’on puisse attribuer à l’effet de l’air des hauts lieux. Ce missionnaire eut le courage de traverser presque seul l’Himalaya pour se rendre du Cachemire au Thibet :
Là commencent d’énormes montagnes que l’on ne peut franchir en moins de 20 jours. On n’y trouve rien que des rochers presque toujours couverts de neige .
Tant par le malaise que par une certaine exhalaison pestilentielle qui sort de la terre, tout à coup on éprouve une révolution violente et intérieure qui vous lait périr en un quart d’heure. J’attribue ces morts subites à la cessation de la chaleur naturelle interceptée par le grandfroid, et surtout à la mauvaise nourriture. (P. 13.)
Mais quant à lui et à ses deux compagnons, il ne se plaint que du froid extrême, de congélations partielles, d’insensibilité aux mains et aux pieds, et de « perte d’appétit » (p. 16), seul trouble qu’on puisse rapporter à la diminution de pression. Ils avaient cependant passé par les régions les plus élevées, puisqu’ils « arrivèrent au sommet de toutes ces montagnes où se voit le lac d’où sortent la rivière du Gange et une autre qui arrose les terres du Thibet » (p. 16). C’est évidemment du lac Manasarowar que veut ici parler d’Andrada.
Le docteur Dernier S qui suivit en mars 1663 le grand Mogol Aureng-Zeb, de Lahore à Cachemire, eut à traverser une montagne élevée, encore couverte de neige; mais il ne parle que du froid, et de même,, en relatant les voyages des marchands qui vont au Kashgar et au Thibet à travers les hautes chaînes, il ne fait allusion qu’aux difficultés de la marche.
Les récits du père Verbiest® qui, en 1685, accompagna l’empereur de Chine dans la Tartarie orientale, ceux du père Gerbillon\ de 1688. à 1698, ne mentionnent aucune souffrance.
* Voyages au Thibet; trad. par Parraud et Billecoq. — Paris, l’an IV.
® Voyages de Fr. Bernier, t. II, lettre ix. — Amsterdam, 1699.
Description de la Chine du P. du Halde, t. lY. — Paris, 17.35.
LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ASIE CENTRALE
En octobre 1714, le père H. Desideri partit deLahore pour aller à Cachemire, « à travers le Caucase, » comme on a longtemps appelé l’Himalaya. Le 1 7 mai 1 7 1 5, il entreprit le terrible voyage du Thibet, et arriva le 25 juin à Ladak. Il n’accuse de ses souffrances que la fatigue, le froid, les vents furieux, la réverbération du soleil sur la neige L
Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle commencent les relations politiques des Anglais avec le Boutan et le Thibet. En 1774, Bogie fut envoyé auprès du grand Lama par le gouverneur des Indes; J. Stewart®, qui a raconté son voyage, n’y fait aucune allusion à l’influence des montagnes.
En 1783, Samuel Turner® fut chargé de la même mission. Il traversa les hauts défilés du Boutan, et séjourna plusieurs mois au Thibet. Il insiste fréquemment sur la hauteur extraordinaire de ces régions, sur les vents froids et desséchants qui y régnent. La seule observation qu’on puisse rapporter à l’influence fâcheuse de l’altitude est la suivante; Turner se trouvait alors au pied du Chumalari :
Lorsque nous eûmes rais pied à terre à Terma, je ressentis un violent mal de tête, ce qui m’engagea à me jeter sur un tapis;... je souffrais et n’avais nulle envie de parler. (T. I, p. 512.) .
J’attribuai ce mal de tête, qui m’avait fait beaucoup souffrir, au changement de climat. (P. 514.)
Le capitaine Thomas Hardwicke* fit, en 1796, un voyage à Srinagar dans le petit Thibet, pendant lequel il paraît s’être élevé à d’assez grandes hauteurs; mais il ne rapporte aucun accident qu’on puisse attribuer au mal des montagnes.
Mais avec le célèbre voyage de Moorcroft® qui, en 1812, traversa l’Himalaya pour atteindre le lac de Manasarowar, commence, pour ainsi dire, une ère nouvelle. Désormais, tous les récits des voyageurs garderont d’une manière nette, et souvent avec détails, la trace des souffrances que l’altitude ajoutait à la fatigue et au froide
Il partit le 26 mai, mais ce n’est, que le 4 juin qu’on trouve, dans son journal, l’indication d’un malaise spécial :
* Lettre du 16 avril 1710. Lettres édifiantes. Nouvelle édition, t. Vil, p. 450-433. — Paris, 1781.
- An account of the Kingdom of Thibet, par J. Stewart. — Phïl. transactions, t. LVII, p. 465-492; 1777.
^ Ambassade au Thibet et au Boutan, trad. do Castéra, 2 vol. — Paris, 1800.
*’ A journey to Sirinagur. — Asiatic researches, t. VI, p. 509-581 ; 1801.
“ A journey to Lake Manasarovara in Un -dés, a Province of Utile Tibet. — Asiatic researches, t. Xli, p. 575-554. — Calcutta, 1816.
HISTORIQUE
Dans la dernière partie de ce jour, dit-il, je trouvai que ma respiration s’accélérait en proportion des difficultés de l’ascension, et j’étais souvent obligé de m’arrêter pour attendre que les battements de mon cœur se calmassent. Mon compagnon souffrait de cette oppression depuis trois jours, mais je n’avais jusque-là rien ressenti. (P. 597.)
Moorcroft n’indique pas la hauteur à laquelle il était alors parvenu ; il parle seulement d’un village nommé Niti où il étahljt alors son campement. Il voulut de là, au bout de quelques jours, faire l'ascension des montagnes voisines :
Le 26 juin, au matin, je partis. La montée fut très-pénible à cause de la grande difficulté de respirer ; de cinq personnes, une seule fut capable de m’accompagner.... Je ne pouvais faire plus de cinq à six pas sans m’arrêter pour respirer.... Ayant tourné tout à coup le dos au vent, je ressentis un sentiment de plénitude à la tête, avec vertiges, et des menaces d’apoplexie ; aussi je me couchai rapidement à terre. Peu de temps après, ma respiration haletante se ralentit, l’action du cœur devint moins violente, et je pus me relever. Mais malgré les précautions de ma marche, je fus attaqué deux fois des mêmes symptômes, si bien qu’il me sembla prudent de renoncer à monter plus haut,
La nécessité impérieuse de s’arrêter pour respirer tous les quatre on cinq pas ne se fit sentir que pendant l’ascension. Quand l’action impétueuse du cœur élait ralentie par le repos, la difficulté de respirer disparaissait. Elle n’apparaissait pas à la descente, même lorsque je courais; mais plusieurs fois, à notre campement,
au moment de m’endormir, j’ai été interrompu par cette sensation . Bien que
je n’éprouvasse ni chaud ni froid excessifs, mes mains, mon cou et ma figure étaient rouges, la peau était sensible, et le sang sortit de mes lèvres, ce qui ne m’était jamais arrivé. (P. 408.)
Il revient à plusieurs reprises sur l’oppression qui précède le sommeil :
Le 50 juin, au lever du soleil, le thermomètre était à 46“ F . Je me réveillai
de très-bonne heure, et fus aussitôt pris de difficultés de respirer avec grande oppression au cœur, phénomènes qui disparurent après quelques inspirations profondes. Comme je me rendormais, la suffocation reparut, et la respiration devint fort anxieuse ; cependant, quand l’air se réchauffa un peu, cette affection diminua. (P. 412.) . .
Le soir, bien que pressé du besoin de sommeil, il me fut impossible de m’endormir à cause des étouffements qui survenaient aussitôt, et que pouvaient seules calmer quelques respirations profondes. (P. 415.)
Le 3 juillet, Moorcroft atteignit Daba. Le reste du voyage ne l’exposa plus au mal des montagnes, sur la cauge et la nature duquel il ne hasarda aucune hypothèse.
En 1819, Moorcroft, en compagnie de Trebeck, commença une longue expédition qui devait, en 1825, se terminer par la mort des
LES VOYAGES £A jIO^sTAGXES. — ASIE CEATHALE. 145
deux voyageurs. Je n’ai, dans ia publication faite par’Wilson^ des résultats de ce voyage, rien trouvé qui ait rapport au mal des montagnes. En racontant sa traversée de la passe de Chang-La, la plus haute qu’il ait encore franchie, Moorcroft ne se plaint que d’un froid terrible (t. 1, p. 428). A la passe de Parang-La, qu’il estime être à prés de 19 000 pieds, il dit seulement ;
Mon cheval était tellement incapable de marcher, bien avant d’atteindre le sommet, que je dus en descendre et l’abandonner à son sort. (T. II, p. 54.)
Trois ans après le premier voyage de Moorcroft, Fraser^, qui accompagnait l’agent politique envoyé à l’armée du général Martindale, remontait en 1815 les bords de la Jumna. Il traversa les montagnes, de Jumnotree à Gangotree, par des passes très-élevées, mais dont il ne donne pas la hauteur.
C’est le 16 juillet que, pour la première fois, apparaissent dans son récit des accidents qu’on peut rapporter au mal des montagnes :
Nous éprouvâmes beaucoup d’ennuis, dit-il, de la part des coolies . On avait
grand’peine à les mettre en mouvement, et ils s’asseyaient après quelques pas, bien qu’on eût beaucoup allégé leur charge en prévision des difficultés de la marche. Ils nous dirent qu’ils étaient frappés par le Serân, ou poison de l’air venant des fleurs qui couvraient le sol (primevères, polyanlhus, bruyères); et quoique leur position fût peut-être en partie due à la boisson et aux excès, et qu’il fallût aussi accorder quelque chose à la paresse, leur apparence générale indiquait encore autre chose. En arrivant, ils jetaient à terre leurs paquets, et s’étendaient malades; le plus souvent ils dormaient aussitôt, et bien peu pensaient à manger auparavant. On nous dit que la course du lendemain serait plus rude encore. (P. 440.)
En effet, le lendemain les souffrances redoublèrent :
Il faisait excessivement froid.... Beaucoup des Mewatee et les Goorkha étaient presque incapables d’avancer, chacun se plaignant du bU, ou vent empoisonné. Je pensai alors que ce poison supposé n’était autre que l’effet de la raréfaction de l’air due à notre grande élévation, qui le rend incapable de suffire à notre respiration ; il ne peut distendre les poumons ; j’ai été amené à cette supposition d’après mes propres sensations. Je fus obligé de faire des efforts extraordinaires pour continuer ma course, et pouvais à peine trouver la force de marcher. J’éprouvai une grande oppression respiratoire, comme si je manquais d’air. Nous n’aurions certainement pas pu supporter cela longtemps. . . . . .
‘ Travels in lhe Himalayan provinces of Hinclustan and the Penjab ; in iM-dakh and Kashmir; in Peshawar, Kabul, Kunduz and Bokhara; 2 vol. — London, 1851.
® Journal of a Tour through Part of the snowy Bange of the Himalaya mountains, and to the sources of the Hivers Jumna and Ganges. — London, 1820. Ce voyage fut publié en abrégé dans les Asiatic researches, t. XIII, p. 170-249. — Calcutta, 1820.
HISTOP.IQüE.
Enfin nous arrivâmes au sommet du Bumsooroo-ke-Ghât, où il n’y avait plus que de la mousse et des lichens.... Aussitôt que l’un de ceux qui se plaignaient d’oppression se couchait, U s’endormait, mais il ne paraissait pas prudent de le laisser s’abandonner ainsi. Manger quelques bouchées taisait un peu de bien, mais rien ne soulageait sérieusement, et persoime, n’était à l’abri de cette débilité générale. C’était le point le plus haut de notre voyage. (P. 442.) .
De là nous eûmes à exécuter une série de montées et de descentes . le long
d’un sentier très-difficile et pénible à cause de la neige et des pierres roulantes ; nous fûmes cruellement tourmentés par la difficulté de respirer, jusqu’à ce que nous arrivâmes à Chaiah-ke-Kanta. (P. 444.)
Ils n’étaient pas au bout de leurs souffrances. Dès le lendemain, il fallut exécuter de nouvelles ascensions :
Nous avions à nous plaindre de la difficulté du pays, du mauvais état de la route, et par-dessus tout de la fatigue artificielle due à l’oppression dont nous nous ressentions tous au plus haut point. (P. 449.)
En atteignant la gorge élevée de Bamsooroo, personne n’évita l’influence pernicieuse. 11 était curieux de voir que ceux qui avaient ri de leurs compagnons se laissaient aller les uns de fatigue, les autres de malaise, malgré leurs efforts pour le cacher aux autres. Je crois que j’y échappai plus longtemps qu’aucun autre ; et cependant, après avoir passé cette gorge, quelques pas en montant me paraissaient un insupportable labeur, et même en passant sur les endroits à plat, mes genoux tremblaient sous moi, et j'éprouvais de temps en temps des nausées stomacales. Les symptômes produits sont très-variés ; quelques personnes souffrent de violents maux de tête ; d’autres ont des douleurs dans la poitrine, avec de l’oppression ; d'autres des nausées et des vomissements ; beaucoup sont accablés de somnolence et s’endorment même en marchant.
Mais ce qui prouvait que tout cela était l’effet de notre grande élévation, c’est que lorsque nous descendîmes, et atteignîmes les régions de la végétation, tous ces symptômes violents, toutes ces souffrances diminuèrent et disparurent. (P. 459.)
En 1816, 1817 et 1818, le capitaine Webb fit des efforts infructueux pour traverser EHinialaya, et revoir le lac sacré de Manasarowar; les Tartares l’arrêtèrent en route. Ses observations ont été publiées dans un intéressant article de la Quarterly Review il en est qui nous touchent spécialement :
Sans élever le moindre doute, dit le rédacteur qui analyse les lettres de Webb, sur la difficulté de respirer éprouvée par M. Moorcroft dans son ascension du Ghaut, nous ferons observer qu’on est souvent monté plus haut sans rien éprouver de semblable,* ce qui semble indiquer que ces effets dépendent beaucoup de l’état de la santé. Le capitaine Webb, cependant, confirme ces allégations, non-seulement par le témoignage de ses propres sensations, mais par celui des montagnards eux-mêmes, qui les éprouvent autant que les étrangers, et il nous assure que ni les chevaux ni les yacks n’en sont exempts. Les natifs nomment ce mal Bis-
, * Vol. XXII. p. 413-450. — Londres, 18-20.
LES VOYAGES E5 MO>TAGiNES. — ASIE CEiSTRALE. 145
kee-huwa, c’est-à-dire air empoisonné, et l’attribuent aux émanations de certaines fleurs ; il survient quand on marche ou quand on se fatigue.
« Tout le monde, dit notre voyageur, se plaignit de perte d’appétit pendant plusieurs jours après notre arrivée à Nitee. Pour moi, j’éprouvai exactement les sensations qui précèdent une attaque de fièvre, avec grande oppression, action exagérée du cœur et des viscères. Mais un de ceux qui m’accompagnaient souffrit une de ces attaques auxquelles sont sujets les habitants du Boutan, au commencement de la saison, et qu’ils considèrent comme directement produits par la Bis-kee~ huwa. Il était descendu sur le bord de la rivière à la chute du jour, et quand il voulut remonter, il perdit l’usage de ses jambes et même sa connaissance ; cependant, il conservait encore quelque sentiment, mais il ressemblait pour moi à un homme frappé d’apoplexie. Les extrémités étaient froides, et après avoir vainement essayé de le ranimer par des frictions, par l’application de pierres chaudes dans les mains et à la plante des pieds pendant plusieurs heures, je m’avisai de lui donner un émétique; une grande quantité de « foam » fut chassée, et en deux ou trois jours il revint à la santé. Je crois que cette sécrétion de « foam » est un effet particulier de l’inhalation des vapeurs toxiques. (P. 420.) »
C’est à peu près vers la même époque que les frères Gérard commencèrent la célèbre série de leurs voyages à travers THimalaya.
En 1817 (27 août-14 octobre) premier voyage du capitaine Alexandre Gérard, de Soobathoo à Rarung, avec retour. Il fut accompagné pendant une partie de la route par le docteur Govan, dont nous aurons à parler plus loin. Son récit fut publié pour la première fois, d’après ses notes de voyage, par Lloyd en 1841 ^ (p. 191- 267). Il n’y est nulle part question du mal des montagnes.
L’année suivante il se remit en route, en compagnie cette fois du docteur J. G. Gérard, son frère. Ils allèrent de Soobathoo à Shipke, avec retour à Soobathoo (22 septembre-22 novembre 1818). J’emprunte aux simples notes qu’ils ont publiées® ce qui touche à notre sujet :
2 octobre. Notre tente est placée à 15,095 pieds ; au col qui sépare Choara du Koonaxvur, il n’y a plus' que quelques rares herbes avec un peu de mousse.... Pendant la nuit que nous y passons nous ressentons tous de violents maux de tête, dus probablement à la raréfaction de l’air, mais que les natifs attribuent à une plante toxique qui pousse en abondance aux grandes hauteurs. (P. 366.)
Le 7 octobre, traversée de la passe de Toongrung(13 729 pieds),aucun effet noté ; le 12 octobre, de même, à 13 518 pieds, à la passe qui sépare Koonawur des possessions chinoises. Le 16 octobre,
* Account of Koonawur, in the Himalaya. — London, 1841.
- 1''® partie : aller. Account ofpart of a journey through the Himalaya mountains. — The Edinb. Philos, journal, t. X; p, 295 305 ; 1824. — 2® partie : retour. Journal of an Excursion through the Himalaya mountains, from Shipke to tho Frontiers of Chinea, Tartary. — The Edinb., Journal of Science, vol. I, p. 41-51 et p. 215-224; 1824.
Ces deux articles sont reproduits dans le Journal of the Asiatic Society of Bengal . t. XI, p. 565-591; 1842. C’est d’après cette publication que je cite.
HISTORIQUE
campement à 44900 pieds, et le 18, ascension d’un pic montant à 19411 pieds (591 5“) :
Tiolents maux de tête, nous laissant à peine la possibilité de faire des efforts.... Les natifs refusent d’avancer.... Pour dire la vérité, nous ne pouvions plus marcher nous-mêmes, tant nous souffrions de la tète, avec une faiblesse générale, et de vives douleurs dans les oreilles et la poitrine.... Le thermomètre n’était pas au-dessous de 22“ F.... et cependant à cause du vent, mes mains furent tellement engourdies que je dus les frotter pendant un quart d’heure avant de pouvoir m’en servir. .
Les voyageurs qui traversent le passage de Gangtung le représentent comme extrêmement difficile : iis se couvrent de vêtements^pour se défendre contre un froid excessif, et ils se plaignent de terribles maux de tête et d’oreilles ; il y périt souvent des chèvres, des moutons et des hommes. (P. 377.)
Le 24 octobre, passage du Hungrung (14837 pieds) ; le 25, passage du Roonung (14508 pieds) ; aucune indication. Le 22 novembre, retour à Soobathoo.
Alexandre Gérard ne tarda pas à repartir pour un nouveau voyage. Cette fois, il s’agissait de remonter, si possible, jusqu’aux sources du Setlej, un des affluents de l’Indus, qui vient du lac Manasaroxvar. Le récit de ce voyage forme le deuxième volume d’une publication faite à Londres en 1840^ Il avait déjà été publié sous une forme plus succincte dans un journal scientifique d’Édinbourg, en 1826 et 1827'®. L’une et l’autre narration sont extrêmement sobres en descriptions et particulièrement d’ordre physiologique. Je cite d’après le volume publié à Londres.
Le voyage commença le 6 juin 1821 ; Al. Gérard partit du pays de Roi, par 9 à 10000 pieds de hauteur. Il se borne à dire, au sommet de la passe de Shatool, par 15555 pieds (4738“), où nous verrons que son frère devait tant souffrir :
9 juin. — Nous ne dormions que très-peu, à cause des maux de tête et de la difficulté de respirer. (P. 15.)
A la passe de Roorendo :
lëjuin. — Comme il arrive d’habitude à ces hauteurs, nous dormimes à peine, fatigués par des maux de tête et une extrême difficulté à respirer. (P. 57.)
* Lloyd : Karrative of a journey from Caunpoor to the Boorendo pass, with Captains Alex. Gérard’ s account of an attempt to penetrate by Bekken to Garoo and the Lake of Manasarowara. — London, 2 vol., 1840.
- Al. Gérard, Account of a Survey of the valley of the Setlej Paver, in the Himalaya mountains. — The Edinb. Journal of Science, t. V, p. 270-288, 1826, et t.VI, p. 28-50,
LES VOYAGES EY MOVTAGAES. — ASIE CEÎSTRALE. 147
A la passe deKeoobrung, 18513 pieds, il est un peu plus explicite :
24 juin. — J'éprouvai une grande difficulté à respirer, une grande faiblesse, mais sans mal de tête, bien que mes suivants souffrissent de cette impétuosité de la circulation signalée par M. Moorcroft : la température était de 46“.
Le 50 août, il fait l’ascension de la passe de Manerung à la hauteur énorme de 18612 pieds (5671“).
Nous montions très-lentement la montagne ; la respiration était laborieuse, et nous étions épuisés presque à chaque pas. La crête de la passe n’était pas visible, et nous ne savions quand finiraient nos maux : la route s’élevait suivant un angle de 30° . . . .
Notre situation était différente de toutes celles que nous avions éprouvées; elle ne peut être décrite. Bien avant d’arriver au sommet, notre respiration devint haletante et oppressée, et nous étions forcés de nous asseoir au bout de quelques pas; encore pouvions-nous alors à peine inspirer une quantité d’air suffisante. Le moindre mouvement était accompagné de faiblesse et d’abattement intellectuel. Nous souffrîmes ainsi pendant 2 milles ; le dernier demi-mille était dans la neige perpétuelle. Au sommet, le baromètre marquait 45,500^ le thermomètre 36° F.
Plusieurs de mes gens ne purent franchir la passe, à cause des maux de tête. La longueur et la difficulté de l’ascension, la rareté de l’atmosphère, la rigueur du climat, bien qu’en été, rendent ce passage formidable aux plus robustes individus. (P. 240.)
Le 29 septembre, il était arrivé à Kotgurh, fin du voyage.
Dans le premier volume de l’ouvrage publié par Lloyd, se trouve une lettre du docteur Gérard, relatant son voyage aux passes de Shatool et de Boorendo, dans le but de déterminer la limite des neiges perpétuelles. Elle est datée du lac Charamace, à 15800 pieds, le 18 août 1822.
A la hauteur de 15000 pieds, les mêmes accidents l’atteignirent, lui et ses compagnons de route :
On ne saurait décrire la fatigue extrême que nous occasionnèrent les 500 derniers pieds. Anxieux, malades, nous ne pouvions nous servir de nos bras pour briser un morceau de pierre d’un coup de marteau. La respiration était libre, mais insuffisante, nos jambes pouvaient à peine nous supporter, et nos visages étaient tirés comme si nous allions avoir la fièvre .
Tout mon monde était dans une misérable condition, je souffrais dü mal de tête, et chacun se plaignait. (P. 508.)
C’était le 9 août, ils arrivèrent au sommet de la passe de Boorendo, à plus de 15500 pieds, le thermomètre étant à 37® :
En descendant, je ressentis les symptômes du mal de tête, et ils ne me quittèrent pas jusqu’après midi ; je sortis pour chercher des fleurs, mais je fus obligé de
148 HISTORIQUE
rentrer au campement (12800^). Je me réTeillai au point du jour non reposé par le sommeil. J’éprouvais le même sentiment de débilité et de langueur qu’en
montant, mais moins fort (p. 515) .
Ma visite m’a enlevé les doutes que j’avais sur les phénomènes de la neige nouvelle dans les passes en juillet et août, et je n’ai plus guère de raison pour refuser de croire aux récits singuliers que font les habitants du pied de la montagne sur les accidents qui quelquefois saisissent les voyageurs qui la traversent. Ils assurent que les phénomènes de somnolence et de débilité sont beaucoup plus à craindre dans la saison des pluies .
Les gens qui vivent au pied de la montagne et qui respirent dans un air trèsraréfié, ou qui sont accoutumés à monter leurs côtes escarpées, souffrent beaucoup moins que ceux qui habitent une zone inférieure dans une atmosphère plus dense ; mais ils connaissent très-bien ces effets, et décrivent leurs sensations avec
une simplicité ingénieuse et très-intéressante .
Entre Koonawur (où le peuple semble né pour vivre et mourir dans des régions inaccessibles) et le versant indien des montagnes, nous voyageâmes longtemps sur les crêtes des montagnes, à une élévation positive de 16000'’ : je rencontrais chaque jour une foule de gens chargés de grains ; ils marchaient lentement, s’arrêtant souvent pour respirer, et ils semblaient souffrir d’une oppression uniforme. Je n’ai pas appris s’ils sont sujets à une indisposition semblable à celle que j’ai éprouvée, cependant cela doit être, et il est indiscutable que, à partir d’une certaine hauteur, les effets de l’air raréfié sur les fonctions de la vie animale sont permanents et que ni l’habitude ni la constitution ne peuvent triompher d’eux.
Sandy et moi, dans notre excursion au pic de 19500?, quoique incapables de faire une douzaine de pas sans être épuisés, et enfin pouvant à peine nous mouvoir du tout, néanmoins nous allions mieux que les villageois qui nous accompagnaient, et résident à la hauteur de 12000 ?. Dans l’intérieur du pays, là où le sol est remarquablement élevé, les symptômes les plus redoutables arrivent en traversant les montagnes. Entre Ladak et Yarkand, il m’a été parlé par un intelligent serviteur de M. Moorcroft des conséquences fatales du manque de précaution. Il dit que le passage de la rangée la plus élevée doit être fait à jeun, et recommande de fréquentes doses d’émétique pendant le voyage. U m’a rapporté l’histoire d’un marchand russe bien portant, qui allait de Ladak à Lee pour voir M. Moorcroft, et qui a péri en traversant une des passes parce qu’il a fait un bon repas avant le départ. La mort, dans un tel cas, doit être proprement attribuée à la somnolence amenée par le froid et l’extrême rareté de l’air qui prédispose à l’inactivité
et conduit le voyageur au dernier sommeil. (P. 525.) . .
Je fis une petite course sur les rochers, mais la sensation de plénitude à la tête me força de retourner. Depuis mon arrivée en ce lieu, j’étais plus ou moins affecté de maux de tête, surtout violents la nuit ; la douleur ne ressemblait pas à celle des maux de tête ordinaires, mais c’était comme si un poids accablant « adead weight » était attaché de tous les côtés de la tête, la poussant dans diverses directions. Le thé me faisait dubien, mais pour peu de temps. (P. 325.)
Je souffrais beaucoup la nuit du mal de tête, et d’une sorte de somnolence, comme il arrive dans fiwesse. Je n’ai jamais éprouvé une preuve aussi évidente de l’existence d’un agent redoutable pour les principes de la vie animale, et quoique j’aie souffert beaucoup plus dans la passe de Boorendo, en 1818, le mal n’a pas duré jour après jour, comme ici. Tout mon monde était aussi affecté, les uns de maux de cœur, d’autres de maux de tête ; tous n’étaient pas également atteints, mais nous ne pourrions en conclure que ce fût une affaire de chance; il
LES VOYAGES EA' MO^'TAG^■ES. — ASIE CENTRALE. 149
faut dire seulement que les conditions naturelles d’énergie et d’action ne sont pas toujours les mêmes .
Les extrêmes du baromètre étaient ici de 17055*' à ITIOOp; ceux du thermomètre de 41“F.5 à 53°; ce qui donne pour la passe de Shatool une hauteur de 15500 pieds. (P. 526.)
Le capitaine AL Gérard nous a du reste laissé, dans un chapitre spécial d’un ouvrage posthume^, un résumé des faits qu’il avait observés dans ses nombreuses campagnes :
Dans les montagnes élevées, une dépression des esprits et une débilité de corps, accompagnées de cruels maux de tête, plénitude au cerveau, oppression de poitrine, difficulté de la respiration, avec, de temps en temps, douleur d’oreilles, affectent tout le monde, plus ou moins. Tout cela tient à la raréfaction de l’air, ce dont j’ai eu des preuves nombreuses, ayant visité trente-sept lieux à différentes époques, entre 14 et 19400 pieds, et treize fois mon camp fut placé au-dessus de 15000 pieds. Il est digne de remarque que les gens de Koonawur et les Tartares estiment l’altitude des passes par la difficulté de respirer qu’ils éprouvent en en faisant l’ascension.
Il faut, cependant, bien noter que la difficulté à respirer n’affecte pas tout le monde également ni en même temps ; elle dépend, certes, dans une grande mesure, de l’état de la santé. Quand je ne me portais pas bien, j’ai souffert de maux de tête à 15000 pieds, tandis que, en bonne santé, je n’ai rien ressenti à 16000 pieds. A Boorendo {IbOOOq, j’ai eu très-froid, et j’ai éprouvé, même au repos, une suffocation plus forte que cela ne m’est jamais arrivé à 19000 pieds, même en marchant.
Une fatigue quelconque, mais surtout l’ascension de monticules, augmente ces symptômes: de 17000 à 19000 pieds, les maux de tête sont constants, et personne ne peut faire plus d’une demi-douzaine de pas sans se reposer.
Quand on campe au-dessus de 16000 pieds (4875™), la difficulté à respirer est vraiment terrible, et souvent, pendant des heures entières, j’ai cru que j’allais être suffoqué.
Les personnes qui n’ont pas fait des voyages semblables peuvent à peine se faire une idée du temps qu’exige sur des lieux élevés un parcours de douze ou quatorze milles. J’ai fait trente-quatre milles à pied dans les pays qu’appelleraient montagneux ceux qui ne connaissent pas les parties difficiles du Koonawur, avec plus de facilité et en moins de temps que, dans ces hautes régions, je ne pouvais marcher douze milles. Une ascension de 5 ou 6000 pieds n’est pas rare, et quand l’élévation dépasse 14000 pieds, chaque mille, même quand la route est bonne, demande au moins deux fois plus de temps qu’à la hauteur de 7 à 8000 pieds. La dépression des esprits et du corps qu’on éprouve sur les montagnes élevées affecte tout le monde à un plus ou moins fort degré, et un de mes amis fut plus fatigué par une ascension et une descente de 5 000 pieds, sur une marche totale de neuf milles, en terrain élevé, qu’en allant de INahun à Soobathoo, ce qui fait 45 milles. (P. 57-59.)
Les observations du capitaine Hodgson qui, en 1817, remonta
* Account of Koonawur in the Himalaya. — Publié après sa mort par G. Lloyd. London,
HISTORIQUE
jusqu’aux sources du Gange et d’un de ses principaux affluents, la Jumna, méritent au même titre d’être citées^ :
Nous éprouvions une grande difficulté à respirer, avec cette sensation particuculière, constante dans les grandes élévations, là où il n’y a pas de verdure, et que je n’ai jamais éprouvée comme sur les champs de neige, même en montant plus haut .
La hauteur du mercure était 18 pouces 854, à la température de 53° F. ; d’où une altitude de 12914 pieds (po5“). (P. 111.)
On était au 50 mai; les voyageurs avaient atleint la source du Gange.
Ces contrées furent visitées dix ans après par le capitaine Johnson, dont le récit* donne des renseignements identiques à ceux de ses prédécesseurs. Au reste, l’influence redoutable des hauts lieux est bien connue des gens du pays.
En effet, le l®*" et le 2 juillet 1827, Johnson exécute l’ascension du pic de Tazigand ou Pendjeoul :
Les naturels apprenant le projet de M. Johnson tentèrent envahi de le lui faire abandonner, par des récits exagérés des difficultés sans nombre qu’il présentait, et des dangers du bis ou vent empoisonné qui souffle sur la neige. (P. 160).
Du reste, fait bien digne de remarque et dont nous trouverons ultérieurement maints exemples, les gens du pays souffrirent beaucoup plus que les Européens :
Le capitaine Johnson occupa le 2 juillet le même terrain que celui oùleD'' Gérard avait fait ses calculs barométriques à 19 411 pieds (5915”) au-dessus du niveau de la mer . . .
Les habitants qui l’avaient conduit là avaient la respiration très-oppressée ; ils s’étendaient sur la neige, se tenant le cou à deux mains, et le nassir cépaye, qui seul était parvenu à la plus grande hauteur, se plaignait aussi beaucoup. Il est étonnant que nos compatriotes n’aient ressenti aucune souffrance. Ils éprouvèrent seulement parfois de la peine à respirer ; mais il leur survint des ampoules et de la cécité momentanée par l’éclat de la neige. (P. 162.)
Le voyageur français Jacquemont semble être en contradiction avec les assertions de tous ses prédécesseurs. Du moins, il déclare n’avoir rien éprouvé à des hauteurs souvent égales ou supérieures à celles qui avaient tant fait souffrir les voyageurs anglais. Cette
i Journal of a Survey to the Heads of the Rivers Ganges and Jumna. — Asiatic researches, t. XIY, p. 60-132. — Calcutta, 1822.
® Voyage par les monts Himalaya aux sources du Djemna et de là aux frontières de l'empire chinois; d’ Avril en Oct. 1827. — V. Ann. des Voyages, t. LXVII, p. 127-188,
LES VOYAGES EA MONTAGNES. — ASIE CENTRALE
loi
différence le frappe tellement qu’il la signale ^ aux professeurs du Muséum d’histoire naturelle, et tente de l’expliquer :
Kurnaul, 1" février 1831.
Plusieurs voyageurs anglais ont passé le col de Bouroune (15000 pieds environ), et tous se plaignent de céphalalgies et de nausées qu’il y ont éprouvées. J’ai passé dans des lieux bien plus élevés, puisque trois fois j’ai campé au-dessus de 16000 pieds, et, pour aller à Beckhur, j’ai eu à traverser des cols élevés de plus de 18000 pieds. Je n’ai jamais ressenti aucun des effets fâcheux dont se plaignent tous les voyageurs sur les hautes montagnes, et je n’en ai jamais observé les symptômes dans un seul des nombreux compagnons de mes courses. J’ai vécu sept mois dans l’Himalaya ; je me suis élevé de sa base à ses sommets ; lorsque pour aller à Bechkur je montai quatre fois jusqu’à 6000“, il y avait deux mois que je n’étais presque jamais descendu au-dessous de 5000“ ; de là j’étais allé camper à 4000“ après quelque séjour à 5000. Quand l’ascension est si graduelle, les poumons s’accoutument aisément à jouer avec liberté dans une atmosphère graduellement plus raréfiée. C’est un changement très-considérable de niveau dans un court espace de temps qui les affecte et qui produit l’oppression dont Saussure et tous ceux qui ont monté après lui sur le mont Blanc se plaignent, bien avant que d’arriver à la cime. (P. 53.)
Les notes si intéressantes qu’il avait laissées, et qui furent publiées après sa mort^, contiennent à ce sujet, sur lequel il avait tout spécialement fixé son attention, des observations fort remarquables :
Le 16 mai 1830, j’arrivai à 3927“ de hauteur.... C’était la première fois que jê m’élevais à une hauteur si considérable ; elle excède celle où l’on commence dans les Alpes à ressentir péniblement les effets de la raréfaction de l’air. Je ne les éprouvais nullement, je n’étais pas essoufflé plus que je ne l’eusse été au niveau le plus bas, en gravissant avec la même vitesse des pentes pareillement inclinées.
Je n'en aperçus les symptômes véritables chez aucun des gens qui me suivaient -, ni anhélation, ni somnolence, ni nausées.
11 me semble que dans les climats tempérés, par les parallèles moyens des Alpes et des Pyrénées, on les éprouve plus tôt que sur les montagnes plus voisines de l’équateur. Si ce fait résulte uniformément du témoignage des voyageurs, il est peu explicable. L’effet, s’il dépend uniquement de la raréfaction atmosphérique, devrait être le même à la même hauteur dans toutes les régions du globe, et plutôt plus dans les contrées inter tropicales, où la température raréfie davantage l’air à la même élévation. (P. 101.)
Jacquemont insiste à plusieurs reprises sur cette innocuité des hauteurs de THimalaya comparée à l’influence mauvaise des Alpes ;
* Correspondance inédite, t. II. 1867. — Lettre à ÎIM. les Professeurs administrateurs du Muséum, à Paris.
* Voyage dans VInde, pendant les années 1828 à 1852. — Paris, t. II, 1841.
HISTORIQUE
il en essaie même une explication non sans fondement, dans le passage suivant :
Je montai trois fois à cheval au col de Rounang, élevé de plus de 4267“.
Cette hauteur excède celle où les voyageurs prétendent avoir commencé à ressentir les effets de la raréfaction de l'air dans les Alpes et les Pyrénées, .le ne les éprouvais aucunement. Peut-être l’anhélation dont Saussure et ses guides, et tous ceux qui depuis ont suivi ses pas, souffraient au mont Blanc, n’était-elle que le résultat d’une marche laborieuse et prolongée sur des pentes d’une roideur excès-, sive. Peut-être si l’on pouvait se faire porter de Chamounix au sommet du mont Blanc, éviterait-on le malaise que l’on attribue généralement à la raréfaction de l’air à sa cime. Les frères Gérard qui sont incontestablement les premiers voyageurs des régions Alpines se plaignent constamment de fatigue excessive et de maux de tête violents, à tous les cols qu’ils ont traversés, entre 4572“ et 5791“; et cet état de souffrance s’est prolongé chez eux tant qu’ils sont restés à ces hauteurs, où plusieurs fois ils campèrent. Il semblerait résulter de là que ce malaise n’était pas seulement l’effet passager de la fatigue occasionnée par une ascension considérable, mais réellement un effet de la constitution atmosphérique . .
Le mont Blanc est élevé de 3780“ au-dessus de Chamounix, qui ne l’est que de 1036“ environ au-dessus delà mer. On y monte en trente heures. Yoilà en un bien court espace de temps, un énorme changement dans la pression de l’atmosphère où l'on se trouve plongé. Un si brusque passage, indépendamment de la fatigue nécessaire pour l’effectuer, peut affecter sensiblement l’organe respiratoire. Ici, au contraire, depuis plus de trois mois, je vis moyennement à 1829“. déjà au-dessus de la mer, et depuis le dernier mois, à 2745”, hauteur où certes je ne ressens aucun des effets de la raréfaction de l’air. En montant à 4572“ d’élévation absolue, je ne franchis qu’une différence verticale de 1829”, la moitié de celle qui existe entre le mont-BIanc et Chamounix, et je n’éprouve rien que je puisse rapporter à un trouble de la respiration. Enfin la preuve que les symptômes fâcheux dont se plaignent les voyageurs au sommet des Alpes, ou sur les cols de l’Himalaya, se dissiperaient avec le temps, et que leurs poumons trouveraient assez d’oxygène dans un air raréfié de la moitié de sa densité, c’est l'existence de la méiairie d’Antisana dans les Andes, que 31. de llumboldt a fait connaître, élevée de 4114“ environ, et où une famille vit à demeure, et laboure et. travaille. Nul doute que le lac de Mansarower n’excède de 305” à 457” ce niveau *, et cependant il y a des habitations sur ses bords, et les pèlerins en font le tour, dans un voyage de sept jours. 31. Gérard établit lui-même et d’une manière très-satisfaisante, qu’une portion considérable du haut pays, où voyagent les marchands Kanavveris qui se rendent soit de Shipki, soit de Skialkur à Garou (Gortope), excède 4877", et iis ne s’y plaignent pas des symptômes dont nous les voyons eux-mêmes atteints en passant des cols souvent moins élevés ; . d’où je conclus que dans ce dernier cas, c’est la fatigue de la marche qu’ils souffrent, chargés surtout comme ils le sont, tandis que dans Tes hautes plaines de la Tarlarie chinoise, ils marchent à vide sur une route presque unie.
Ce n’est pas que je n’aie moi-même ressenti à 4000“ d’élévation quelques-uns des symptômes en question, savoir : la fatigue et les maux de tête. 3Iais je ne me suis guère élevé à cette hauteur sans être exposé à un vent furieux, et quelque précaution que je prisse contre sa froidure, je fus toujours atteint de refroidisse-
Le lac est par 4650“ de hauteur.
LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ASIE CENTRALE
ment qui agissant d’abord chez moi sur les entrailles produisit un dérangement dans la digestion, dont les maux de tête étaient évidemment la suite. » (P. 259.)
Les observations suivantes corroborent la première explication donnée par Jacqiiemont :
Le H août 1850, j’atteignis sur le col de Gantong, à 5486” ; je n’éprouvai, au sommet, absolument aucune difficulté dans la respiration, tant que je restai immobile, porté sur mon cheval ; mais essayant de marcher sur un chemin presque uni, la fatigue, l’anhélation, se firent sentir promptement. Cependant je vis mes gens, pour atteindre au sommet même du passage, marcher plusieurs centaines de pas sur des pentes de neige trés-faiblement inclinées, sans s’arrêter pour prendre haleine; un seul se trouva malade. (P. 288.) .
Le 16 août, au col de Kioubrong (5581”), même immunité ; j’y montai d’un, pas rapide par une pente très-douce et y marchai plus d'une heure avec vitesse, sans ressentir aucune lassitude particulière causée par l'élévation, aucuns maux de tête ni d’oreilles, aucune tendance au sommeil, rien enfin de particulier, peutêtre, qu’une légère anhélation ; et, en effet, après quelques minutes de repos, mon pouls battait 82 pulsations. (P. 297.)
La limite des neiges perpétuelles dans cette région de THimalaya n’est, d’après Jacquemont, guère au-dessous de 6000“.
Enfin, Jacquemont voulut établir nettement les conditions du problème par une expérience personnelle :
J’étais monté à cheval au Kioubrongghauti, et l’expérience que j’y avais faite, y étant parvenu sans aucune fatigue, de marcher rapidement pendant une heure en un lieu élevé de 5600”, ne me laissant pas de doute sur la cause des symptômes 'singuliers éprouvés parles voyageurs qui montent à la cime du mont Blanc, je voulus gravir à pied le col de Gantong, pour connaître si la marche prolongée, mais prolongée modérément pendant cinq heures seulement, et très-lente, avec de nombreux intervalles de repos, sur des pentes à la vérité fort rapides, mais dont la hauteur verticale n’excédait pas 1000”, me réduirait à l’état d’épuisement décrit par M. Gérard comme la suite immédiate du moindre mouvement, dès que l’on atteint l’élévation absolue de 4572”. C’était justement le niveau de mon point de départ.
Excité dans les commencements de ma marche par le froid du matin, soutenu ensuite parla vivacité du vent, préoccupé par l’intérêt des objets que je voyais à chaque pas, souvent arrêté par eux, et soigneux de faire après trois heures de marche un léger repas pour prévenir tout sentiment de faim, que j’ai éprouvé constamment produire en moi dans les lieux élevés un affaiblissement extrême et des maux de tête, je me trouvai sans fatigue et presque sans m’en douter au sommet du col de Gantong, élevé de 5576”. (P. 302.)
Mais SI Tictor Jacquemont fut à peu près indemne de tout accident aigu, et n’en vit pas se produire chez ses compagnons de route ni chez ses bêtes de somme, il s’en faut quêtons les voyageurs aient joui de la même immunité.
Nous trouvons en effet dans les annales de Berghaus, pour mars
154 HISTORIQUE
1832, la citation suivante, relative à une traversée de THimalaya sur les bords de la Sutlej ; le nom du voyageur n’y est pas indiqué :
Lorsqu’on arrive à 15,000 pieds, la respiration devient difficile ; le voyageur éprouve une grande lassitude, des vertiges, des maux de tête et une soif inextinguible. Il est impossible de décrire les sensations que produit l'extrême raréfaction de l’air ; on croit étouffer à tout moment ; la respiration s’accélère d’une manière très-pénible, l’élasticité de la peau diminue. Le point culminant du passage est de 16,500 pieds. (P. 547.) i
Du reste, lelieutenant J.Wood®, quifit en 1836, 1837 et 1858, un voyage aux sources de l’Oxus, donne à ce sujet de nombreux et intéressants détails.
Le 20 février, l’expédition arriva sur les plateaux de Pamir, dont la hauteur est de 15600 pieds, les montagnes environnantes s’élevant encore de 3 ou 4000 pieds; elle était aux sources de rOxus, sur les bords d’un lac gelé :
On commença à briser la glace pour sonder la profondeur du lac. L’eau était glacée sur une épaisseur de 2 pieds et demi, et, à cause de la grande rareté de l’air, quelques coups de pics nous épuisaient tellement que nous étions obligés de nous coucher sur la neige pour reprendre haleine (p. 360). .
Une course d’une cinquantaine de pas à toute vitesse forçait à haleter. L’exercice amenait en effet une douleur dans les poumons et une prostration générale des forces qui ne se relevaient pas avant plusieurs heures. Quelques-uns d’entre nous se plaignaient de vertiges et de maux de tête, mais, excepté ces divers phénomènes, je n’ai rien éprouvé, ni rien vu chez les autres, qui ressemble aux souffrances éprouvées par les voyageurs dans l’ascension du mont-Blanc. C’est que, dans ce dernier cas, la transition d’un air dense à un air rare est si soudaine, que la circulation n’a pas le temps de s’accommoder à la différence de pression, aussi sa violence s’accroît dans quelques-uns des organes les plus sensibles du corps. L’ascension de Pamir, au contraire, était si graduelle qu’il fallait des circonstances « extrinsic » pour nous rappeler l’altitude considérable à laquelle nous étions parvenus.
Les effets de la grande élévation m’avaient été cependant prouvés quelques temps auparavant d’une manière à laquelle je n’étais pas préparé. Un soir, dans le Badakhshan, comme j’étais assis, lisant près du feu, j’eus l’idée de me tâter le pouls, et ses battements rapides et turbulents appelèrent mon attention. Je me figurai que j’étais atteint d’une fièvre violente, et je suivis les indications de précaution que le D' Lord m’avait laissées en partant. Le lendemain, mon pouls était aussi rapide quela veille, et cependant je me sentais en excellente santé. Je pensai alors à examiner le pouls de mes compagnons, et à ma grande surprise, je trouvai qu’ils l’avaient encore plus rapide que moi. La cause de cette augmentation d’activité circulatoire se présenta aussitôt à moi ; et quand ensuite nous nous di-
1 Berghaus Annalen, t. V. — Berlin, 1832.
- A Personal narrative of a journeg to the source of the River 6xus, in the years 1 839, 1837,1858. — London, 1840,
LES VOYAGES EN MONTAGNES, — ASIE CENTRALE, 155
rigeâmes vers le AVakban, je comptai le pouls de mes compagnons chaque fois que j’enregistrai le point d’ébullition de l’eau.
Les modifications du pouls constituent ainsi une sorte de baromètre vivant, à l'aide duquel un homme habitué à s’examiner lui-même peut, dans les grandes altitudes, calculer grossièrement la hauteur à laquelle il se trouve.
Sur le Pamir, les pulsations présentaient les nombres suivants :
Moi,
Écosse.
gras.
Gholam Hussein, Munshi
Jasulmeere
gras.
Omer-AUah, muletier
Afghanistan.
maigre.
Gaffer,, domestique
Peshawuree.
id.
Dowd, id.
Kabul.
robuste.
La hauteur de la limite des neiges dans cette région est au-dessus de 17,000 pieds (5180»), (P. 352.)
Le lieutenant Wood fut accompagné, dans une partie de son voyage, par Al. Burnes, envoyé en mission à Caboul. Le 19 octobre 1857, deux autres de leurs compagnons, le lieutenant Leech et le docteur Lord, allèrent reconnaître et traversèrent une passe de THindou-Koush, en allant à Caboul. La passe a environ 15000 pieds de hauteur ; les neiges allaient bientôt la rendre impraticable ; l’ascension fut facile. Cependant, dit Burnes^ :
Les chevaux étaient en très-piteux état, et il fallut en descendre et aller à pied. Personne ne souffrit, mais les natifs les informèrent qu’eux-mêmes étaient fréquemment, à cet endroit, attaqués de vertiges, de faiblesses et de vomissements, (P. 152.)
Quelques années plus tard, un voyageur français, qui parcourait non THimalaya, mais les régions bien moins élevées de la Haute- Tartarie, fait de ses souffrances un récit lamentable. Il convient, il est vrai, de se tenir en garde contre les assertions du père Huc% dont la naïveté crédule était à peu près sans bornes. Néanmoins, la vive peinture qu’il nous a laissée des sensations éprouvées pendant la traversée du Bourhan-Bota, montagne dont il ne donne pas la hauteur, et qui paraît située vers le 95° longitude E. et le 40° latitude N., mérite d’être rapportée ici. Le jour de l’ascension n’est pas indiqué, non plus que la température ambiante :
Nous nous préparâmes à franchir le Bourhan-Bota, montagne fameuse par les vapeurs pestilentielles dont elle est, dit-on, continuellement enveloppée. .
* Cabool; inthe years — London, 1842.
- Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine, en 4844-1846, t. 11. Paris, 1850.
HISTORIQUE
Bientôt les chevaux se refusent à porter leurs cavaliers et chacun avance à pied et à petits pas. Insensiblement tous les visages blêmissent, on sent le cœur s’affadir et les jambes ne peuvent plus fonctionner ; on se couche par terre, puis on se relève pour faire encore quelques pas; on se couche de nouveau et c’est de cétte façon déplorable qu’on gravit ce fameux Bourhan-Bota. Mon Dieu! quelle misère ! On sent ses forces brisées, la tête tourne, tous les membres semblent se disjoindre, on éprouve un malaise tout à fait semblable au mal de mer, et malgré cela, il faut conserver assez d’énergie, non-seulement pour se traîner soi-même, mais encore pour frapper à coups redoublés les animaux qui se couchent à chaque pas et refusent d’avancer. Une partie de la troupe, par mesure de prudence, s’arrêta à moitié chemin, dans un enfoncement où les vapeurs pestillentielles étaient, disait-on, moins épaisses ; le reste, par prudence aussi, épuisa tous ses efforts pour arriver jusqu’au bout et ne pas mourir asphyxié, au milieu de cet air chargé d’acide carbonique. (P. 256.)
Les voyageur s dont je vais maintenant mentionner les récits sont beaucoup plus en concordance d’opinion avec ce qu’ont dit les frères Gérard, qu’avec les assertions extrêmes de Jacquemont et du père Hue.
Le 14 juillet 1845, Hoffmeister‘ atteignit le point culminant de sa route, le passage de Lama-Kaga (Thibet) à la hauteur de 15355 pieds anglais; la température était de — 50“ Réaumur; la neige tombait :
Il se passa environ une heure et demie avant que nos premiers coolies arrivassent avec nos bagages. Ils étaient dans le plus triste état, et souffraient, ainsi que notre interprète M. Brown, de maux de tête qu’ils dépeignaient comme insupportables. La perte des forces, les angoisses, les nausées sont les symptômes de ce malaise qu’on appelle ici Bies (poison) ou Mundara. Il atteint ainsi les voyageurs au niveau des neiges perpétuelles. Chez les coolies, il se manifesta à moitié chemin en montant au passage. Ils employaient contre lui une sorte de pâte faite avec de petits abricots aigres et leurs noyaux. (P. 242.)
Dans le récit du docteur Th. Thomson®, ce ne sont pas seulement les coolies, mais le voyageur européen lui-même, qui fut atteint par l’influence des altitudes.
Le 6 septembre 1847, Thomson et sa suite campèrent à 14800 ■ pieds de hauteur, et le 7. ils s’élevèrent à 17000 pieds (5180“) :
Pendant toute la journée je n’ai jamais été débarrassé d’un violent mal de tête, évidemment causé par la grande élévation. Le repos le faisait diminuer, mais il reparaissait au moindre mouvement. II dura toute la soirée, tant que je fus réveillé, et je l’avais encore le 8 au matin, quand je me levai au jour pour préparer le voyage .
1 Briefe am Indien. — Braunschweigr, 1847.
- Western Ilimalaya and Tibet; a narrative of a joumey through the mountains of Northern India, during the years 1847-48. — London, 1852.
LES VOYAGES EX MONTAGNES. — ASIE CENTRALE. Io7
L’ascension, le lendemain, fut extrêmement raide et laborieuse. L’acte d’élever son corps était très-fatigant, et les dernières centaines de yards ne furent accomplies qu’après plusieurs pauses . j’atteignis le sommet de la passe de Parang à
sept heures trois quarts du matin ; j’étais à 18500 pieds (5640 mètres) ; la température était 28° . la neige était gelée . le vent soufflait avec force — Nous
descendîmes sans fatigue . (P. 135.)
Après un séjour d’une année dans ces régions élevées, le docteur Thomson poussa une reconnaissance vers le nord, jusqu’à la passe célèbre de Karakorum, à 18604 pieds (5670“). Là encore, ses malaises reparaissent, ou, pour parler plus exactement, ils prennent une telle intensité que force lui est d’en faire une mention expresse :
19 août 1848. — Durant ces trois jours d’ascension, je souffris très-violemment des effets de la raréfaction de l’air, étant sans relâche tourmenté d’un douloureux mal de tête que le plus léger exercice surexcitait . La température de
l’air était 50°.
Le botaniste Dalton Hooker^ est encore plus explicite.
A la hauteur de 16000 pieds, en montant, le 2 décembre 1848, la passe de Kanglachem, dans le Népaul oriental, Hooker éprouva des difficultés à respirer, une grande lassitude, des vertiges, des maux de tête. (T. I, p. 247.)
Quelques jours après, sur la montagne de Nango, à 15000 pieds ;
Je trouvai tout à fait impossible de garder mon calme à cause de l’aggravation des douleurs dans le front, de la lassitude, de l’oppression. (P. 252.)
Le 25 juillet 1849, traversée de la passe de Kongra-Lama {15741 pieds) :
Après deux heures j’étais raide et glacé, et souffrant de maux de tête et de vertiges dus à l’élévation. (T. Il, p. 82.)
Le 18 septembre, ascension de la passe de Sebolah (17517 pieds) :
Je tâtai le pouls à huit personnes après un repos de deux heures ; il variait de 80 à H2, le mien étant de 104. Comme il est ordinaire à ces hauteurs, tout le monde souffrait de vertiges et maux de tête. (P. 142.)
Le 15 octobre, nuit passée à 17000 pieds :
Mes coolies étaient en bonne santé ; mais ceux de Campbell étaient dans un état désastrenx de malaise et de fatigue ; ils avaient la face enflée et le pouls rapide, et quelques-uns étaient comme insensibles avec des symptômes de faible
* Himàlayan journal ; or noies of a Natui'alist, 2 vol. — London, 1854.
HISTORIQUE
pression cérébrale; ceux-ci étaient surtout des Ghorkas (Népàuliens). Je n’ai jamais éprouvé de saignements du nez, des oreilles, des lèvres et des yeux, et n’en ai pas vu à mes compagnons, dans de semblables occasions ; je n’ai pas non plus rencontré de voyageur récent qui les ait éprouvés. Le D' Thomson a fait les mêmes remarques, et ensemble en Suisse, nous avons appris de A. Balmat, Fr. Cartet et autres guides expérimentés du mont Blanc, qu’ils n’avaient jamais été témoins de ces symptômes, non plus que de la noirceur de la peau, si fréquemment indiquée par les voyageurs alpins. (P. 160.) .
17 Octobre. — Il est assez remarquable de voir que Turner ne fait nulle part allusion aux difficultés de respirer, et ne parle que dans un endroit du mal de tête, même à cette grande élévation. Cela tient probablement à ce qu’il a été constamment à cheval. Je n’ai jamais, étant à cheval, souffert de la tête de la respiration ou de l’estomac, même à 18300 pieds (3580 mètres). (P. 167.)
C’est, on le voit, en traversant des passes, que les voyageurs éprouvent des accidents ; les ascensions proprement dites des montagnes isolées sont en effet extrêmement rares. En voici cependant une, dans laquelle le capitaine Roberston^ atteignit, en octobre 1851, le sommet du Sumeru-Parbut, à une hauteur qu’il estime à 20000 pieds environ (6100“). La nuit précédente fut passée à peu près à 4000“ :
Le lendemain matin, nous quittâmes notre tente à huit heures dix minutes, et nous atteignîmes à une heure trente-cinq minutes un glacier en talus. A ce point, la vue et la respiration devinrent très-pénibles pour le lieutenant Sandilands et pour plusieurs de nos guides . . .
Sandilands atteignit un endroit distant d’une demi-heure du sommet, où il se ressentit tellement de la raréfaction de l’air, qu’illui fut impossible physiquement d’aller plus loin; il s’en retourna donc, avec le seul radjpoute qui l’eût suivi jusque-là, les autres l’ayant depuis longtemps abandonné ; mon brahmine,^beau jeune homme d’une forte constitution, et qui vint avec moi jusqu’au sommet, ne souffrait en apparence rien, mais lorsque nous regagnâmes notre tente, il lui fut impossible de rien manger. Quant à moi, mes yeux me faisaient souffrir, ma respiration et mes esprits vitaux étaient oppressés, mais il me resta cependant assez d’énergie et de force physique pour monter plus haut encore. A mon retour dans ma tente, mon appétit n’était nullement attaqué, et je fis un souper copieux.
Mais les récits les plus intéressants que j’aie rencontrés dans mes lectures sont à coup sûr ceux qu’a publiés mistress Herveÿ. Et cela se comprend; simple touriste, ne s’occupant ni de politique, ni de géographie, ni de science, elle accorde une attention spéciale à tout ce qui touche à sa santé, aux petits incidents de sa route, qu’elle narre avec complaisance et dans tous leurs détails. De plus, d’assez faible complexion, elle paraît être facilemënt atteinte, à des niveaux assez bas.
* Ascension du Sumeru-Parbut (Eimalayd). — N. Ann. des Voyages, t. CLIf, p. 303- 509; 1856.
LES VOYAGES EV MO^•TAG^■ES. — ASIE CENTRALE
Ainsi c’est bien au mal des montagnes qu’il faut rapporter une partie des accidents suivants, bien que la hauteur soit fort médiocre :
23 Juin. — Noiis fîmes halte (après avoir traversé la passe de Rotung (H 000
pieds, 5 350 mètres) dans le Lahoul) . Le capitaine H. vint me dire bonsoir
dans ma tente vers neuf heures, et observa que j’étais fort pâle, la figure et les mains visqueuses et froides. Je me trouvais alors fort malade; ma tête s’égarait ; j’avais mal au cœur, les pieds et les mains comme de la glace. Des convulsions survinrent et de la mousse me vint aux lèvres. Je m’étendis à terre, et j’y restai fort souffrante ; on me donna deux doses d’eau de Luce, on me mit aux pieds de l’eau qui, bien que bouillante, ne rappela que difficilement la circulation. Toute la journée d’hier j’ai été malade et incapable de me lever ; mon pouls n’était pas à moins de 108. Je suis mieux ce matin, mais mon pouls est encore très-élevé, bien que moins irrégulier.
Le capitaine H. déclare que cette maladie soudaine est due à la rareté de l’air
de la passe . Si j’en suis déjà ainsi affectée, que sera-ce à 16 ou 17 000 pieds ?
Mais si le doute est possible dans ce cas, il n’en est plus de même dans les citations qui vont suivre. Le 6 juillet, traversée de la passe de Bara-Lacha ; mistress Hervey était en mauvais état de santé :
Je ressentis de grandes souffrances dans les jambes, et une extrême lassitude, bien avant d’arriver au sommet de la passe ; mais je fis un violent effort pour surmonter ces sensations, et j’arrivai à pouvoir chevaucher jusqu’au sommet. Du moment où nous descendîmes, un mal de tête terrible, brisant, me frappa. Avant d’atteindre Yûnnumscûtchoo, je souffris de nausées insurmontables et sentais comme si ma tête allait se fendre en deux. Les principales sensations étaient un bourdonnement trés-douloureux et très-intense aux tempes, des maux de cœur violents, des. douleurs dans les jambes, et une lassitude allant jusqu’à la prostration. Personne d’autre n’était malade dans le camp, excepté Ghaussie, qui avait un fort mal de tête.
Je ne pus m’endormir le soir avant une heure ou deux, et fus réveillée par les battements démon cœur, si tumultueux qu’ils m’inspirèrent de sérieuses craintes; Mon pouls galopait, ma tête était brûlante avec des battements aux tempes, et les misérables maux de cœur. Nous ne nous sommes mis en marche que tard le lendemain matin, et si je ne m’étais pas trouvée mieux, nous n’aurions pas pu bouger. Le capitaine H. me dit qu’il avait eu un fort mal de tête pendant la nuit, qu’il s’était senti fatigué et malade, mais que cependant il n’avait pas autant souffert cette fois que la dernière fois qu’il avait traversé la passe, car il avait alors eu les mêmes sensations que moi . , .
La passe de Bara-Lacha est, je crois, entre 16 et 17 000 pieds au-dessus delà mer, selon le capitaine Cunningham. (T. I, p. 153.)
Mistress Hervey raconte alors que les gens du pays attribuent tous ces phénomènes à l’action d’une plante empoisonnée ; mais,
‘ The adventüres of a Lady in Ta?-fary, Tkibet, China and Kashmir. — London, 3 vol.,
160 HJSTORIQljE.
celte fois, il s’agit d’une espèce de mousse. Nous reproduirons ce passage au chapitre III.
Le lendemain, la route, qui se maintenait toujours à de grandes hauteurs, força plusieurs fois les voyageurs à l’ascension de petites collines :
En montant, dit Mrs. Hervey, j’observai un grand nombre de mousses empoisonnées, dont deux ou trois espèces croissaient sur les rochers nus. Je souffrais terriblement de la tête, et tremblais d’un retour de l’affreuse « maladie de la passe » ou, comme disent les natifs, d’être « bôôttee luggeea » , c’est-à-dire frappée par les plantes.
Nous monterons demain le Lông-IIlàchée Jôth {ou passe), et nous le redescendrons, ce qui me promet une aimable journée de bôdttee. (T. I, p. 139.)
Et en effet, en arrivant le lendemain à Rokchin (Ladak), mistress Hervey déclare, qu’elle est si malade et si faible qu’il lui est impossible d’écrire. Le 9, après le repos de la nuit, elle peut à peine écrire, et dut rester couchée. Deux de ses domestiques sont trèsmalades. Le capitaine H. a souffert pendant la nuit de violents maux de tête (p. 142).
Le 11 juillet, passage d’un lieu dont mistress Hervey estime la hauteur à 17000 pieds environ :
Je souffris encore plus de la tète qu’à l’habitude, avec une oppression terrible de la poitrine. Il est vrai que, depuis la traversée de la passe de Bara-Lâcha, j’ai toujours beaucoup souffert de la rareté de l’air ; un mal de tête perpétuel, et, surtout pendant la nuit, une gêne pulmonaire douloureuse, et une accélération très-pénible des mouvements du cœur. J’ai eu à peine une heure de sommeil continu ; il me fallait m’asseoir sur mon lit, ne pouvant respirer couchée. Ces régions élevées ne vont pas à mes poumons. (P. 152.)
Dans la nuit suivante, campement à 14800 pieds sur les bords du lac de Chôômorèèree :
J’ai maintenant grand’peur de la nuit, parce que, loin de dormir, je souffre terriblement. Hier, c’était vraiment très-pénible ; en outre d’un cruel mal de tête, j’ai souffert de violentes oppressions de poitrine, et mon cœur allait un train de chemin de fer, «■ a railroad pace » , quand je remuais seulement d’un pouce dans mon lit. (P. 155.)
Ces souffrances sont telles, quelles la déterminent à changer un peu sa route, pour éviter les grandes hauteurs (p. 162). Et cependant, le 16 juillet, en arrivant au pied de la passe de Tunglund, elle écrit :
Nous avons vu beaucoup de bootie empoisonnées aujourd’hui en route. J’ai été misérablement malade pendant toute la nuit. Vers onze heures du soir, l’oppression respiratoire, la suffocation devinrent tellement insupportables, que je fus obligée de me relever sur mon lit, pour pouvoir respirer un peu. (P. 169.)
LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ASIE CENTRALE
Le lendemain, ascension de la passe (entre 16 et 17000 pieds) :
L’odieuse mousse dont j’ai si souvent parlé couvrait la passe, et, bien avant d’arriver au sommet, je souffrais de la tête de la plus violente manière. Mais je n’ai pas eu de nausées, ce qui tient peut-être à ce que la passe est três-aisée. {P. 171.)
Le 19 juillet de l’année suivante, malgré son séjour continu dans les régions élevées du petit Thibet, mistress Hervey n’était pas acclimatée, car, en franchissant la passe de Brarmoorj dans le Wurdwun (de 15 à 16000 pieds), elle dit :
J’ai souffert d’un mal de tête tout à fait insupportable, qui allait en augmentant sans cesse; mais je n’ai pas eu les nausées que j’ai invariablement éprouvées dans toutes les passes du Ladàk. (T. II, p. 298.)
Et le 5 août 1851, à la traversée de la passe de Hânnoo (entre 15500 et 16000 pieds), dans le Ladak, passe d’accès assez facile, elle souffrit horriblement; il est vrai qu’elle était déjà indisposée. Elle dit le lendemain :
J’ai traversé bien des passes, mais jusqu’à aujourd’hui je n’avais jamais éprouvé les sensations terribles qui m’ont rendue presque folle bien avant que je sois arrivée à moitié chemin et bien après que j’ai eu quitté les grandes hauteurs. Mes souffrances ont pu être aggravées par mon indisposition, mais, quoi qu’il en soit, elles ont été écrasantes. Je me couchai à terre à Dorâ, plus morte que vive, et mes domestiques me firent une tente de couvertures. J’étais dans un tel état de prostration, que non-seulement je ne pouvais me lever, mais que je n’aurais pu supporter d’être portée en « dhoolie ».... Un violent mal de tête, des nausées insupportables, des palpitations pressées, l’impossibilité de respirer amplement, tels étaient les symptômes de la bôdtie bien connue qui m’assaillit plus durement que jamais avant que je sois arrivée au sommet de la passe. Je suis sûre que si j’avais voulu remuer un quart d’heure pendant ces horribles sensations, j’aurai vu se briser quelque vaisseau sanguin, et serais morte sur place. Parler seulement était un douloureux exercice, qui amenait de copieuses hémoptysies, et accélérait les battements de mon cœur bien au-delà de cent pulsations par minute. J’avais de terribles nausées, dont la force épuisante ne peut être comparée qu’à celles du mal de mer. J’étais ainsi bien misérable et mes souffrances étaient intenses hier. Même aujourd’hui je ne puis respirer sans peine, et mon cœur bat violemment et irrégulièrement ; je n’ai pas encore oublié l’atmosphère raréfiée de la passe de Hânnoo.
Comme on me portait, hier, à peu près à un demi-mille du sommet, Ghaussie appela mon attention sur un de mes domestiques qui gisait sans connaissance, sur la neige. On le réveilla facilement, mais il refusa de se mouvoir, disant que sa tête « allait se fendre en deux. » Après un léger combat entre l’humanité et des préjugés fortement enracinés, car le malade était un sweeper, la dernière classe des domestiques, je lui envoyai mon propre poney pour le porter ; si on l’avait laissé là, il aurait péri certainement pendant la nuit.
Pendant que je parle de la maladie de cette passe comme d’un cas de bôôtie,ie
dois aTouer que je n’ai pas observé une seule plante de l’espèce particulière de mousse qui, dans les passes de Ladàk et du Lahoul, sont considérées comme empoisonnant le vent et occasionnant le désastreux malaise que j’ai décrit.
Un de mes domestiques kashmiriens fut la seule autre personne de mon entourage qui fût atteinte ; ce n’est donc pas une règle sine quâ non que la souffrance dans les grandes altitudes. (T. Il, p. 367-370.)
Et le lendemain, au moment de partir de Scheerebookhchun, elle écrit :
Je vais voyager au clair de la lune, car j’ai été si malade pendant toute la journée, que j’ai été très-peu disposée à me remuer. Si je me laissais dominer par les sensations pénibles qui m’ont tant éprouvée, je ne me mettrais pas en chemin maintenant, mais cela pourrait être impolitique. Dans mon opinion, rien ne vaut l’exercice pour dompter nos petites misères corporelles et mentales.
Je dois pratiquer ce que je prêche, et monter à cheval ce matin, envoyant en avant mon dhoolie. (P. 578.)
Elle se met en marche, au lever du soleil, et va, à cheval, jusqu’à Kulâtsey.
J’étais alors si malade et si épuisée, que, ne trouvant pas là mon dhoolie, je me couchai dans mon châle, sur le sol même, pendant plusieurs heures. Enfin, vers le soir, un autre dhoolie fut prêt, et j’y pus monter... Je n’ai pu me remettre des effets de l’air raréfié sur la passe de Hânnoo. Mon cœur bat avec violence et irrégularité, et j’éprouve en respirant de grandes douleurs de poitrine. Le dégoût de la nourriture est tel que je puis à peine arriver à toucher quelques aliments pendant les vingt-quatre heures. (P. 378.)
Le 14 août, traversée d’une sorte de passe, au voisinage de Ghia :
J’ai souffert d’un bien pénible mal de tête, mais pas de nausées, bien que j’aie pu reconnaître ma vieille ennemie, la bôôtie, la mousse fatale du Ladâk-Oôjar. En marchant cinquante pas pour atteindre une fleur, les pulsations de mon cœur augmentèrent horriblement, et des doses répétées de digitale n’ont pu en calmer les battements précipités et violents. Je ne sache pas de sensation plus alarmante et plus douloureuse que cette action exagérée du cœur. Aucun de mes domestiques n’a souffert . . .
Je suis arrivée à Zurra au lever du soleil. Je suis tout à fait anéantie par mes douleurs stupéfiantes de tête, bien que j’aie échappé à la nausée, et c’est là la seule consolation que j’aie dans mes souffrances. (P. 597.)
Le 18 août, campement à Chôômorêêree, à une hauteur de 14794 pieds (451 0“) :
J’ai passé une nuit misérable, et suis ce matin malade et épuisée. J’ai dû rester ainsi la moitié de la nuit, absolument incapable de respirer dans la position horizontale; mon cœur battait violemment avec des palpitations effrayantes. J’ai eu vraiment peur de mourir dans les ténèbres .
Le soir, nous campons à peu près 15000 pieds de haut. J’ai la plus grande
difficulté à respirer, ma poitrine me paraît surchargée d’un poids énorme qui m’oppresse douloureusement. Ces sensations pénibles augmentent à la chute du jour. (T. ni, p. 13.)
Le 20 août, campement au pied de la passe de Pârung, à environ 17000 pieds (51 80“) :
Terrible hauteur pour passer la nuit sous une tente, lorsqu’on souffre comme moi de la rareté de l’air. Oppression dans la poitrine, extrême difficulté de la respiration, crachements de sang fréquents, ne m’ont pas laissé de repos pendant ces seize dernières heures... Le froid est intense .
Au jour, je me trouve mieux, bien que je ne puisse respirer librement, et que le moindre mouvement me mette comme en détresse... Ma tête est à peu prés remise et, mon courage m’étant revenu, je me décide à traverser la passe... Y aller à cheval est impossible, à pied non moins; je monte sur un yack. (P. 19.)
Chose remarquable, bien que cette passe soit la plus élevée qu’ait traversée notre voyageuse, elle n’y souffrit que peu : pas de nausées, un léger mal de tête seulement (p. 26). Moorcrofl l’estime à 19000 pieds (5790“), et mistress Harvey va jusqu’à 20000 (6095“). Elle s’étonne, non sans raison, de ce résultat :
Il est curieux, dit-elle, d’observer les effets différents des différentes passes. Bien que les sensations douloureuses observées dépendent incontestablement de la rareté de l’air, il est certain que le malaise n’est pas proportionnel à la hauteur. Sur les passes de Bara Lâcha et de Hânnoo, j’ai été misérablement malade, au-delà de toute expression, et sur celle de Pârung, plus élevée de 3 ou 4000 pieds, je n’ai pas eu de nausées, à peine de mal de tête. Je respirais difficilement, mais cela me paraît secondaire.
Je suis loin de pouvoir donner une raison satisfaisante de cette inégalité. J’ai traversé tant de passes que j’ai eu bien des occasions de remarquer combien peu la maladie des passes est en rapport avec la hauteur, au-delà, bien entendu, de 15 ou 14000 pieds. La « Bischk-ke-Bôôttie », ou plante empoisonnée, couvrait le sol bien des miüles autour de Tâlung. (P. 35.)
Les voyages du capitaine Oliver^ dans l’Himalaya offrent aussi le récit d’impressions intéressantes pour notre sujet. En juillet 1859, il traversait la passe de Roopung, par 15500 pieds environ (4720“) :
Nous campâmes à la limite inférieure de la neige perpétuelle, à 14000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Il faisait très-froid .
Le lendemain matin nous partîmes sur la neige . Le sommet de la passe se
montrait dans une scène sauvage et désolée. Mais je ne m’en inquiétais guère, ayant assez à m’occuper de moi-même, cai‘ la raréfaction de l’air agissait sur moi. Je souffrais d’une pénible brièveté de la respiration, et bientôt il me fallut
* Tripsin the Himalaya. — Alpine Jowrnal, t. IV, p. 75-93; London, 1870.
164 HISTORIQÜE.
m’arrêter tous les deux ou trois pas. La neige était moUe, ce qui rendait la marche plus difficile encore . J’atteignis enfin la dernière pente, une bande de
neige de 50 pieds de haut, et très-rapide . Mais à ce moment j’étais si com¬
plètement épuisé que je me trouvais tout-à-fait incapable de la franchir sans assistance. Cependant, après une courte halte, je fis un effort désespéré, et je ne sais comment j’arrivai au sommet, où je m’étendis sur le sol, absolument abattu. (P. 84) . . ' .
Cette passe est très-fréquentée par les Tartares qui apportent du borax et de la laine sur les marchés indiens. Ils souffrent beaucoup, cependant, de la raréfaction de l’air, mais attribuent ses symptômes à une plante empoisonnée, plante fabuleuse qui, selon eux, croît sur les grandes hauteurs.
Ils sont aussi sujets à de violentes attaques de coliques dans les passes.... Un de mes Sickhs en fut pris ; il se coucha sur le sommet, gémissant, et déclarant qu’il allait mourir : trente gouttes de laudanum le remirent. (P. 85.)
La même année, un autre voyageur, Cheetam suivait la route de Simla à Srinagar; le 17 août 1859 il traversait la passe de Lunga-Lactia par 16750 pieds (5100”) :
Je fis alors ma première expérience des effets funestes que l’air très-raréfié, le mauvais temps et la fatigue produisent sur les grandes hauteurs.
Vertiges, maux de tête violents, nausées, telles étaient les sensations caractéristiques, auxquelles s’ajoutait agréablement un sentiment d’épuisement intense, une profonde dépression physique et mentale. Heureusement, chez moi, cette aimable comphcation ne dura que quelques heures, dans le milieu du jour, et encore, par intermittences. J’ai noté que, invariablement, je me trouvais mieux en descendant les collines qu’en les montant ; et qu’il y avait une sorte de correspondance entre les apparitions du soleil et mes intervalles lucides.
Les souffrances de mon Kashmirien et des marchands de Caubul étaient évidemment beaucoup plus continuelles et aiguës que les miennes, surtout à cause d’un dérangement général dont ils se plaignaient depuis la veille, au passage du Bara Lacha.
li était impossible de combatü'e leur croyance absolue que tous ces accidents étaient dus aux exhalaisons empoisonnées d’une plante mystérieuse, le « dewaïgbas » ou « herbe médicale », qu’ils assurent pousser dans ces régions, bien qu’on n’ait jamais pu en rencontrer... Le Kashmirien fut malade deux jours. (P. 137.)
Quelques jours après, passage d’un col plus élevé encore, celui de Timglung, qui a 17750 pieds (541 0“). Le campement de nuit se fit à Larsa, à 16400 pieds :
L’ascension des 1550 pieds que nous avions à monter fut très-rude ; le moindre effort dans cet air si raréfié nous rendait la respiration très-pénible. (P. 141.)
‘ The Tibetan Route from Simla to Srinagar. — Alpine Journal, 1. 111, p. 118-153 ; LondMi, 1867.
LES YOYAGES E.N 3ÆOATAGXES. — ASIE CENTRALE.
Le récit de Semenof ^ a ceci d’intéressant qu’il se rapporte aux premiers xoyages faits dans les hautes régions des monts Célestes. Le 25 juin 1857, après avoir campé à une hauteur de 7500 pieds, il traversait la passe de Zaùkù. On y voit par milliers des carcasses de chameaux, de chevaux, de bœufs, de chiens :
Le cheval de M. Kosharof s’abattit.... le mien glissa, se coupa profondément et mourut sur place ; deux des chevaux des Cosaques furent tellement épuisés qu’ils ne purent aller plus avant.... Le guide nous assura que la difficulté de respirer au sommet du Zaùkù Pass était telle qu’il serait impossible d’y vivre plus d’une heure et demie. (P. 364.)
On voit, dans cette affirmation du guide, un exemple des exagérations habituelles dans tous les pays où les lieux très-élevés ne sont qu’une exception. Malheureusement, Semenof ne donne pas la hauteur de la passe de Zaùkù.
Mais personne n’a pu traiter cette question avec plus d’autorité que les frères Schlagintweit, dont les expéditions dans les hautes régions de l’Asie marquent parmi les voyages les plus importants de ce siècle, les plus féconds au point de vue de la géographie, de l’histoire et des sciences naturelles.
Ils ont consacré un paragraphe, dans le récit officiel de leur voyage®, à l’histoire des accidents de la décompression. On y voit qu’ils se sont élevés à la plus grande hauteur qu’ait encore atteinte l’homme dans les ascensions de montagnes, à 6882“, sur les flancs ribi-Gamin,. le 19 août 1855.
Voici le résumé de leurs plus hautes ascensions :
Sur quelques plateaux très-élevés qui servent de pâturages, l’habitation temporaire pour quelques mois s’établit dans les environs de 16500 pieds (5030”1 ; c’est à cette hauteur, probablement la plus élevée de ce genre sur le globe, que des pasteurs thibétains dressent leurs tentes et bâtissent même des habitations permanentes.
Par expérience personnelle, nous pouvons dire que, pour dix ou douze jours, l’homme peut dépasser considérablement cette altitude, nous ne dirons pas sans souffrance, mais positivement sans inconvénient bien sérieux. Dans nos explorations du glacier de Flbi-Gamin, du 13 au 23 août 1855, nous campâmes pendant dix jours pleins, en compagnie de huit hommes qui nous servaient, à des élévations véritablement extraordinaires. Pendant ce temps, notre camp fut placé à 16642 pieds {SOTO”*) pour sa station la plus basse. Notre point le plus
* First ascent of the Fian-Shan or Celestial mountaîns, and Visit to the Upper Course of the Jaxartes or Syr-Daria, in 1857. — The Journal of the roy. géogr. Soc.; t. XXXI, P 356-365; 1861.
- Schlagintweit (Hermann, Adolph and Robert de), Results of a scientific mission to India and High Asia, 1854-1858 ; 4 vol. — Leipzig and London, 1861-1866.
166 HISTORIQUE
élevé fut 19526 pieds (5890”) ; c’est l’élévation la plus grande où nous ayons passé la nuit. Une autre fois, nous campâmes à 19094 pieds, plus tard à 18300, et le reste du temps, entre 18000 et 17000 pieds .
Un jour nous avons traversé un passage à 20459 pieds (6250“), et trois jours avant, le 19 août 1855, nous étions montés sur les flancs de l’IM-Gamin, à la. hauteur de 22259 pieds (6882”). A notre connaissance c’est la plus grande altitude à laquelle on se soit élevé sur les montagnes .
Au pic de Sassar, le 5 août 1856, nous atteignîmes une hauteur de 20120 pieds. Avant nous, les frères Alexandre et James Gérard montèrent à 19411 pieds sm un pic du Spiti, le 18 octobre 1818 .
Pour ce qui regarde les effets à considérer pour une acclimatation, nous en pouvons parler par notre expérience personnelle. En traversant pour les premières fois des passages de 17500 à 18000 pieds, nous sentîmes tout d’abord des troubles considérables. Peu de jours ensuite, après avoir parcouru les points les plus élevés et passé plusieurs nuits à ces hauteurs, nous nous trouvâmes à peu près complètement libres de ces désagréables symptômes, même à l’élévation de 19000 pieds. Quelle aurait été la conséquence d’un séjour plus prolongé sur ces hautes régions, c’est ce que nous ne pourrons dire. Mais nous considérons comme très-probable qu’une résidence plus longue aurait eu des effets funestes sur la santé . .
L’influence de l’altitude varie avec les individus. L’homme bien portant a des chances pour souffrir moins. La différence des races n’est pas d’une importance appréciable. Nos domestiques indous, qui nous accompagnèrent jusqu’aux points les plus élevés, souffrirent du froid plus que les Thibétains, leurs camarades, mais ils ne se ressentirent pas davantage des effets de la diminution dans la pression atmosphérique.
Pour la plupart des gens, l’influence de la hauteur commence à se manifester à 16500 pieds, la hauteur des pâturages extrêmes. Nos chameaux et nos chevaux souffrirent d’une manière très-évidente vers 17500 pieds.
Les symptômes produits par la raréfaction sont : la céphalalgie, la difficulté de respirer; l’oppression de poitrine, celle-ci pouvant aller jusqu’à amener des crachements de sang, et très-rarement de légères hémorrhagies nasales ; nous ne vîmes jamais de sang sortir par les lèvres et les oreilles ; le manque d’appétit et souvent des nausées ; la faiblesse musculaire, avec une dépression générale et un abattement d’esprit. Tous ces symptômes disparaissent à peu prés simultanément, chez l’homme bien portant, par le retour à des localités plus basses. Les effets mentionnés ne sont pas sensiblement augmentés par le froid, mais le vent a l’influence la plus fâcheuse sur les symptômes éprouvés. Comme ceci était un phénomène nouveau pour nous, et qu’il n’avait pas été mentionné par nos devanciers, nous l’observâmes avec attention, et remarquâmes des circonstances où la fatigue n’y était pour rien. Sur les plateaux du Karakorum, il arrivait fréquemment, même pour ceux qui étaient endormis sous la tente dans des endroits un peu protégés, d’être réveillés pendant la nuit par un sentiment d’oppression qui devait être attribué à ime brise, même assez faible, qui s’était élevée pendant les heures du repos. Quand nous étions occupés aux observàtions, nous prenions peu ou point d’exercice du corps, quelquefois pendant trente-six heimes, et nos domestiques encore moins que nous. Et cependant il arriva souvent, vers les hauteurs qui n’excédaient pas 17000 pieds, que le vent de l’après-midi ou du soir nous rendait assez malades pour nous faire perdre tout goût à la nourriture ; on ne pensait même pas à préparer le dîner. Dans la matinée, quand le vent ne soufflait plus, l'appétit revenait généralement, nous étions moins malades le matin que
LES Y0Y.4GES EN MONTAGNES. — ASIE CENTRALE. 167
ie soir; ce qui doit évidemment tenir en partie à ce que les fortes brises s’élèvent plus générjüement dans la seconde moitié du jour.
Les effets de la diminution de pression sont considérablement aggravés par la fatigue. Il est surprenant à quel degré d’épuisement on arrive : l’action même de parler est un travail, on ne s’occupe ni du confort ni du danger. Souvent nos gens, même ceux qui nous avaient servi de guides, se laissaient tomber sur la neige, déclarant qu’ils aimaient mieux momir sur-le-champ que de faire un pas de plus. Par de simples motifs d’humanité, nous nous vîmes souvent obligés d’intervenir en leur faveur et de les arracher par la force à la stupeur où Us étaient tombés, tandis que nous n’étions guère nous-mêmes dans un meilleur état d’animation. (T. Il, p. 481-485.)
Les observations des voyageurs plus récents s’accordent tout à fait avec ce que nous venons de rapporter. Il faut même noter que, l’existence de malaises sur les passages élevés étant aujourd’hui bien connue de tout le monde, souvent les voyageurs n’en parlent pas, ou se contentent d’y faire allusion en quelques mots.
Ainsi, le capitaine Godwin-Austen S qui explora les glaciers du Karakorum, fait, en 1860, l’ascension du Bianchu (16000 pieds), du Gommathaumigo (17500 pieds), sans parler d’aucun trouble.
Dans son voyage de 1861, il grimpe d’abord sur le Boorje-La (15878 pieds) ; son pouls battait 158, celui d’un de ses hommes 104, et il ne signale aucun autre phénomène (p. 23). Mais en montant le 10 août sur un pic de 18342 pieds (5590”) — c’est la plus haute ascension qu’il ait faite, — il rapporte que « beaucoup des hommes devinrent malades, éprouvèrent de violents maux de tête et se couchèrent à terre. (P. 34.)
11 y a plus : dans le récit ^ des longs et importants voyages exécutés par deux jeunes brahmanes, deux frères, que l’administration anglaise envoya visiter des régions où les Européens ne peuvent guère mettre le pied sans risque de la vie, il n’est nullement question d’accidents de la décompression. Et cependant les deux « Pundits » ont certes visité bien des hauts lieux, puisqu’ils ont traversé l’Himalaya dans le Népaul, au pied du Dhawalaghiri, remonté le cours du Brahmapoutra, de Lhasa au lac de Manasarowar, et poussé jusqu’à Gartokh. Mais, exclusivement préoccupés de géographie et nussi de politique, ils ne portent pas leur attention sur des phéno-
* On the Glaciers of the Mustakh Range. — The Jmu-nal of the royal geogr. Society, t. XXXIV, p. 19-55; London, 1864.
- Reisen und Aufnahmen zweier Punditen [gébildeter îndier) in Tibet; 4865 bis 1866. — Petermaim’s Mittheilungen ; t. XIV, p. 235-245 ; 276-290. 1868.
168 HbTORIQDE.
mènes universellement connus, ou du moins ne croient pas devoir leur donner place dans leur narration.
Cette expédition indigène ayant amené d’excellents résultats, le Trigonometrical Survey envoya, quelques années après, à travers. l’Hindu-Kush et le Pamir jusqu’au Turkestan, un employé, leMirza, dont M. Montgomerie* a raconté le voyage. On y trouve quelques détails intéressants pour notre sujet.
Le Mirza arriva, en janvier 4869, à Lunghar, dans les steppes de Pamir :
Toute la troupe, en arrivant à Lunghar {1Ï200 »), souffrit beaucoup du Dum, comme l’appelle le Mirza, c’est-à-dire brièveté delà respiration, etc., effet habituel des grandes altitudes. Les natifs le considèrent généralement comme produit par un mauvais vent ; quelques-uns des hommes devenaient presque insensibles, mais se relevaient bientôt quand le Mirza leur avait fait manger quelques fruits secs et du sucre. {P. 158.)
Au passage de Chichik-Dawan (15000 pieds) ils souffrirent beaucoup ; tous éprouvaient de grandes difficultés à respirer, que le Mirza essaya en vain de combattre avec son sucre candi et ses fruits secs. (P. 465.)
Dans le même temps, un voyageur anglais, Hayward se dirigeait également versKashgar, mais par le petit Thibet, à travers l’énorme chaîne du Karakorum. 11 est, lui-même, extrêmement sobre en observations relatives à la raréfaction de l’air.
Le voyage fut exécuté d’octobre 1868 à juin 1869. Traversée de la passe de Masimik, par 18500 pieds (5640“) :
Elle ne présente pas de difficultés, est très-facile, mais les chevaux chargés y souffrent un peu de la raréfaction de-l’air. (P. 56.)
Traversée de la passe de Ghang-Lang par 18839 pieds (5740“) (p. 38); ascension d’un pic de 19500 pieds (p. 43), d’un autre de 19000 pieds (p. 55-58), sans aucune observation physiologique; il dit seulement :
La difficulté principale au passage de Chang Lang est la détresse des animaux chargés, par suite de l’élévation et de la raréfaction de l’air. (P. 126.)
L’année suivante, en 1870, le « Munschi » Faiz Buksh, parti de Peshawar, dans le haut Pendjab, se dirigeait vers Kashgar, s’effor-
* Report of « the Mirza' s » Exploration from Cauhul toEashgar. — TheJourn. ofthe roy. geogr. Soc., t. XLl, p. 132-192 ; 1871.
® Journey from Leh to Yarkand and Kashgar, and Exploration of the sources of the Yarkand River. — The Journal ofthe roy. geogr. Soc., t. XL, p. 35-166 ; 1870.
LES VOYAGES EY MOATAGiNES. — ASIE CEA'TRALE.
çant, comme tant d’autres envoyés plus ou moins nettement officiels, à ouvrir ces voies nouvelles par lesquelles le commerce, l’influence diplomatique et peut-être les armes de l’Angleterre cherchent à pénétrer dans le Turkestan occidental.
Son récit ^ est très-riche en faits capables de nous intéresser. 11 insiste particulièrement sur le Pamir :
Pamir est désigné sous le nom de Bam-i-Dunya (toit du monde), à cause de son altitude. Sa grande élévation est prouvée par l’absence d’arbres et la rareté des oiseaux; l’herbe n’y pousse qu’en été. L’air y est extrêmement raréfié, en telle sorte que la respiration y est difficile pour les hommes et les bêtes. Cette difficulté est nommé tunk par les populations du Badakhshan, et du Wakhan, et ais par les Mogols. Le foie et l’estomac sont irrités. Les voyageurs souffrent du mal de tête et le sang coule de leur nez. Quand il s’agit de gens de faible constitution, la figure, les mains et les pieds gonflent. Plus il fait froid, plus ces accidents sont marqués. Les natifs se servent d’acides, d’abricots secs, de prunes, pour les combattrè. La nuit, si on n’a pas la tête deux pieds plus haut que les jambes, la respiration est arrêtée. pendant le sommeil. On souffre de ces malaises à cheval et à pied.
J’ai trente-quatre ans. Sur un des pics de Pamir, mon pouls battait 89 fois à la minute; j’avais mal à la tête, avec irritation du foie et de l’estomac; une fois le sang me coula du nez. Un de mes suivants, nommé Kadir, natif de Pesha-wur, âgé de vingt- sept ans, eut une attaque de fièvre, avec difficultés à respirer, irritation du foie, gonflement de la face et des extrémités; son pouls battait 99 fois. Un autre, nommé Mehra, natif de Ghizni, âgé de vingt ans, ne ressentit qu’un peu de difficulté à respirer; son pouls était à 75. Une nourriture abondante augmente la difficulté à respirer. (P. 470.) .
Entre Ak Tash et Sarkol est un pic élevé, nommé Shindi Kotal, dont le sommet est constamment couvert de neige ; nous y éprouvâmes plus de difficultés à
respirer que dans le Pamir . A la troisième marche après Sarkol est un pic élevé,
nommé Yam Bolak, dont le sommet est constamment couvert de neige; nous y éprouvâmes aussi de grandes difficultés à respirer. (P. 472.)
L’expédition que dirigeait la même année Forsyth, de Lahore à Yarkand, par le Ladak, eut à traverser successivement l’Himalaya et le Karakorum. Le récit qu’en a fait Henderson * indique fréquemment la constatation d’accidents dus à la raréfaction de l’air.
Le 27 juin 1870, passage de la Namyika Pass, au Ladak :
Bien que le sommet de cette passe ne soit qu’à 12000 pieds de haut, plusieurs de nos hommes souffrirent beaucoup de la difficulté de respirer, qui continua pendant plusieurs heures après que nous eûmes atteint notre camp de Karbu, 600 pieds plus bas ; quelques-uns des nôtres ne purent même dormir pendant la nuit pour cette raison. (P. 46.)
* Joumey front Peshawar to Kaskgar and Yarkand in Eastern Turkestan. — The Joum. of the roy. geogr. Soc., t. XLII, p. 448-473 ; 1872.
® Henderson et Hume, Lahore to Yarkand. Incidents of the route and natural history ofthe countries traversed by the Expédition of 1870, underT. D. Forsyth. — London, 1875.
HISTORIQUE
Le 10 juillet, traversée de la passe de Chang-La, du bassin de rindus à celui du Shyok, un de ses affluents, à 18000 pieds (5485“) ; peu de neige :
Ce fut la première fois que presque tout le monde dans le camp souffrit de la rareté de l’air. Les observations suivantes, faites après une demi-heure de repos au sommet, peuvent sembler intéressantes :
Baromètre à mercure 15,75. Thermomètre 61° F. Eau bouillant à 181° F.
Pouls.
Respiration.
Je marchai jusqu’au sommet
M. Forsyth, qui était à cheval
M. Shaw id.
MullikKutuh Deen, du Pendjab, à cheval
Un Hindou du Pendjab, à pied
Un Thibétain, à pied
Plusieurs voyageurs m’ont dit qu’eux et leurs compagnons avaient plus souffert en traversant cette passe que sur d’autres plus élevées. Nous campâmes pour la nuit près d’un petit lac d’eau douce, à 300 pieds au-dessous du sommet de la passe. Les symptômes fâcheux causés par la rareté de l’air ne disparurent que le lendemain, quand nous fûmes à une altitude beaucoup moindre. Quant à moi, même à 19600 pieds, je n’ai jamais ressenti de grands malaises; tout se réduisait à une certaine brièveté de la respiration à la suite de tout exercice, et des réveils pendant la nuit avec un sentiment de suffocation qui disparaissait ordinairement après quelques inspirations profondes. Mais chez plusieurs des nôtres les symptômes étaient très-graves, et même quelquefois alarmants. Ils consistaient en intenses maux de tête, avec grande prostration du corps et de l’esprit, nausées constantes, et une telle irritabilité de l’estomac qu’une simple cuillerée d’eau n’était même pas supportée. Une grande excitabilité de caractère était un autre symptôme marqué ; dans quelques cas les lèvres devenaient bleues ; chez M. Shaw, un thermomètre de clinique montra une température moindre de 1 ou 2 degrés par rapport à cdle des jours précédents. Ayant sur moi une certaine quantité de chlorate de potasse, j’en donnai une forte solution aux malades, plutôt pour leur faire plaisir que dans l’espérance de les soulager. Cependant, il sembla avoir un bon effet, mais en vertu de quoi? je ne me hasarderai pas à le conjecturer. Je ne doute pas que ces accidents des hautes montagnes ne soient simplement temporaires et que l’habitude ne les fesse disparaître, comme le mal de mer. Ils deviennent du reste beaucoup plus intenses lorsqu’on fait quelque ascension étant déjà à une grande hauteur.
Le 11 juillet, nous campâmes à 500 pieds au-dessous de la passe. Là les maux de tête et les nausées cessèrent rapidement. (P. 56 et suiv.)
Le 20 juillet, traversée de la passe de Cayley, passe nouvellement découverte, facile d’accès et qui doit avoir environ 5900“; par elle on va du bassin de l’Indus aux plateaux d’Yarkand ; il n’y avait pas de neige. Les voyageurs y trouvèrent plusieurs papillons. Ils ne parlent d’aucun trouble physiologique.
LES VOYAGES EA’ MOmGMS. — ASIE CE:STRAL£. 171
Le 21 juillet, campement dans de hautes plaines désertes, à 5000“ d’altitude; ils souffrirent beaucoup du vent:
Les voyageurs sont fréquemment tués par ce vent, qui est quelquefois si froid qu’il arrête la vitalité en un temps très-court. Hommes et chevaux souffrirent ici beaucoup de la rareté de l’âir. Plusieurs des nôtres se couchèrent en plaine, complètement épuisés, et ne purent regagner notre camp que le lendemain ; quelques chevaux qui tombèrent furent abandonnés à leur malheureux sort. (P. 77.)
Ils restèrent plusieurs jours sur ces plateaux élevés, et à ce propos le narrateur ajoute :
II y a nombre d’observations que je regrette beaucoup de n’avoir pas faites pendant que nous nous trouvions à ces hauteurs, et parmi elles les changements produits dans le pouls, la respiration et la température du corps. Mes compagnons de voyage m’ont bien offert de se soumettre à l’ennui de laisser prendre leur température et compter leur pouls à des moments déterminés, mais je trouvai que j’avais déjà trop de fers au feu (too many irons in the lire). Les quelques nbservations détachées que je fis n’eurent pas grande valeur, mais elles prouvent clairement que, chez moi du moins, l’altitude n’a que peu d’effets, comme le montrent les chiffres suivants. Je dois mentionner que de nombreuses observations faites sur mes compagnons ont donné de semblables résultats :
Pouls.
Eespir.
Température sous la langue.
Ordinamement .
A Sakte (assis depuis plusieurs heures).
12900 pieds, 9 juillet .
Sommet de Chang-La; 18000 pieds (5485
mètres), 10 juillet, après avoir marché
jusqu’au sommet .
Lak Zung, plus de 17500 pieds; 24 juület. .
La deuxième partie du livre est consacrée à l’histoire naturelle. L’ornithologie est rédigée par A. 0. Hume. J’y relève des observations curieuses sur l’habitat des oiseaux aux grandes hauteurs :
Un des points qui m’ont le plus vivement frappé dans les observations du docteur Henderson, c’est la facilité avec laquelle paraissent vivre les oiseaux à de grandes hauteurs. Notre ami le Coucou se balance sur les branches pendantes fies bouleaux, lançant son chant joyeux à une hauteur de 11000 pieds, pendant que la neige couvre le sol. La Huppe semble chez eUe à 18000 pieds (5485 mètres), le « Kasbmir Dipper, ;> qui réside au-dessus de 13000 pieds, y cherche des insectes dans les torrents à demi glacés ; le « Guldenstadt’s Redstart » sautille insoucieux dans la neige à 17800 pieds; la MontifringiUa hæmatopygia semble vivre d’une manière permanente entre 14000 et 17000 pieds, et le « Adams’s Finch » est commun à 13000 pieds. L’Alouette huppée à long bec se trouve dans des lieux de 12000 à 15000 pieds, tandis que le « Dottrel » mongolien et le Reddy Shieldrake » vivent à 16000 pieds, et le « GuU » à tête brune à 15000. (P. 163.)
lïü HISTORIQUE.
Je terminerai cette longue série de citations par un extrait de l’ouvrage que Fr. Drew^ a récemment consacré à la géographie du Jumnoo et du Cachemire.
Dans la description des hautes vallées du Ladâk, Drew commence par celle de Rupshu, dont l’élévation moyenne est de 14 à 15000 pieds (4270 à 4570“); la limite des neiges perpétuelles y est à 20000 pieds environ. Une pauvre tribu, de cent tentes, y vit, les Rupshu Châmpâs. L’auteur a étudié dans un paragraphe spécial l’influence de l’airr aréfié ;
lux grandes hauteurs, en outre de l’oppression et de la brièveté de la respiration, se font sentir des maux de tête et des nausées, comme il arrive au début de la fièvre ou du mal de mer, mais sans modification dans la température du corps. Chez quelques-uns, aux niveaux élevés, surviennent des vomissements, mais cela n’a pas de suites graves, et tout revient dans l’ordre quand on redescend dans de plus basses régions, à la condition cependant que les organes soient parfaitement sains ; la rareté de l’air est très-propre à découvrir les imperfections des poumons ou du cœur.
La hauteur à laquelle ces effets sont observés varie singulièrement, et il n’est pas facile de trouver la cause de ces irrégularités. L’état du corps y est pour beaucoup ; un homme dans de bonnes conditions peut se soutenir bien plus^haut qu’un homme qui n’est pas habitué à l’exercice. On s’en aperçoit d’abord quand on fait un peu plus d’efforts qu’à l’ordinaire, comme de courir ou de grimper quelque colline; dans ces conditions, pour les gens qui vivent au-dessus de 6000 pieds, les effets se font ordinairement sentir dès HOOO ou 12000 pieds. A 14 et 15000 pieds, survient quelquefois ce qu’on peut appeler une attaque de lespiration courte, même au repos. La première fois que j’ai visité Rupshu, cela m’arrivait pendant la nuit, quand j’étais couché depuis une demi-heure ; mais, après une semaine, je surmontai celte susceptibilité, et je n'ai plus éprouvé, au repos, de difficultés à respirer, lors même que je campais à 2 ou 3000 pieds plus haut. De même, j’ai connu un natif du Panjâb, peu habitué, il est vrai, au travail musculaire, qui eut une attaque à 11000 pieds.
Mais, quoiqu’on puisse ainsi s’habituer jusqu’à un certain point à la rareté de l’air et n’en rien ressentir, le moindre effort suffit pour en manifester les effets. A 15000 pieds, la plus faible pente à monter essouffle autant qu’à une altitude inférieure, de gravir une côte très-raide. Parler ou marcher, même à plat, amène bientôt le manque de respiration. Quand quelqu’un vient sur les grandes hauteurs, — et ici chaque millier de pieds fait im grand changement, — monter une pente est un labeur pénible. J’ai traversé une passe de 19500 pieds qui, plus bas, n’aurait présenté aucune difficulté; et cependant, à chaque 50 ou 60 pas, j’étais absolument obligé de m’arrêter, pantelant, pour reprendre haleine ; mais cependant je n’ai là ressenti ni maux de tête ni autre effet fâcheux; l’habitude de la montagne depuis un mois ou deux m’a permis de m’endormir dans ces circonstances. (P. 291.)
' Tke Jtimmoo and Kashmir territories: a geographical account, — London, 1875.
§ 9. ^ — Afrique.
Atlas. — Plusieurs sommets de l’Atlas marocain, hauts de 11 à 1200Ô pieds, ont été visités par le docteur Hookes% en 1871; il ne parle nullement de malaises.
Monts Cameron. — La première ascension fut faite le 22 décembre 1861, par Burton. Dans le récit qu’il en publia immédiatement % il signale quelques troubles singuliers qui doivent très-probablement être expliqués par l’influence de l’altitude :
En montant au volcan, j’étais si fatigué que je ne pouvais plus ouvrir les yeux; j’éprouvai un malaise qui me semblait dû à la fièvre. Je fus obligé de prendre du repos, je dormis une heure, et à quatre heures je me trouvai en état de faire cette ascension. (P. 79.)
La publication générale® qu’il fit plus tard de ses voyages aux monts Cameron et à Fernando-Po, n’est pas plus explicite :
M. Saker se plaignit alors de complète surdité. La chaleur brûlante nous enlevait le sentiment. Peut-être était-elle aidée par la raréfaction de l’air. Nous n’étions cependant pas étonnés de si peu souffrir, dans le cours de notre ascension, des inconvénients dont se plaignent tant de voyageurs au mont Blanc et dans les montagnes Rocheuses. (T. II, p. 121.)
Il faut noter qu’ils n’étaient alors qu’à 7000 pieds; mais le lendemain ils terminèrent l’ascension du grand Pic ;
Comme nous approchions du sommet, les difficultés de l’ascension augmentèrent. Kharah se laissa tomber à terre, presque évanoui sous les rayons d’un soleil ardent, et fut forcé de rester là. À 1 heure 30, j’arrivai sur le sommet du pic. (P. 155.)
Le 13 Janvier 1862, nouvelle ascension par MM. Calvo, Saker et Mann (p. 162-181). Aucun accident signalé.
Mais, dans la relation qu’en publia Mann*, il déclare « avoir été malade sur le pic Albert et obligé de redescendre (p. 23). »
Enfin, le 29 janvier 1862, ascension de Burton. Il campe à 10187 pieds, et arrive au cône de cendres du mont Albert :
1 Letters to [S. Roderick Murchison giving an account of his Ascenf ofthe Atlas. — Proced.ofthe ray. geogr. Society, vol. XV, p. 212 ; 1871.
* Relation d’une ascension aux monts Cameron (Afrique occidentale). — Traduit, in N. Ann. des voyages; t. III, p. 71-107 ; 1863.
® Abeokuta. — London, 2 vol., 1863.
* Forschungen an der Westküste von Africa. — Petermann’s Mittheilungen, t. XI; 1863; p. 22-26.
HISTORIQUE
Je remarquai de nouveau l’absence complète de toute souffrance due à la subtilité de l’air. La hauteur est considérable, mais insuffisante, paraît-il, pour occasionner les hémorrhagies des oreilles et des lèvres éprouvées par de Humboldt dans les Andes, et les souffrances de M. Gay-Lussac dans son ballon. (Abeokuta, t. H,
Kilmakdjaro. — Le 11 mai 1844, Rebmann^ voit le Kilimandjaro couvert de neige. La montagne est « inaccessible, disent les naturels, à cause des mauvais esprits qui avaient tué un grand nombre de ceux qui avaient essayé de la gravir. » (P. 276).
Aussi ne peut-il tenter aucune ascension .
En 1861, le baron de Decken atteignit une certaine hauteur sur les flancs de l’immense montagne, dont Thornton son compagnon, estima l’élévation à 22814 pieds (6952“).
Le 27 novembre 1862, il put monter assez haut pour éprouver quelques malaises. Le docteur Kersten®, qui l’accompagnait, rapporte qu’ils s’arrêtèrent à 4223“, à cause du froid, avant d’atteindre la limite des neiges :
La montée, dit-il, ne laissait pas que d’être assez pénible, et l’on était souvent obligé de s’arrêter tout court. Anamouri, l’un des individus que nous avions loués, se trouva aussi indisposé. (P. 36.)
Le baron de Decken® s’exprime lui-même plus clairement sur l’action de l’altitude :
Parvenu vers 14 heures et un quart à une hauteur de 4225 mètres, je m’arrêtai, car il y avait nécessité, mes gens n’ayant pu aller plus loin sans craindre des douleurs de poitrine. Le docteur Kersten éprouvait également les influences d’un air trop vif. (P. 49.)
Enfin, le 30 août 1871, New* est arrivé sur le Kilimandjaro jusqu’à la limite de la neige perpétuelle :
Mes hommes m’abandonnèrent, se plaignant du froid. Je continuai, seul avec Tofiki. Cela alla bien pendant une heure et demie ; mais alors Toflki s’affaissa, à peine capable de parler. 11 me pria de continuer, me disant qu’il m’attendrait, mais qu’il mourrait si je ne revenais pas. J’arrivai à la glace, en brisai quelques morceaux et descendis ensuite.
Oui, de la neige en Afrique, s’écrie-t-il avec enthousiasme ! Qu’a
* Journal d’une excursion au Djagga, le pays des neiges de l’Afrique orientale. — N. Ann. des Voy. ; t. CXXII, p. 257-307, 1849.
* Uotes on a joumey to Kilimandjaro, made in company of the Baron von der Decken. — The Journal of the R. géog. Soc.; t. XXXV, p. 15-21 ; 1865.
® Ascension du Kilimandjaro, dans l’intérieur de l’Afrique orientale. — iV. Ann. des Voyages ; 1864, 1. 1, p. 28.
* Alpine Journal; t. VI, p. 51-52. — London, 1874, cahier d’avril 1872.