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LES RÉGIONS ÉLEVÉES DU GLOBE

Les effets que produit sur l’organisme une grande et soudaine diminution dans la pression barométrique peuvent être observés dans trois cas différents : voyages sur les montagnes, ascensions en ballon, expériences sous les cloches pneumatiques.

Ces deux dernières circonstances étaient absolument inconnues aux anciens. Galilée, comme chacun le sait, eut, le premier, une idée nette de la pression de l’air ; c’est en 1640 seulement que Toricelli inventa le baromètre, et, en 1650, Otto de Guéricke, la machine pneumatique. En 1648, à l’instigation de notre grand Pascal, Périer fit, au Puy-de-Dôme, l’expérience mémorable dans laquelle il vit la hauteur de la colonne barométrique diminuer à mesure qu’augmentait l’altitude du lieu où elle était observée.

Pour les ballons, la découverte est plus récente encore. La première montgolfière qui emporta dans les airs Pilâtre du Rozier et le marquis d’ilrlandes, s’éleva de Paris le 22 novembre 1785; peu de jours après, le 1®” décembre, Charles faisait une ascension avec le ballon à hydrogène qu’il venait d’inventer. Seul, ce ballon pouêtre capable d’emporter des observateurs assez haut pour que la

fflSTORIQUE.

diminution de pression fît sentir sur eux son action. En eflet, l’expérience a prouvé que celle-ci ne se manifeste pas nettement, en aérostat, avant 5 ou 6,000 métrés d’élévation. Il en résulte que, parmi les milliers d’ascensions qui ont suivi celle de Charles et Robert, un très-petit nombre peuvent nous présenter quelque intérêt au point de vue où nous sommes placés, et devront être rapportées dans cette revue historique.

Quant à la troisième condition, l’ascension des hautes montagnes, il paraît au premier abord étonnant d’avoir à constater que les auteurs anciens ne nous ont laissé aucune indication précise permettant de croire qu’ils aient observé, pendant l’ascension des lieux élevés, quelques troubles physiologiques dignes d’attirer l’attention C

En effet, sur l’étendue du monde connu des anciens se dressent des montagnes d’une hauteur considérable. A ses extrêmes limites orientales % le mont Ararat et les pics culminants du Caucase élèvent leurs têtes éternellement glacées à plus de 5000“ au-dessus du niveau de la mer ; les chaînes du Liban et du Taurus contiennent beaucoup de sommets dépassant 2500“ et même 3000“ ; le fameux mont Argée atteint 3840“; parmi les collines de l’Hémus et du Rhodope, quelques-unes s’élèvent à 3000“; le mont Athos a 1975“, le Parnasse, 2470“, le Taygète, 2400“, et c’est à 2975“, sur le front sourcilleux de l’Olympe, que les poètes plaçaient le séjour des Dieux. Le mont Etna (3310“) menace depuis deux mille cinq cents ans les villes grecques établies à ses pieds. Les Phéniciens et les Carthaginois, dont l’audace avait été établir des colonies jusqu’aux Iles fortunées, connaissaient le sommet fumant du pic de Tênériffe (3 715“). Enfin les Pyrénées et les Alpes n’ont servi que d’insuffisantes barrières contre les armées de Carthage et de Rome.

La raison du silence des auteurs est facile à trouver. Comme l’a très-justement remarqué de Humboldt, les anciens redoutaient la

* Voir cependant, au chapitre III, la citation de Bacon.

2 Les hauteurs que je rapporte dans cette revue générale ont été pour la plupart empruntées à la dernièi'e édition du Stieler’s Hand-Atlas. Celles que je n’ai pas trouvées dans cet atlas ont été prises pour l’Europe, dans l'Orographie de Bruguière; pom* la France, dans la Géographie de M. Levassem’ ; pour l’Amérique du Sud, dans les travaux de Pentland et de M. Pissiz. J’ai utilisé aussi les renseignements fournis par le récent travail de Berghaus [Hôhentafel von 100 Gebirgsgruppen aus ailen Erdtheüen. Geogr. Jahrbuch. 1874'. Le but que je me propose d’atteindre n’exige évidemment pas une précision absolue; aussi n’ai-je pas hésité à me servir de quelques documents un peu anciens; pour la même raison, j’ai supprimé les miités dans les cotes de hauteur.

LES RÉGIONS ÉLEVÉES Dü GLOBE.

montagne bien plus qu’ils ne l’admiraient. Ils n’en parlent qu’avec crainte, avec une secrète horreur; les magnifiques spectacles qu’elle offre au regard ne les touchaient nullement; les émotions qu’elle suscite, les nobles idées qu’elle inspire, leur étaient inconnues. L’amour du pittoresque est un sentiment tout moderne; les anciens, et même nos aïeux jusqu’au siècle dernier, eussent considéré avec un étonnement mêlé de dédain nos intrépides grimpeurs des Alpes. Polybe, le premier, parcourut les vallées alpestres ; les masses montagneuses les plus énormes, le mont Blanc, le mont Rose, la Yungfrau, n’ont pas de noms dans les langues classiques.

La seule montagne dont les anciens aient fait l’ascension sans y être forcés est l’Etna. Sénèque engage son ami Lucilius Junior à monter en son honneur au sommet du volcan (Lettre 79) ; ces excursions étaient fréquentes au temps de StrabonS et d’après un poème attribué aujourd’hui à ce même Lucilius, des prêtres s’occupaient à brûler l’encens sur les bords du cratère pour apaiser les immortels ; l’empereur Adrien , grand voyageur, eut la fantaisie de monter au sommet de l’Etna , pour voir lever le soleil. Aucun de ces récits ne parle d’accidents physiologiques ; mais nous verrons qu’à la hauteur de ce volcan ils sont faibles, ne frappent qu’une partie des voyageurs et ont pu être confondus avec les effets ordinaires de la fatigue. Il en est de même pour les traversées des Pyrénées et des Alpes. Les cols pyrénéens par lesquels s’établissaient les communications régulières entre la Gaule et l’Hispanie, atteignent à peine l,o00“. Quelque opinion qu’on adopte pour le lieu du passage d’Annibal , qu’on le place au petit Saint-Bernard, (2160 “) au col du mont Yiso (2700 “), au mont Cenis, (2080 “), à la vallée de Beaufort entre Albert-Ville et Chamounix, on voit que les hauteurs atteintes n’étaient pas extrêmement considérables. Auguste fit établir deux routes, par les cols du grand Saint-Bernard (2490 “) et du petit Saint-Bernard®, et le roi Cottus, son contemporain, perça celle du mont Cenis. Au moyen âge, le Simplon (2020“) et le grand Saint-Bernard furent très- fréquentés ; les chroniqueurs nous ont gardé de ces voyages ou de ces expéditions des descriptions où les difficultés terribles des chemins, les fatigues excessives, le froid, expliquent suffisamment le lamentable état des voyageurs, dont beaucoup, comme Elfrige, archevêque de Cantorbéry, périssaient dans les neiges.

* Strabon, Géographie, liv. VI, chap. ni, § ix.

- Ibid., liv. IV, chap. vi, § iv.

HISTORIQUE

Il fallait, pour forcer l’attention, que les voyageurs fussent amenés à faire des ascensions plus élevées, et que des malaises évidemment inexplicables parles causes ordinaires fussent venus les frapper. Les hauts sommets des Alpes présentaient, comme nous le verrons, les conditions nécessaires; seulement, leurs ascensions n’offrent aucun intérêt pratique, n’eurent lieu qu’à la fin du siècle defnier. Mais, vingt ans après la découverte de l’Amérique, la conquête du Mexique et du Pérou, les expéditions militaires à travers les Cordillères, amenèrent les Espagnols dans les conditions où se manifestent nettement les accidents de la décompression. Aussi l’attention fut- elle bientôt éveillée sur eux, et l’on arriva à les constater dans des ascensions où ils ne sont ni considérables ni constants, comme celles de l’Etna et du Pic de Ténériffe. Cependant nos Alpes restèrent longtemps encore inexplorées ; si les villes importantes, les riches vallées de Suisse attiraient d’assez nombreux voyageurs, il ne venait à la pensée d’aucun d’eux de gravir ces sommets redoutables, couverts de neiges, peuplés d’êtres étranges % et sur lesquels on se répétait les plus sombres légendes. C’est dans la seconde moitié du dix-huitième siècle seulement que l’on se résolut à les admirer, et que l’idée d’en atteindre la cime germa dans quelques esprits. Encore est-ce le point de vue scientifique qui dirigea les premières ascensions. Celles de de Saussure signalèrent avec une vivacité saisissante les accidents amenés par le séjour dans un air raréfié. Depuis, de semblables observations se sont multipliées. Enfin, plus récemment encore, les officiers, les savants, les voyageurs anglais ont poussé leurs explorations jusque dans les plus hautes régions de l’Himalaya. Leurs récits, joints à ceux des ascensionnistes des Alpes, à ceux des voyageurs en Amérique devenus plus nombreux, ont familiarisé les médecins avec les symptômes du mal des montagnes.

Je vais, dans les pages suivantes, rapporter la plupart des faits intéressants recueillis ainsi par les témoins oculaires, et souvent dans leur observation personnelle. Mais je voudrais, dans ce chapitre préliminaire, rappeler à la mémoire du lecteur les diverses régions montagneuses sur lesquelles le voyageur est exposé à souffrir par suite de la diminution de pression. Cette simple énumération lui montrera l’importance pratique de la question dont nous nous occuperons ici, c’est-à-dire de l’influence de la diminution

Voir Scheuch2er, ovpsst^otzïn Ilelveticus. Lugd. Bat., 1723.

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