‹ La pression barométrique. Recherches de physiologie expérimentaleChapitre 11 sur 160 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LBS VOTAflBf IN MONTAGNKS

§ i*'. -^ Amérique méridionale

Ces! aux récits des voyageurs qui suivirent les premiers conquérants américains que nous devons la notion des accidents qui atteignent rhomme lorsqu'il s^élève à une certaine hauteur sur le flanc des montagnes. Il fallut, pour avoir cette connaissance élémentaire, queCortez ait en 4519 attaqué le Mexique et que Pizarre, Tingt-cinq ans plus tard, ait pris Quito et soumis le Chili et le Pérou. Cependant les conquérants eux-mêmes se préoccupèrent peu du surcroit de souffrances que leur apportait un mal inconnu ; du moins, leurs historiens n'en parlent pas. Dans le iNkit dos deux expéditions qui par l'ordre de Cortez montèrent, en 1519 et 1522, an cratère du Popocatepetl (5420"), expéditions dont la dernière a été racontée en détails par HerreraS on ne voit pas que le mal dea montagnes soit bien nettement indiqué.

Les compagnons (62 cavaliers et 102 fantassins) de François Pi-» zarre, dans la marche téméraire qui, de la côte du Pacifique, les amena en octobre 1532 à Cuzco, au cœur de l'empire des Incas, durent franchir, à travers mille périls, les défilés élevés de la Cordillère des Andes. L'historien Xérès' qui raconte cette merveilleuse

* Toy. Joardanetf Inftuenee de la pre$$ion de Voir sur la vie de Vhomme, — Paris, «75, T. I, p. 212.

* Relation véridique de la conquête du Pérou : in Collection de vouagee pour servir à tkistoire de la découverte de V Amérique, par Temaux-Compans, t. ÎV, Paris, 1837.

U IIISTOIUQUE.

expédition, ne parle que a du grand froid que Ton éprouvait sur ces hauteurs ». Cependant, ils étaient au-dessous de la région des neiges perpétuelles; le sol était couvert d'une plante semblable à r « esparlo corto » (p. 65). Ferdinand Pizarrc, envoyé par son frère de Caxamalca à Parcama et à Xàuxa, traversa, le 5 mars 1533, « une grande montagne de neige, très-escarpée, où les chevaux entraient jusqu'au ventre » (p. 157); mais pas de plainte spéciale.

En 1534, Pedro de Alvarado entreprit avec 500 hommes et 225 chevaux la conquête du Pérou ; débarqué au cap San-Francisco, il atteignit la route de Cuzco à Quito en un point situé au sud d'Ambalo; il est donc évident qu'il effectua le passage des Andes aux environs du Chimborazo. 11 dut s'y élever à une hauteur dépassant 4800°, puisqu'il se trouva au milieu des neiges ; les souffrances de son armée furent terribles :

Il mourut, d'après Herrera, quinze Castillans et six femmes, plusieurs nègres et deux mille Indiens. Quand ils sortirent des neiges, ils avaient tous des figures cadavériques. Plusieurs Indiens qui en échappèrent perdirent les doigts et même les pieds ; quelques-uns restèrent aveugles.

La grande expédition de don Diego d'Almagro, à la conquête du Chili, amena des résultats plus effroyables encore. Sorti de Cuzco, en 1535, il voulut passer par la montagne, malgré ses capitaines. L'Inca Garcilasso de la Vega* a fait de«^ souffrances de l'armée un récit saisissant :

Gomme il se fut engagé dans un si rude pais, il en porta la peine bien-tost après : car, à quelques journées de là, ils trouvèrent d*étranges obstacles dans la route qu'ils prirent. Le premier fut qu'ils ne pouvoient marcher à cause des neiges.... le second, que les vivres commencèrent à leur manquer.... et le troisième, que, suivant la supputation des cosmographes et des astrologues, les Montagnes portant leur sommet jusques dans la moyenne Région de l'air, le rendoient si froid, pource que tout y est couvert de neige, principalement en un temps tel que celuy que nos Advanluriers avoient pris, qui estoit en Hyver, à le prendre selon l'ordre de leurs saisons, aux jours les plus courts, et les plus froids de l'année ; qu'il y eut quantité d'Espagnols, de Nègres, d'Indiens et de chevaux, qui furent gelez et transis de froid. Mais les Indiens entr'autres, pour estre veslus ù la légère eu eurent la meilleure part. De 15000 qu'ils estoieut, il y en eut plus de iOOOO de morts et plus de 150 du costé des Espagnols,...

C'est probablement par les régions élevées de Tacora, sur la roule

* Uittoirc des guerres civiles des Espagnol» dans les Indes, Trad. de Baudoin, p. 200. — Puns, 1050. (L'ouvrage original a élu publié à Cordoue en ICI 3.) Liv, II, cbap. w, l.l.

entre la Paz et Arica, que se fil cette campagne, si malencontreusement entreprise en plein hiver austral.

En 1541 S peu de temps après la mort de Pizarre, quatre espagnols qui faisaient partie d'une expédition sortie de l'Assomption, sous les ordres de Irala, se rendirent à Lima, en passant par Potosi et Cuzco. Un envoyé du gouverneur du Pérou avait fait le même chemin, « Miguel Ruedo et Ahaic étaient tellement épuisés par les fatigues de la route, dit Ulrich Schmidel,. qui faisait partie de l'expédition, qu'ils furent obligés de rester à Potosi (p. 222). »

Ces récits, comme on le voit, ne mettent en avant pour expliquer les souffrances et les désastres, que la faliguc, le manque de vivres et le froid. C'est au Père jésuite Acosla*, qui voyageait dans TAmérique du Sud, vers la fin du seizième siècle, que revient l'honneur d'avoir signalé le premier des souffrances spéciales dues à une cause spéciale, l'air des lieux élevés. Ajoutons qu'il en a donné une description saisissante :

Je copie dans la traduction qu'imprima à Paris, en 1596, Robert Regnault Cauxois, la partie la plus intéressante de son récit :

En certains endroits des tndes, l*air et le vent qui y court estourdit les liommes, non pas moins, mais davantage qu*en la mer....

11 y a au Péru une montagne haute qu'ils appellent Pariacaca, et ayant oui dire et parler du changement qu'elle causoit, j'allois préparé le mieux que ie pouvois selon l'enseignement que donnent par delà ceux qu'ils appellent Vaquianos ou experts * mais néantmoins toute ma préparation, quand ie vins à monter les edcalliers qu'ils appellent, qui est le plus haut de ceste montagne, ie fus subitement atteint et surprins d*un mal si mortel et estrange, que ie fus presque sur le point de me laisser choir de la mon ture en terre, et encor que nous fussions plusieurs de compagnie, chacun h.istoit le pas sans attendre son compagnon, pour sortir vistement de ce mauvais passage. Me trouuant donc seul avec un Indieu, lequel ie priay de m'aider à me tenir sur la monture, ie fus épris de telle douleur de sanglots et de vomissement, que ie pensay jelter et rendre l'àine. D'autant qu'après auoir vomy la viande, les phlegmes et la colère, l'une jaune et rautre verde, ie vins iusque à jelter le ^ang, de la violence que ie senlois en l'estomach, ie di:> enûn, que si cela eust duré, l'eusse pensé certainement es Ire arrivé à la mort. Cela ne dura que trois ou quatre heures, iusques à ce que nous fussions descendus bien bas. et nous fussions arrivez en une température plus conuenable au naturel, où tous nos compagnôs. quiestoyent quatorze ou quinze, ebtoyent fort fatiguez, quelques uns chemin:ms demandoient confession pensans rééUement mourir, les autres meltoyent pied k terre, et estoyent perdus de vomis-

* Histoire véritable d'un Voyage curieux dans f Amérique de ib^i à 1554. In colléetioo Temaux-Compaiis, t. V.

* Aoosta (José de) Uistoria Nalural y Moral de las Indias : en que se trala de cosas midabUs del Ciclo, de los elemerUos^ metales, plantas^ y animales^ etc. [Sevilla, 1590).

sèment, et de force d'aller à la selle, et me fat dict qu'autrefois quelques uns y auoyent perdu la vie de cest accident. Je Teis un homme qui se despitoit contre terre, s*escriant de rage et de douleur que luy auoit causé le passage de Pariacaca. Mais ordinairement il ne fait point aucun dommage qui importa, autre que cest ennuy et fascheux desgoutqu*il donne pendant qu'il dure. Et ce n'est pas seur lement le pas de la montagne Pariacaca, qui a ceste propriété, mais aussi toute ceste chaîne de montagnes qui court plus de cinq cens lieues de long; et en quelque endroit que Ton la passe, Ton sent ceste estrange intempérature, combien que ce soit en quelques endroits plus qu'es autres, et plus à ceux qui montent du costé de la mer, qu'à ceux qui viennent du costé des plaines, ie l'av nassée mesma outre de Pariacaca par Lucanas et Seras, et en autre endroit par Colleguas, et en autre par Cauanas, finalement par quatre lieux différens en diuerses allées et venues, et tousiours en cest endroit ay senty Talteration et estourdissemant que i'ay dict, encor qu'en nul endroit ce n'a esté tellement que la première fois en Pariacaca, ce qui a esté expérimenté par tous ceux qui y ont passé

Et non-seulement les hommes sentent ceste altération, mais aussi les bestes, qui quelques fois s'arrestent de sorte qu'il n'y a esperon qui les puisse foire aduancer. De ma part, ie tiens que ce lieu est un des plus hauts endroits de la terre qui soit au monde. , , t

Toute ceste chaine de montagnes est communément déserte, sans aucuns villages ny habitations des hommes, de sorte qu'à peine l'on y trouve des petites maisons ou retraittes pour y loger les passans de nuict. Il n'y a non plusd'ani* maux, ou bons ou mauuais, si cen'ast quelques Yicunos qui sont des moutons du pays, lesquels ont une propriété estrange et merueiUeuse, comme ie diray en son lieu. L'herbe y est sou vent es fois bruslée, et toute noire de l'air que ie dis, et ce désert dure comme vingt cinq à trente lieuë^ de trauerse, et contient de longueur, come i'ai dict, plus de cinq cens lieues (p. 87).

Cette description faite, et Ton avouera qu'il n'était pas po$$ibl6 de joindre avec plus d'art l'exactitude au pittoresque, Acosta cherche la cause de ces malaises qu'il dit avoir ressentis encore en quatre autres passages de la grande Cordillère. Nous rapporterons dans le chapitre consacré au résumé des explications théoriques les idées du Révérend, idées véritablement merveilleuses de prévoyance et de lucidité.

Il est diflicile de déterminer exactement le point où passa Acosta ; Pariacaca est un nom disparu au Pérou comme à TÉquateur. Il est à peu près certain qu'il se trouvait au-dessous de la limite des neiges, car son récit, si exact et si détaillé, n'en parle pas; sa hau* teur au-dessus du niveau de la mer était donc probablement de 4500" au plus.

Il est très-curieux de voir qu'après avoir si admirablement décrit et expliqué les sensations pénibles qu'il avait éprouvées en traversant les hautes montagnes, Acosta ne soni^e pas à en tirer parti pour rendre compte des désastres subis par les armées espagnoles.

U les connaissait fort bien, cependant, il en parle ; mais ici sa netteté d'esprit semble l'abandonner :

u y a d'autres déserts ou lieux inhabités, qu'ils appellent au Péru Punas (pour parkâr do second poinct que nous auons promis) où la qualité de Pair tranche les corps et It vie des hommes, sans le sentir. Au temps passé les Espagnols cheminoyent du Péru au Royaume de Ghillé, par la montagne : aujourd'huy Ton va ordinairement par mer, et quelques fois le long de la cosle : et combien que le chemin y soit ennuyeux et fasclieux, il n'y a pas toutes fois tant de danger, qu'en l'aiitre cbemin de la montagne, où il y a des plaines, au passage desquelles pin* sieurs hommes sont morts et péris, et d^autres en sont eschappes par grande adoantnre, dont les uns sont demeurez estropiez. 11 court en cest endroit un petit air qui n*est pas trop fort n'y violent. Mais il pénètre de telle façon, que les hommes y tombent morts quasi sans se sentir, ou bien les doigts des pieds et des mains y demeurent : ce qui pourra sembler chose fabuleuse, et toutes fois c'est chose Téritable. J'ai cogneu et long temps fréquenté le gênerai Hierosrae Costilla ancien penpieor de Cusoo, qui auoit perdu trois ou quatre doigts de pieds, qui lui tombèrent en passant les déserts de GhiUé, par ce qu'ils auoient esté atteints et penelrei de ce petit air, et quand il les yint à regarder il estoient desia tous morts et tombèrent d'eux mesmes sans luy faire aucune douleur, tout ainsi que tombe de l'arbre une pome gastée. Ce capitaine racontoit que d'une bonne année qu'il auoit conduite et passée par ce lieu les années précédentes, depois la desconverte de ce Royaume faicte par Almagro, une grande partie des hom«mes y demeurèrent morts, et qu^il y vid les corps estendus parmy le désert, sans aucune maouaise odeur ni corruption.... Sans doute, c'est un genre de froid que cestuy-la si pénétrant qu'il esteint la chaleur vitale en coupant son influence : et d'autant qu'il est aussi trés-froid il ne corrompt ny donne putréfaction aux corps morts, parce que la putréfaction procède de chaleur et d'humidité (p. 89).

Un célèbre historien espagnol, qui écrivait peu de temps après Acosta, Antonio d*Herrera, s'empara des idées du savant jésuite, et, sans le citer, copia presque intégralement les passages que nous ▼enons de mettre sous les yeux de nos lecteurs ^ Hais il est évident qn*il ne put comprendre en son entier l'explication d'AcosIa ; il serait au moins inutile de reproduire ici son chapitre : Des causes pour lesquelles est si périlleux le ptissage des « Puertos Nevados » qui vont au Chili^ et de ceux de la province de Quito que traversé^ rent Belalcazar et Alvarado avec leurs armées.

Un siècle et demi s'écoule sans que les historiens et les voyageurs parlent des troubles physiologiques qu'avait signalés Acosta. Les Lettres édifiantes', où se trouvent tant de détails, puérils le plus souvent, intéressants parfois, n'y font aucune allusion, bien que leurs écrivains se soient évidemment trouvés plusieurs fois dans les

' EiMlaria gênerai de loi Hechoe de lo$ Castellano$ en las Ulas y tierra firme del mar Oeeamo. lUdrid, 1615, Decada V, Libro X, Gapitulo Y. T. UI, p. 29, 1. • SmÊ9eUe édUion, t. YI, VU. YIII, TX. — Paris, 1781.

mêmes conditions que leur prédécesseur. Mes recherches dans les auteurs du dix-septième siècle ne m'ont rien fait trouver se rattachant à notre sujet.

Mais un document publié au commencement du dix-huitième siècle nous montre que dans les Andes mêmes, on savait depuis longtemps que, sur certains points, des accidents plus ou moins graves atteignent les hommes et les animaux. Nous y trouvons même une explication qui se reproduira jusqu'à l'époque actuelle. Un français, Frezier^ visita de 1712 à 1714 les côtes. du Chili et du Pérou ; il parle longuement des mines si riches de l'intérieur du pays, et après avoir discuté sur l'origine des métaux, il ajoute :

Il est certain qu'il sort continuellement de fortes exhalaisons des mines : les Espagnols qui vivent au-dessus sont obligés de boire très-fréquemment de Therbe du Paraguay ou Maté , pour s'humecter la poitrine, sans quoi ils subissent une sorte de suflfocation. Les mules mêmes qui passent dans ces endroits, quoique beaucoup moins rudes et montueux que d'autres, où elles vont en courrant, sont obligées de se reposer presque à tout moment pour reprendre haleine. Mais ces exhalaisons sont bien plus sensibles en dedans ; elles font un tel effet , sur les corps qui n'y sont pas accoutumés, qu'un homme qui y entre pour un moment,

en sort comme perclus Les Espagnols appellent ce mal Quebrantahueuos^

c'est-à-dire qui brise les os (p. 150).

Frezier n'eut point occasion de faire d'observations personnelles. Mais quelques années plus tard, en 1756, trois académiciens français, Bouguer, La Condamine et Godin, s'en allèrent au Pérou pour y mesurer un degré du méridien. C'est à partir de cette expédition célèbre que les accidents de la décompression commencent à être étudiés et scientifiquement commentés. Les savants astronomes séjournèrent pendant dix ans sur les régions élevées de l'équateur. Dans une de leurs courses, Bouguer et La Condamine demeurèrent trois semaines sur le Pichincha, à une hauteur de 4860" environ. Lu, ils éprouvèrent des accidents que Bouguer* décrit dans les termes suivants :

Nous nous sommes tous trouvés d'abord considérablement incommodés de la subtilité de Tair; ceux d'entre nous qui avaient la poitrine plus délicate sentaient davantage la différence et étaient sujets à de petites hémorrhagies, ce qui venait

* Relation du vcyage de la mer du Sud aux côtes du Chily et du Pérou, fait pendant les années 1712, 1713 et 1714. Paris, 1716.

* Relation abrégée du voyage fait au Pérou, par MM. de V Académie royale des f cteitces, pour mesurer les degrés du méridien aux environs de l'équateur, et en conclure la figure de la terre, -- Mémoires de V Académie des sciences de Paris, 1744, p. 249-297.

sans doute de ce que l'atmosphère, ayant un moindre poids, n*aidait pas assez par sa compression les vaisseaux k retenir le sang, qui de son côté était toujours capable de la même action. Je n*ai pas remarqué dans mon particulier que cette incommodité augmentât beaucoup lorsqu'il nous est arrivé ensuite de monter phis haut ; peut-être parce que je m*étais déjà fait au pays, ou peut-être aussi parce que le froid empêche la dilatation de Tair d'être aussi considérable qu'elle le serait sans cela. Plusieurs d'entre nous, lorsque nous montions, tombaient en défaillance et étaient sigets au vomissement ; mais ces accidents étaient encore

phis l'efifet de la lassitude que de la difficulté de respirer Nous éprouvions

parfois on froid très-rigoureux, tandis que le thermomètre n'en indiquait qu'un médiocre (p. 261).

Bouguer développe alors une thèse dont nous parlerons dans lo troisiènoLe chapitre; pour lui, les accidents éprouvés sont dus en partie à la fatigue, en partie à une sorle de scorbut.

Je n'ai pu trouver dans les deux volumes que La Condamine^ consacre au récit de son voyage, et qui sont, du reste, à moitié remplis par ses violentes contestations avec Bouguer, que le passage suivant relatif à son séjour sur le Pichincha :

Ikm Antoine d'UUoa, en montant avec nous, tomba en faiblesse et fut obligé de se faire porter dans une grotte voisine.... Je ne ressentis en mon particulier aucune difficulté dans la respiration. Quant aux affections dont M. Bouguer fait mention et qui désignent apparemment la disposition prochaine à saigner des gencives, dont je fus alors incommodé, je ne crois pas devoir l'attribuer au froid du Pitchincha, n'ayant rien éprouvé de pareil en d'autres parties aussi élevées, et le même accident m'ayant repris 5 ans après à Cotchesqui, dont le climat est tempéré. (T. I, p. 35.)

Mais les renseignements les plus circonstanciés et les plus précis nous sont fournis par don UUoa, jeune officier de marine que le gouTemement espagnol avait envoyé pour protéger la mission française, et qui joua plus tard un grand rôle dans sa nation. Dans ses récits* parait à la fois l'histoire des accidents éprouvés d'une manière transitoire par les ascensionnistes, et ceux qui sont la suite du séjour de plusieurs mois dans certaines régions de la Cordillère des Andes. C'est aussi pour la première fois qu'on y trouve l'indication des services que peut rendre à la thérapeutique le séjour dans les lieux élevés :

Ceux qui ne sont pas habitués à frêquenler ces endroits-là sont encore exâ une autre incommodité, outre le froid dont nous venons de parler ; c'est

• Jtmrnal du voyage fait par ordre du Hoit à l'équaleur, — 2 vol., Paris. 1751. ' Mémoireê pkUoêophique», hutorique*, phytiqucêt concernant la découverte de l'Amenqm. Trad. françaiie, T. !•% 1787.

le Maréo de la Ftma : et il est rare qu'ils ii*ea soiênt'pai attaqués. C'est une maladie toute semblable à ceUe qu'on éproute eo se mettant en mer : elle en présente tons les symptômes et suit le même ordre. La tète tourne ; on sent detrét-grtndes chaleurs ; et il survient des nausées pénibles, suivie^t de Tomissements bilieux. Lee forces tombent^ le corps s'abat , la fiéfre s'y joint ; et le seul soulagement qu'on y trouve c'est de vomir. Certains sujets y sont même si abaUus, qu'ils don* neraient de l'inquiétude , si on n'était certain que ce n'est autre chose que oe Mâréo. Cela dure ordinairement un jour ou deux, après quoi la santé se rétablit. Cette incommodité est plus ou moins considérable selon la disposition naturelle des personnes ; mais peu y échappent Lorsqu'on l'a une fois éprouvée , il est extraordinaire qu'on en soit repris en passant par Puna ou en y venant des pays

bas, ou de toute contrée dont la température est chaude, (p. ii6)

On observe encore dans ces climats un autre accident auquel les animaux sont sujets. Dès qu'ils passent des plaines à ces éminences ou Punas, comme des pays où il y a des habitations aux cimes qui les environnent, la respiration leur devient si difficile, que malgré les différentes pauses qu'ils font pour reprendre haleine, ils tombent et meurent là. (p. 118.)

Ulloa discute alors les diverses explications proposées de son temps pour rendre compte de ces phénomènes, et repousse avec force ridée des émanations toxiques ^ues aux minéraux enfouis dans la lerre, idée qui domine encore aujourd'hui chez les populations et même dans les classes éclairées de la Bolivie et du Chili. Puis il ajoute :

Les hommes qui arrivent nouvellement dans ces climats éprouvent aussi quelque chose d'analogue à ce que j'ai dit des animaux ; ils sentent en marchant une fatigue comme suffocante et trés-pénible, qui les oblige de se reposer longtemps; cela leur arrive même dans le plat pays ; or, il ne peut y avoir d'autre cause de ce phénomène que la subtilité de Tair ; mais à mesure que les poumons se font à cette atmosphère, la gène devient moindre. Cependant on y éprouve toujours quelque difficulté de respirer lorsqu'on veut monter quelque côte ; ce qui est inévitable, mais ce qu'on ne sent point dans les autres eontrées où l'atmosphère a une densité régulière.

Cette légèreté de l'air devient favorable aux asthmatiques devenus tels dans un air plus épais. Cet asthme y est connu sous le nom de ahogos ou suffocation ; Il y est même asset commun : c'est pourquoi ceux qui en sont attaqués dans les basses contrées se rendent dans les hautes; quoiqu'ils n'y guérissent pas entièrement, ils y vivent cependant sans peine : ceux au contraire qui sont devenus tels dans les hauts pays, se trouvent bien dans les bas ; ainsi, le changement d'air devient un soulagement assuré dans cette espèce d'incommodité. La médecine pourrait tirer parti de ces expériences , en envoyant les malades d'une contrée dans une autre , quoiqu'il n'y eût pas ailleurs une aussi grande différence dans l'élévation des terrains.

On remarque aussi à certain point la difficulté de respirer dans les hautes contrées de la province de Quito, mais elle y est moins pénible : cela vient sans doute de ce que l'une de ces contrées est sous l'équateur, ou très-près , tandis que l'autre en est éloignée. On en a conclu que les Punas ou cimes du Pérou sont moins froides et l'air moins âpre que dans les autres contrées. Mais il est

LES Y0YA6ES EN MOMTAGinSS. ^ ÂMÉRIQUR DU SUD. 5i

b€o d*obMrfer qtte oe qui a été dit de Guanoavelica est général pour tous les terrains qui se prolongent vers le sud*

Pour mieux faire comprendre ces détails, j'observerai ici que ce qu*on appelle Fwmu ao Pérou» se nomme Paromo au royaume de Quito. (P. 120.)

Cest dans la dernière année du dix-huilième siècle que Tilliistre Alexandre de Humboldt entreprit ce grand voyage dans rAmérique méridionale, qui fut l'origine de tant de découvertes importantes pour Thistoire de l'homme,, la physique du globe et rhisiotre naturelle ^ En 1802 il séjourna sur le plateau élevé de Quito, que dominent les sommets gigantesques du Pichincha , du Colopaxi^ du Chimboraxo et de l'Antisana.

Il fit en mars et en juin 1802» sur ces deux derniers volcans, des ascensions demeurées célèbres ; il en donna de suite un récit succinct dans deux lettres, écrites le même jour, et dont je reproduis les passages intéressants à notre point de vue.

La première est adressée au citoyen Delambre; elle parle surtout de Tascension du Chimborazo :

On a i9ti jusquMci à Quito que 2470 toises étaient la plus grande hauteur à laqKlIe les hommes peuvent résister à la rareté de Tair. Au mois de mars 1803, Bouspassâmes quelques jours dans les grandes plaines qui entourent le volcan d'An • tisana, à 2107 toises, où les bœufs, quand* on les chasse , vomissent souvent du sang.... Le 16 mat, nous reconnûmes un chemin sur la neige, une pente douce laqueUe nous montâmes à 3773 toises. L'air y contenait 0,218 d*0.... le ther* de Réaumur n'était qu'à H* 13 * ; il ne Ût pas froid du tout, mais le sang nous sortait des lèvres et des yeux. (P. 174.)

Dans l'expédiUon que je fis le 23 juin 1862 au Chimborazo, nous avons prouvé <|i*atec de la patience on peut soutenir une plus grande rareté de l'air. Nous pas* dotet 500 toises plus haut que la Gondamine au Goraton , et nous portâmes au Qiimboraio des instruments k 3031 toises, voyant descendre le mercure dans le htooiétri à 15 pouces 11,2 lignes: le thermomètre était de 1 %3 au^iessus de zéro. ^Squs saignâmes encore des lèvres. Nos Indiens nous abandonnèrent comme de entame. Le dtoyoi Bompland et M. Montufar, fils du marqnis de Selvalègre, de (Mio, étalent les seub qui résistaient. Nous senUmes tous un malaise, une débi* ^ voe «iTÎe de vomir, qui certainement provient autant du manque d'oxigène 4e ces nagions que de la rareté de l'air. Je ne trouvai que 0,20 d'O. à celte irameiise hauteur. (P. 175.)

L'autre lettre est adressée à son frère Guillaume de Humboldt ;

* rgyu^eer ré^nt éqmnoxialet du mm^eau cmUineni, piU en 1799-1804. — Paris.

mi

^ LtUre de if. Humboldl adressée au citoyen Delambre, datée de Lima U 25 HOfÊêmbre im. . iiMt. du Musémm tFMstûire tiûturtlle, T. U, p. 170-180, an XI (1803).

il y est, plus que dans la précédente, parlé de l'ascension au volcan d'Antisana* :

 notre voyage au volcan crAntisana le temps nous favorisa si bien, que nous montâmes jusqu'à la hauteur de 2775 toises. Le baromètre baissa dans cette région élevée, jusqu'à 14 pouces 7 lignes, et le peu de densité de Tair nous fît jeter le sang par les lèvres, les gencives et les yeux même ; nous sentions une faiblesse extrême, et un de ceux qui nous accompagnaient dans cette course s'évanouit....

Nous avons réussi à nous approcher jusqu'à environ 250 toises près de la cime de l'immense colonne du Chimborazo.... Nous montâmes jusqu'à une hauteur de 3051 toises, et nous nous sentîmes incommodés de la mémo manière que sur le sommet de TAntisana. 11 nous restait même encore , 2 ou 5 jours après notre retour dans la plaine, un malaise que nous ne pouvions attribuer qu'à Teflet de l'air dans ces régions élevées, dont l'analyse nous donna 20 centièmes d'oxygène. (P. 529.)

Trenle-cinq années plus tard*, de Humboldt revint avec détails sur le récit de ces ascensions. Il insiste tout spécialement sur les troubles physiologiques et développe à ce propos quelques considérations théoriques fort intéressantes.

Le 22 juin 1802, il se trouvait dans la plaine de Tapia, à 2890"' de hauteur. La première partie de l'ascension ne présenta rien de

remarquable pour la question qui nous occupe :

Arrivés à 15,600 pieds tous les Indiens , à l'exception d'un seul, nous abandonnèrent.... Us prétendaient souffrir beaucoup plus que nous. Nous ne restâmes donc plus que quatre : M. Bonpland...., M. Carlos Montufar...., un métis de San-

Juan, village voisin, et moi. (P. 415.)

Nous commençâmes tous, par degrés, à nous trouver très-mal à notre aise (ils étaient alors à environ 5,800 mètres). L'envie de vomir était accompagnée de quelques vertiges et bien plus pénible que la difficulté de respirer. Le métis de San- Juan , paysan pauvre et robuste, qui avait voulu nous suivre jusqu'au bout par bonté d'âme et nullement par un motif d'intérêt , souffrait plus que nous. Nos gencives et nos lèvres saignaient. La tunique conjonctive des yeux était chez nous tous, sans exception, gorgée de sang. Ces symptômes d'extravasion dans les yeux et d'éruption sanguine anx gencives et aux lèvres n'avaient rien d'inquiétant pour nous, puisque nous les comiaissions par un grand nombre d'exemples. En Europe, M. Zumstcin conmiença à rendre du sang à une hauteur beaucoup moins considérable, sur le mont Rose '. (P. -417.)

* Extrait de plusieurê lettres de M. de Humboldi, Ann. du Muséum, t. II, p. 322- 337 , an XI (1803).

* De Humboldt (Alexandre), Notice sur deux tentatives d'ascension au Chimborazo. Ann. de chim; 2* série; t. LXIX, p. 401-434; 1838. Traduit par Eyrièsdu^a/ir^uc/i de Schumacher pour 1837.

Je n'ai pu trouver cette indication dans les récits de Zumstcin.

fois, sur le Tolcan de Pichincha, je ressentis, sans aucun saignement, un si mal d^estomac , accompagné de vertige , que mes compagnons me retrou- Htnda sans connaissance à terre. L altitude n'était que de 13,800 pieds , et par conséquent peu considérable. Mais sur TAntisana, à la grande hau- 17,022 pieds (5527"), don Carlos Monlufar saigna beaucoup des gencives. ces phénomènes sont très-dissemblables, suivant Tâge, la constitution, la de la peau , les efforts antérieurs musculaires qu on a exercés ; cepensont pour chaque individu une sorte de mesure de la raréfaction de Tair Ititnde à laquelle on est parvenu. D'après mes observations ils se manifestent Andes chei Thomme blanc, quand le baromètre se tient entre 14 pouces uces 10 lignes. (P. 418.)

$ verrons plus tard quelles opinions successives, et notableiifférentes, s'était faites Tilluslre naturaliste sur l'explica- ! ces phénomènes divers.

avant de passer à d'autres récits, je dois reproduire ici un tnt d'un des ouvrages de Huinboldl*, dans lequel il donne abitat ordinaire du Condor et sur la hauteur maximum à laon le voit s'élever, des renseignements pleins d'intérêt pour t de notre étude.

ion que Ton peut regarder comme le séjour habituel du condor commence mteur égale à celle de TEtna, et comprend des couches d'air élevées de 3,000 toises au dessus du niveau de la mer. Les plus grands individus trouve dans la chaîne des Andes de Quito , ont 14 pieds d'envergure , et petits 8 pieds seulement. D'après ces dimensions et diaprés l'angle visuel uel cet oiseau paraissait quelquefois perpendiculairement au-dessus de , on peut juger à quelle hauteur prodigieuse il s'élève quand le ciel est u, par exemple, sous un angle visuel de quatre minutes, il devait être à tement perpeudiculaire de 1,146 toises. La caverne (machay) d'Antisana, sà-Tis la montagne deChuesulongo, et de laquelle nous mesurâmes Toiseau est élevée de 2,495 toises au-dessus du niveau du Grand-Océan. Ainsi la absolue que le condor atteignait, était de 3,639 toises ; là le baromètre ai à peine à douze pouces. C*est un phénomène physiologique assez remarque ce même oiseau qui, pendant des heures entières , vole en tournant i régions où l'air est si rarélié , s'abatte tout d'un coup jusqu'au bord er, comme le long de la pente occidentale du volcan de Pichincha, en peu d'Instants parcoure en quelque sorte tous les climats. A une de 5,G00 toises, les sacs aériens et membraneux du condor qui se iplis dans les régions plus basses , doivent s'enfler d'une manière exlire. 11 y a soixante ans qu'Ulloa exprima son étonnement de ce que le des Andes pouvait voler à une hauteur où la pression de l'air n'était que uces. On croyait alors, d'après l'analogie des expériences faites avec la pneumatique, qu'aucun animal ne pouvait vivre dans un milieu si rare. »muie je l'ai dit, le baromètre descendre sur le Ghimborazo à 13 pouces s 2 dixièmes. Mon ami M. Gay-Lussac a respiré pendant un quart dans un air dont la pression n'était que de 0",3288. A de si grandes

eaux de la nature, traduit par Eyriès. — Paris, 1828, t. II.

HISTORIQITE.

rhomme se troote en général dans on élaf astbéniqne trés-pénible. Au cofitraîre chez le condor , Fade de la respiration parait se faire avec une égale dans des milieox où la pression diffère de iâ â ^ pouces. De tous les ▼iTants, c'est sans doute celui qui peut à son gré s'éloigner le plus de la soperfide de b terre. Je dis à son gré, parce que de petits insectes sont emportés eneore plus haut par des courants ascendants. Probablement Télévation que le condor atteint est plus considérable que celle que nous avons trouvée parle calcul cité. Je me souviens que sur le Cotopau, dans la plaine de Suniguaicu, couverte de pierres ponces et életée de 2,265 toises au-dessus du niveau delà mer, j*ai aperçu ce volatile à une hauteur telle , qull ne paraissait que comme un point noir. Quel est le plus petit angle sous lequel on distingue des objets éclairés ÊûMement ? L'afTaiblissement des rayons de la lumière , par leur passage à travers les couches de Tair, a une grande influence sur le minimum de cet angle. La transparence de l'air des montagnes est si considérable sous Téqualeur, que dans la province de Quito, comme je Tai montré ailleurs, le poncho oo manteau blanc d'une personne à cheval se distingue à l'œil nu à une distance horizontale de 14,022 toises, et par conséquent sous un angle de 13 secondes. (P. 78.)

Les révolutions à la suite desquelles les colonies espagnoles de rAmérique secouèrent le joug de la métropole, eurent pour conséquence de faire traverser par des troupes de plusieurs milliers d'hommes certains passages des Andes que fréquentent seulement, en temps ordinaire, de rares voyageurs. Le séjour dans Tair dilaté apporta certainement à ces petites armées un surcroit de souffrances; mais les historiens paraissent s'en être assez peu préoccupés, frappés qu'ils sont surtout de la légitime influence du froid, du manque de vivres, des fatigues excessives.

Ainsi, au commencement de 1817, le général Saint-Martin, à la tète de 3000 indépendants, envahit le Chili par le difticile passage qui mène de Mendoza à Santa-Rosa, et dont le point culminant dépasse 4500".

L*eipédition, dit M. Gusta?eHubbardS présentaitdes difficultés tellement graves, que les troupes de Santiago et le gouverneur du Chili se refusaient à croire à une tentative aussi hasardeuse

Un grand nombre dliommes périrent de froid dans cette atmosphère raréfiée et glaciale qu^il fallut traverser.... L'armée en partant de Mendoza comptait 9,281 mulets ; elle n'en avait plus que 4,500 deTautre côté des Andes, et sur 1,600 chevaux il n*en survivait que 500. (T. I, p. 546.)

L'année que Bolivar conduisit en juin 1819 contre .Moriilo, du Venezuela à la Nouvelle-Grenade, à travers les Andes de Colombie, rencontra les mêmes difficultés. Les Anglais, qui fournissaient

* llisioirc contemporaine de CEgpagne. — 2 vol. — Paris, 1869

une notable partie de son corps expéditionnaire, périrent en grand nombre. Le célèbre historien Gervinus dit à ce propos* :

La route est iDfailliblement marquée par les ossements des nombreuses victimes qui meurent toujours pendant ces passages.... En effet, ceux qui, vaincus par la faligue et par le froid, s'abandonnent à la somnolence particulière dont le voyageur devient dans les altitudes la proie facile, tombent dans un engourdissement qui leur enlèTe les forces (emparamados de paramos, nom sous lequel on désigne les plus hauts plateaux) et qui les conduit sans espoir de salut à la mort (p. 88).

Le haut et le bas Pérou virent également de semblables expéditions. En 1821, le vice-roi espagnol La Sema, forcé d'abandonner Lima, fil retraite à travers la Cordillère, et s'établit dans la haute tallée de Jauja. Ses troupes en descendirent souvent pour attaquer les indépendants, jusqu'à ce que Bolivar entreprît contre eux la campagne qui se termina par la bataille d'Ayacucho (1824), et qui tout entière se livra à plus de 3000"* (raltilude. C'est encore à une hauteur plus grande, par 4500°*, que le général Santa- Gruz battit en 1822 les Espagnols sur les flancs du Pichincha.

L'écrivain espagnol Torrente *, dans son histoire de la révolution américaine, attribue justement à l'altitude une part considérable dans les souffrances des armées pendant ces marches à grande hauteur :

Lorsqu*on traverse la cordillère des Andes du Pérou, on a Thabitude de sonffrir de deux maux : le spasme et le mal de mer. Ce dernier mal est le plus commun, sortoat pour ceux qui viennent des terrains bas et chauds de la côte. La subtilité de Tair dans cette atmosphère comprime la respiration et la rend très-laborieuse» redouble les palpitations, accélère la circulation, fait qu'on souffre d'intenses douleurs de tête , que les vaisseaux se gonflent vite et que quelques malheureux périssent en jetant le sang par la bouche, les yeux et les narines. C'est une véritable saflbcation, qui atteint aussi les animaux pour peu qu'on veuille accroître leurs diarges ou précipiter leur marche. Les perles de la petite armée du vice-roi h Sema furent plus grandes pendant la retraite de Lima à Jauja , parce qu'une grande partie de ses soldats était encore en état de convalescence.

L'auteur ajoute, en reproduisant les croyances populaires :

11 sefoble que les fllons des métaux précieux et d'antimoine qui coui ent à tra- 1WS le territoire du Pérou sont la cause de cette combinaison atmosphérique si oBotraîre à la santé. Ce qui tendrait à le prouver, c'est le fait que les elTels en sont bien moins sensibles sur des points d'une plus grande élévation, tels que certonrt parties de la cordillère du Chih , la Sierra de Pichincha , et d'autres montapies da Quito.

* Gerrinus, Histoire du dix-neuvième siècle, traduction Minsseii, t. Vil. — Paris, 1865. ^ Bisioria délia Revolucion hispano-americana, — Madrid, 1830.

Ce mal de mer est connu dans le pays sous le nom de Soroche , et on l'éprouve même dans certains villages bas » situés sur des terrains métallifères. (T. ni, p. 164 et 169, note.)

Nous avons vu Saint-Martin traversant la Cordillère de Mendoza à Santiago, et exécutant ainsi une expédition que Manuel de Almagro^ considère « comme bien autrement difficile et digne d'admiration que celle de Bonaparte au grand Saint-Bernard, qui a été beaucoup exagérée » (p. 34). Cette route est, comme nous l'avons dit, celle que suivent habituellement les voyageurs qui veulent traverser TAmérique. Deux passages se présentent, Tun par le Cumbre (3920"), l'aulre par le Portillo (4360"*). Le premier est le plus fréquenté. La plupart des récits font mention des accidents de la décompression; mais, par ce chemin, ils sont ordinairement assez médiocres.

Cependant Samuel Haigh*, qui, pendant l'hiver austral de 1818, se hazarda de Mendoza à Santiago dans les passes du Cumbre, les ressentit à un degré assez notable. Une tempêle de neige qui Tassaillit le força à se réfugier avec ses compagnons sur une colline où la « casucha » de las Vacas leur offrait un abri :

En grimpant la colline sur laquelle elle est construite, dit-il, je fus frappé pour la première fois, de la puna ou soroche. Cesl une maladie particulière, je crois, aux hautes montagnes ; elle résulte de Texlrème raréfaction de Tair qui devient ainsi difQcile à respirer. Je fus obligé de me coucher trois fois à terre avant d'arriver au sommet de la colline, et je ressentis une brièveté de la respiration avec douleur et oppression de poitrine et sensation de nausée. La puna frappe quelques individus avec un tel degré, que le sang sort de leur bouche et de leurs narines. Cependant, il faut le dire, nos soufTrances commencèrent pour tout de bon. (P. 104.)

Mais tous ne sont pas également affectés, surtout lorsque, co:nme il arrive d'ordinaire dans la bonne saison, le voyage s'effectue à dos de mulet. C'est ce qu'explique très-bien Miers', qui lit la traversée en mai 1819 :

Ceux qui voudront entreprendre ce voyage seront effrayés des récits des difficultés qu'ils auront à souffrir de la puna^ nom donné à la sensation de respiration courte et difficile, qui nous atteint souvent en montant dans fair raréfié. C'est Fappréhension et le sujet des conversations de tous ceux qui ont traversé la Cordillère , qui vous disent qu'ils n'ont échappé à ces effets si effrayants qu'en mangeant beaucoup d'oignons , qu'en ne goûtant pas de liqueurs alcooliques, excepté

* Corta deicricion de los viages hechos en Arnerica por la Comition cientifica nuM^ dada por et Gobierno Etpahol, durante lot anos 1862, 18G0. — Madrid, 1860. ■ Sketches of Buenos- Ayr es ^ Chile, and Peru. — London, 1831. > Travels in Chile and la Plata, — 2 vol. — London, 1826.

le TÎn, qui est considéré comme Tantidote de la puna. Ces précautions, cependant, ne sont pas nécessaires, car bien peu de personnes qui font i'asœnsion à dos de che?al ressentent ce malaise, excepté celles dont les poumons sont malades ; mais beaucoup de ceux qui ont monté le Cumbre à pied, en se surmenant pour diriger les mules, l'ont éprouvée. Je doute qu'on puisse soufl'rir beaucoup de la puna, sans se livrer à un exercice épuisant. J'ai deux fois monté à pied et descendu le Cambre, sans en être affecté. De même ni ma femme, ni mon enfant, âgé de six mois, avec le thermomètre à 35* P., la baromètre à 19 p. 1/8 , n*ont ressenti la mmndre difficulté à respirer, bien que nous devions penser que sur un enfant de cet âge, aux poumons si délicats, on devrait observer d'abord les modifications de la respiration, quand même elles seraient seulement dues à un air trop raréfié, fr. U p. 321.)

Le récit de Técossais Caldcleugh^ est particulièrement intéressant, parce que ce voyageur traversa deux fois les Andes, en sens inverse. La première fois, le 17 mars 1820, par un très-mauvais temps, une tempête de neige, il passa par le Portillo et le Piuquenes, en allant de Mendoza à San- José. Il ne parle d'aucun trouble (t. I, p. 285-325).

Mais le 2 juin de Tannée suivante, allant de la Punla de San-Luis à Cordova (République argentine), il traversa par une hauteur bien moindre, la sierra de Cordova. Il fit halte dans une casucha à 5200"* et y passa la nuit. Le lendemain, ascension du col :

La neige était fortement gelée... Deux des péons souffrirent beaucoup d'une maladie nommée /nina, qui les attaqua peu après notre départ de la Casucha. Elle ne parut consister en des soulèvements du diaphragme, accompagnés d'un grand épuisement et perte des esprits. Ceux qu'elle frappe se couchent, se laissent aller, et souvent meurent avant d'atteindre la descente. De grandes quantités d'ail et d oignon sont considérées comme spécifiques contre cet état. Mais le plus sûr traitement est d'emmener aussi rapidement que possible les malades dans un lieu moins élevé. On a généralement remarqué que ceux des péons qui sont vieux et dliabiludes vicieuses souffrent plus de la puna que les autres , et cette observation s'appliquait parfaitement aux deux que j'ai dû renvoyer. L'un de ceux-K^i était extrêmement malade, et l'autre sous la' garde duquel il s'en alla était légèrement ëkdé. A cette heure je ne sais pas s'il put traverser la vallée.

Peu après ils atteignirent le sommet, à 3840°*. Il ne se plaint de rien, personnellement.

Schmîdtmeyer*, dans le récit de sa traversée des Cordillères, de Test à l'ouest, par le volcan de Cumbre, ne parle d'aucun trouble physiologique. Mais à la un du livre, il comble cette lacune :

Tanrais dû parler plus tôt de cette lassitude avec difficulté de respirer qu'on éprouve en traversant la chaîne ; j'en ai souvent entendu parler au Chili. Mais

* TrateU in aottih America, during the years 18id-20-21. — 2 vol. — London, 1825 .

* Troreb inlo Chile over the Andes, in the years 1820 and 1821. — London, 1824.

38 HISTOBIQUE.

nous sommes restés sur le dos de nos mules ju$qu*au sommet de la passe, où nous arrivâmes ainsi sans le moindre effort. Un des nôtres, cependant, en souffrit considérablement, mais je ne sais si c'est au degré le plus élevé. D'une manière générale, sur les points élevés des Andes, on éprouve une grande peine à se mettre en mouvement ; c'est le coniraire de ce qui arrive sur d'autres montagnes. (P. 549.)

Proctor* (1824), Heaë* (1825), qui suivirent la même roule, dans le même sens, ne disent absolument rien de la puna. Lister Maw' qui en novembre 1827 partit de Truxillo (Pérou), pour gagner le bassin de l'Amazone, ne parle pas non plus de l'influence de la pression, sinon à Conlumasa (2190"*), où il dit poétiquement :

La rareté de l'atmosphère tendait grandement à élever nos esprits.

Mais le lieutenant Brand * est plus explicite ; il mentionne de ces troubles, tente même de les expliquer, mais sans les avoir éprouvés lui-même, et cependant il fit son premier voyage, de Mendoza à Santiago, par le Cumbre, en plein hiver austral (22 août 1827). Il eut à soufïrir des froids terribles, allant jusqu'à 15* audessous de zéro.

Le 22 août, il fit l'ascension du Cumbre i le thermomètre était à54«F:

Comme j'avais entendu souvent parler de la puna, ou difficulté de respirer , par des voyageurs qui s'en plaignaient beaucoup, j'y fis particulièrement attention ; je ne puis dire que j'aie senti plus d'inconvénients que cela ne me fût arrivé en faisant un tel travail, aussi continu, alors même que je n'eusse pas été à cette élévation. Je ne souffrais que d'une soif très-vive, que la neige excitait, au lieu de la

calmer Mais je n'ai pas l'intention de critiquer ce qui a été dit de hpuna^ qui

a été éprouvée sérieusement par beaucoup de voyageurs. (P. 147.)

Dans mon retour à travers les Andes , en décembre 1827 , je vis que les mules s'arrêtaient fréquemment pour respirer, spécialement en montant le Cumbre , où elles s'arrêtaient à chaque zig-zag, comme si elles souffraient des poumons, et je trouvai, comme Âcosta. que ni les cris ni les coups ne pouvaient les faire avancer jusqu'à ce que cela leur plaise. Mais il n'y a rien là de particulier au Cumbre ni aux autres élévations de la Cordillère, car souvent les mules s'arrêtent ainsi, comme si elles souffraient des poumons.

Il en advenait de même aux péons qui tout-à-coup, en marchant, s'arrêtaient, criaient t puna, puna » et continuaient ensuite à monter. Il semblait qu'ils con-

« Narrative ofajoumey across the Cordillera ofthe Andes, in the years, 1823 a. 1824. — London, 1824.

* Rough notes taken during some rapid joumeys across the Pampat and among the Andes. — lx)ndon, 1828.

s Journal of a passage fromthe Pacific to the Atlantic. — London, 1829.

* Journal of a voyage to Peru. — London, 1828.

lussent les points où cela de?ait leur airlyer , étant à pied , car ils remarquaient rcquenunent : « Aqui esta mucha puna ». Je ne puis attribuer cela qu*à la présence dans ces endroits de minerais qui altèrent plus ou moins l'air, d'où leur nfluence sur les poumons. (P. 149.)

L'officier français de la Touanne^ qui fit partie de l'expédition de Bougainville, et qui suivit le même chemin que Brand, fut assez viremeni frappé pour tomber à terre; il exécuta sa traversée le 29 anvier 1826.

Je suppose que le point où nous nous trouvions est élevé de 2,000 toises au Doins.... L'air est trés-raréfié à cette élévation ; j'avais quitté ma mule, lui laisaot prendre le devant avec la caravane, et je m'occupais à examiner quelques pierres à droite et à gauche du sentier. Lorsque je voulus ensuite doubler le pas pour rejoindre mes compagnons de voyage, la respiration me manqua tout-à-coup ; je tombai, la poitrine oppressée et respirant avec difficulté. Il fallut qu*un péon me ramenât ma monture ; et par ce léger accident, je pus juger de ce que doivent afoir à souffrir, sous ce rapport, les arrieros et les voyageurs qui ont a fréquenter ee passage dans un temps diilicile. (P. 50.)

Après ces témoignages venant de voyageurs qui n'ont fait que traverser la montagne, voici ce que dit un ingénieur anglais, Ed. Temples qui a séjourné pendant un an, 1826-1827, à Potosi (4165°"), employé à l'exploitation des riches mines de cette contrée,

En marchant j*ai souvent éprouvé cette difficulté de respirer qui est occasionnée ^ IVxtréme rareté de Pair, et à laquelle même les natifs et les animaux sont sujets. Le sport royal des courses de chevaux ne pourrait avoir lieu ici , car les chevaux paraissent plus souffrir du zorochi que les hommes ; j'ai souvent entendu dire qu'ils tombent et meurent, si Ton veut les presser quand ils montent une colline. T. 1, p. 296.)

Je citerai encore les passages dans lequel le voyageur anglais BoUaerl^ qui fit au mois de juin 1827 l'ascension de la montagne de lata Jachura (5180'"), décrit les souffrances qu'il éprouva pendant l'ascension.

KoQs saignâmes un peu du nez, nous éprouvâmes des bourdonnements d'oreilles, lia mal de tèle, af&iblissement des yeux, et le corps engourdi par le froid, le tout é par la puna ou soroche , c'est-à-dire par la dilatation et Je froid de Tatmo- (P. 121.)

« Itméraire de ValparaUo à Buenot-Ayres, publié dans le 2* volume du Journal de k mariçaiian autour du globe, de Bougainyille. — Paris, 1837.

* Travels in various parts of Peru includtng a year's résidence in Potosi. — 2 vol. — UodoD. 1S30.

* Obwervatianê on tke geography of southem Peru, including surveyofthe Province «f Tgrapaca, and roule of Chili by the coast of the Désert of Atacama. Journal •flkeR. Geagr, êoc. — London, t. XXI, p. 99-130 ; 1851 .

J'arrive à Timportant voyage de d'Orbigny * et à la description si intéressante qu'il donne des malaises de la montagne. Dans son premier voyage, il va d'Arica à la Paz :

Le 21 mai 1850, j'arrivai au point de jonclion du ravin de Palca avec un aulre ravin sans eau ... Là, j'abandonnai la végélation avec rhurnidité....

Bientôt je commençai à monter la côte de Cachun, et j'éprouvai à son. sommet, en même temps que les premières atteintes de la raréfaction de Tair , un froid très-piquant, dû à l'élévation. (T. II, p. 577.)

La pente devint encore plus rapide.... Je sentais de plus en plus les vives atteintes de la raréfaction de l'air, un très-violent mal de tête, un grand embarras dans la respiration ; mes arrieros, leurs bêtes, et jusqu'à mon chien , mon fidèle Cachirulo, étaient obligés de s'arrêter tous les vingt ou trente mètres, tourmentés qu'ils étaient comme moi du soroche

Chaque fois qu'on éprouve le malaise dû à la raréfaction de Tair, les habitants disent qu'on a le soroche. Ils en méconnaissent la véritable cause, la grande élévation au-Klessus du niveau de la mer, pour l^tlribuer à des émanations minérales d'antimoine, appelées en espagnol soroche. C'est même cette souffrance, cette difficulté de respirer dans les parties Irès-élevées des Cordillères, qui leur a fait donner le nom de puna brava. Quelques voyageurs emploient pour les Cordillères péruviennes le root Paramo, inusité dans le pays, et qui ne remplace nullement le mot Puna, désignant un plateau élevé , sec et dépourvu d'arbres.

Après bien de^ fatigues nous atteignîmes le sommet de la dernière côte ; je me trouvai enfm sur la crête de la Cordillère. (P. 578.)

Depuis mon arrivée au sommet de la Cordillère , je souffrais au dernier point de la raréfaction de l'air. Je sentais des douleurs atroces aux tempes ; j'avais des maux de cœur analogues à ceux que produit le mal de mer, je respirais avec peine. Au moindre mouvement, j'éprouvais des palpitations des plus fortes et un malaise général, joint à un découragement que tous mes efforts ne pouvaient me faire surmonter. J'eus une preuve bien marquée de ce que produit l'habitude. Tandis que je souffrais ainsi, je voyais deux indigènes, envoyés en courriers, gravir agilement à pied avec facilité, pour abréger leur route, des points incomparablement plus élevés que ceux où je me trouvais

Ils étaient pourtant à une élévation égale à celle du mont Blanc. Le soir j*éprouvai une forte hémorrhagie nasale qui me soulagea un peu ; néanmoins je passai une nuit d'autant plus alTreuse, que j'étais sans abri , exposé à un froid vif et piquant qui convertissait en glace toutes les eaux des environs. (P. 580.)

25 mat. J'éprouvais toujours les atteintes de la raréfaction de l'air; les maux de tête et les palpitations de cœur ne me laissaient pas un moment de repos

Mes muletiers me dirent que, quelques mois avant, un Espagnol faisant la même route avec eux , s'était vu si fort affecté par la raréfaction de l'air, qu'il éprouva, dès le premier jour, des symptômes très-alarmants, et qu'incapable de poursuivre, il mourut la nuit suivante , sans qu'on pût lui procurer le moindre soulagement. Ils me citèrent encore beaucoup de circonstances où les voyageurs

* D'Orbigny, Voyage dans VAménquc méridionale ^ exécuté pendant les années 182G- Ihô*', 7 vol. Paris, 1835-1847.

qu*il$ accompagnaient avaient sonfTert on ne peut plus de ce qu'ils appellent le

soroche. (P. 587.) ,

^i mai. A mesure que je descendais, je respirais plus facilement, et j'espérais voir cesser, avant la fin du jour, une partie du malaise que me causait la raréfaction de l'air. (P. 390.)

Le 29 mai, d'Orbigny arrive à la Paz (5720") :

Comme je m'étais trouvé beaucoup mieux en descendant du plateau occidental sur le plateau bolivien, je croyais ne plus souffrir de la raréfaction de Tair ; mais il en fut tout autrement dans la ville de la Paz. La nuit je suffoquais dans ma chambre. Dans les rues, en pente trés-roide, je ne pouvais monter sans être arrêté de iO pas en 10 pas perdes palpitations et par le manque de respiration. Si je causais avec chaleur , la parole me manquait tout-à-coup ; enfin, invité dans quelques maisons à prendre part à l'amusement général , il m'était impossible de valser deux tours de suite sans suspendre cet exercice, suffoqué que j'étais par les mêmes accidents ; et je faillis un jour succomber , pour avoir voulu me rendre à pied à los Obraî^os, village distant d une lieue, que j'avais dû faire en gravissant une pente très-rapide.

Ce malaise dura tout le temps de mon premier séjour à la Paz. Les personnes nées dans le pays ne s'en ressentent aucunement. Toutes m'assurèrent qu'on finit par s'y habituer, et j'en acquis personnellement la preuve à mon retour , trois ans plus lard. Pourtant je conseillerais peu aux personnes faibles de poitrine de se soumettre à cette épreuve, celle qui, dans mes voyages, m'a fait le plus souffrir. (P. 404)

Cependant l'accoutumance dont se vante d'Orbigny ne fut pas aussi considérable qu'on pourrait le croire. Il est vrai que, dans le récit de son second séjour en 1832 à Potosi, Oruro et la Paz, il ne parle plus de souffrances (t. 111, p. 283 et suivantes) ; mais il y revient en racontant certaines ascensions :

Je dus m'arrèter (5 juillet 1852), en allant de Cochabamba au pays des Moxos, prés d'un lac glacé à près de 5000" au-dessus du niveau de la mer. L'excès du froid s'y faisait d'autant plus sentir que nous n avions aucun abri, et la

raréfaction de Fair y était telle, qu à peine pouvais-je respirer, (t. 111, p. 176)

Le lendemain, en descendant, avec la région des nuages commença la végétation ; j'avais jusqu'alors senti ma poitrine oppressée, aussi ne saurais-je exprimer avec quel plaisir je commençai à respirer plus librement un air moins raréfié (p. 177).

Un voyageur allemand. Ed. Pœppig*, s'étend plus longuement encore sur ce sujet; il séjournait à Cerro de Pasco (4350°*) :

Le nouveau venu à Cerro de Pasco est sujet à de sérieux inconvénients ; la marche, même sur un terrain plat, le fatigue extraordinairement ; dans les rues qui montent la respiration devient courte et pénible , il est pris de maux de

* litiMe in Chile, Peru, und auf dem Amazonenslrome, vàhrend der Jahre 1827- 1832. — 2 vol. — Leiprig, 1836.

42 HîSTORIQlîE.

lète, d'afiflux de sang aux poumons, signes certains qu'il ne pourra pas plus que les autres étrangers échapper aux attaques de la puna. En vain essaie-t-il de se raidir énergiquement contre le mal ; celui-ci l'emporte et triomphe des plus fermes volontés. Gomme pendant le violent mal de mer, Tesprit est abattu, les sens émoussés, le dégoût et un découragement hypochondriaque transforment d'une manière extraordinaire les plus robustes, les plus vivants, les plus courageux. Les souffrances corporelles, quand débutent les accès de cette maladie, sont plus pénibles et plus variées que dans les formes ordinaires du mal de mer. Quand la puna (nommée encore Veto, Sorocho ou Mareo) ne se fait sentir qu'à un degré médiocre, on se plaint d'une difficulté de respirer, qui force à s'arrêter au bout d'une dizaine de pas, et Ton s'efTorce en vain, par des inspirations plus profondes , une extension plus grande de la poitrine, de remplir davantage ses poumons de l'élément vivifiant. 11 semble qu'on soit enfermé dans une chambre sans air, et le sentiment d'angoisse s'augmente par l'échec de toutes les tentatives faites pour triompher de la perte des forces. Les pieds ont de la peine à supporter le corps , les genoux plient, et toutes les occasions de repos, si fréquentes qu'elles soient, même après quelques pas , sont les bienvenues. C'est un tourment de remonter les rues en pente, et quand on se hisse péniblement vers sa maison, c'est avec une vraie joie qu'on trouve une porte , un coin pour s'arrêter, pour s'appuyer, tout alourdi. L'angoisse ne diminue que pendant le repos absolu ; mais la conviction de l'inévitable nécessité du mal, l'incapacité pour tout effort intellectuel, le sentiment de la perte d'un temps précieux, amènent la mauvaise humeur et l'abattement, si bien qu'un homme vigoureux se conduit comme un petit enfant.

Ceux que la maladie frappe au plus haut degré sont pris fréquemment de syncopes, symptômes d*un afflux de sang à la tête et aux poumons , avec un malaise indéfinissable; et, sans fièvre, même avec un sentiment de froid intérieur, les mains et les pieds morts, leur pouls bat de i08 à 120 fois par minute. La fatigue insurmontable, la tendance au sommeil sont bien loin d'amener un assoupissement réparateur, si bien qu'ils ne peuvent trouver le repos. Précisément la nuit amène les plus fortes suffocations, c'est un véritable martyre ; incapable de supporter davantage la position couchée , le malheureux cherche un soulagement prés du maigre feu qui brûle avec peine dans la cheminée, au risque de respirer un air chargé de vapeurs de charbon. Les yeux sont si sensibles qu'à peine peut-on lire ; chez les uns surviennent en outre de légers maux de tête, tandis que chez d'autres dominent les malaises et les affections des organes digestifs qui rappellent le mal de mer, dont cependant se distingue bien la puna par son cours comme par ses causes.

Quant cet état de souffrances tire à sa fin, on voit apparaître souvent des phénomènes critiques très-pénibles. Après 6 à 7 jours, les malaises violents s'apaisent d'ordinaire chez ceux qui ont une poitrine saine et une forte constitution ; autrement, il peut s'écouler des semaines avant que n'arrive une amélioration. Une éruption d'urticaire apparaît sur tout le corps , ou se Hmite aux lèvres, où elle occasionne des escharres, des saignements et des douleurs intolérables.... Chez les personnes à peau fine et à teint clair le sang peut sortir de la peau sans blessure, si bien que, pendant la durée de la puna^ beaucoup n'osent pas se raser. Malgré la gravité des malaises, il n'y a guère d'exemple qu'ils aient occasionné la mort, et il n'y a de danger que pour les poitrines faibles et surtout pour les gens atteints de maladie de cœur. (T. II, p. 84.)

Pœppig continue en indiquant la manière dont se comportent les divers tempéraments, les diverses races, et en donnant des ren-

seignements thérapeutiques ; il admet un certain degré d'acclimatement pour les Européens.

Il expose ensuite que les habitants du pays, ceux mêmes qui y sont nés, ne sont pas absolument exempts de malaise, surtout quand les nuits sont froides. Les Indiens présentent une sorte d^mmunité. Les bétes de somme ont des accidents analogues à ceux des hommes; les chiens n'éprouvent rien; les chats sont rares à Cerro et dans les hauts lieux, et leurs petits s'élèvent difficilement ; les poules n'y pondent et n'y couvent que peu.

La narration^ que fit M. Boussingault de l'ascension du Chimborazo, exécutée le 16 décembre 1831, contraste singulièrement avec ce que nous venons de rapporter. Nous avons vu d'Orbigny sérieusement atteint du mal des montagnes vers 3700°" ; Pœppig nous a décrit les soulTrances des Européens arrivés à Cerro de Pasco (4350") ; or, M. Boussingault et le colonel Hall, son compagnon, montent à peu de distance du sommet du Chimborazo (à 6004'"), et ils n'accusent presque aucun malaise sérieux.

M. Boussingault partit de Rio-Bamba où il séjournait depuis quelque temps, le 14 décembre 1838. Il était accompagné du colonel Hall, avec qui il avait déjà fait les ascensions de TÀntisana et du Cotopaxi. Le 14, ils aUèrent coucher à la métairie du Chimborazo (5800"), d'où ils partirent le 15 à sept heures du matin, guidés par un Indien de la métairie. Arrivés à la hauteur du mont Blanc, la respiration des mulets était précipitée, haletante :

Il était midi. Nous marchions lentement, et, à mesure que nous nous engagions sur la neige, la dif(iculté de respirer en marchant se faisait de plus en plus sentir ; nous rétablissions aisément nos forces en nous arrêtant, sans toutefois nous asseoir, tous les huit ou dix pas. A hauteur égale, je crois avoir remarqué que Ton respire plus difficilement sur la neige que lorsque Ton se trouve sur un rocher ; je chercherai plus loin à en donner Texplication. (P. 155.)

Cette première tentative échoua : la neige devenue trop épaisse arrêta la marche des voyageurs, qui enfonçaient jusqu'à la ceinture; ib redescendirent à la métairie.

Le lendemain, ils partirent à sept heures par une autre route, celle qu'avait suivie de Ilumboldt, et s'élevèrent à 4945 mètres à dos de mulet. Là, il fallut mettre pied à terre, les mulets ne pouvant plus porter leur fardeau : il était dix heures trois quarts. Les deux voyageurs continuent de monter à pied.

Aicension au Chimborazo ^ exécutée le 16 décembre 1851. — Ann, de chim., 2* série, t. LVUI, p. 150-180; 1835.

Nous reprenions haleine tous les six on huit pas, mais sans nous asseoir.... Mais aussitôt que nous atteignions une surface neigeuse, la chaleur du soleil deTenait suflbcante, notre respiration pénible , et par conséquent nos repos plus fréquents, plus nécessaires.

Nous gardions un silence absolu pendant la marche, 1 expérience m*ayant enseigné que rien n'exténuait autant qu'une conversation soutenue à cette hauteur ; et pendant nos haltes, si nous échangions quelques paroles , c*était presque à voix basse. C'est en grande partie à celte précaution que j'attribue TéUit de santé dont j'ai constamment joui pendant mes ascensions sur les volcans. Cette précaution salutaire, je l'imposais pour ainsi dire, d'une manière despotique, à ceux qui m'accompagnaient, et, sur l'Antisana, un Indien, pour l'avoir négligée en appelant de toute la force de ses poumons le colonel Hall qui s'était égaré pendant que nous traversions un nuage , fut atteint de vertige et eut un commencement d'hémorragie. (P. 159.)

Ils arrivent enfin au pied d'une cime de trachyte qui leur barre le passage ; il était midi trois quarts, la hauteur atteinte était 5680*", le thermomètre marquait 4 degrés, et Tair était fortement chargé d'humidité, ce qui, selon M. Boussingault, est constant sur les glaciers des Andes. Enfin, après un assez long repos, ayant étudié avec soin le terrain, ils recommencent leur marche ascensionnelle :

Nous commencions déjà à ressentir plus que nous ne l'avions jamais éprouvé FeiTet de la raréfaction de l'air ; nous étions forcés de nous arrêter tous les deux ou trois pas, et souvent même de nous coucher pendant quelques secondes. Une fois assis, nous nous remettions à Tinstant même; notre souffrance n'avait lieu que pendant le mouvement (p. 250).

Enfin, ils arrivent à 6004™ de hauteur, élévation que personne n^avait encore atteinte; ce n'était cependant pas tout à fait le sommet du Chimborazo :

Après quelques instants de repos, nous nous trouvâmes entièrement remis de nos fatigues; aucun de nous n'éprouva les accidents qu'ont ressenti la plupart des personnes qui se sont élevées sur les liantes montagnes. Trois quarts d'heure après notre arrivée, mon pouls, comme celui du colonel Hall, battait 106 pulsations dans une minute ; nous avions soif, nous étions évidemment sous une légère influence fébrile, mais cet état n*était nullement pénible (p. :251)

La raréfaction de l'air produit généralement chez les personnes qui gravissent

les hautes montagnes des effets très-marqués Quant à nous, nous avions, il est

vrai, éprouvé de la difficulté à respirer, une lassitude extrême pendant que nous marchions, mais les inconvénients cessèrent avec le mouvement; une fois en repos, nous croyions être dans un élat normal. Peut-être faut-il attribuer le peu d'effet que produisait sur nous la raréfaction de Tair à notre séjour prolongé dans les villes élevées des Andes.

Quand on a vu le mouvement qui a lieu dans les villes comme Bogota, Micuipampa, Potosi et d'autres encore, qui atteignent 2600 et 4000 mètres de hauteur;

quand oo a été témoin à Quito, dont le sol est élevé de 3000 mètres, de la force et de la prodigieuse activité des toréadors ; quand on a vu des femmes jennes et délicates se livrer à la danse, pendant des nuits entières, dans des localités presque aussi hautes que le mont Blanc, où le célèbre de Saussure trouvait à peine assez de force pour consulter ses instruments* et où ses vigoureux montagnards tombaient en défaillance en creusant un trou dans la neige; quand on se rappelle entin qu*un combat célèbre, celui de Pichincha, s'est donno à une hauteur peu diflerente de celle du mont Rose, il faut bien reconnaître que Thomme peut s'accoutumer à respirer Tair raréfié des plus hautes montagnes (p. 245).

Mais un voyageur allemand, le docteur MeyenS qui, dans son voyage autour du monde, de 1830 à 1852, séjourna quelque temps au Pérou et fit, en avril 1831, l'ascension du volcan d'Arequipa (5640*) parle du mal des montagnes dans des termes qui rappellent la description de Pœppig :

A deux heures après midi, nous arrivâmes nu sommet de la montagne; mes forces étaient épuisées, et nous souffrions de la pénible affection nommée sorocho. Peu à peu avaient augmenté les symptômes d'un état nerveux ou Gévreux auquel nous avions été en proie tout le temps de Tascension. La respiration se faisait avec une difficulté croissante, et graduellement étaient survenus les vertiges, les nausées« les vomissements, puis les saignements de nez et les défaillances; dans cet état nous étions obligés de nous coucher à terre, mais le repos nous rendait nos forces et nous permettait de marcher de nouveau en avant.

La maladie dont nous souffrions mérite d'être étudiée ici ; tous les voyageurs en ont entendu parler, aussitôt qu*ils ont mis le pied sur les côtes de ce pays en indiquant l'intention de voyager dans la montii^ne. Au Pérou, on l'appelle sorocho, et à Quito moreo de Puna ou encore Puna. Elle se manifeste sous diverses formes. L'un de ses symptômes, qu'on rencontre à la fois dans les régions inférieures et sur le sommet des Cordillères, est une sensation de diiTiculté à respirer, pour le moindre effort. Si l'on est à cheval, on n'éprouve rien ; mais il survient, à des degrés d'intensité divers, une sorte d'état demi-fiévreux, qui se manifeste par une chaleur brûlante dans tout le corps, des maux de tète, la .sécheresse de la langue, une soif ardente, la perte de l'appétit. Les battements du pouls montent à i 00 et il 0, au plus petit mouvement. Le visage rougit, la penu se fend sur différents points, de telle sorte que le sang sort ; en même temps survient une fatigue générale. C'est là Tétat habituel, la première épreuve de ceux qui font des ascensions, qu'il s'agisse de Quito, du Pérou, du Chili, des montagnes d'Asie ou même des plus élevées parmi celles de notre Europe

Cet état fébrile augmente par les efforts, et aussi sous l'influence des vents violents, secs et froids, qui sont si communs dans la Cordillère ; c'est à eux que les habitants éclairés de ce pays attribuent celte maladie

nfaut encore ajouter, pour augmenter les malaises, l'action torride du soleil, sur

les hauts lieux ; elle entre pour quelque chose dans les maux de tète et l'état

demi-fiévreux. D ne manque pas de personnes qui attribuent la maladie aux exhalaisons des veines métalliques et des dépôts de soufre si communs sur le sommet des Cordillères.

< Keise um dU Erde, in den Jahren 1830-31-32 — Berlin, 1855, t. II.

On a comparé le gorocho au mal de mer, et Ton a été jusqu*à dire que ceux qui ne souffrent pas de celui-ci sont épargnés par celui-là. Cela nous parait erroné. L'état à demi fiévreux que nous avons décrit précédemment est la base de cette maladie, et, quand il augmente, il amène les symptômes caractéristiques des affections du cerveau, des organes respiratoires, des organes digestifs. Un de ces trois oiiganes est toujours atteint d*une manière prédominante, d*oii résultent les diverses formes de la maladie. Quand la poitrine est surtout affectée, on voit les difQcultés de respirer s'ajouter à la ûèvre générale ; il survient une sensation de pesanteur dans la poitrine, et la respiration comme les battements du cœur deviennent plus rapides ; arrivent ensuite des déchirements dans les poumons, des accidents d'étouffement, et même des hémorrhagies, phénomène très-rare

La mort qu'on a observée chez des animaux chargés arrivait selon nous par étouffement ; nous avions éprouvé, en montant au volcan d'Aréquipa, de telles diflicultés respiratoires, qu'il fallait tous les dix pas nous arrêter complètement. Les animaux chargés, à qui on ne permet pas de le faire, vont jusqu'à ce qu'ils tombent. Dans d'autres cas, Taffection se porte surtout sur les organes digestifs; et alors arrivent les nausées, les maux de cœur, un affaissement extrême, et enfin des vomissements, qui soulagent un peu. Bien plus dangereuses sont les affections du cerveau ; elles se traduisent encore par les nausées, les syncopes, par un état particulier ressemblant à l'ivresse, et même par de la fureur....

En général on admet que les battements du cœur à de grandes hauteurs sont plus rapides; cela s'explique parce que la respiration est devenue elle-même beaucoup plus rapide dans un air plus léger. Mais la respiration ni la circulation ne sont pas accélérées si l'on se tient parfaitement tranquille ; plusieurs fois, sur le plateau de Tacora, après avoir dormi, nous n'avons pas trouvé plus de 70 ou 72 pulsations à la minute, tandis que, quelques heures plus tard, le simple acte d'aller à cheval les faisait monter à 100 et 110. (P. 34 et suiv.).

Us arrivèrent absolument épuisés au somment de la montagne, et redescendirent en proie à un état fébrile qui n'avait pas encore complètement disparu le lendemain. (P. 38).

Le récit de l'illustre naturaliste Charles Darwin^ concorde tout à fait avec ce que nous avons rapporté plus haut à propos de la Cordillère chilienne. 11 fit, le 20 mai 1835, la traversée des Andes en allant de Santiago à Mendoza à travers le passage du Portillo (4360-') :

Vers midi nous commençâmes Tennuyeuse ascension du Peuquenes, et alors pour la première fois nous éprouvâmes quelque petite difficulté dans notre respiration. Les mules s'arrêtaient chaque cinquante pas, et les pau\Tes courageux animaux, après peu de secondes, se remettaient en marche d'un commun accord. La brièveté delà respiration dans l'air raréfié est nomuirc par les Chiliens puna ; et ils ont des idées fort ridicules sur son origine. Les uns disent : toutes les eaux ici ont la puna. d'autres : où est la neige est la puna, ce (|ui sans doute est vrai. Elle est considérée comme une sorte de maladie, et l'on m'a montré des croix sur les tombeaux de gens qui étaient morts « punado ». Ëxa*pté s'il s'agit de personnes malades des

S/nratr^ oftke WHfatjf* of AdvcMurt and Bcagle; 18â6-183(), 5* vol.; Journal and

poumons oa du cœur, je pense que ces idées sont erronées. Un homme fort malade éprouTera sans doute à ces hauteurs une difficulté plus grande à respirer que les autres, et s*il meurt, ceci peut en avoir été cause.

La seule sensation que je ressentis fut un léger resserrement de la tète et de la poitrine; cette sensation a du rapport avec ce qu'on éprouve quand on quitte une chambre chaude pour s'exposer à Fair glacial. II y avait beaucoup d'imagination dans ceci ; car, ayant trouvé des coquilles fossiles sur le sommet le plus élevé, j'oubliai entièrement la puna dans ma joie. Mais certainement l'épuisement par la marche est extrême, et la respiration devient profonde et laborieuse. Il est incompréhensible pour moi, comment de Humboldt et d'autres ont pu monter jusqu^à 19,000 pieds ; sans aucun doute, une résidence de quelques mois dans la haute région de Quito avait prémuni leur constitution contre un tel épuisement. Cependant on m'a dit qu'à Potosi (environ 13,000 pieds), les étrangers ne sont pas accoutumés à l'atmosphère avant un séjour d'une année entière. Les habitants

recommandent tous l'oignon contre la puna pour ma part, je n'ai rien trouvé

qui vaille les coquilles fossiles! (T. ni, p^ 393.)

Les officiers anglais Smyth et Lowe^ qiti entreprirent en 1854 un voyage afin de trouver un passage navigable vers l'Atlantique par le Pachitea, TUcayali et l'Amazone, traversèrent la Cordillère beaucoup plus près de Téquateur. En effet, ils partirent de Lima, le 20 septenotbre 1834. Le 25 septembre, un peu au delà de Pucuchaca, le malaise les atteignit :

L'air devint très -froid nous commençâmes à éprouver ce qu'on appelle

vulgairement le veia ou marea (mal de mer), qui consiste en une douleur aiguë à travers les tempes, à la partie inlérieure et postérieure de la tête, et qui abatcomplétement ceux qui en sont frappés.... (P. 25).

Ils arrivèrent le 28 à Cerro de Pasco :

Nous avons éprouvé à raison de l'élévation du sol, et surtout en montant, une difficulté à respirer qui serre péniblement la poitrine, surtout chez les nouveaux venus ; mais, au bout de quelque temps, les poumons s'habituent à l'état de l'atmosphère, et cette affection disparait (P. 42).

Du reste, ces faits étaient si connus dans les régions montagneuses de PAmérique du Sud, qu'en 1842, un médecin écossais, Archibald Smith*, résumait dans les termes suivants les notions qu'il avait recueillies pendant un voyage au Pérou :

Veto, Soroche, la Puna, Mareo de la Cordillère. — Un mal de tête avec batlements et forte sensation de plénitude aux tempes, joint à une grande oppression et tension de la poitrine, et fréquemment à des maux d'estomac, sont les symptô-

* fiarraiive of ajoumey front Lima to Para. — I.ondon, 1830.

* Practical observation on the diseases of Peru, descrihed as Uiey occur in tlie Coast amiiM the Sierra, — Edinib. med. and turg. journal, t. LIV, LVI» LYII, LVIU, 1839, 1S41, 1842, 1843.

48 HlSTOUîQUE.

mes qu'on éprouve d'ordinaire dans les premiers jours en traversant les Cordillères ou en séjournant à Cerro de Pasco. Si l'on marche vile, si surtout Ton grimpe une colline, on ressent une plénitude extrême de la poitrine, les artères temporales battent violemment, et les maux de tête surviennent. Si l'on essaye de coui ir, ces symptômes se manifestent aussitôt, et l'on est heureux de s'arrêter pour reprendre haleine. La respiration d'un air glacial, le 3 juillet à minuit, dans une misérable hutte au passage de Tucto (4855"*), m'amena une sensation déchirante, le long de la trachée artère ; jusqu'à la descente, j'éprouvai sans cesse Tappré-

hension que quelque vaisseau sanguin se soit ouvert dans mes poumons Dans

une autre occasion, par une autre route.... ma respiration était haletante et laborieuse.

Beaucoup de personnes jeunes s'accoutument aux effets de l'air raiétié, si bien qu'elles n'ont de maux de tête et de dyspnée que pendant un exercice exagéré. Quelques individus, au contraire, et surtout les plétlioriques, ne peuvent passer la Cordillère où résider à Cerro de Pasco, sans maux de tête et didicultés respiratoires ; quand ils traversent la Cordillère en voyageant dans ces plaines élevées et glacées que les natifs nomment Puna, ils sont très-sujets à éprouver des épistaxis. (T. LVU, p. 356 ; 1842).

Le témoignage du botaniste français Claude Gay* n'est pas moins concluant. Or, l'autorité de ce savant est grande, puisque pendant près de quinze ans, de 1828 à 1842, il explora la Cordillère des Andes. Il s'exprime ainsi :

Je sortis de Lima (4841) Après quatre jours de marche, nous franchmies la

première Cordillère par le col de Tingo, élevée de 4815" au-dessus du niveau de la mer. Nous y éprouvâmes ce singulier malaise, effet de la grande raréfaction de l*air, et connu en Amérique sous le nom de soroche, de pouno, etc. On ne peut mieux le comparer qu'à un véritable mal de mer; ce sont les mêmes symptômes, les mêmes souffrances, douleurs de tête, vomissements, et un abattement tel,quil rend la vie presque à charge, et m'empêchait d'aller consulter mes baromètres et thermomètres qui n'étaient qu'à deux pas de moi

Ce malaise me dura quelque temps ; mais, dans la suite, je unis par m'habituer à cette rareté de l'air, et je pus faire osciller mes aiguilles d'intensité à une hauteur de 4685"*. et exécuter plusieurs autres travaux de physique tei restre sans en être sensiblement incommodé. (P. 28)

Les Indiens du Cusco. . . , quoique constamment à une h<iuteur de 1 0 à i 4,000 pieds, ne sont nulleihent incommodés de la grande rareté de l'air; ils marchent et causent avec autant de facilité que nous dans les plaines basses: aussi trouve-t-on dans ces régions les villes et les villages les plus élevés de notre globe; Ocoruco à 4232<", Condoromaà 4345. On voit quelques maisons de poste, celle par exemple de Rumihuani, qui s'élèvent jusqu'à 4G85™, et des maisons de bergers jusqu'à 4778™, c'est-à-dire presque à la hauteur du Mont-Blanc. (P. 33).

Le célèbre voyageur allemand J. J. von Tschudi* nous donne à ce sujet une monographie presque complète.

^ Fragment d'un voyage dans le Chili et au Cuêco, — Bull, de la Soc, de géogf. 2« série, t. XIX, p. 15-57; 1S43.

* Petu, Beiëcskiz2en aus den Jahrcn 1838-1842. — 2 voL — Saint-Gallen, 1846.

Sur les hauteurs considérables auxquelles s*élève la Cordillère , Faction de l'air raréfié se fait sentir sur l'organisme d^unc manière grave; elle se manifeste >urto(it par un étal de fatigue extraordinaire, et de grandes difficultés à respirer. Les indigènes désignent cette action par les mots de Puna ou de Sorochié, les ( nViles espagnols par ceux de Mareo ou de Yela, et Taltribuent à des émanations métallif{ues, à celles surtout de Tantimoine, qui joue un rôle de premier ordre «ia ns leur physique et leur métallurgie.

Les premiers symptômes de la Veta se montrent ordinairement à une hauteur i^ l:i,600 pieds, et consistent en vertiges, bourdonnements d'oreilles et troubles de U Tue auxquels se joignent de violents maux de tète et des nausées. Ces accidents frappent les cavaliers, moins il est vrai que les piétons. Plus on monte, plus ces phénomènes augmentent, et il s*y ajoute une fatigue des membres inférieurs qui Ta jus4^u*à Timpossibilité de se mouvoir, avec une respiration très-an;[ieuse et de violents battements de cœur. Un repos complet fait disparaître pour uh instant ces symptômes, qui, aux moindres mouvements, reviennent aussitôt avec une intensité uouvelie et sont accompagnés souvent alors de défaillances et de pénibles vomissements. Les vaisseaux capillaires de la conjonctive, des lèvres, du nez, se rompent, et le s^n^ sort par gouttes. Les muqueuses respiratoires et digestives sont le siège do semblables accidents; des diarrhées, des crachats sanguinolents sont le signe de la Veta à son plus haut degré d'intensité.

On peut approximativement comparer ce malaise au mal de mer (d'où son nom «Je Mareo) ; mais chez lui seul surviennent les angoisses respiratoires. Il n'est pas rare de voir ces accidents acquérir une intensité suffisante pour entraîner la mort des voyageurs. Je rencontrai en 1859à Pachachaca un offîcier qui portait les dépèches de Lima à Cuzco, mais qui, une année, étant passé par la Piedra parada, périt à la suite d'hémorrhagies pulmonaires et intestinales occasionnées par la Yeta. Tous les habitants des côtes et les Européens qui pour la première fois franchissent les hautes CordiUères, éprouvent cette maladie qui généralement n*est pas tenace chez les personnes saines, mais qui frappe à un haut degré celles qui sont faibles, nerveuses, malades de la poitrine ou du cœur, et aussi les pléthoriques et les p'ns trop gras. Un négociant allemand de Lima, homme très-corpulent, qui dait allé au Cerro de Pasco pour ses afl'aires, dut au bout de quelques heures quitter rapidement la ville, et descendre dans la vallée pour fuir la Puna.

Par un long séjour dans ces hautes régions , Torganisme s'accoutume à celte action de l'air raréfié. Des Européens vigoureux peuvent même grimper avec légèreté ^ plus hautes montagnes et s'y mouvoir aussi librement que sur les côtes. J'ai fo deux fois seulement la Veta, mais à un haut degré ; une fois sur un plateau •^•'Té. une autre fois sur la montagne d'Antaichahua. La première fois que je traversai b Cordillère, je ne ressentis pas la moindre incommodité, et je pus, descendant •ie mon cheval fatigué, marcher pendant une longue traite, sans éprouver de sym- \Aimes de la Yeta, si bien que je m'en croyais à fabri pour toujours. ....

Les Indiens monUgnards, qui vivent depuis leur enfance dans cet air raréfié, ne

scHiOreDt pas de la Veta Les médecins de Lima ont coutume d'envoyer dans

li montagne les personnes épuisées, alin que l'air pur leur rende de la force; nais elles j sont attemtes de la Veta à un degré extraordinaire, eî souvent laissent leur vie dans la Cordillère • -

La Puna parait agir plus énergiqueraent sur certains animaux domestiques que «r l'homme lui-même. Cela se voit surtout chez les chats ; ces animaux ne peuvent Tivn; a!i-de<sus de i.^,000 pieds d'altitude. On a souvent essayé d'en amener dans

les villages élevés, mais toujours en vain, car après quelques jours ils étaient pris

de convulsions épileptiformes terribles auxquelles ils succombaient Ces chats

malades ne cherchent pas à mordre , ni à fuir On les appelle dans le pays

azorochadosj et on leur donne de Tantimoine. Les races délicates de chiens sont attaquées de même, mais moins énergiquement.

Les voyageurs dans les Goi*dillères sont encore sujets à des accidents qu'on désigne par le nom de Surumpe.. .. Ce sont des affections oculaires dues à faction du soleil réfléchi sur la neige. (T. II, p. 66 et su iv.)

Dans son ascension de la Cordillère, Tschudi vit pour la première fois, à une hauteur d'environ 4000 mètres, les chevaux atteints de la veta :

lis commencent par marcher plus lentement, s'arrêtent fréquemment, tremblent de tout leur corps et s'abattent. Plus ils montent haut, plus ils tremblent fort et plus ils tombent souvent. Si on ne les desselle pas, si on ne les laisse pas se reposer complètement, ils se couchent sur le sol. Les arrieros saignent en quatre places un animal dans cet état : au bout de la queue, au palais, aux deux oreilles ; ils leur coupent souvent les oreilles et la queue jusqu'à moitié et leur fendent les naseaux sur une largeur de plusieurs pouces. Ce dernier moyen me parait devoir être de quelque utilité, parce que ces animaux peuvent alors aspirer une plus grande quantité d*air. Comme préservatif on leur met de Tail dans les naseaux. Les mulets et les ânes souffrent moins de la Yeta, probablement parce qu'ils savent mieux se reposer. Les chevaux nés dans la Sierra sont presque exempts de ces accidents. (T. H, p. 32.)

Un épisode très-saisissant des récits de Tschudi, c'est l'histoire de son séjour de vingt-quatre heures dans la Puna glacée du Pérou, à une hauteur moyenne de 4300 mètres :

Je commençais à gravir vigoureu.-^ement la montagne , quant je ressentis Finlluence redoutable de l'air raréfié ; j'éprouvais en marchant un malaise inconnu. Il me fallait demeurer tranquille pour pouvoir aspirer l'air : encore y arrivais-je à peine; si j'essayais de marcher, une angoisse indescriptible s'emparait de moi. J'entendais frapper mon cœur contre mes côtes ; la respiration était courte et entrecoupée ; j'avais sur la poitrine un poids énorme. Mes lèvres étaient bleues, enflées, crevassées ; les capillaires de la conjonctive se déchirèrent, et il en sortit quelques gouttes de sang. Les sensations étaient singulièrement émoussées ; la vue, Touie, le toucher, étaient altérés ; devant mes yeux flottait un nuage épais , grisâtre, souvent rougeâtre , et je versais des larmes sanguinolentes. Je me sentais entre la vie et la mort ; ma tète tourna, mes sens défaillirent, et je m'étendis tremblant sur le sol. En vérité, quand les richesses les plus précieuses , quand une gloire immortelle m'eussent attendu quelques centaines de pieds plus haut, il m'eût été physiquement et moralement impossible d'étendre seulement la main vers elles.

Je restai quelque temps couché sur le sol dans cet état de demi-évanouissement ; puis je me remis un peu , je me hissai péniblement sur mon mulet, et pus avancer. (T. II, p. 152.)

Les récits faits par de Castelnau* ne sont pas moins explicites, et contiennent maints détails curieux :

Notre séjour, en septembre 1845, à Ghuquisaca, ville de il à 12,000 âmes, (République bolivienne), fut assez triste....'. La plupart de mes compagnons souffraient aussi du soroché, incommodité causée par la raréfaction de l'air dans les ?r.indes altitudes (suivant los observations de M. Penlland, Cliuquisaca est à 9,S45 pieds anglais (2847") au-dessus de la surface de la mer) : c'est surtout en gra- TÎssant les inégalités des rues qu'on éprouve cette pénible sensation d'élouffement ; les chiens, les chevaux et les animaux de charge y sont également assujettis, et j*ai vu de ces derniers dont le sang s*échappait par les narines. Les muletiers ont rhabitude. dans ce cas, de leur faire avaler des gousses d'ail. On a souvent vu des animaux périr d^accidenls semblables ; les chevaux surtout sont dans ce cas. Pour peu qu'on les excite, ils cherchent à surmonter le malaise qu'ils ressentent, et tombent quelquefois morts dans les rues ; les mules , au contraire , s'arrêtent d'elles-mêmes et ne se remettent en marche que quand elles sont reposées, malgré le mauvais traitement qu'un maître imprudent peut leur faire éprouver. (T. III, p. 317.) '

A la Paz (5717'"), de Castelnau assiste à un combat de taureaux :

Malheureusement, dit-il, les taureau.\ de la Paz, nourris dans les plaines gelées dt' la Funa, et qui d'ailleurs avaient probablement le soroché, qui par parenthèse est effroyable dans cette ville ; ces taureaux, dis-je, ne montrèrent d'énergie que pour fuir devant d'ignobles toreadores à pied, qui cherchaient à les retenir en les tirant par la queue. Le peuple indigné se précipita dans l'arène, et à force de tourmenter ces malheureux animaux, il finit par obtenir le résultat désiré , c'est-àdire la mort de deux ou trois Indiens. (P. 570.)

L'un des compagnons de voyage de Caslelnau, Weddell, gravit en oclobre 1847 le volcan d'Aréquipa. 11 exprime ainsi les souffrances que lui fit éprouver celle ascension :

La difûculté qu'éprouvaient nos animaux à respirer nous mit dans la néces-

9té de renoncer à leur concours Pour avancer il fallait louvoyer, et même

«nsi nous ne pouvions faire dix pas sans nous arrêter, afin de laisser passer l'oppresàion qui s'était emparée de nos poumons. A mesure que nous nous élevions iiTantage, non-seulement celte oppression augmenta , en nous obligeant à faire ^ arrêts plus prolongés, mais la fatigue des membres vint encore s'y îijouler: accident plus fâcheux que le soroché, parce qu'un arrêt ne suffisait pas pour y «è^ie^

Les dernières forces de mon compagnon s'épuisèrent et il dut me quitter. >etjl je continuai mon voyage, haletant ;... je ne pouvais guère avancer plus de 'ka\ ou trois mètres sans m'arrèter pour prendre haleine. (P. 449.)

En mai 1846, de Caslelnau quitta Lima pour se rendre à Cusco.

' Expêdîlion dans le» par lies ceiUrulcs de V Amérique du Sud. — Uisl. du voijufjc, LUI ai. IV. —Paris, 1»51.

52 UiSTORIQUE.

Il eut ainsi à franchir de hautes montagnes. Au col de la Vinda (4720™), le soroché le frappa assez vigoureusement :

La végétation, même celle des cierges rabougris, disparut. M. d'Osery se plaignit beaucoup du soroché, et il était oblige de s'arrêter à chaque instant» ainsi que Florentine. On donne ici à cette maladie le nom de vêla , et Ton est persuadé qu*elleest due à la présence de Gions d*antimoine

A peine étions-nous arrivés au petit établissement de Gasacancha que, descendant de cheval , je me sentis pris du soroché dont je n'avais pas éprouvé les effets jusque-là ; j*eus d'abondants vomissements de bile , et j'éprouvai tous les symptômes du mal de mer auquel je suis très-sujet

Lorsque, après une très-mauvaise nuit, je voulus au malin monter à cheval, j'en sentis l'absolue impossibilité. U, d'Osery pouvait à peine se traîner; Florentine, ancien marin, était étendu à terre ; le petit Catama seul jouait comme à l'ordinaire, et ne semblait nullement se ressentir du soroché. Enfin , coinpreliant combien il était indispensable d'atteindre des régions moins inhospitalières, nous parvnimes à nous mettre en selle dans l'après-midi; mais après avoir fait moins d'une lieue, nous nous laissâmes, au positif, tomber à la porte d'une ferme où nous fûmes bien traités. (T. IV, p. 194.)

On assigne au Cerro de Pascoune hauteur de 13,075 pieds anglais (4160*) Malgré l'ardeur des rayons du soleil, on est gelé dès qu'on se trouve à l'ombre, et l'on

est constamment sons la pénible influence du soroché Le climat est tellement

funeste, que les ecclésiastiques ne cherchent à garder celte cure que pendant trois

ou quatre ans, malgré ses énormes bénéfices La population, en 1845, était de

18,000 âmes...., c'est aux mines d'argent seules qu'est due cette agglomération.... L'orge n'y donne pas de grains. (P. 196.)

De Castelnau fit, au bout de quelques jours, une excursion dans une caverne voisine, située à une hauleur de 4400'", et dans laquelle il trouva des ossements d'animaux disparus, entre autres une sorte de tatou (probablement un glyptodon) :

Nous souffrions, dit-il, affreusement du «oroc^, dont les élouffements étaient tels qu'ils nous obligeaient à chaque instant à prendre du repos : les Indiens mêmes en semblaient atteinte.

Un touriste français aux récits pittoresques, M. de Saint-Cricq, qui publia ses voyages sous le pseudonyme de Paul Marcoy*, éprouva de semblables accidents en se rendant d'Aréquipa à Puno. Il avait passé la nuit à la maison de poste d'Apo (pas de date) :

Au bout d'une heure de mnrche, qui nous avait élevés de quelques centaines de mètres, je commençais à ressentir un malaise général que j'attribuai à TinsuFlisance de la pression atmosphérique. Ce phénomène, que les Ouechuas des hauteurs appelUnt soroché, et dont ils n'ont pas à souffrir , doués qu'ils sont par la nature de poumons d'nn tiers plus volumineu.\ que ceux de l'Européen, est attribué

» Voyage à iravcru V Amérique du Sud, de l'océan Pacifique à l océan AllarUiaue — Paris, 2 vol., 1869.

par eux à des gaz méphitiques produits par ranlinioine, en quechua aoroche, même aux endroits où ce métal n'existe pas. Une contraction du diaphragme, de sourdes douleurs danslarégion dorsale, des élancements dans la lèle, des nausées et des verti«;es sont les prodromes de ce mal singulier, quelquefois suivi de syncope. Mais je n^allai pas jusque-là. Mon guide, averti de ce que j'éprouvais par ma pâleur livide et par mes efforts pour rester en selle, me remit une gousse d'ail, en

m engageant à la croquer J'obéis... mais cet antidote.... n'ayant produit

aucun effet, mon Ësculape me conseilla de m'appliquer sur le nez quelques coups de poing qui, en déterminant une hémorrhagie, devaient amener un prompt soulagement ; mais le moyen me sembla par trop héroïque, et j'aimai mieux grignoter une seconde gousse d'ail

Tingt minutes environ s'écoulèrent, et soit que le remède commençât à opérer, soit que mes poumons s'accoutumassent par degrés à cet air si subtil , je sentis mon malaise se dissiper. (T. I, p. ?(>.)

Le lieutenant GillisS de la marine anglaise, donne des renseignements semblables, recueillis, il est vrai, de seconde main, mais résumés d'une façon fort sensée.

Dans la première partie de son ouvrage, consacrée à la description géographique du Chili, l*auleur arrive à parler des routes de Santiago à Mendoza, et spécialement de celle de Piuquenes :

Bien peu de voyageurs arrivent à son sommet (13,189 p. au-dessus de la mer) sans éprouver des ditTicullés respiratoires ; et les pauvres mules en souffrent presque autant que leurs maîtres. .\u Chili, celte sensation est nommée puna, au Pérou, veta, soroche ou mareo, indifféremment par les natifs et les créoles. Ceux-ci, dans leur ignorance de la vraie cause , Taltribuent aux exhalaisons des veines ntétalliques si fréquentes dans les Andes. Selon les cas, le malaise consiste en lassitudes extraordinaires, faiblesses, vertiges, cécité temporaire, nausées, accompagnés assez fréquemment d'hémorrhagies par les narines et les yeux. Tout le monde n^est pas soumis à omette influence, et il est évident que certaines dispositions 7 reodeilt plus sensibles. Les arrieros recommandent Tail et Toignon comme des spécifiques. (T. 1, p. 6.)

L'anglais Lloyd', qui traversa la grande sierra de rillimani, s'exprime ainsi:

Excepté la maladie nommée soroche, qui est une oppression des poumons douloureuse et souvent dangereuse, causée par Textréme raréfaction de Fair à cette grande hauteur, on ne connaît presque aucune maladie , excepté les catarrhes et ITmiropisie. (P. 260.)

Le botaniste français Weddeli % dont nous avons rapporté les souflrances alors qu'il accompagnait de Caslelnau, retourna plus

* The U. S. naval aslronomical Expédition to the southern Hémisphère during the 9Mn 1849-1842. — Chile, Philadelphia, 1859.

- hrport of a jountey across the Andes, Ifeliveen Cochabamba and Chimoré. — J, of tkc TOfal géograph. Society, l. XXIV, p. 259-tiOj; 185 t.

' Voyage dans le nord de la Bolivie et les parties voiiines du Pérou. — Paris, 1853.

lard en Bolivie. Il avait traversé sans accidents notables la chaîne de la Cordillère, en venant d'Arica, et arrivé à la Paz depuis près de deux mois, il n'avait rien éprouvé de fâcheux, lorsque, le 22 juin • 1851, dans une herborisation, il voulut grimper rapidement une pente escarpée ; il fut pris tout à coup :

Je pourrais difficilement dire, rnconte-t-il, ce que je souffris par suite du soroché, dans celle ascension qui exigea de ma part des efforts gymnasiiques auîquels j'étais bien loin de maltendre. Toujours est-il que lorsque j'eus atteint avec mes fleurs le sommet du précipice, et que je me fus étendu tout épuisé et haletant sur le sol, je jurai, mais un peu tard , que Ton ne m'y prendrait plus. Dans les premiers moments qui suivirent mon excursion , je ne pensai qu'à ressaisir mon haleine qui semblait sur le point de m'abandonner , et, quelques minutes après, quand j'eus l'idée d'examiner mon pouls , il battait encore cent soixante coups à la minute. Je ne me souviens pas d'avoir jamais été plus oppressé que dans cette herborisation improvisée.

A partir de ce jour, j'éprouvais dans le corps un dérangement dont je ne pouvais rne rendre compte, et je pressentais que j'allais être malade. (P. 187.)

11 le fut, en effet, et fort gravement.

Weddell ne s'occupe, du reste, que très-peu du soroché, bien que en maints endroits de son récit l'on en reconnaisse l'indication, soit chez les hommes, soit chez les animaux domestiques. Je ne trouve à relever que cette remarque intéressante sur les Indiens postillons, qui vont toujours courant, sur la route de la Paz à Puno :

Ils ne paraissent, dit-il, jamais essoufflés, tandis que, dans ce même pays, un Européen peut à peine courir dix pas sans être obligé de s'arrêter. (P. 547.)

Il y a là, comme on le verra, une très-grande différence avec ce que signalent les voyageurs de l'Himalaya ; les coolies indiens, nous disent ceux-ci, sont souvent plus malades que les Européens euxmêmes. Weddell n'est pas seul à faire cette remarque; les frères Grandidier en ont aussi été frappés *.

Le 1" août 1858, ces voyageurs partaient d'Aréquipa pour Cuzco:

On éprouve ici, dit Ë. Grandidier dans sa relation, une soufl'rance inconnue aux touristes du vieux monde, c'est le soroché ; le voyageur qui gravit la Gordil-* 1ère ressent des douleurs par tout le corps ; il a mal aux reins , à la tête, il a les membres comme brisés, le sang lui jaillit même quelquefois par le nez, les yeux ou les oreilles. Ce malaise général est dû, non à la présence de rantinioine, ainsi qu'on l'a répété sans raison, mais à la raréfaction de l'air et au manque de respn ration. Le soroché a même causé la mort de quelques personnes plus impressionnables. Les mules sont aussi soumises à l'influence du soroché y et on cite beaucoup d'exemples de ces animaux morts des suites de la raréfaction de l'air. (P. 56.)

* Voyage dans l Amérique du Sud, Pérou et Bolivie. — Paris, 1861.

El, plus loin, en allant de Paucartambo à Puno, leur attention se porte sur les piétons indigènes :

Llndien suit le cavalier à pied , courant toujours sans jamais perdre haleine, quelque rapide que soit le coursier, et quelle que soit la hauteur des montagnes. La vitesse STec laquelle Tlndien parcourt de longues dislances à la course étonne d'autant plus TEuropéen , qu'il ne peut , comme l'indigène, vaincre Foppression que lui cause la raréfaction de Tair et courir à cette altitude sans tomber aussitôt. (P. 194.)

En décembre, les deux frères arrivent à la Paz :

La descente de la Paz est large et bien entretenue ; mais la pente est si rapide qu'on ne peut aller qu'au pas. Cette descente est évaluée à une lieue environ, et il faut une heure au moins pour arriver à la ville. Un espace de temps bien plus considérable est uécessaire pour la gravir, en raison de la difficulté de respiration que les mules éprouvent à la montée ; néanmoins, on m'a assuré que les Indiens la gravissaient en courant et en jouant de la llûte ; ils ne sont pas sujets au sarocké, et à ce point de vue, ils tiennent du lama, dont l'appareil respiratoire est conformé pour la Cordillère qu'il habite. (P. 225.) ...<....

L'Européen nouvellement arrivé à la Paz éprouve les effets d'un violent soroché; quand ils parcourt la ville, il est obligé de s'arrêter souvent pour reprendre haleine, tant est grande la difûculté de sa respiration et l'oppression de sa poitrine. La raréfaction de l'air provient de la grande élévation de la Paz au-dessus du niveau de la mer ; cette élévation est de 3730". (P. 227.)

Semblables récils du voyageur allemand Burmeisler^ qui, dans les premiers jours de mars 1860, se trouvait dans la Cordillère, vers le 28* lat. S., et le 72® long. 0. Cependant, il ne parle que par ouï-dire de ces malaises; du reste, la hauteur maximum à laquelle il se soit élevé fut de 14 000 pieds :

Je n'ai jamais souffert pendant mon voyage, dit-il, de ce qu'on appelle la Puna, r'est-â-dire cette maladie qui survient habituellement sur les hautes montagnes a qui consiste en difûcultés à respirer, nausées, faiblesses, vertiges et autres sTinpCùmes. Seulement, au début, quand j'entrai dans les gorges près d'Estanzuela, je fus pris de pesanteurs de tète, comme si j'allais avoir des vertiges ; mais il ne

n'arriva rien d^autre Vraisemblablement j'ai été protégé par la faiblesse de

ma constitution ; car les personnes fortes, replètes, sont plus facilement frappées de la Puna que celles qui sont maigres, sèches ou faibles.

Les S3^ptômes de la môme affection apparaissent chez les animaux et particuiiéremenl chez les chevaux, dans les sentiers élevés des montagnes; ils se manifestent principalement par des tremblements des membres et des hémorrhagies tioleotes, qui ne deviennent cependant pas mortelles. Beaucoup Je chevaux, et surtout des meilleurs, tombent sur le sol dans les voyages en montagne. Les indi- ^tnea appellent cette maladie la Trembladera ; ils prétendent qu'il y a dans la

* P,riuf dttrck die Jm Plata-Stanfen, mugefûhrt in den Jahren 1857-1800. — Halle, i loi.; 1861.

50 HISTOKIQDE.

monlagne des endroits où elle frappe surtout les animaux qui passent, ils mVn ont indiqué un dans la sierra Aconquija dont je ne pourrais cependant déterminer la position.

L'Anglais Markhani* qui, en 1860, fil au Pérou un voyage dans le but d'étudier les quinquinas, et de rechercher les moyens de les introduire Jans l'Inde, fournit des renseignements du même ordre :

Sur les hauteurs de la Cordillère, les hommes et les animaux sont sujets à une maladie des plus pénibles, causée par la raréfaction de Tair, et que les Péruviens nomment sorochi. J'avais été malade à Ârequipa, en telle sorte que j*étai$ probablement prédisposé à l'atteinte du sorochi, que j'ai éprouvé au plus haut degré. Avant d'arriver à Apo(mai 1860), un violent serrement de tète, accompagné d'une souflVance aiguéet de douleurs dans la région postérieure du cou, me rendit fort malade, et ces symptômes augmentèrent d'intensité pendant la nuit passée à la maison de poste d'Apo, en telle sorte qu*à trois heures du matin, quand nous recommençâmes notre voyage, je fus incapable de monter sur mon mulet sans aide. (P. 89.)

x\ussi voyons-nous, dans la description officielle de la Confédération argentine, le D' Martin de Moussy*, qui avait séjourné pendant dix ans dans le bassin de la Plata, donner une description détaillée de la forme américaine du mal des montagnes :

On donne le nom depuna à cette sensation pénible, à cette anxiété respiratoire que quelques personnes éprouvent lorsqu'elles se trouvent à de grandes hauteurs. Cette sensation est certainement due à la raréfaction de l'air, car, à 4200", altitude générale du plateau, la colonne barométrique est réduite en moyenne à 0"',40 et il est impossible qu'une si énorme différence dans la pression atmosphérique ne produise pas une impression profonde sur l'économie animale. Cette impression varie d'ailleurs selon les personnes ; les unes ont la respiration gênée, les autres éprouvent de. la céphalalgie, une sorte de migraine et une perte complète de l'appétit. Beaucoup n'éprouvent rien ; mais, lorsque Ton veut marcher, presque tout le monde sent une fatigue insolite.

Quant à la puna proprement dite, à la gène dans la respiration, elle n'est pas seulement particulière aux grandes hauteurs de la Cordillère ; il est certaines localités peu élevées où elle se fait sentir beaucoup plus que dans d'autres. Nous l'avons éprouvée nous-mème au bourg de Molinos, qui n'est pourtant qu'à une altitude de 1970", et dans une vallée entourée de montagnes granitiques qui n'offrent rien de particulier. 11 nous est impossible de découvrir une cause à cette particularité, qui se retrouve d'ailleui-s sur différents points des Andes de Bolivie.

Les animaux éprouvent également cette fatigue de (a respiration dans leurs premières traversées des Cordillères; mais ils s'y habituent assez vite, et telle est leur vigueur, que les mulets en bon état et chargés convenablement ne faiblissent jamais dans les voyages ordinaires. (T. 1. p. '217.)

* Travels in Peru and India. — l.ondon, 18G2.

* Description géographique cl statistique de la confédération argentine. — 5 vol. — Paris, 18(H)-C4.

Mateo Paz Soldan en (ail autant dans sa Géographie du Pi'roti^ :

Cerro de Pasco est située sur une penle à 4352" au-dessus du niveau de la mer...

Le climat de cette ville est très-froid, le degré moyen du thermomètre esl W" F. le jour et 5Vla nuit, pendant les mois de juillet à octobre, saison durant laquelle il tombe une grande quantité de grèlo et de neiges. Quelquefois le thermomètre descend à 30* el â 28* en août et en septembre; Teau bout à 180*. Les tempêtes, b grêle et les neiges, rendent ce* pays inhabitable à partir du mois d'octobre. Les «traogers y sont sujets à la sorochéy oppression de la poitrine que Ton appelle dans le pays tfeta, et qui provient du peu de densité de Tatmosphère, dans une région si élevée.... Les anciens mineurs sont sujets à nn grand nombre de maladies et d'infirmités. .. Si ct^ pays ne possédait point des mines d*une richesse inépuisable, il serait absolument impossible de Thabiter. (P. 172.)

Vers cette époque parut sous forme de thèse soutenue devant la Faculté de médecine de Paris un travail remarquable, dû à un jeune médecin, Ch. Guilbert* qui, atteint de phthisie, alla demander à un séjour à la Paz, et y obtint, la guérison ou du moins une amélioration considérable de sa redoutable maladie. Je citerai tout au long la description très-serrée qu'il fait du soroche :

Le 9oroche ou mal de la puna débute de deux manién's différentes : les uns se plaignent immédiatement de la respiration, et c*est ce qui a le plus attiré Tatlentioa des observateurs ; chez les autres, et c'est suivant moi le plus grand nombre, les phénomènes nerveux débutent d'abord. 11 y a même quelques voyageurs qui ne sont nullement gênés pour respirer.

La même différence se retrouve dans la durée de ces deux ordres de symptômes. Tandis que les phénomènes nerveux ne durent que de 12 à 48 heures, la gène de b respiration et de la circulation persiste quelquefois pendant quelques mois.

Le système nerveux est donc souvent impressionné le premier, et il réagit surKappareil digestif et Tappareil locomoteur. On éprouve d*abord des nausées, accompagnées de crachotements très-significatifs.... En même temps survient une douleur de tète excessivement violente, comparée à un cercle de fer qui éti*eindrait fortement les tempes.... Après les nausées, viennent des vomissements souvent Iréspéniblesv et qui augmentent les douleurs de tête. On éprouve aussi quelques vert%es, des bourdonnements d'oreille, quelquefois de la somnolence

Uoautre phénomène est la fatigue musculaire.... Cette inaptitude à la contraction musculaire, on réprouve même à cheval, et à ce point qu'on est obligé de descendre de leurs montures des personnes incapables de bouger. Mais, les premiers jours passés, celte grande fatigue disparaît complètement avec le moindre npos. Dans les villes, on reconnaît facilement les nouveau-venus : tous les 40 ou 1>0 pas ils s'arrêtent quelques secondes.

La respiration et la circulation s'accélèrent d'autant plus (jue l'élévation est considérable. La dyspnée est intense, les inspirations Irés-fréquentes.... Les battements du cœur sont plus forts, plus nombreux ; au moindre effort on e>t saisi de

* Tr»d. deMouqueron. — Paris, 18G5.

^ be la phtiiuie pulmonaire dans se» rapports avec Vnllitude et avec les races au Pérou et en Bolivie. — Du soroche ou mal dts montagnes. Thèse de Paris, i8(»2.

palpitations violentes qu'on éprouve aussi bien à cheval qu'en marchant. La nuit même, il arrive souvent qu'on est réveillé en sursaut par de fortes palpitations au

milieu du sommeil le plus tranquille

Le battement des artères est plus fort, celui des 'artères intra-crâniennes trèsdouloureux, le pouls est vibrant, à peu près comme dans rinsuffisance aortique. Un accident assez fréquent, dans ces circonstances est une liémorrhagie nasale, buccale ou pulmonaire ; rarement on a observé des hémorrhagies par la surface muqueuse gastro-intestinale.... Mais lorsqu'on s'-est habitué à Tnir raréfié, lorsque Téquilibre s'est rétabli, et que les différents appareils se sont mis en harmonie avec le milieu ambiant, les hémorrhagies ne sont pas plus fréquentes que partout

ailleurs Un phénomène important est la tendance à la syncope, aussi faut-il

être très-sobre de saignées

Les symptômes nerveux disparaissent les premiers : le mal de tète ne dure guère que de 12 à 24 heures ; les nausées, les vomissements, pas davantage.... Le troisième ou quatrième jour, l'appétit renaît un peu ; aussitôt qu'on a pu prendre un peu de nourriture, la pesanteur de tète disparait à son tour, et il ne reste plus que la gène de la respiration, la fréquence des battements du cœur, les palpitations survenant au moindre elTort, et augmentant encore l'essoufflement. I1us tard, l'équilibre s'étant établi, peu à peu, tous ces symptômes disparaissent généralement au bout de quelques semaines, et l'on s'accoutume parfaitement à vivre dans ces hautes régions.

Ainsi Guilberl considère qu'on peut parfaitement s'acclimater sur les hautes régions. Il rappelle les paroles de M. Boussingault, que nous avons citées plus haut (page 44), et ajoute :

Le lichincha a 4996" ; le général bolivien Santa Gruz y battit les Espagnols en 1822. Deux ans après, à Ayacucho, village situé à une hauteur peu différente, le général colombien Sucre battit le vice-roi La Sema

J'ai vu à Corocoro (4430"^ des combats de taureaux des plus meurtriars. Ces taureaux, agiles et furieux, auraient pu servir à l'édification du voyageur cité par Lombard', qui vit à la Paz des taureaux doux et incapables du moindre effort sans èlrc' atteints de vomissements ; c*étaient des taureaux nouvellement arrivés dans la montagne et sous l'influence du soroche qui se fait sentir sur les animaux aussi bien que sur les hommes.... 11 est fort rare de traverser les Cordillères sans assister aux angoisses de quelque bète de somme, atteinte du soroche; on se hâte de la décharger, on la frictionne, et, après un moment de repos, on la laisse suivre en liberté.

Je reproduis au chapitre spécial le mélange fort éclectique d'explications théoriques queGuilbert accepte.

Le professeur italien Pellegrino StrobeP, qui parcourut les diverses passes entre Santiago et Mendoza, fut assez heureux pour ne

* C'est de Castelnau qu'il s'agit. (Voir page 51.)

* lielaiione délia gita da curico nel Chili a satt Haphael tiella Pampa tlel sur (l'ebraio 1866}. — Parma. 1^69.

pas souffrir du soroche ; il est vrai qu'il ne parait pas être monté bien haut :

D'après ce qu'à ccril M. de Moussy et ce que m'avaient annoncé mes amis, je iiraltendais à éprouver sur le Planchon quelqu'une des sensations décrites sous le nom de puna. Mais je ne sais si je dois dire heureusement ou malheureusement, ni ici â 3000" au-dessus du Pacifique, ni sur le Cumbre d'Uspallata à euTiron 4OO0*, ni dans aucun autre lieu des chaînes secondaires des Andes, il ne m'a été donné d'éprouver la plus légère difiércncc dans la respiration et Tappétit, encore moins de douleurs de tête et autres symptômes pathologiques ou phénomènes physiologiques ; et cependant par la faiblesse de ma constitution et Tétroitesse de ma poitrine, il semble que j'aurais du en souffrir plus qu'un autre. Il convient donc d'admettre que la puna ne dépend pas uniquement de la raréfaction de Fair, mais aussi d'autres causes concomitantes, qui paraissent tout à fait inconnues

Cependant deux voyageurs allemands, Focke et Mossbacli*, qui parlent d'après leur propre expérience, déclarent que souvent iiommes et bêtes sont malades à des hauteurs plus faibles encore :

Déjà à partir de 10,000 pieds de hauteur, on éprouve le commencement du mal des montagnes, c'est-à-dire un mal de tète stupéfiant; c'est le Sorodio, qui frappe également les bètes de somme. Celles-ci refusent d'avancer, et pour les guérir on leur fait une saignée sous la langue. (P. 5Ui.)

Enfin, je liens d'un employé supérieur du gouvernement péruvien, homme fort éclairé, qu'étant allé à la Perina-Cota (4800 mètres) au voisinage du Guayaquiri, il a vu, à partir de 3000 mètres, ses mulets devenir malades; sur 40 mulets, 10 durent être déchargés. Quelques-uns de ses compagnons eurent des saignements de nez. Pendant un séjour de deux semaines à cette grande hauteur, il éprouvait régulièrement, vers trois heures du matin, des élouffements qui le réveillaient ; le moindre mouvement les augmentait alors considérablement; ces accidents diminuaient pendant la journée. Les Indiens qui l'accompagnaient souffraient du même mal. Encore aujourd'hui, l'explication généralement admise est Tempoisonnement par émanations métalliques ; on en combat les effets avec des sachets d'ail.

J'ai appris encore de cette personne que pendant le percement Ju tunnel du chemin de fer de Lima, à près de 4800 mètres, tous les ouvriers avaient été malades, môme les plus énergiques. Je regrette de n'avoir pu me procurer de documents détaillés sur les

• Hfiâc uber die CordiUeren von Arica bis Santa- Crtiz.- Extrait in Petermanns ytiUheilungetit t. XI ; 1865.

phénomènes observés pendant Texéculion de celte œuvre extraordinaire. Elle est terminée aujourd'hui, et déjà la locomotive en- Irainc les voyageurs vers des régions qu'ils ne pouvaient atteindre jadis sans les plus violents efforts. Chose curieuse : un certain nombre d'entre eux sont malades cependant. Je lis dans une lettre adressée cette année môme à un de mes amis, ce passage fort caractéristique :

Un train spécial est venu nous cherclier au Callau, nous a fait remonter le Reinar jusqu'à Lima, puis de là dans les Andes en grimpant par des rampes successives jusqu'à 5450" de liauteur Nous fiuies ainsi 150 kil La température

s'étiit abaissée, la raréfaction de Pair était telle que plusieurs personnes n'ont pu nous accompagner jusqu'au bout. Elles éprouvaient une oppression extrême et avaient les paupières injectées de sang.

Il serait fort à désirer que des observations soignées fussent faites dans ce chemin de fer et dans celui du Titicaca ; cela serait la chose la plus facile du monde aux professeurs de la Faculté de Médecine de Lima.

Je terminerai ces citations des principales descriptions générales données du mal des montagnes dans la Cordillère des Andes en transcrivant une lettre fort intéressante écrite par M. Pissis à M. le D' Coignard qui lui demandait de ma part des renseignements que sa grande expérience de la montagne me rendait très-précieux. Le savant géographe y décrit d'une manière très-vivante les symptômes qu'il a éprouvés, mais il ne hasarde aucune explication :

l'aris, 17 mais 1874.

Mon cher Docteur,

Voici les observations que vous m'aviez demandées sur les elTets physiologiques de la raréfaction de l'air dans les hautes montagnes. Les effets généraux sont les maux de tète, les nausées, une grande gène dans la respiration et une contraction dans la région des fausses côtes , comme si Ton était fortement serré par une ceinture. Ceseflets varient d'ailleurs beaucoup, selon râ^çe et la constitution des individus ; lorsque je passai le col du Tacora (bar., 465""), une négresse de dixhuit à vingt ans, très-forte, fut excessivement malade, elle eut une forte hémorrhagie nasale, tandis que sa niailressc, femme d'environ cinquante ans, d'une constitution faible, fut à peine indisposée; la même différence s'observe sur les animaux : les chevaux les plus forts sont les plus exposés à périr. Les hémorrhagies nasales sont aussi fréquentes chez eux. Après un certain temps de séjour dans les hautes régions, ces effets ne se font plus sentir; les habitants d'Oruro en Bolivie, à 5,796 mètres (hauteur barométrique moyenne 492 ■■) vivent comme au bord de la mer ; les Indiens courent des lieues entières sans se fatiguer, et après une annexe de séjour, je gravissais facilement d'assez hautes montagnes, ce qu'il m'aurait été impossible de faire à mon arrivée.

Le point le plus haut où j'ai tu des habitations permanentes sont les raines de Villacota dans la province de Ghayauta, leur altitude est de 5,0-i2 mètres et la pre^KÎon atmosphérique 421 mm. Les Indiens y travaillent comme ailleurs, cependant ils se fatiguent plus vite, lorsqu'il neige, car il ne pleut jamais .dans ces régions ; les ouvriers, même ceux qui sont au fond des mines, sont indisposés , et cependant la diminution de pression est à peine de 4 à 5 millimètres. Les alpacas et les vigognes vivent en troupes à ces hauteurs, les condors volent bien au-dessus, et j'y ai rencontré quelques tourterelles. Bien qu'habitué à la pression d'Oruro, lorsque j'allais à ces mines, j'étais toujours indisposé, les nausées, les maux de tête et la gène de la respiration se faisaient sentir, je ne pouvais faire huit ou dix pas sans être obligé de m'arrèter pour respirer. L'administrateur qui y vivait depuis deux ans pouvait aller un peu plus loin, mais la gène de la respiration se faisait toujours sentir. A une hauteur de 4,000 mètres, la raréfaction de Tair n'a qu'un effet passager sur la santé , les habitants d'Oruro et de Potosi devienneiit très-vieux , les maladies de poitrine y sont inconnues -, ils sont généralement maigres, Irês-agiles, mais ont peu de force, ce qui tient peut-être aussi à leur régime alimentaire presque exclusivement végétal.

Dans le Chili, le point le plus haut où je suis arrivé est sur les flancs de FAconcagua à 5,852 mètres, le sommet est à 6,854 mètres. Au point où je m'arrêtai, le baromètre était à 582 mm., j*étais très-malade et il m'eût été impossible de monter plus haut ; j'avais les yeux fortement injectés , tous les objets, même b neige, me paraissaient rouges, et même avec mes lunettes d'un verre bleu trèsfoncé jVus beaucoup de peine à faire la lecture de mon baromètre. Redescendu, à enyiron 5,000 mètres, tous ces effets disparurent.

I>ans mes nombreuses stations dans la région des Andes , j'ai vu souvent les condors tournoyer sur les flancs des plus hautes montagnes, mais jamais planer au-dessus de leur sommet; il ne faudrait pas toutefois se hâter de rien conclure; car les hauteurs où ils arrivent sont si grandes qu'on ne les voit p'us que comme de petits points noirs ; et s'il y en avait à la hauteur du sommet de l'Aconcagua, ils seraient certainement invisibles lors même que l'on serait soi-même à 5,000 mètres, c'est-à-dire plus haut que le Mont Blanc. A 4,000 mètres on trouve dans les Andes du Chili des guanacos, des cygnes, des canards, des tourterelles et même des oiseaux-mouches. A. Pissis.

Si les voyageurs qui se sont contentés de tiaverser les passes de la Cordillère ou de séjourner sur les hauts plateaux habités de la Bolivie et du Pérou ont éprouvé de pareils accidenis, on doit supposer que ceux qui ont, de propos délibéré, tenté l'ascension des montagnes qui dominent le niveau moyen de la chaîno, ont été plus éprouvés encore. Il n'en csl pas cependant toujours ainsi. Nous avons vu que de Humboldl, que lloussingauU, avaient été heaucoup moins malades sur le Chimborazo que les aulres voyaj^eurs à Cerro de Pasco ou même à la Paz. D'autres exemples sont non moins curieux.

Ainsi, le 14 janvier 1845, Wisse* descend dans lecraléiedu Rucu-

* ExpiortUion du craUrc du Hucu-lHch'uœha. Nouv. aiin. des wijafjcs, l. CYII, p. lOC-

fô HISTORIQUE.

Pichincha à la profondeur de « quatre fois la plus haute pyramide d'Ég)ple », et remonte; il ne parle d'aucun trouble physiologique.

Nous aurons à nous eipliquer plus tard sur ces diflerences. Elles sont telles que certains voyageurs en arrivent à nier les malaises des altitudes, pour ne pas les avoir éprouvés, et Ton voit reparaître les explications sur Tair empoisonné, qu'ont acceptées à la fois les Indiens des Andes et ceux de Tllimalava.

Le récit le plus remarquable que je connaisse, sous ce rapport, est celui du voyageur français Jules Rémy*, qui, le 2 octobre 1856, fit l'ascension du Pichincha (4860"*). Le temps était magnifique, il faisait chaud au sommet de la montagne, où les oiseaux-mouches bourdonnaient nombreux. Rémy n'éprouva aucun malaise. :

Ma respiration est libre, facile, heureuse, et je n'éprou?e aucun syinplôine de malaise, fait important à noter, car il confirme mes observations précédentes, tout en combattant celles d'autres voyageurs qui avaient établi qu*à ces hauteurs la diminution de la colonne atmosphérique cause des troubles graves dans divers organes.

Nous ne connaissons que le Cerro de Pasco, montagne du Pérou, célèbre par les mines d'argent qu*on y exploite , où les phénomènes morbides qui se manifestent dans l'organisme animal soient constants et universels. Là, on est pris infailliblement d'une affection singulière, le soroche

Mais, si Ton observe que le Cerro de Pasco n'est qu'à 10,000 pieds environ audessus de Focèan, et que, après avoir marché de sept à huit lieues, l'état normal de santé renaît subitement, quoique Ton soit alors à une altitude beaucoup plus considérable, on est bien forcé d'admettre que la pression atmosphérique n'entre pour rien dans les causes du soroche, qu'on doit peut-être attribuer aux émanations du sol.

Cependant, en lisant avec attention le récit même de J. Rémy, on y trouve des indications de Tinfluence fâcheuse des hauteurs ; mais leur peu d'importance avait échappé à notre voyageur.

La même immunité se manifeste chez lui dans l'ascension qui, le 5 novembre 1856, l'amena jusqu'au sommet du Chimborazo'; naturellement ses conclusions négatives se trouvent ici singulièrement renforcées. Le campement de la veille se fit à 4700™, un peu au-dessous des neiges perpétuelles :

La montée continuait à être si rapide que bientôt, sous lo poids de la fatigue, nous étions obligés de nous arrêter fréquemment pour reprendre haleine. Dès lors, la soif se (it violemment sentir.... Mais nous n'éprouvâmes aucun symptôme de

' Ascemion du Pichincha. — Cliâloiis-sur-Marne, 1858.

' Kémy \Julcs) et Urciichiev, Aëccnsion du Chimboraw* — Nouv. ann. des voyaycs. t. CLIII, p. 230*^8; 1857.

malaise ou d^afTecUon morbide quelconque, dont parlent la plupart des voyageurs qui ont fait Tascension de hautes montagnes.

Dès que nous ayions suspendu notre marche pendant quelques secondes , sans même nous asseoir, nous la reprenions avec une nouvelle ardeur , avec une sorte d*achamement que nous inspirait la vue si rapprochée du sommet. Il nous parut évident, par cette nouvelle expérience qui venait en confirmer tant d'autres précédentes, qu^à ces hauteurs la colonne atmosphérique est encore suffisante pour ne pas gêner la respiration, et que c'est à une autre cause qu*il faut attribuer la courte haleine et les accidents organiques dont on se plaint généralement en gagnant des hauteurs notables.

Les deux voyageurs ayant continué leur route au milieu des nuages pensent, d'après Tobservation de Tébullition de Teau, avoir atteint le sommet du Chimborazo, qu*ils estiment à 6543"*.

Mais il s'en faut de beaucoup que tout le monde soit aussi heureux. Dans un voyage récent, StucbeP, tout en mettant en garde le lecteur contre certaines exagérations, avoue qu'il a notablement soufTert dans Tascension du Cotopaxi.

Le 8 février 1873, à sept heures du milin, les voyageurs partirent de la hauteur de SOIS""; à deux heures, ils étaient à 4498'". Ils arrivèrent sans grandes difficultés au sommet du volcan de Tunguragua (4927"), sans être fatigués et « sans éprouver de mal de tête. » (P. 273.)

Le 8 mars« ascension du Cotopaxi (5943°*, 0=3"*, 5) en partant de la ferme Saint-Élie :

Quelques-uns de mes gens avaient pris Tavance, d'autres étaient restés en arrière. Ds étaient fatigués , devenus un peu craintifs , et se plaignaient de douleurs de tête.... Varenal a une inclinaison de 55 ** ; il brise les forces, de sorte qu'il faut employer toute son énergie morale pour ne pas tomber au moment de toucher le but.... Nous avons mis vingt-huit minutes pour chaque cent mètres. (P. 282.)

.Nous commençâmes à descendre.... je retrouvai peu à peu chacun de mes hommes ; Tun était resté à 50 mètres des bords du cratère , dans Timpossibilité d'atteindre le but si rapproché ; les autres à ^00, et la plupart des muletiers beaucoap plus bas. Comme moi, tous souffraient d'un mal de tète trèK-violent. Un seul ne sentait rien et n'était pas fatigué ; il portait mon baromètre, qui est encore aeei lourd. Un muletier ne dépassa pas la hauteur de 5,600 mètres. Je pus constater que les vomissements sont les effets de l'air de ces grandes altitudes, mais non d'une faiblesse passagère de l'estomac.

Cependant, ni dans cette ascension ni dans les précédentes, je n'ai vu le sang partir par le nez, la bouche et les oreilles de mes gens. Ce sont des circonstances sur lesquelles d^autres voyageurs insistent avec prédilection. Certainement il doit paraître étrange que M. Reiss et moi , nous ne citions aucun cas de ce genre. Or,

* Voyages au CJivnborazo, à V Altaï', cl ascension au Tunguragua^ lettre du 18 avril 1873. Bmll. delaSoc.de géotfr,, 6< série, t. VU, p. 258-295; 1875.

Ci IIISTOIUQUE.

nous avons alteint trois fois 0,000 inèlres ol plusieurs autres fois 5,000 mètres, altilude à laquelle peu de voyageurs ont moulé. Or, toujours nous avons emmené avec nous un cerlain nombre d'Iionunes de races dilTé rentes.... Le résultat scientiliiiue de ces ascensions . dans lesquelles l'hounne n'atteint les cimes qu'en employant loules SOS forces, sera toujours de peu d'importance. (P. 285.)

g 2. — Amérique centrale et septentrionale.

Amérique ceîstrale. — Les républiques de l'Amérique centrale ne contiennent pas de sommets dont l'élévation soit comparable à ceux de la grande Cordillère. Aussi est-ce avec une vive surprise que j'ai rencontré dans les récils d'un navigateur anglais du dix-septième siècle, de Wafer*, une indication Irès-iielle du mal des montagnes.

Wafer faisait parlie de l'expédition de Dampier, et apparlcnait à la troupequi essaya de traverser l'isthme de Darien, en 1681. Il se blessa grièvement, et tomba avec quatre autres Anglais entre les mains des Indiens qui, après diverses aventures, lui rendirent sa liberté. Ils partirent alors du voisinage de la mer du Sud ponr se rendre à la mor du Nord :

Nous Iraversànies, dit-il, plusieurs montagne^ fort hautes, mais la dernière les surpassait toutes ; nous fûmes quatre jours à la monter, quoiqu'il y eût quelques enfoncements par-ci par-là. Dès que nous eûmes atteint le sommet, je sentis que la tête me tournait d'une étrange manière ; je le dis à mes compagnons et aux Indiens, qui me répondirent tous qu'ils se trouvaient dans le même état. Il y a grande apparence (|uc cela venait de la hauteur excessive de ce! te montagne et de la suhtilité de Tair.... Notre vertige nous quitta à mesure que nous descendîmes. (1». 174.)

11 convient de noter que Wafer et ses compagnons, que les Indiens eux-mème?, ses guides, étaient dans un état de fatigue voisin de l'épuisement complet. Mais, malgré cette circonstance aggravante, dont nous verrons plus tard l'importance, je ne puis me rendre compte des circonstances dans lesquelles a pu se trouver Wafer qu'en admettant qu'il ait assez dévié vers leN. 0. pour rencontrer le Chiriqui (5450"'), ou plus loin encore, mais plus près de la mer du Nord, le Pico lilanco (5U00'").

Les seuls explorateurs qui, dans les temps modernes, aient fait l'ascension des volcans les plus élevés de l'Amériqtie centrale,

* Vtiyagc'de M. Waler, où l'tui trouve la dcbjjription do l'istlnuc de l'Ainêrique; insère dans le tome IV du Voyafjc aux terres australes, de (î. Dampier. — Itouen, i715.

MM. A. Dollfus et de Monlserrat*, ne signalent jamais dans leurs récils si détaillés et si intéressants le malaise spécial des grandes hauteurs; or ils le connaissaient, l'ayant éprouvé, comme nous le verrons plus loin, dans leur voyage au Popocatepetl.

Les hauts plat«^aux habités du Mexique ont donné lieu à des observations analogues, et nous verrons, dans le chapitre consacré à l'analyse des explications théoriques données par les auteurs, que c'est précisément à leur propos que s'est élevée la discussion la plus fructueuse pour le sujet de ce livre. Je crois devoir transcrire ici deux citations intéressantes relatives aux phénomènes observés chez les animaux :

Les dievaux et les jmulets dans le Mexique sont, ditBurkhardt*, souvent sujets à une maladie qui est peu ou pas connue en Europe. Si on les force pendant la chaleur du soleil à de grands efforts ou à un mouvement vite et continuel, ils sont aisément pris d'un battement de cœur et d'une accélération du pouls et de la circulation si grande que par tout le corps arrivent de fortes convulsions.

De larges saignées sont le meilleur remède contre cette maladie , que les Mexicains nomment asoleado.... Aussi, avant d'acheter un cheval ou un mulet , a-t-on soin de faire un peu galoper l'animal, et d'observer ensuite si des battements au garrot manifestent la maladie. Souvent les animaux tombent, par suite de celte afiection, lorsqu'on les fait travailler sans inteniiption. (T. I, p. 65.)

J'emprunte l'autre citation à Heusinger*, qui lui-même l'a prise dansEUiotson:

M. LycU raconte que les Anglais qui possèdent des mines sur le plateau du Mexique, dans une hauteur de 9,000 pieds au-dessus de la mer , y conduisaient «les chiens lévriers pour chasser les lièvres; mais ils ne pouvaient pas supporter la chasse dans l'air raréfié, ils étaient hors d'haleine avant d'atteindre le gibier. Au contraire, leurs petits nés dans cet air ne souffrent pas dans l'air raréfié, ils chas- ' sent et atteignent le gibier aussi bien que les meilleurs lévriers de l'Angleterre. T. I, p. 260.)

Mais je ne dois pas oublier que je m'occupe ici tout particulièrement non des accidents quasi-chroniques et peu nets qui suivent le séjour prolongé sur des hauteurs relativement médiocres, mais de ceux qui frappent soudain les voyageurs qui font l'ascension des montagnes très-élevées.

A ce point de vue, parmi les montagnes dont la hauteur se Irouvo ainsi sur la limite à laquelle apparaissent les troubles physiologt-

* Voyage géogt aphique aux républiques de Guatemala et^de San Salvador, — Paris, l»W.

* AufenUiaii und BeUen in Mexico in den Jahren 1825 bia 1854. — Stuttgard, 1836.

* Heckerches de pathologie comparée» — Gassel, 1853.

ques dus à l'altilude, il convient de citer tout particulièrement le Popocatcpell (5420").

Depuis les lemps (1519) où l'intrépide Ordaz y monta sur l'ordre de Fernand Corlez, et reçut, pour prix de son courage, l'autorisation de porter un volcan sur son blason, et où une seconde expédition espagnole fut envoyée. par le mCime conquérant pour y chercher du soufre (1522) \ aucun ascensionniste n avait foulé le sommet du géant des montagnes mexicaines. Le premier Européen qui en fit l'ascension est le lieutenant anglais W. Glennie, le 20 avril 1827.

Les sensations éprouvées par M. Glennie, dit le secrétaire de la Société Géologique dans lexlrait qu'il donne d'une lettre • de ce voyai^eur, sont celles qu'ont déjà décrites les voyageurs à de grandes élévations, c'est-à-dire, abattement, difficultés respiratoires et mal de tète, ce dernier accident s*étant manifesté d'abord à la hauteur de 16,895 pieds (5147"). On a trouvé que le tabac et les liqueurs spiritueuses produisaient un effet extraordinairement rapide sur le sensorium.

Peu d années après, le 27 avril 1854, le baron Gros', attaché à la légation française de Mexico, fit l'ascension à son tour. Arrivé au delà delà limite de la végétation, il s'écrie :

L*on commence à sentir que Ton n*est plus dans la sphère où il est possible de vivre. La respiration est gênée ; une sorte de tristesse qui n*est pas sans charmes s*empare de vous. (P. 50.)

Il passa la nuit à cette hauteur. Avant de se coucher, les voyageurs montèrent un peu plus haut « pour accoutumer en quelque sorte nos poumons à respirer par degrés un air si peu fait pour eux. » (P. 51.)

Le lendemain matin , Gros et ses six compagnons se mirent en route :

Nous marcliioiis Tun derrière Tautre, notre bâton ferré à la main.... Nous allions très-lentement, et force était de nous arrêter de quinze en quinze pas, pour pouvoir reprendre haleine. Le flacon d*eau sucrée m*était d'un grand secours ; car, obligé de respirer la bouche béante, mon gosier se desséchait au point de devenir douloureux. (P. 55.)

A 9 heures, nous avions atteint le Pico del Fraîle.... Nos guides refusèrent, par crainte superstitieuse, de continuer le voyage.... L'oppression que j'éprouvais était moins forte que je ne Favais craint, et mon pouls ne battait que 120 pulsations par minute. (P. 54.)

' Jourdanct. Pression fie Pair, t. I, p. 212.

• L. \V. Glennie. The atcenl of PopocatapcH (sic). — Proceeàtngs of the géolog Soc. of LondoH, vol. I, p. 75; 1854.

^ Gros (baron!. Ascension au sommet du PopocaUpell. Lettre du 15 nui 18S4. ou9. ami. des voyages, t. LXIY, p. 4M8, 1854.

LBS TOTAGES EN MONTAGNES. — AMÉRIQUE CENTRALE. 67

Les voyageurs continuèrent seuls leur roule, trouvant « terriblement lourds » les instruments dont ils avaient dû se charger. Pour se reposer, ils déjeunèrent :

Mais légèrement ; il serait imprudent à cette hauteur de manger un peu trop, oa de boire quelque liqueur spiritueuse, car le système nerveux s'y trouve excité d^uiie manière inconcevable. (P. 55.)

A midi, nous avions atteint le sommet des rochers perpendiculaires ; mais nos forces commençaient à manquer, et de 10 pas en 10 pas nous étions obligés de frire mie longue pause pour respirer et permettre à la circulation du sang de se cahner un peu.

D fallait crier très-fort pour se faire entendre à vingt pas de distance. L*air est si rare à cette hauteur , que j'ai essayé inutilement de siffler, et que M. Egerton avait toutes les peines du monde à tirer quelques sons d'un cornet qu'il avait pris avec hii.

A 2 heures i/2, M. de G^rolt était sur le point le plus élevé du volcan. D sautait de joie. (P. 57.)

Nous étions harassés, j'éprouvais un violent mal de tète et une pression assez forte sur les tempes; mon pouls battait 145 pulsations par minute et 108 seulement après avoir pris quelque repos ; mais je ne me trouvais guère plus oppressé qu'au Pico del Fraîle. Nous étions tous les quatre d'une pâleur effrayante ; nos lèvres étaient d'un bleu livide, et nos yeux enfoncés dans leur oii)i te; aussi, lorsque nous nous reposions sur les rochers, les bras jetés par-dessus la tète, ou que nous nous étendions sur le sable, les yeux fermés, la bouche béante, et sous nos masques de crêpe, pour respirer plus aisément, ressemblions-nous à des cadavres.... Nous avons vu trois corbeaux voler à 200 pieds au-dessus de nous. (P. 67.). . . .

Cn grand nombre de tentatives ont été faites pour monter au sommet du Tokan ; presque toutes ont échoué par des causes différentes. Arrivés à une certaine hauteur, quelques voyageurs ont été pris de vomissements de sang, qui les ont forcés à renoncer à leur entreprise. Cependant, en 1825 et en 1830, quelques Anglais sont parvenus jusqu'au cratère. M. W. Glennie est le premier , je crois, qui Tait vu. (P. 68.)

Les voyageurs redescendirent et passèrent la nuit au même endroit que la veille :

Noos étions trop fatigués et surtout trop agités pour bien dormir. Eveillé , je ne parlais que du cratère , et si je venais à m'endormir , je remontais là-*haut» foppression recommençait, et je me réveillais en sursaut. (P. 64.)

MM. Truqui et Craveri, dans leur ascension de septembre 1855, lurent plus heureux :

Je dois faire observer, dit l'un d'eux ', que nous n'éprouvâmes presque aucune gtne de la respiration pendant Tascension ; il nous parut au moins que si nous ressentions quelque oppression, il n'y avait lieu de l'attribuer qu'à la fatigue d'une aoQtée longue et difticile. (P. 316).

* Atcetuian du volcan du Popocalepell (montagne de la fumée) en septembre 1856. An», ann. deê voyage; t CUU, p. 304-317; 1857.

08 IIISTORIOUE.

En janvier 1857, fut excculcc, sons la conduite de M. Lavcrrièrc, directeur de TÉcole d'agriculture de Mexico, une ascension scientifique ou PopocatepetI, expédition qui faisait partie d'une s6rie de recherches sur l'histoire naturelle du Mexique entreprise avec la plus louable ardeur par le gouvernement du général Comonforl.

M. Laverrière a bien voulu rassembler dans ses notes et ses souvenirs les faits qui, dans celte ascension si fructueuse au point de vue physique et géographique, présentèrent un intérêt physiologique. Je reproduis en entier sa communication pour laquelle je lui exprime mes remêrcîments :

Parmi les travaux qui nous étaient dévolus se trouvait Tascension du PopocatepetI, silué au sud-est de la ville de Mexico. C'est par cette ascension que je pensais devoir commencer nos opérations, attendu ^ue la saison où nous nous trouvions alors m'y paraissait plus propice que toute autre.

En eiïet, tous ceux qui, avant nous, avaient tente l'ascension du PopocatepetI, avaient échoué ou n'avaient qu'imparfaitement réussi. Oubliant la latitude et les particularités du climat mexicain, ils avaient opéré à des époques où des explorations analogues se font en Europe, c'est-à-dire au printemps ou en été. Je crus, au contraire, devoir profiter pour notre expédition de la saison d'hiver, époque à laquelle l'atmosphère au Mexique est d'une transparence parfaite favorable aux observations, et où, par suite de la température relativement plus basse, les neiges qui enveloppent la portion supérieure du cône occupent une surface plus grande sur ses pentes, ce qui diminue la longueur du trajet dans les sables sans consistance et profonds qui les garnissent, tout en offrant, par leur durcissement, un point d'appui plus ferme aux pieds du voyageur.

En conséquence, notre petite caravane, composée du D' Sonntag, ingénieur astronome, d'un majordome, de deux élèves de l'École d'agriculture et de trois domestiques, quittait Mexico (2278") le samedi 17 janvier 1857, par un temps très-chaud, traversait le 18 Chalco situé sur le lac du même nom, Amecameca (2493'") le 19, et s'engageait dans les vastes sapinières qui couvrent les premiers contreforts du volcan, pour arriver au rancho deTIamacas (5899"") le 20 au soir.

1^ rancho de Tlamacas, situé au pied du versant nord du volcan, se compose de quelques cabanes où l'on épure les soufres que, de temps à autre, on va chercher au fond du cratère. 11 occupe une clairière près de la limite de la végétation forestière, et dans son voisinage on rencontre plusieurs variétés de pins, remarquables par leur rusticité, par l'excellence de leiu* bois et l'abondance de leur résine, susceptibles d'être acclimatés en Europe.

C'est dans cet endroit qu'on passa la nuit. A six heures du soir, lethennomètre à Kair libre marquait — 0*'3C., et —2* C. une heure plus tard. )falgré un bon feu et nos couvertures, nous eûmes un sommeil agité, qui no nous procura pas beaucoup de repos ; les Indiens, au contraire, dormirent comme des souches, et le lendemain, de bonne heure, ils étaient debout, dispos et gais, pendant que nous élirions nos membres et que nous faisions des mines renfrognées.

Le mercredi 21 janvier, à cinq heures du matin, tout le monde était à cheval et partait en silence ; les Indiens suivaient à pied. Le froid était si pénétrant, que malgré nos vêtements assez épais, nous grelottions à qui mieux mieux. Un

quart d'heure après, on quittait le bois pour aborder la région des sables en se dirigeant droit vers la pente déjà rapide du volcan. Les cbevaux enfonçaient jusqu'au jarret, avançaient lentement, péniblement. Bientôt il fallut s'arrêter fréquemment pour les laisser souffler, car Tair était si piquant, le sentier si raide, qu'à peine ils pouvaient respirer.

A huit heures et demie on atteignait la Cruz (4290°*). Les chevaux étaient rendus, couverts de sueur, lialetants. On mit pied à terre, et on les renvoya à Tlacamas. Pour nous, engourdis par le froid, nous reposâmes un peu sur le sable réchauffé par le soleil qui commençait à devenir brûlant.

A neuf heures, chacun se mettait en route, le bâton à la main, à la suite de notre guide indien, Angel, qui, les pieds enveloppés dans quelques chiffons, ouvrait la marche d'un pas singulièrement dégagé comparé au nôtre.

Nous le suivions avec peine, malgré le soin que nous avions pris d'alléger autant que possible nos vêlements et nos chaussures.

Bientôt on atteignit la bande de glace qui précède les neiges. Elle fut franchie sans trop de difficultés, grâce à des entailles pratiquées à la hache par un Indien dépêché à l'avance avec ordre de nous tracer une piste jusqu'au sommet du volcan.

A la limite des neiges perpétuelles (4400* sur le versant à cette époque de Tannée) je commençais à ressentir une lassitude sérieuse. J'étais trempé de soeur, ma respiration était courte, accélérée, et il me semblait que des poids énormes étaient attachés à mes pieds. Tout près de moi, un Mexicain d'Amecameca, nommé Saturnino Ferez, qui avait voulu nous accompagner, montait d'une plus ferme allure ; mais sa figure pâle, ses lèvres bleuies, ses yeux hagards, la contraction de sa bouche, la dilatation de ses narines, montraient assez les effets de l'altitude sur sa constitution, toute sèche et robuste qu'elle fût. La rampe était rapide il est vrai ; mais comme la neige était compacte, nous éprooTions moins de difficultés à avancer que lorsque nous étions dans les sables et sar la glace. Seulement l'air était si délié, si sec, si froid, que cet avantage était pfais que compensé.

Bientôt, n'en pouvant plus, il fallut faire halte, halte très-courte, car le froid Doos saisissait incontinent. Tous les quarante ou cinquante pas on était obligé de s'arrêter pendant une minute ou deux. Les poumons semblaient vouloir refuser le service ; ils n'avaient presque pas la force de soulever la poitrine qui, après diaque inspiration, retombait pesamment sur elle-même.

A 5 ou 400 mètres du sommet, il y eut un moment d'hésitation, d'affaissement. lîeii que si près, le but à atteindre semblait encore énormément loin. La pente extrêmement rapide, l'éclat métallique delà neige, le manque d'air, me causaient o abattement inexprimable. Aussi fallut-il rassembler toute mon énergie, faire sppel à toute ma raison, et penser surtout à ma responsabihté, pour trouver la fîrce de continuer.

Enfin, grâce à un effort suprême, nous arrivâmes au bord du cratère (5280" ; température — 2* C.) par une échancrure à laquelle j'ai donné le nom de Brèche Sâkco, en souvenir du ministre éclairé qui nous avait envoyés. 11 était une heure et demie de l'après-midi, et la partie à pied de notre ascension n'avait pas de* Bandé moins de quatre heures et demie.

En dedans du cratère, et dès qu'on a franchi son bord, se trouve une pente ■térieure exposée au sud, formée par du sable et des débris de roche. Nous nous y hissâmes choir comme des masses inertes, n'ayant presque plus conscience de loiis-méiiies. Ma première sensation fut celle d'un bien-être inexprimable. Mais ce bien-être dura peu. Le sable que j'avais d'abord trouvé chaud me sembla bien-

70 KISTORIQUE.

tôt d*un froid insupportable. Le soleil, d'aillears. commençait î baiser, mi petit vent dur et sec venait de se lever. Je ne tardai pas à être pris de frissons. Four me réconforter, je voulus manger, boire quelques gorgées d'an xérw exceUent que nos braves Indiens avaient apporté. Mais la gorge était semée, les aliments ne pouvaient passer, leur vue me répugnait. Le vin, au lieu de TefTet fortifiant altendo, produisait un effet tout différent ; par suite, sans doute, de la perversion do goôt, je croyais avaler une eau-de-vie carabinée, une véritable liqiieor de (en qoime brûlait littéralement les entrailles. En même temps, et malgré la lassitude, une agitalion singulière s'emparait de moi: c*était un sentiment d'inquiétude anxiense, d'angoisse, qui ne me permettait pas de rester en place. Et, pourtant, quand je voulais me mouvoir, mes forces me trahissaient et me refusaient presqoe toot service. J'en trouvai cependant assez pour remonter vers le bord du cratère où je pris de la neige avec avidité aûn de calmer un peu la soif ardente qui me dévnnit. Celte agitation se calma néanmoins un peu et les forces revinrent pendant qodques heures. Mais le soir, et surtout pendant la nuit que nous passâmes blottis les uns contre les autres sous un pan de rocher, il se déclara chez moi un état férîtablement fébrile; tète en feu, froid perçant dans les membres, 1^0 à 150 pulsations à la minute, anxiété insupportable, augmentée encore par les soords grondements qui retentissaient dans l'abîme à côté de nous. Ce fut une nuit dont le souvenir ne saurait s'effacer. Aussi Faube fut-elle saluée avec bonhenr. et après avoir recueilli avec peine les observations dont nous étions chargés, le signal da retour fut donné; nous quittions le volcan à dix heures et, trois heures après, nous étions rendus au rancho de Tlamacas que nous avions quitté trente heures auparavant.

La Commission scientifique ^ qui accompagna notre malheureuse expédition du Mexique fit aussi cette ascension le 25 avril 1865; les souflrances furent très-supportables :

La limite des neiges perpétuelles commence à une hauteur d'environ 4300* audessus du niveau de la mer.

Ici tout le monde met pied à terre, et on monte sur la neige en serpentani légèrement.... Quand on a monté environ iOO>°, on commence à ressentir une grande difficulté à respirer, les poumons sont oppressés, et chaque pas. chaque mouvement du corps vous rend presque haletant ; on est forcé de s*arrèter tous les vingt pas pour reprendre haleine, et il est certaines constitutions qui ne peuvent supporter le malaise, assez faible du reste, qu'on éprouve.

La réverbération du soleil sur la neige est intense ; il est prudent de se munir de verres colorés et de voiles pour ne pas ajouter à la fatigue et à l'essoufllement les vertiges que vous donnerait sans aucun doute cet inunense linceul de neige qui vous entoure.

Nous avons pu observer, d'ailleurs, qu'on a beaucoup exagéré les souffrances physiques inhérentes à une pareille ascension ; il n'a pas été question pour nous d*hémorrhagies d'aucune sorte

Les Indiens, habitués à cette ascension, peuvent porter un arrobe (1!^.) et ils montent très-rapidement.

ficus arrivâmes au sommet du volcan (le sonunet atteint par les voyageurs est

* Récit d'une €ueension du Popocatejpetl, par MM. A. Dollfîis, de Montserrat et Pavie, Archives de la Commission scientifique du Mexique, t U, p. i87-S(M. — Paris, 1866.

VEspinaxo del Diablo (5247">), et non le vrai sommet, le Pice Mayor (5450*)

Les derniers pas sont assez difficiles ; la raréfaction de Tair, devenant de plus en plus grande, ^oute encore à la difficulté de l'ascension

A peine étions-nous arrivés au sommet que la difliculté de respiration qui nous accablait cessa de se faire sentir, et nos poumons n étaient plus oppressés dés que nous demeurions en repos. Cependant, nous avons pu tous observer une certaine exaltation, qui augmenta chez quelques-uns d'entre nous, au point de leur donner on violent mal de tète ; cette exaltation peut se comparer presque à un léger état d'ivresse ; le sang circule avec rapidité, et on peut compter prés de cent pulsatiuis par minute. (P. 194.)

Avec le Popocatepetl, il n'existe au Mexique que le pic d'Orizaba (5400*) dont l'ascension puisse entraîner des troubles ou même des accidents. C'est ce qui est arrivé à van Mûller ^ et à ses compagnons, le 2 septembre 1856.

Les voyageurs passèrent la nuit à 3000 pieds espagnols du sommet :

Les conséquences du séjour dans un air aussi raréfié se faisaient fortement sentir diei nous tous. Nos mouvements respiratoires étaient devenus beaucoup plus profonds et plus fréquents, suite naturelle de la moindre quantité d'oxygène qui arrivait à nos poumons à chaque inspiration de cet air léger. Tous nous avions un mal de tète violent avec mouvement fébrile. Ces accidents ne pouvaient nous étonner, puisque nous étions à une hauteur plus grande que celle du Mont-Blanc... Quoique couchés les uns prés des autres, avec des peaux et des couvertures, nous tremblions tous de froid et de fièvre. La température était au-dessous du point de congélation. (P. 278.)

Le lendemain, ils voulurent terminer l'ascension :

La montée était extrêmement rapide, tellement qu'en 25 pas, nous ne faisions pas plus de 8 à 10 pieds : encore fallait-il nous arrêter après ces 25 pas. . . .

Aucun de nous n'eut pendant l'ascension de saignements de nez ou accidents semblables ; seulement, nous avions une grande congestion sanguine à la tête, tellement que le blanc de nos yeux était d'un rouge foncé Tous avaient de violents maux de tête, et tremblaient terriblement à cause de la fièvre. (P. 282.)

Une compagnie nombreuse de voyageurs américains, anglais et ooexicains, comprenant des artistes, des ingénieurs et de simples touristes, Voulut atteindre, en 1866, le sommet de ce pic. Eux non plus n'y purent parvenir. Us furent très-éprouvés par des souffrances dont l'un d'eux a fait dans le Picayune de la Nouîdle-Orléans un récit fort imagé, et fort bizarrement rédigé. Je n'héstepas à déclarer, tout en le reproduisant, qu'il me parait empreint d'une véritable exagération ; j'ajouterai, avec le rédacteur de YAl-

* Beiten in den YereinigUn Staaten, Canada und Mexico. — Leipzig* 1864.

pinejouimaU que je ne suis pas bien sûr d'avoir toujours compris ce qu'a voulu dire l'auteur*, dans son style obscur el ampoulé :

Ils montaient d*abord en chantant et en sifflant ; mais ces bruyantes démonstrations cessèrent bientôt. La respiration devint difficile Jusqu'à environ 2000

pieds du sommet, les membres de la compagnie étaient éparpillés à une grande distance les uns dos autres. A ce moment, quelques-uns devinrent faibles et tomî)érenl. Le sang commença à sortir par les oreilles et le nez; les figures étaient tellement enflées que de vieux amis ne se reconnaissaient que par les habits. Un petit nombre continuèrent à monter un millier de pieds, se couchèrent, dormirent sur la neige ou la poussière noire, et se réveillèrent haletants. Les artistes, chargés de leurs instruments, se ressentirent fortement des eflets douloureux de r atmosphère ; d*un commun accord, ils tournèrent le dos et redescendirent au point où s'étaient arrêtés nos compagnons sans ambition et mal partagés en poumons

Les ingénieurs et les autres se couchèrent ; ils marchaient en trébuchant, incapables de volonté ou d'action, et appelant ceux qui se trouvaient en avant. M'était la lutte continuelle pour se rattraper à la vie, fangoisse de la respiration, la perte constante du sang, on se serait cru rêvant endormi dans un creux de neige

ou une gorge pleines de cendres. Nous étions alors à 10,000 pieds environ Le

général S continua vers le sommet. Nonobstant les prétentions des gens du

pays, il est douteux que personne soit allé aussi loin que nous. Pendant la guerre avec le Mexique, il y a 20 ans au plus, un officier essaya d'atteindre le sommet; mais il tomba paralysé, à la hauteur de 15,000 pieds. Ses camarades n'allèrent pas plus loin et plantèrent sur ce point un étendard dont la hampe y est encore.

Les deux tiers des nôtres étaient hors de vue; trois seulement, en outre des guides effrayés, continuèrent leur chemin. Le sang sortait par les oieilles, les narines, la bouche, et les veines se dessinaient sur le front comme de grosses lignes noires: notre marche était de plus en plus incertaine» la pente plus abrupte et

périlleuse Le colonel C..., complètement épuisé, fit un discours incohérent,

comme un ivrogne.

Une pierre qui vint briser l'épaule du général S.... les força à la retraite, à environ 500 pieds du sommet.

Amérique septentrionalk. — L'Amérique du Nord possède, comme nous l'avons vu, sur beaucoup dépeints, des sommels assez élevés pour que les voyageurs y puissent éprouver les accidents du mal des montagnes. Mais les rudes explorateurs des rives du Colorado, de rOrégon et du baut Missouri, se soucient peu des ascensions scientifiques et pittoresques. D'autre part, les ingénieurs et les officiers qu'à plusieurs reprises le gouvernement des États-Unis a envoyés dans le Far- West se sont le plus souvent contentés de faire des relevés trigonoméiriques, et n'ont guère cheminé que sur les cols, dont Télévalion atteint rarement 5000".

• Attempted aiçent ofOrizaba, — Alphie Journal, t. ÏÏI, p. 210-214. — London, 1867.

Cependant, le colonel Frémont, dans le récit de son expédition aux montagnes [Rocheuses de l'Orégon, nous fournit une observation intéressante*.

Le 13 août 1842, par 42° lat. N., les voyageurs firent l'ascension d'un pic élevé, et se trouvèrent tout à coup extrêmement fatigués. Le baromètre marquait 20^,522, Taltitudc fut estimée 5 10000 pieds environ (5050") ; la température n'était que de 30° F. ; ils s'arrêtèrent pour camper :

Je fus pris peu de temps après, dit Frémont, de maux de tète violents et de Tomissements qui durèrent presque toute la nuit. Ces accidents étaient probablement causés par la fatigue excessive, le manque d'aliments et aussi, dans une cer-* taine mesure, par la raréfaction de l'air

Le lendemain, deux de nos hommes furent malades et se couchèrent sur le rocher ; à ce moment je fus pris de maux de tète, de vertiges et de vomissements, comme la veille, au point d'être incapable d'aller plus loin ; M. Preuss n*en pouvait pas davantage, le baromètre était à 19',401 et le thermomètre à 50" (p. 67).

15 août.... Le baromètre descendit à 18,295 et le thermomètre à 44**; nous étions à 15,570 pieds (4150*); à ce point extrême nous vîmes voler une abeille solitaire C'est probablement ici le plus haut pic des montagnes Rocheuses.

Notre méthode, pleine de précaution, d'avancer lentement, avait épargné mes forces ; et à l'exception d'une légère disposition au mal de tète, je ne ressentis rien du malaise de la veille (p. 70).

La montagne dont il est ici question est désignée sur les cartes par le nom de Fremonfs Peak (4150"), dans TÉtat de Wyoming.

Dans le voyage suivant, exécuté en 1845-44, Texpédition américaine traversa la Sierra-Nevada de Californie à une hauteur de 9500^ le 20 février (ibid. p. 255) ; le 18 juin 1844, elle atteignit aux sources de TArkansas, par 11200" (5415'") (p. 285); dans l'un ni Tautre cas le récit ne porte indication de troubles physiologiques.

J'ai trouvé à relever un récit analogue dans l'immense publication scientifique de l'expédition organisée pour rétablissement du tracé du chemin de fer trans-océanique.

Le 12 septembre 1855, le capitaine Gunnisson', ingénieur topographe, fait l'ascension du Mont Creek, prés du lac Fork dans le Colorado :

L'effet agréable et réjouissant de Tair pur des montagnes à cette élévation, thème faTori de Téloquence des trappeurs et des voyageurs, se manifesta chez nos hom-

• Report of the exploration to thc rocky mountains in the years 1S42. — WashingtOD, 1845.

' Reports of explorations amt survcyê to ascertain the tnost praclicable and economical route for a rail road from the Misêissipi River to the Pacific océan. Vol. 11. — Washington, 1855.

74 insTORIQUE.

mes par des éclats de joie bruyants. Mais les exercices physiques Yiolents les rendaient bientôt hors d*haleine ; et nos animaux, en grimpant les collines, s'ils ne s'arrêtaient souvent pour respirer, étaient bientôt tout à fait épuisée ; mais quelques moments de repos leur rendaient leur force et leur vigueur. (P. 53.)

Ils n'étaient cependant qu'à 8559»» (2610") ; baromètre 56i"^, température 17°,5.

Le 2 septembre, ils avaient passé au point culminant de leur voyage, par 10052'* (SOSô""), à la passe de Coochetopa, dans le Colorado; ils ne se plaignirent de rien. (P. 47.)

Le révérend Hines * fit, le 24 juillet 18G6, avec trois compagnons, l'ascension du mont Hood dans TOrégon. Ce ne fut pas sans peine, comme il l'exprime énergiquement :

Il n*y avait plus que 700 pieds à faire environ, mais il fallut pendant deux heures s'allonger les tendons, c sinewy tug » , pour les grimper. Le soleil brillait de nouveau, etla'sueur ruisselait de nos fronts; mais en approchant du sommet, rabattement sembla disparaître, et c>st avec un sentiment de triomphe que nous foulâmes le sommet delà plus haute montagne du Nord de l'Amérique. (P. 83.)

llines était sur ce dernier point dans l'erreur; Williamson', qui est remonté en 18G7 sur le mont Hood, n*a trouvé, pour sa hauteur, que 3420" ; il n'est donc pas le plus élevé de la chaîne des Cascades, à plus forte raison de l'Amérique du nord.

Plus récemment, un « mountaineer » anglais très-connu, M. Coleman, a fait l'ascension de montagnes aussi élevées et même plus élevées que le mont Hood.

En août 1868, il monta sur le mont Baker (5390")'. H ne parle dans son récit que des exhalaisons sulfureuses dont souffrirent lui et ses compagnons ; l'un de ceux-ci fut pris de vomissements (p. 365). En août 1870, ascension du mont Rainier (4400")*, sur le sommet duquel il passa la nuit, se chauffant aux crevasses du volcan, mais fort incommodé par leurs exhalaisons : ici encore, aucune indication physiologique. Mais cela ne prouve rien, car nous verrons, en parlant des Alpes, que les ascensionnistes de profession semblent aujourd'hui se faire un point d'honneur de ne jamais parler des souffrances du mal des montagnes.

* Aêcent of mount Hood. — Extract in Proceed. of the Roy. Géogr, Soc., t. III, p. 81- 84; 1867.

« Petermann*8 MitlheiL, t. XIV, p. 151 ; 1808.

' Mountaineering on the Pacific. — Alpine journal, t. V, p. 357-367. — London, 1872.

♦ Ibid.^i. VI, 192-193; 1874.

g 3. — Etna.

Tai rappelé, dans le chapitre préliminaire, que les anciens avaient fréquemment fait Tascension de l'Etna (331 5*°); mais ils ne nous ont rien laissé qui puisse faire croire qu'ils aient ressenti quelques symptômes extraordinaires. Les auteurs du moyen âge, qui ont suivi leurs traces, et ont raconté leurs propres voyages, ne sont pas plus explicites qu'eux.

Pietro BemboS qui fit en 1494 l'ascension avec son ami Angelo Chabriele, ne parle même pas de sa fatigue dans son célèbre dialogue avec son fils. En 1540 et en 1545, Filoteo monte à l'Etna avec plusieurs de ses amis : il ne dit rien de net'. Thomas Fazello ' donne un peu plus de détails dans le récit de son ascension du 6 a des calendes d'août D 1541 ; il ne voit cependant à signaler qu'une extrême fatigue :

Nous dûmes monter à pied la dme de la montagne; Tascension fut très-ardue : ici les aspérités du terrain, là , des sables profonds nous retardant, nos pieds glissant en arrière ; nous eûmes tant de difficultés enfin , que bien qu'il n'y ait pas plus de 50 pas de hauteur , nous y perdîmes deux bonnes heures , et enfin arrivés au sommet, haletants et ruisselants de sueur, nous nous couchâmes à terre. (Decas 1, liber U, caput IV ; 1. 1, p. 116.)

Mais un siècle plus tard, en 1671, Tillustre iatro-mathématicien Borelli*, dont l'attention avait du reste été éveillée par les récils des voyageurs dans l'Amérique du sud, constate des malaises qu'il signale nettement :

Parmi les observations remarquables que je pus faire au sommet deTEfna dans Tannée 167i, se place un effet inattendu , dû à la raréfaction de Tair. Là, en effet, des mouvements médiocres.... amenaient une telle lassitude, que des hommes jeunes et robustes se voyaient obligés de se reposer , de s'asseoir , et de refaire leurs forces en respirant fréquemment. (P. 242.)

Puis, il cherche à expliquer ces troubles; nous verrons qu'il en donna successivement deux théories différentes. Mais les sensations qu'il avait signalées n'ont point été éprouvées par tous les voyageurs, et nous voyons ici commencer une série d'apparentes

* Opère, Yol. 4. Venet, 1729.

* ^huE topographie; in Thésaurus antiq, sicul. -^ Lugd. Bat., 1723. ^ Ik Rébus siculis. — Gatane, 1749.

* De motu animalmm. Pars altéra, — Rome, 1681.

contradictions dont nous aurons, et de nos jours encore, à citer de nombreux exemples.

En efTet, RiedeseP, dans la relation de son voyage en Sicile, raconte son ascension du 1*^ mai 1767, et il ajoute :

Je n'ai pas trouvé, comme divers voyageurs l'assurent, Tair raréfié et subtilisé au point de couper ou pour le moins de gêner beaucoup la respiration ; ce qui peut dépendre, au reste, de la conformation et des dispositions de la poitrine et des poumons de chaque sujet qui en fait Tépreuve. (P. 132.)

Demeunier', HoùeP, qui firent vers la même époque la même ascension, ne parlent d'aucun trouble observé. Delon*, arrivé au sommet de l'Etna, s'écrie avec enthousiasme :

Un air éthéré qui presse, étonne Texistence, et en fait connaître une qui avertit Thomme qu'il est hors de la région où ses organes l'enchaînent. On sent Tim* pression de sa témérité....

Je laisse au lecteur le soin de décider si ce pathos exprime quelque phénomène physiologique, et négligeant là d'autres témoignages aussi peu importants, j'arrive h ce que rapporte Dolomieu*, qui, le 22 juin 1781, fit l'ascension de l'Etna; le célèbre minéralogiste fut très-sérieusement atteint, et son guide plus encore que lui :

Le froid était trés-TÎf...., souvent la respiration me manquait, et j'étais obligé de m'arréter tout court pour reprendre haleine, et prévenir de fortes palpitations que je ressentais dans les artères pulmonaires.... Mon guide me criait sans cesse de marcher plus doucement, et lorsque j'arrivai sur la plaine, auprès de la Tour du Philosophe^, il me déclara qu'il ne pouvait pas aller plus loin, qu'il se sentait très-mal, et effectivement, un moment après, il tomba sans connaissance, la pâleur de la mort sur la figure, et dans l'état le plus fâcheux.... Quelques gouttes de vin le firent un peu revenir ; mais il était sans force et semblable à un homme qui va mourir. (P. 98.)

Dolomieu continua seul sa route et parvint au cratère sans que son récit garde trace de souffrances véritables : il ne parle que de sa fatigue.

* Voyage dam la Sicile et dans la grande Grhce^ adressé par l'auteur à son ami, M. Winckelmann ; traduit de rallemand (sans nom d'auteur). — Lausanne, 1773.

* Voyage en Sicile et à Mallhe, 1. 1, p. 225. — Amsterdam, 1775.

* Voyage pUtorcêque des isles de Sicile, de Malthe et de Lipari, t. II, p. 103. ^- Pari?,

* Voyage en Sicile. — Paris, 1788.

* Relation d'un voyage fait depuis peu sur ce volcan : in Voyage pittoresque ou de$' cription du royaume de Captes et de Sicile, par l'abbé Saint-Non. — A* vol., p. 91-104. — Paris, 1785.

^ Bâtie par Empédocle, suivant la légende. (Voir Fazello. loc. cit., 1. 1, p. 115.)

La narration que nous a laissée Spallanzani de son ascension du 3 septembre 1788 est intéressante, particulièrement ù cause de l'historique qu'il fait des appréciations des voyageurs qui Tout précédé :

La raréfaction de Tair au sommet de TElna ne produisit point sur moi les mêmes effets qu'éprouTèrent quelques-uns des voyageurs qui m'avaient précédé. Le chevalier UamiltoQ (26 septembre 1769) sentit sa respiration gênée par la grande subtilité de ce fluide; le comte Borch (16 octobre 1776) en fut encore plus incommodé ; ff la raréfaction de fair sur cette montagne , dit-il , est très-sensible, et telle que ce fluide n*y est presque plus propre à la respiration ». Riedesel (1767), au contraire, n'en souffrit pas. ou n'en souffrit que très-peu , comme on le peut voir par cette phrase : c Je ne me suis point aperçu que Tair fût aussi raréfié que rassurent plusieurs voyageurs, ni assez subtil pour empêcher de respirer , ou même pour gêner beaucoup la respiration ». Brydone ('27 mai 1770) n'en parle point, et je conclus de son silence que la subtilité de Tair ne le fatigua nullement.

Quant à moi, mon domestique et mes deux guides, Tair ne nous fit éprouver aucune inconunodité. La difliculté de grimper.... rendait, il est vrai, notre respiration pénible et précipitée; mais, parvenus au sommet, après un peu de repos, nous retrouvions bientôt nos forces, et même en marchant nous ne sentions plus de difficulté à respirer. (P. 272.)*

L'illustre physiologiste ne fit pas là preuve de sa sagacilé ordinaire ; il n'a pas su distinguer, comme l'avait fait Borelli cent ans auparavant, les effets de la marche d'avec l'état de repos, et quoi qu'il en ait dit, on voit facilement que l'air lui fit éprouver de véritables, bien que légères, incommodités.

Ferrara', dans sa description de l'Etna, va plus loin. Non-seulement l'ascension n'occasionne, selon lui, aucun malaise, mais encore on respirerait avec plus de facilité dans un air si pur :

La densité diminuée de Tair, non moins que son extrême pureté, donnaient une respiration grande, libre.... Il ne s'est produit aucun des malaises que certains voyageurs disent avoir éprouvés à la cime de TËtna ; ils étaient bien plutôt un effet de leur mauvais état de santé. Tout le monde se portait bien. Dans son ballon, à la hauteur de 21,482 pieds, Gay-Lussac allait bien. (P. 21.)

Le voyageur français de Gourbillon^, qui fit l'ascension le 10 octobre 1819, n'éprouva rien personnellement; mais il n'en fut pas de même de ses compagnons de voyage :

M. Wilson avait étrangement souffert ; son visage , naturellement coloré, était «léfaitet pâle, sinon même entièrement livide. Moins Agé, plus ingambe, et n'ayant point souffert autant des exhalaisons volcaniques qui avaient produit sur celui-ci

• Voyages dans les deux Siciles, traduction de G. Toscan, t. I. ■— Paris, an Vill.

* Ùescrisicne delVEtna, — Palermo, 1818.

Foyo^ crUigue à VElna,eii 1819, 1. 1.— Paris, 1820.

et sur le guide même un effet semblable à celui du mal de mer, mon autre compagnon de voyage ne semblait ni plus frais ni moins empêché.... Lazare, en soi^ tant du tombeau, n'était pas plus pâle. (P. 436.)

De même, le comte de Forbin*, qui monta au cratère Tannée suivante, se trouva fort mal en point :

J'étais à peine à moitié chemin de la Tour du Philosophe au sommet, et déjà le découragement s'emparait de moi. La raréfaction de Tair rendait la respiration dilûcile : plus tard, loppression devint extrême, elle agit à un tel point sur un de nos compagnons de voyage qu*ii s'évanouit. Ou le secourut, et rappelant toutes nos forces, nous atteignîmes, au bout d'une heure et demie, la plus haute sommité du cratère.

Je n'avais ressenti de m'a vie une telle fatigue;... ma première impression fut de me trouver comme un malade, affaibU , troublé par les terreurs d'un cerveau fiévreux.. . La fatigue des sens, l'exaltation de l'imagination, jettent dans un état voisin du délire. (P. 173.)

Vers la même époque, A. de Sayve fit cette ascension. Les résultats en ont été racontés d'une manière fort intéressante par H. Cloquet, qui s'en servit utilement pour prouver l'influence des grandes hauteurs sur l'organisme. Voici dans quels termes il en rendit compte à la Société Philomathique * :

Au mois de janvier 1820, M. H. Cloquet a publié quelques détails sur la topographie médicale de Mont S* Bernard, et des réflexions touchant l'influence qu'a, chez l'homme, le séjour sur les cimes sourcilleuses des liautes montagnes. . . .

Malgré ces faits, un célèbre auteur de nos jours, M. Ferrara. a pensé qu'il n'y avait que les gens mal portants qui fussent incommodés en montant au sommet de l'Etna, en Sicile. Un observateur judicieux, xM. Auguste de Sayve, a visité ce lieu fameux au mois de mai 1821, et se trouve en contradiction, sous ce rapport, avec le savant M. Ferrara. Voici les principaux résultats des remarques qu'on lui doit, résultats que M. Cloquet trouve propres à appuyer ce qu'il a dit

C'est à la fin de la région des neiges que se trouve la petite plaine nommée Piano del fruménto, au commencement de laquelle sont les ruines.... connues sous le nom de la Tour du Philotophe..,. Avant même d'arriver à ce point, M. de Sayve sentait qu'il respirait avec peine ; il était, malgré le froid , tourmenté par une soif très-vive ; un peu de repos lui rendit ses forces, cependant.

Mais la scène devait changer.... On passe près d'une maison de refuge, qui est au pied du cdne, et qui est le bâtiment le plus élevé de toute l'Europe

(9,200 pieds) Il reste, pour arriver au sonunet , un cône absolument nu, de

1,500 pieds d'élévation

A mesure que notre voyageur s'élevait sur ce cône du cratère , il sentait son malaise augmenter, et était obligé de s'arrêter presque à chaque pas. Il éprouvait dans tous les membres une faiblesse extraordinaire ; il avait mal au cœur , et se

* Souvenirê de la Sicile, — Paris, 1823.

^ Note sur les effets physiologiques de la raréfaction de l'air à de grandes hauteurs, — Soc. philomatbique« p. 120-122 ; 1822.

croyant sorti de réiément conyenable à sa nature, il cherchait, dit-il, à aspirer un peu d'air, qu'il ne trouvait point dans ce moment critique ; et cependant il était dans un parfait état de santé, lorsqu'il avait commencé son excursion ; son passage à travers la région des neiges ne Pavait que peu fatigué ; on ne peut donc attribuer les accidents qu'il a ressentis qu'à la raréfaction de l'air.

M. Aubert-du-Petit-Thouars.... a raconté à l'auteur qu'il avait éprouvé des symptômes analogues , et surtout une grande défaillance d'estomac , en gravissant la montagne de l'ile de Bourbon, appelée le Bénard, M. Gloquet, d'ailleurs, a éprouvé lui-mtoe des accidents de ce genre, lorsque, dans les Alpes, il est parvenu à une certaine hauteur. .

M. de Sayve avait avec lui un compagnon qui fut encore bien plus gravement incommodé ; et nous savons que l'infortuné Dolomieu, dans la môme ascension, fut aussi atteint de symptômes semblables à ceux que nous venons de signaler

Ces divers malaises sont assez variés et commencent à se manifester plus tôt chez certaines personnes que chez d'autres ; mais on ne saurait les attribuer à la fatigue ; celle-ci n'a jamais de pareilles conséquences dans les montagnes qui ont moins de 1 ,000 toises d élévation.

Ils se montrent, du reste, également, et chez les animaux et chez Thonmie.

Je ne pousserai pas plus loin ces citations. Les auteurs plus récents montrent les mêmes inégalités d'appréciation, et la plupart ne disent rien des troubles physiologiques. Ce que j'ai rapporté suffit pour montrer que l'Etna est, si l'on peut ainsi parler, une montagne limite^ dans l'ascension de laquelle beaucoup de personnes n'éprouvent aucun phénomène fâcheux, d'autres se trouvant, au contraire, plus ou moins malades. Les premiers symptômes de malaise étant précisément ceux d'une fatigue excessive, il en résulte que les difficultés de l'ascension du cône suffisent pour tout expliquer aux yeux de la plupart des voyageurs ; quelques-uns mettent le compte de l'oppression sur des exhalaisons nuisibles venant du volcan par les fissures innombrables du sol. Il n'est donc pas étonnant qu'avant la constatation du malaise propre aux montagnes, dans le massif des Andes, on n'ait rien signalé d'extraordinaire dans les ascensions à 1 Etna.

g 4. — Pic de Ténériffe.

Retrouvées au quatorzième siècle par des navigateurs français, les lies Canaries furent conquises au quinzième siècle par les Espagnols. Mais pendant longtemps personne n'osa tenter Tascension du volcan, dont le sommet parait d'autant plus élevé que son pied plonge dans la mer.

Les appréciations les plus étranges et les plus exagérées étaient

mises en avant sur reslimation de sa Iianteur. Selon Th. Niçois', elle n'était pas de moins de 15 lieues; Riccioli et Kircher Teslimèrent à dix milles italiens : en réalité, elle est de 574 6"°.

Le premier récit d'ascension' que nous ayons rencontré est celui d'un voyage exéculé en 1652 par quelques « marchands considérables et hommes de grand crédit » : ils furent notablement frappés par rinduence de l'air raréfié :

Nous commençâmes à six heures du matin à faire Tascension du Pic

Quelques-uns de notre compagnie devinrent très-faibles et malades, et furent

atteints de diarrhées, vomissements et tremblements fiévreux Un de nous

se trouva mal, et ne put aller plus loin en avant. (P. 201 .)

Le célèbre Robert Boyle' a recueilli un récit -analogue, dans lequel Taction de Tair dilaté est, comme il arrive souvent pour les ascensions des volcans, confondue avec celle des émanations terrestres :

Je demandai un jour à un homme intelligent qui avait vécu plusieurs années à Ténériffe, s'il était monté au sommet du Pic, et ce qu'il avait éprouvé. Il me répondit qu'il y avait essayé, que plusieurs de ses compagnon^ avaient pu terminer Tascension, mais que, quant à lui et quelques autres, Tair vifcties exhalations sulfureuses les rendirent si malades qu'ils les arrêtèrent beaucoup moins haut. L'effet de ces vapeurs était tel que sa peau devint jaune-pàle, et que ses cheveux furent décolorés. (P. 2039.)

Tous les voyageurs n'éprouvèrent pas les mômes erfets, et, suivant l'usage, ceux qui furent exempts de malaises se laissent entraîner à nier ce qu'ont rapporté leurs prédécesseurs moins heureux.

Edens*, qui monta sur le Pic en 1715, s'exprime ainsi :

Ce qu'on a dit sur la difficulté de respirer au sommet du Pic semble erroné; nous y respirions aussi bien que dans le bas; nous y primes notre d'^jeuner. (P. 186.)

« « Au milieu d'icellc on voit une montagne grandement droite et ronde qu'ils appellent Pico de Teitlic, dont la situation est telle : sa j)ointe est fort droite et contient en hauteur 15 grandes lieues, qui reviennent à plus de 45 milles anglais. » Description des Canaries, par l'Anglais >icols ou Midnal ; in Traité de la navigation, par Pierre Ilergeron, préface des Voyages faits en Asie dans tes douzième, treizième, quatorzième et quinzième siècles, t. I, p. 119. — La Haye, 1755.

* .1 Relation ofthc Pico Ténériffe received from some considérable merchants and men worthy of crédit, who ivent to thc Top of it. — Ilistory of thc Boyal Society of London, by Th. Sprat, 5« éd. — London, 17t22, p. tiOO-213.

^Philos. Transac, 12 sept. ll»70. Vol. XXIX, p. 517 525, 1717.

♦ An Account of a journey from thc port ofOratava in thc l si and ofTcncriff, to Uw Top of the Pic in August 1715. Mem. ofthc Royal Soc, of fj}tidoti, *!• éd., vol. VI, p. 172-177. — London, 1745.

Le Père Feuillée*, le 51 juillet 1724, fit Pascension du Pic; il ne dit rien qui puisse nous intéresser.

G. Glas' fut moins favorisé :

Nous nrriTâines, dit-il en cfTet, au pied du pain de sucre Bien que sa ]on«

gueur ne soîL guère que d^un demi -mille, nous fûmes obligés de nous arrêter pour respirer, je crois, quarante fois, et quand nous fûmes arrivés au sommet^ nous restâmes bien un quart d*heure avant de nous remettre (p. 255).

11 en fut de même des savants que Labillardière' avait emmenés dans son voyage à la recherche de la Pèrouse :

Les citoyens Riche et Blavier, dit-il, avaient entrepris, un jour après nous, (Labillardière, qui fit Tascension le 17 octobre 1791 ne parle d'aucune sensation iicfaeose), le voyage du Pic; mais ces deux naturalistes n'eurent pas le plaisir de monter jusqu'au sommet ; ils en étaient encore bien éloignés lorsque, leurs poumons ne pouvant s'accoutumer d'un air trop rarélié, ils crachèrent le sang et furent obligés de renoncer à leur entreprise (T. I, p. 27).

Il est vrai que, selon Bory Saint-Vincent*,

Riche avait une très-faible santé et une fort mauvaise poitrine.... Il est mort des suites de son voyage, peu après son retour en France. (P. 182.)

De Humboldt' (ascension du 21 juin 1799) ne dit absolument rien des troubles physiologiques.

Le célèbre géologue Cordicr% qui monta sur le Pic, le 16 avril 1803, s'occupe de ces troubles, mais pour les nier ou à peu près :

Ce qu*on a dit de la vivacité du froid, et de In dif'ncullé de respirer sur le

Pic, n'est pas exact. Au -reste, j'ai déjà éprouvé plusieurs fois que Topinion généralement reçue à cet égard est plus qu'exagérée; je vous assure que le froid était

très-supportable que la rareté de Pair ne nous incommodait nullement, quoi-

ip'ellenous eût forcé à faire des poses assez fréquentes en approcliant du som- DCt. (P. 61).

L'illustre Léopold de Buch, dons le récit de ses ascensions du

* lém. acad. des sciences de Paris pour 1746, p. 14014*2.

* Tke HUtory of the Discovery and Conqucsl of tkc Canary hlands. — London, 1764. ' Maiion ffun voyage à la recherche de la Pérouse, fait par ordre de l'Assemblée

coDstituante, pendant les années 1701- 1702 et pendant la première et la deuxième année ^ îa République française. — Paris, on YIU.

* Lêsai* sur les isles Fortunées cl VauiiqOe Atlantide, — Paris, germinal an XI.

* Voyage aux régions équinoxialcs du nouveau continent, t. 1, p. 1-3-145. — Paris,

* Uiire au citoyen Devillicrs fils. — Journal de phys., de chini. cl dliist» nat., ULVU, p. 5503; 1805.

18 et du 27 mai 1815 S ne leur donne pas une place plus importante :

La montée devient plus difQcile depuis ÏEstancia de los Ingleses.... Malgré cela, les difTicultés ne sont pas comparables à celles d'une ascension à la dme de Tun

des pics couverts de neige des Alpes Arrivés au cratère, nous vim^ tout à

coup paraître vis-à-vis de nous M""* Hammpnd, écossaise, avec ses compagnons de voyage. C'était la première femme qui fût jamais montée jusqu'à cette cime (P. 4).

Le 27 mai nous montâmes de nouveau au Pic (P. 5).

La narration de Dumont d'Urville • est très-intéressante dans sa brièveté. Il passa la nuit, en juin 1826, kVEstancia de los Ingleses :

L'air était très-pur, dit-il, je n'éprouvai aucun de ces violents malaises et de ces suffocations ressenties par divers voyageurs. M. Quoy seul souffrit des maux d'estomac, et M. Gaimard dormit toute la nuit sans rien éprouver Le lendemain, en approchant du Pain-de-Sua^e, nous étions fréquemment obligés de faire halte pour reprendre haleine.... Nous déjeunâmes avec gaieté à la cime du Piton. (P. 37).

Lors de son second voyage, en octobre 1837, les officiers de YAstrolabe et de la Zélée firent l'ascension du Pic. Dumont d'Urville' rend compte en ces termes de leurs sensations :

Conformément à mes observations en 1826, M M. Dumoulin et Coupvent ont remarqué l'engourdissement des extrémités du corps. Durant la nuit, le thermomètre est descendu à — 0,5. MM. Dubouzet, Dumoulin et Coupvent ont ressenti des maux de tète assez prononcés, surtout ce dernier (P. 52).

Le chirurgien le Guillou*, en rendant compte de la même ascension, dit :

Plusieurs de nos camarades se virent sujets à un singulier phénomène : ils saignèrent copieusement du nez, et nous fûmes forcés de faire halte quelques instants. (P. 29.)

Le 18 septembre 1842, ascension de M. Charles Sainte-Claire Deville* ; il ne dit pas un mot des troubles physiologiques. Ilier% qui monta sur le Pic le 28 décembre 1845, attache plus

* Description physique des îles Canaries. Trad. Boulanger. — Paris, 1836»

* Voyage de r Astrolabe, exécute pendant les années 1826-27-28-29. Histoire du Voyage, t. I; Paris, 1830.

^ Voyage au Pôle Sud, t. I. —Paris, 1841.

* Voyage autour du monde de VAslrolalte et de la Zélée, sous les ordres de Dumont d'Urville. Paris, 1842.

* Voyage géologique aux Antilles et aux iles de Ténériffe et de Fogo,— Paris, 1848 j t. I, p. 65-79.

^ Journal d'un voyage en Chine en 1843, 1844, 1845» 1840. -^ Paris* 1848, 3 vol.

d'importance que ses prédécesseurs aux souffrances qu'il éprouva :

Nous quiUions TEstancia (i*Ariba (31 04°^), et nous gravissions à pied Fespèce de sentier qui serpente entre deux coulées d'obsidienne; la marche est pénible dans ces fragments de pierre ponce mêlés de cendres qui cèdent sous le pied ; d'ailleurs le soleil commence à devenir incommode, et TefTet de la raréfaction de Tair ne larde pas à s*ajouter à la fatigue de nos efforts. Mon cœur bat violemment dans ma poitrine, et les artères de mon cerveau prennent part à ce mouvement désordonné; la douleur de tète qu'il occasionne m'oblige souvent à m'arrèter ; mon compagnon, moins habitué que moi aux montagnes, subit bien plus fortement encore rmflaence de celte situation ; il s'arrête tous les dix pas suffoqué, anéanti. (T. I, p. 28).

Je citerai, enfin, la narration que reproduit, d'après les notes d'un voyageur, madame Elizabeth Murray, artiste anglais S d'une ascension du Pic, faite en août, par quatre Anglais et un Américain:

Nous établîmes notre bivouac, pour passer la nuit, à la Estancia de los Ingleêes, à 9953 pieds de hauteur. (T. II, p. 120.)

Un des nôtres fut pris de faiblesse extrême, de frissons et de violentes douleurs. de tête ; nous le couvrîmes avec des couvertures, nous allumâmes un bon feu, et la chaleur, jointe à l'administration de quelques spiritueux, le remit en partie. (P. i2i.)

0 se faisait tard, et nous nous étendîmes sur le sol, enveloppés dans nos cou- Tertores. Peu de temps après, mon compagnon de droite se leva et se plaignit Tivement de froid extrême, de douleurs, de malaises d'estomac. Nous le mimes près du feu, et lui donnâmes de l'eau et de l'eau-de-vie chaude.

Il commençait à nous permettre de nous reposer, quand mon voisin de gauche UA attaqué, puis traité de la même manière. Tous deux éprouvèrent à un haut degré les inconvénients connus des voyageurs en mer ; ces accidents ne sont pas rares sur le Pic ; on les attribue quelquefois aux exhalaisons sulfureuses, mais je pense qu*iis sont plutôt causés par la rareté de Tair. En tous cas, nous ne sentions aucune odeur de soufre.

De nous quatre, mon ami FÂmèricain et moi furent les seuls qui n'éprouverait rien. (P. 123.)

Avant d^arriver à la Rambleta (11680'), beaucoup d'entre nous souffrirent plus « moins de la dirQcullé de respirer. Un de mes compagnons, en particulier, ne pouvait faire plus de huit à dix pas sans s'arrêter, nous forçant ainsi à fattendre. fP. 126.)

Après un grand nombre de haltes nécessaires pour reprendre notre respiration, MUS arrivâmes au sommet. (P. 128.)

Nous repassâmes par « le Mal Païs •, dont la descente fut aussi désagréable que ia montée, avec cette différence que notre respiration était beaucoup plus libre. P. 156.)

En résumé, le Pic de Ténériffe est, comme l'Etna, une montagne Umite^ dans l'ascension de laquelle beaucoup de voyageurs n'éprou-

*■ Sizieen years of an artuCê life in Marocco, Spain, and the Canary lêlandi i fol. LondoD^ 1850.

vent rien de notable, ceux qui sont malades ne l'étant qu'à un fai* ble degré.

go. — Alpes.

Ce n'est qu'à la fin du siècle dernier que des ascensions furent faites dans les Alpes, à des hauteurs suffisantes pour amener des troubles physiologiques. Jusqu'au chanoine Bourrit et à l'illustre de Saussure, à peine quelques chasseurs de chamois s'étaient-ils aventurés au-delà des limites de la neige perpétuelle. Le massif du mont Blanc, aujourd'hui sillonné en tous sens, chaque année, par des centaines de touristes, portait le nom significatif de monts Maudits; au dix-septième siècle, l'évêque d'Annecy, Jean d'Aranthon*, vint en exorciser les glacières, qui se retirèrent docilement après sa bénédiction. Des sommets rivaux du mont Rose, de la Jungfrau, il n'était nulle question. Les cols principaux étaient fréquentés depuis l'antiquité romaine; bien des armées les avaient traversés; Thospice du grand Saint-Bernard était fondé depuis la fin du dixième siècle, mais personne n'avait songé à risquer sa vie dans l'ascension d'un des innombrables sommets qui dominent les belles vallées alpestres : en 1740, les premiers Anglais arrivent au Montanvert !

Cependant, on n'ignorait pas que les voyageurs souffraient parfois, dans la traversée des Alpes, d'accidents pulmonaires, llaller s'en occupe, comme nous le verrons au chapitre consacré à l'expo* sition des explications théoriques; il parle môme d'hémoptysies observées par Scheuchzer : « ut in primis in J. Sch. triste exemplum exstat *. » Je n'ai pu me procurer le travail de ce géographe allemand'; mais d'après Meyer-Ahrens *, il n'aurait éprouvé que de l'oppression et des menaces (Yorboten) d'hémorrhagic.

Le premier voyageur qui nous ait rendu compte d'impressions personnelles fâcheuses, le second qui ait fait l'ascension, au* jourd'hui si vulgaire, du Buet (SHO") est le chanoine Bourrit*. A cette hauteur médiocre, il éprouva de curieux accidents :

Kn 177G, je partis de Genève dans le dessein de monter sur le Buet: c'était la

* Vie de Jean (VAranUton (VAlcx, cvéque de 1060 à 1695; Lyon, 1707. — Citée dans le Guûie-itinéraire du Mont-Ulaiic, de V. Payot. — Gencve, 1869; p. 161.

« Elenienta physiologiœ, t. lil, p. 197. — Lauïanne,176l.

5 Disquisitioues physicœ de meleoris aqueis. Pars prima. Tiguri. 1 780.

* Die licrgkrankheit. — Leipzig', 1854, p. 71.

» Nouvelle description des glacières et glaciers des Alpes, 2* éd.— Genève, 3 vol.; 1785.

deuxième fois que j^allais sur cette montagne;... j*aynis le corps bien disposé.... Nous arriTàmes sur le sommet tous trois bien portants.... Après dix minutes d'une station tranquille, je me sens un engourdissement aux bras, aux jambes, bientôt je n*ai pas la force de me tirer moi-même de cet état; et j'étais déjà sans connaissance, lorsque mes compagnons m'en arrachèrent ; ils me descendirent jusqu'aux premières rodies du glacier....

L'année suivante,.... j'y arrive par le plus beau temps ;.... je me mets à destiner, et charge mon guide du soin de me couvrir de mon parasol. Au I ont de 15 minutes, j'aperçus qu'il le tenait fort mal;.... qu'on juge de ma surprise eu voyant cet homipe aussi blanc que la neige.... et les yeux presque sans mouvement; je n'eus rien de plus pressé que de le tirer de ce sommet si funeste

Enfin, en 1777,... M. Saint-Oui^.... fut témoin d'un semblable accident sur le sommet du Buet.... (T. II, p. 94.)

Bourrit parait du reste avoir été fort sujet aux syncopes; il en rapporte deux autres, l'une sur le glacier même du Buet, en marchant (t. III, p. 198), Tautre dans sa tentative pour monter au mont Blanc, le 1 1 septembre 1784 (t. UI, p. 500 et 304).

A une hauteur moindre encore, au couvent du grand Saint-Bernard (2450"), un voyageur du même temps, Laborde, éprouvait des accidents analogues, bien que notablement moins intenses :

Le ciel était pur lorsque nous arrivâmes tout-à-fait au couvent du grand Saint- Bernard (30juiUetl777).

U serait difficile d'exprimer les diverses sensations qu'on éprouve à la fois ; la première qui se fait démêler est un saisissement occasionné par une gèn^ àuis la respiration ; il semblait que les poumons n'avaient pas leur élasticité ordinaire et manquaient de capacité pour contenir l'air aspiré : la différence de celai qu'on respire à une pareille hauteur doit être trés-sensible pour ceux qui ne sont accoutumés qu'à l'air des plaines, il y est plus raréfié et plus pur parce qa'il est moins chargé de vapeurs, (Discours sur l'histoire naturelle de la Suisse, p.TliI).

Ces quelques citations nous amènent aux célèbres récits de de Saussure ; les souffrances éprouvées à des hauteurs bien faibles à côté de ce mont Blanc, dont il osa tenter et opérer l'escalade, (ont encore ressortir Tinti^épidité qu'il dut déployer dans cette hardie entreprise. Le chanoine Bourrit, en déclarant, comme nous le verrons au chapitre III, qu'il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de vivre longtemps au sommet du mont Blanc, n'avait lait que traduire, sous une forme un peu adoucie, une opinion universellement répandue parmi les inoniagnards.

De Saussure, lorsqu'il exécuta l'ascension du mont Blanc, y était préparé par de nombreuses courses failes, chaque année, dans les

* TaUeaux topo^aphiques, elc de la Suisse, t. I. — Paris, 17S0.

hautes montagnes. Or, à des hauteurs assez médiocres, il avait déjà éprouvé des accidents qui avaient attiré son attention. Dans le récit de son ascension du Buet, faite le 15 juillet 1778 en compagnie de Pictet, il en donne* une indication très-netle :

La rareté de l'air, dès que l'on passe la liauleur de treize à quatorze cents toises au-dessus de la mer, produit sur nos corps des effets très-remarquables.

L'un de ces effets, c'est que les forces musculaires s'épuisent avec une extrême promptitude (t. I, p. 482)

Un autre effet de cet air subtil, c'est l'assoupissement qu'il produit. Dès qu'on s'est reposé pendant quelques instants à ces grandes hauteurs, on sent, comme je l'ai dit, les forces entièrement réparées; l'impression des fatigues précédentes semble même totalement effacée ; cependant on voit, en peu d'instants, tous ceux qui ne sont pas occupés s'endormir, malgré le vent, le froid, le soleil, et souvent dans des attitudes très-incommodes. La fatij^aie sans doute, même dans les plaines, provoque le sommeil ; mais non pas avec tant de promptitude, surtout lorsqu'elle semble absolument dissipée, comme elle paraît l'être sur les montagnes, dés que l'on a pris quelques moments de repos.

Ces effets de la subtilité de l'air m'ont paru très-universels ; quelques personnes y sont moins sujettes, les habitants des Alpes par exemple, habitués à vivre et à agir dans cet air subtil, en paraissent moins affectés ; mais ils n'échappent point entièrement à son action. On voit les guides, qui dans le bas des montai gnes peuvent monter des heures de suite sans s'arrêter, être forcés à reprendre haleine à tous les cent ou deux cents pas, dès qu'ils sont à la hauteur dequatone ou quinze cents toises, et dès qu'ils s'arrêtent pendant quelques moments, on les voit aussi tomber dans le sommeil avec une promptitude étonnante. Un de nos guides, que nous faisions tenir debout au haut du Buet avec un parasol à la main, pour que le magnétomètre fût à l'ombre pendant que M. Trembley l'observait, s'endormait à chaque instant malgré les efforts que nous faisions et qu'il faisait lui-même pour ccmbattre cet assoupissement. Et dans mon premier voyage au Buet, Pierre Simon, qui s'était fourré dans une crevasse de neige pour se mettre à l'abri d'une bise froide qui nous incommodait beaucoup, s'y endormit profondément.

Mais il y a des tempéraments que celte rareté de l'air affecte bien plus fortement encore. On voit des hommes, d'ailleurs très-vigoureux, saisis constamment à une certaine hauteur par des nausées, des vomissements et même des défaillances, suivis d'un sommeil presque léthargique. Et tous ces accidents cessent malgré la continuation de la fatigue, dès qu'en descendant ils ont regagné un air plus dense.

Heureusement pour le progrès de la physique, M. Pictet n'est pas affecté à ce degré extrême par la subtilité de l'air, il l'est cependant plus que le commun des hommes ; car, quoiqu'il soit très-fort, très-agile et bien exercé à grimper les montagnes, il se trouve toujours saisi d'une espèce d'angoisse, d'un léger mal de coîur et d'un dégoût absolu, dés qu'il arrive à la hauteur de 1400 toises au-dessus delà mer. Pour moi, je n'en ressens d'autre effet que d'être obligé de me reposer très-fréquemment, quand je monte des pentes rapides h ces grandes élévations. J'en faisais encore l'épreuve dans cette dernière œurse sur le Buet. Lorsque nous gravissions la pente couverte de neige ramollie, qui couronnait la montagne, je

* Voyage dan* les Alpes, 4 vol. Genève; 1786-1796.

ne poQTaîs absolament pas faire sans m'arrAter plus de cinquante pas de suite, et 1. Pictet, plus sensible que moi à cet effet de la rareté de Fair, comptait les pas de son (Mé sans m'en rien dire, et trouvait qu*il ne pouvait pas en faire plus de quarante sans reprendre haleine (P. 485-85).

Mais cela n'était rien à côté de ce qu'il allait observer dans son Toyage au mont Blanc. Déjà plusieurs tentatives avaient été faites pour atteindre au sommet de cette colossale montagne. De Saussure nous a conservé le récit de ces essais infructueux, et il est évident que les accidents physiologiques éprouvés par les auteurs de ces tentatives furent pour beaucoup dans leur échec :

S il 05. En 1775, quatre guides de Ghamounix tentèrent d*y parvenir par la

montagne de la Côte Tout paraissait leur promettre le plus heureux succès;....

mais la réverbération du soleil sur la neige et là stagnation de Tair dans une grande Tallée de neige qui semblait les conduire directement à la cime de la montagne, leur fit éprouver, à ce qu'ils ont dit, une chaleur suffocante, et leur donna en même temps un tel dégoût pour les provisions dont ils s'étaient munis, quacédés d'inanition et de lassitude, ils revinrent sur leurs pas. (T. II, p. 550.)

S 1104. En 1783, trois autres guides firent la même entreprise, par le même chemin. Ils allèrent passer la nuit au haut de la montagne de la Côte, traversèrent le glacier, et suivirent la même vallée de neige. Ils étaient déjà assez haut et marchaient courageoseusement en avant, lorsque Tun d'entre eux, le plus hardi et le plus robuste des trois, fut saisi presque subitement par une envie de dormir absolumalt insurmontable : il voulait que les deux autres le laissassent et continuassent sans loi; mais ils ne purent pas se résoudre à l'abandonner et à le laisser dormir sur la neige, persuadés qu il serait mort d'un coup de soleil ; ils renoncèrent à Irar eotreprise et revinrent 5 Ghamounix. Car ce besoin de sommeil, produit par U rareté de Tair, cessa, dès qu'en descendant, on l'eut ramené dans une atmosphère plus dense La chaleur les incommodait tous excessivement; ils étaient

sans appétit; le vin et les vivres qu'ils portaient n'avaient aucun attrait pour

Le 15 septembre 1785, de Saussure lui-même tenta l'ascension ifec M. Bourrit et son fils. Il alla coucher à la cabane (1422 toises) :

{1119. M. Bourrit et son fils, encore plus que lui, furent un peu incommodés pr la rareté de Tair ; ils digérèrent mal leur diner, et ne purent point souper . hiirmoî, que Tair rare n'incommode point quand je ne fais dans cet air aucun oiercice Ti<àent, je passai là une excellente nuit.

Le lendemain il s'éleva jusqu'à 1900^ la neige l'arrêta.

Mais Tascension du mont Blanc était devenue chez lui une idée dominante. L'année suivante, il chargea Pierre Balmat d'aller construire une cabane au pied de quelqu'une des crêtes de Taiguille du Goûté, afin de s y reposer pour chercher ensuite à monter au somnet do mont Blanc :

§ 1965. Pour exécuter ce projet, Pierre Balmat, Marie Coutet et un autre guide, [ le 9 juin 1786.... parvinrent* quoiqu*avec beaucoup de peine, au sommet de \ Taiguiile du Goûté, après avoir été tous excessivement malades de fatigue et de la rareté de Pair. (T. IV, p. 158).

C'est à la suite de celle course que Jacques Balmat, qui avait rejoint sescompalriotes et qui passa la nuit dans la montagne, trouva la roule du mont Blanc par le Corridor :

§ 1 965. Cette route avait déjà été tentée, mais on s'en était dégoûté par une singulière prévention. Comme elle suit une espèce de vallée entre des hauteurs, ons^était

imaginé qu'elle était trop chaude et trop peu aérée La fatigue et la rareté de Pair

donnèrent à ceux qui firent les premières tentatives cet accablement dont j^ souvent parlé ; ils attribuèrent ce malaise à la chaleur.et à la stagnation de Pair et ils ne cherchèrent plus à atteindre la cime que par des arêtes découvertes et isolées.

Les gens de Chamounix croyaient aussi que le sommeil serait mortel dans ëet grandes hauteurs ; mais l'épreuve qu'en fit Jacques Balmat, en y passant la nuit, dissipa cette crainte. (T. IV, p. UO).

11 ne semble pas que le récit donné par de Saussure de la découverle de Jacques Balmat soit exactement véridique. L'illustre physi* cien genevois parait avoir élé induit en erreur par ses guides de prédilection, qui, jaloux de Balmat, attribuèrent au hasard ce qui était le fruit de longues et persévérantes recherches. Les intéressants travaux de M. Ch. Durier ont jeté quelque lumière sur ce point. Quoi qu'il en soit, le 10 juin 1786, Jacques Balmat, ayant trouvé la vraie route, après plusieurs nuits passées dans la monta** gne, rédescendit presque mourant de faligue et de froid à Chamounix. Soigné par le docteur Paccard, il lui fit part de sa découverte, et lui proposa d'en partager. la gloire en faisant avec lui l'ascension. Paccard accepta, et le 9 aoilt 1786, un pied humain foulait pour la première fois le sommet de la plus haute montagne de l'Europe. Le docteur Paccard avait élé épuisé par la fatigue et sans doute aussi par la raréfaction de Tair, au point de rester couché en roule. : Balmat monta seul, puis il relourna chercher son compagnon, le porta à demi jusqu'à la cime, et le redescendit aveuglé par les neiges.

Je n'ai malheureusement pu me procurer de récit aulhentique de cetle ascension mémorable. Celui d'Alexandre Dumas (Impres" sions de voyage en Suisse, chap. X), beaucoup moins inexact qu'on ne le supposerait, ne peut cependant faire foi en matière physiologique. Mais ce qu'on a dit et écrit sur ce voyage montre

que les deux compagnons, le docteur Paccard surtout, souffrirent vivement de la raréfaction de Tair.

A la nouvelle de la réussite, de Saussure, qui avait promis une prime à qui trouverait le vrai chemin, tout en espérant bien s'en servir le premier, se hâta d'organiser une expédition nouvelle; Mais jugeant la saison trop avancée, il dut remettre à Tannée suivante la réalisation d'un désir qui le passionnait depuis tant d*aiw nées.

C'est le i*'août 1787 qu'il quitta Chamounix, accompagné d'un domestique et de dix-huit guides. Il alla couclier sous la tente au sommet de la montagne de la Cô(e.

Le soir du second jour de l'ascension, il est arrivé au pelit pla- • leau : la hauteur barométrique est de 47 pouces 10 lignes. Ils s'installent pour passer la nuit (1995 toises)* :

§1962. Là, dit de Saussure, mes guides se mirent d'abord à examiner la place dans laquelle nous devions passer la nuit ; mais ils sentirent bien vite Teffet de la rareté de Fair. Ces hommes robustes, pour qui sept ou huit heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien, n'avaient pas soulevé cinq ou six pelletées déneige, qu'ils se trouvaient dans l'impossibiliié de continuer; il fallait qu'ils se rebyassent d'un moment à l'autre

Moi-même, qui suis si accoutumé à l'air des monlagnes, qui me porte mieux dans cet air que dans celui de la plaine, j étais épuisi de fatigue en observant mes instfu* ments de météorologie. (T. IV, p. 144.)

Le lendemain ils continuent à monter, et aiTivcnt « au rocher qui forme l'épaule gauche de la cime du mont Blanc » : ,

% 1985. Eu commençant cette montée, j'étais déjà bien essoudé par la rareté de Fair Le genre de fatigue qui résulte de la rarelé de l'air e^t absolument insurmontable ; quand elle est à son comble, le péril le plus éminent ne voiis ferait pas bire un seul pas de plus. (P. 16p.) . .

Bientôt, ils ne sont plus qu'à 150 toises, en hauteur, du sommet du mont Blanc :

1 1988. J'espérais donc atteindre la cime en moins de trois quarls d'heure *, mais la nrêté deTair me préparait des difficultés plus grandes que je n'aurais pu le croire. Sv la fin j'étais obligé de reprendre haleiue à tous les quinze ou seize pas : je le fittsaisle plus souvent debout, appuyé sur mon bâton, mais à peu près de trois fois r«]ie il fallait m'asseoir. Ce besoin de repos était absolument in vmcible; si j'essayais 4e le surmonter, mes jambes me refusaient leur service, je sentais un conimencanen! de défaillance, et j'étais saisi par des éblouissemenls tout à fait indépenduitsde Taction de la lumière, puisque le crêpe double qui me couvrait le visage,

' La haateor exacte est 3655 mètres.

me garantissait parfaitement les yeux. Gomme c'était avec un vif regret que je voyais ainsi passer le temps que j'espérais consacrer sur la cime à mes expériences, je lis diverses épreuves pour abréger ce repos ; j'essayais par exemple de ne point aller au terme de mes forces , et de m'arrêler un instant à tous les quatre ou cinq pas, mais je n'y gagnais rien ; j^étais obligé, au bout de quinze ou seize pas, de prendre un repos aussi long que si je le^ avais fait de suite ; il y avait même ceci de remarquable, c'est que le plus grand malaise ne se fait sentir que huit ou dix secondes après qu'on a cessé de marcher. La seule chose qui me fît du bien et qui augmentait mes forces, c'était l'air frais du vent du nord ; lorsqu'en montant j'avais le visage tourné de ce côté là, et que j'avalais à grands traits l'air qui en venait, je pouvais sans m'arrêter faire jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six pas. (P. 171.)

Enfin, la cime la plus élevée est atteinte :

§ 1991. —Il fallait maintenant faire les observations et les expériences, qu seules donnaient quelque prix à ce voyage; et je craignais infîniment de ne pouvoir faire qu'une petite partie de ce que j'avais projeté. Car j'avais déjà éprouvé, même sur le plateau où nous avions couché, que toute observation faite avec soin fatigue dans cet air rare, et cela parce que, sans y penser, on retient ion souffle; et que comme il fallait là suppléer à la rareté de l'air par la fréquence des inspi* rations, cette suspension causait un malaise sensible ; j'étais obligé de me reposer et de souffler, après avoir observé un instrument quelconque comme après avoir fait une montée rapide (p. 175).

Ce que de Saussure avait prévu arriva :

§ 1965. Quand il fallut me mettre à disposer les instruments et à les observer, je me trouvai à chaque instant obligé d'interrompre mon travail, pour ne m'occuper que du soin de respirer

Lorsque je demeurais parfaitement tranquille, je n'éprouvais qu'un peu de malaise, une* légère disposition au mal de cœur.

Mais lorsque je prenais de la peine, ou que je fîxais mon attention pendant quelques moments de suite, et surtout lorsqu'en me baissant je comprimais ma poitrine, il fallait me reposer et haleter pendant deux ou trois minutes. Mes guides éprouvaient des sensations analogues. Ils n'avaient aucun appétit. (P. 147).

§ 2021 . — Quelques-uns ne purent supporter tous ces genres de souffrances, et descendirent les premiers pour regagner un air plus doux (P. 208).

Plus loin, de Saussure fait une remarque très-jusle, qui explique bien des exagérations et bien des incrédulités :

g 2021. — J'ai observé un fait assez curieux, c'est qu'il y a pour quelques individus des limites parfaitement tranchées, où la rareté de l'air devient pour eux absolument insupportable. J'ai souvent conduit avec moi des paysans, d'ailleurs très-robustes, qui à une certaine hauteur se trouvaient tout d'im coup incommodés au point de ne pouvoir absolument pas monter plus haut ; et ni le repos, ni les cordiaux, ni le désir le plus vif d'atteindre la cime de la montagne, ne pouvaient leur faire passer cette limite. Ils étaient saisis, les uns de palpitations, d'autres de vomissements, d'autres de défaillance, d'autres d'une violente fièvre, et

toas ces accidents disparaissaient an moment où ils respiraient un air plus dense. J*en ai tu, quoique rarement, que ces indispositions obligeaient à s'arrêter, à huit cents toises au-dessus de la mer ; d'autres à douze cents, plusieurs à quinze ou seize cents ; pour moi, de même que la plupart des habitants des Alpes, je ne commence à être sensiblement affecté qu'à dix-neuf cents toises ; mais au-dessus de ce terme, les hommes les plus exercés commencent à souffrir lorsqu'ils se donnent un roouYement un peu accéléré (P. 209).

Enfin, il faut redescendre : de onze heures à trois heures et demie, de Saussure est resté sur la cime, et il a regret de partir, parce que, dit-il, et j'appelle toute l'attention du lecteur sur cette remarque d'une haute importance :

S 2021. — Quoique je n'aie pas perdu un seul moment, je ne pus pas faire, dans ces quatre heures et demie, toutes les expériences que j'avais fréquemment acheTées en moins de trois heures au bord de la mer

Mais je conservais l'espérance bien fondée d'achever, sur le col du Géant, ce que je n'avais pas fait, et que vraisemblablement Von ne fera jamais, sur le mont Blanc. (P. 210).

La descente s'accomplit heureusement et sans grande fatigue :

Comme le mouvement que l'on fait en descendant ne comprime point le diaphragme, il ne gêne point la respiration, et l'on ne souffre point de la rareté de rair.

L'exemple de l'illustre physicien ne tarda pas à être suivi. Sept jours après sa célèbre ascension, le colonel anglais Beaufoy * atteignait à son tour le sommet du géant des .Alpes. Ce ne fut pas sans de vives souffrances, comme le prouvent les extraits suivants de son récit.

Parti de Chamounix le 8 août 1787, il alla coucher, avec ses dix guides, à la hutte bâtie en 1786 par les ordres et aux frais de M. de Saussure. Le premier phénomène physiologique que signale le colonel est la soif :

La soif, depuis que nous étions arrivés dans les régions supérieures de l'air, était devenue insupportable. À peine avais-je bu que ma bouche était sèche.... Ken que buvant continuellement , la quantité de mon urine était minime ; sa couleur était très-foncée. Les guides étaient également affectés ; ils ne voulaient pas ÇBâter de vin

La rareté de l'air commença bientôt à me donner uo violent mal de tête; j'éproufà aussi, à ma grande surprise, une sensation aiguë de douleur, juste au-dessus des genoux

' Sgrrative of a journey from the village of Chamouni, in Switierland, to the summil oftÊfmmt Blanc, undertaken on Aug. 8, 1787. Thomson* s Annal» of Philosophy, vol. IX, ^ fl-iOS; 1817.

92 lIISTOniQUE.

Arrivés à 150 fathoms (270 mètres) du sommet, les pernicieux effets de la rareté de Tair étaient évidents chez nous tous ; une envie de dormir, presque irrésisti* ble, nous dominait. Mon énergie m'avait abandonné; indifférent à tout événement, je ne pensais qu'à me coucher à terre; d'autres fois, je me blâmais de celte expédition, et, arrivé presque au sommet, je songeais à redescendre, sans le faire cependant. Beaucoup d'entre mes guides étaient dans la plus triste situation; épuisés par des vomissements excessifs, ils semblaient avoir perdu la force du corps avec celle de Pesprit. Mais la honte vint à notre secours. Je bus la dernière pinte d'eau, et me trouvai rafraichi. Cependant la douleur de mes genoux avait tellement augmenté , que tous les 20 ou 30 pas j'étais obligé de mVrêter jusqu'à ce que son acuité fût calmée. Mes poumons faisaient avec peine leur office, et mon cœur battait dans de violentes palpitations. A la fin, cependant, mais avec une sorte d'apathie qui excluait la joie, nous atteignîmes le sommet. Six de mes guides et mes domestiques se jetèrent aussitôt la face contre terre et s'endormirent. J'enviais leur repos.

Le colonel souffrit beaucoup de la réverbération du soleil sur la neige; il n'avait ni crêpe ni lunettes.

Quelques semaines plus tard, de Saussure, dans son ascension du mont Cenis, le 28 septembre 1787, fit encore, au point de vue physiologique, des remarques fort intéressantes :

§ 1280. — A notre départ de la cime, où nous nous étions arrêtés pendant deux heures, je comptai avec la montre à seconde le nombre des pulsations des artères de tous ceux (|ui composaient notre petite caravane , et je le comptai de nouveau à notre arrivée à la poste du mont Cenis :

J.-B. Borot, guide, en haut ii2, en bas 100

B. Boch, id. — 112 — 96

J. Tour, *id. — 80 — 88

Têtu, mon domestique — 104 — 100

Mon fils — 108 — 108

Moi — 112 — 100

Moyenne 104 2/3 98 2/3

On voit que Joseph Tour fut le seul qui eût le pouls plus fréquent au bas de la montagne qu'en haut ; que, pour mon fils, le nombre fut le même, et que les quatre autres l'eurent plus fréquent sur la cime, en sorte que la moyenne donne six pulsations par minute de plus en haut qu'en bas , pour une différence d'environ 4 pouces 2 lignes dans la hauteur du baromètre. Il y a même ceci à observer, c'est que je comptai les pulsations sur la montagne, après un séjour qui équivalait à un repos dé deux heures ail moins pour leâ guides ; au lieu que dans la plaine, comme ils voulaient se retirer, je fus obligé de les compter quelques minutes après notre arrivée.

' Ce qu'il y 'a encore 'plus remarquable, 'c'eM qu'en séparant Ceut qui avaient eu mal au cœur (trois des quatre guides, dont de Saussure ne dit pas le nom, faillirent se trouver mal au sommet) de ceux qui étaient demeurés bien portants, je trouve que la différence moyenne fut de 9 1/3 pour les premiers , et seulement de 9 2/5

LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ALPES. î»3

pour les seconds. Cette observa tien confirme bien ce que j'ai toujonrs cru, c'est que celle incommodité tient en partie à une espèce de fièvre, produite par la fréquence de la respiration, qui accélère la circulation du sang. Et quant à moi , si rooD pouls fut de douze pulsations plus fréquent en haut qu en bas , quoique je n'eusse éprouvé aucune incommodité, c'est que je ne me reposai pas un seul moment ; je fus pendant ces deux heures dans une action continuelle ; si je m étais reposé comme les malades, je ne doute pas que mon pouls n'eût baissé de plusieurs pulsations. (T. 111, p. 85.)

L'année suivante, il s'en alla séjourner, en compagnie de son fils, sur le col du Géant (SSeO-") du 5 juillet au 19 juillet 1788; ce vovage, qui frappa les guides de terreur, fut entrepris dans le but delenlerdes expériences que, sur le mont Blanc, « la briévélé du temps et le malaise produit par la rareté de l'air m'empêchèrent d'exéculer. » (T. IV, p. 217.) Tout un ichapitrc fort curieux y est consacré aux Observations relatives à la physiologie :

§ 2105. — 11 était intéressant d*observer quel serait sur nos corps l'efTet d'un séjour prolongé dans un air aussi raréfié que celui que nous respirions sur le Col du Géant. D faut se rappeler que la hauteur moyenne du baromètre fut, pendant notre séjour, d'environ 19 pouces, c'est-à-dire de 9 pouces plus bas qu'au bord de la mer, et qu'ainsi la densité de l'air était là de près d'un tiers plus petite.

I. Odier, docteur en médecine, très-zélé pour les progrés de son art, m'avait donné quelques questions qui devaient servir de texte à mes observations.

§2106. — Délerminer avec précision le degré de chaleur animale. Dans la matinée du 17, dans un moment où j'étais bien tranquille, et sans m'être donné aucun mouvement violent, je plaçai sous ina langue un petit thermomètre de niercure en tenant la bouche fermée, et j'observai en même temps ce thermomètre avec une loupe ; je le trouvai à 29 1/2, et c'était aussi dans les mômes circonstances le même degré dans la plaine.

Compter le nombre d'inspirations et d'expirations qu'un homme bien tranquille et MOU prévenu peut faire dans une minute, ainsi que le rapport de ce nombre à celui ùspulsations du pouls. Dans les mêmes circonstances que celles du paragraphe {ifvctdent, je trouvai d'abord 75 pulsations pour chaque inspiration et autant pour diaque expiration. Mais une autre fois, en prenant un plus grand nombre, et (pii par cela même méritait une plus grande confiance, je trouvai que je faisais Il inspirations et expirations en 35 secondes, ce qui revient à 17 par minute, et ([oe mon pouls faisait 79 pulsations aussi dans une minute.

j 2107. — Essayer de faire inspirer assez profondément pour arrêter le pouls éë ffùgmèt gauche^ en supposant que le même individu puisse le faire dans la

fkme.

Le 19, en me levant, et assis sur mon matelas, j'ai réussi à arrêter le pouls du poiçD^ gauche, en prolongeant pendant dix secondes l'inspiration; sur-lecbmp je répétai l'épreuve, et le pouls s'arrêta à la quinzième seconde ; la troiaèae fois, à la trente-cinquième seconde , le pouls résistait encore, lorsque je fe foreé de reprendre haleine. En faisant la même épreuve debout , je ne pus paA afièter le pouls; mais il est vrai que je ne pus prolonger l'inspiration que

Un officier allemand, le comte de Lusy, parlit de Chamounix le 14 septembre 1816 pour monter au mont Rlanc; il avait huit guides avec lui. J'emprunte à la brochure allemande de llamcl, que je vais citer tout à Thenrc, n'ayant pu me procurer le récit de Lusy*, rindication des graves symptômes qui les atteignent :

l*rès (lu sommet, quelques-uns des voyageurs éprouvaient de fortes envies de dormir, et des nausées; trois saignaient du nez et un de la bouclie; cela n'arrêta pas le comte Lusy (p. 36).

Le 4 août 1818, le comte Malazcsky, Polonais*, puis van Rensselaer, de New-York, le 11 juillet 1819, se lancèrent également dans cette difficile entreprise. La relation de ce dernier, bien qu'as-' sez détaillée', ne contient l'indication d'aucun fait physiologique intéressant; ses compagnons et lui n'éprouvèrent qu'une grande accélération de la respiration et du pouls, avec perte de l'appétit.

Puis, en 1820, le docteur Ilamel*, conseiller de cour de S. M. l'empereur de toutes les Russies, exécute l'ascension en compagnie du colonel Andcrson. Son voyage fut interrompu près du sommet par une catastrophe terrible, qui coiîta la vie à trois guides, entraînés dans une avalanche.

11 fit d'abord, le 3 août, une tentative infructueuse :

Nous partîmes de Saint-Gervais et passâmes la nuit à Pierre-Ronde, à Fabri de quelques rochers.

Le lendemain , nous atteignîmes à 11 heures i/2 au sommet du dôme du Goûté

Ce fut dans celte marche de deux heures que j'éprouvai, pour la première fois, Teffet de l'air raréfié sur mes forces. II m'était absolument impossible de faire plus de quarante pas sans m'arrétcr environ deux minutes pour prendre haleine; et arrivé au sommet du Dôme (2,200 toises), je me sentis tellement épuisé, qu'il m'aurait fallu une demi-heure au moins de repos pourpouvoir continuer jusqu'à la cime du mont Blanc. Je trouvai, calcul fait, qu'il serait tout-à-fait impossible d'aller jusqu'au sommet et de redescendre les aiguilles du Goûté avant la nuit ; je pris donc le parti de retourner sur mes pas. (I*. 306.)

Le 16 aoAt, il recommença l'ascension en partant cette fois de Chamounix. Les voyageurs, accompagnés de douze guides, passèrent la nuit aux Grands-Mulets. Malgré ses guides, qu'effrayait le

* y^yf'Q^ ^" Mont-Blanc. — Wien, chez Gerold.

« Bibliothèque umverêeUc de Genève, t. IX. p. 84-89, 1818.

5 Notice sur un voyage au sommet du mont Blanc, ibid, t. XIV, p. 219-23i, 1820.

^ Belation de deux tentatives récentes pour monter sur le mont Blanc. — Bibliothèqne universelle de Genève, t. XI V, p. 501-325; 1820. — Ilamel a depuis publié un récit plus détuillé de son voyage, avec des notes lustoriqucs, suus le titre Ùeschreibung zweier Beiten auf den MontrBlanc, — Wien, 1821.

mauvais état de la neige fraichement tombée, Ilamel voulut continuer sa roule le lendemain ; à huit heures e( demie du matin, ils cheminaient sur le dernier grand plateau :

Personne n'était indisposé. Cependant nous cprouTÎons déjà depuis quelque temps Teiïet de la rareté de l'air ; mon pouls battait 128 pulsations par minute, et j'avais soif à chaque instant. Nos guides nous invitèrent à déjeuner ici , car, disaient-ils, plus haut on n*a plus d'appétit.... Chacun mangea avec plaisir son demi-poulet

Nous étions arrivés à 2,500 toises • .... Personne ne parlait, car, à cette hauteur, la parole même fatigue, et Pair ne transporte que faiblement le son. J'étais encore le dernier, et je faisais jusqu'à douze pas de suite ; puis, appuyé sur mon bâton, je m'arrêtais pour faire quinze inspirations. Je trouvais que de celle manière je pouvais m'avancer sans m'épuiser. Muni de lunettes vertes et avec un crêpe deTant le visage, mes yeux était fixés sur mes pas, que je comptais, lorsque tout-à-coup je sens la neige céder sous mes pieds

La nappe de neige tout entière se déroba sous les voyageurs, et trois des guides disparurent à tout jamais dans une immense cre- Yassc.

Depuis cette funeste aventure, personne n'avait hasardé cette entreprise « périlleuse autant qu'inutile », quand F. Clissold la tenta de nouveau avec succès, le 18 août 1822. Il se contente, dans son premier récit assez succinct*, de dire que tous les guides, excepté un, étaient « plus ou moins incommodés par la rareté de Tair ».

La relation détaillée qu'il publia plus tard' est beaucoup plus explicite; elle contient même des idées théoriques fort remarquables que nous reproduirons en leur lieu.

11 est curieux d'avoir à constater que cet étranger, qui en était à srm premier voyage dans les Alpes, supporta mieux la diminution de pression que les guides, qui presque tous étaient déjà montés 2u sommet du mont Blanc :

5ous n*étions pas loin dés Grands-Mulets, dit-il, lorsque mon compagnon de cyfde se détacha lui-même, n*en pouvant plus d'épuisement. Je me Us attacher ?Qtre deux autres ; peu après, un second resta en arriére, et finalement tous, tsceplé FaTrel (un des G guides) et moi, furent forcés de s'arrêter par lassitude et par une difDculté de respirer qu'ils attribuaient à la rareté de Tair; un peu de repos ne tarda pas à les remettre. Nous atteignîmes, à deux heures, le Grand-

* Oamel commet ici une erreur; il était encore à 700 mètres environ du sommet

^ Sotice ëur une nouvelle ascension au mont Blanc, Bibliolh. univ» de Genève^ L \1I, p. 6^75, 1822.

* bétails (Tune ascension au sommet du mont Bland Ibid, t. XXllî, p. 137-155 et S:.iU, 1823.

l*iau\>u. Hau ic Coulei, qui respirait à peine (il était déjà monté cinq fois au mont liUii:). N'èloauail de mon bien-être (p. 14G).

Ils couchèrent dans une petite excavation du rocher Rouge (4490*") et souffrirent beaucoup du froid. Le lendemain, à l'aube, départ pour le sommet :

Ka\ret et moi étions les seuls à notre aise, surtout pour la respiration. Quant aux autres, les uns s'étendaient à plat sur la neige, les autres s'arrêtaient debout, courbés en avant et la tète basse, trouvant plus de facilité à respirer dans cette attitude. J'ai éprouvé, pour ma part, bien plus de fatigue dans d'autres excursions et sur des montagnes bien moins élevées que je n'eu ressentais en approchant du mont Blanc; il est vrai que je marchais alors plus vite. Mon pouls s'élevait bien ici de 100 à 150 pulsations par minute, mais ma circulation s'accélère à ce degré toutes les fois que je gravis une pente rapide, en sorte qu'à tout prendre je n'éprouvais rien de particulier ou de nouveau pour moi (p. 149).

Le récit du voyage du docteur Clark et du capitaine Sherwill', renferme des détails pleins d'intérêt. Ils montèrent au mont Blanc le 25 août 1825; partis de Chamounix à sept heures du matin, ils arrivèrent le lendemain au sommet à trois heures cinq minutes :

Arrivés au Grand-Plateau, M. Clark élait accablé, le capitaine Sherwill éprouvait beaucoup de nausées et de l'oppression.... Simon, l'un des guides, se plaignit de mal de tête....

Au sommet du mont Blanc, M. Clark éprouvait de la gêne dans la respiration, même lorsqu'il cessait tout mouvement. 11 éprouvait dans la poitrine une sensation semblable à celle qui précède l'hémoptysie, maladie à laquelle il a été asseï sujet dans sa jeunesse. 11 ne crachait cependant pas de sang au sommet du mont Blanc. L'un de ses guides ayant accidentellement reçu un coup sur le nez perdit un peu de sang, qui parut d'une couleur plus noire qu'à l'ordinaire. M. Clark éprouvait, ainsi que le capitaine Sherwill, un violent mal de tête ; leurs visages étaient pâles et contractés. Le capitaine parla d'une singulière sensation qu'il avait éprouvée prés du sommet : il lui semblait que son corps avait une élasticité et une légèreté extraordinaire, que ses jùeds touchaient à peine terre. Les guides étaient, en général, Irês-faligués et se plaignaient de mal de têle. '

En 1827, le 24 juillet, nouvelle ascension,* de llawes et Fellowes*, accompagnés de dix guides. Nuit passée aux Grands-Muicls ( — 5")*

Pendant l'ascension du dôme du Goûté, on commença à ressentir les effets de Ij

la grande élévation, le mal de tête augmentait un peu et à mesure que Ton avan- ^

çait ; les veines se gonllaient, le pouls était fort et rapide

A nulle pieds du sommet, les voyageurs rendirent du sang )iar le nez et près- *'

que tout le monde en ciacha; ces accidents ilrent extraorclinaireuieul souP- Il

• D. Claik ei C""* ^UervfiW, Quelques dclaiU sur leur expédition au moût lilanc. Bi" ^ blioth. miiv. de benisve, t. XXX, p. 245-2i6, 1825.

* Asiruiiioii du mont Ulanc en 1827. A'oiii». ann. des voyages, t. XL, p. 265'«269, 1898. y

frir M. Felowes, qui était très-délicat ; mais M. Uawes, de petite taille, fort et robuste, résista mieux. Leur respiration était singulièrement affectée; ils ne fouvaient pas faire plus de six à huit pas sans s*arrêter. Deux guides, épuisés de fatigue, se trouTérent indisposés et rendirent beaucoup de sang. D'ailleurs, tout le monde eut le visage gercé et perdit intérieurement du sang. Le froid

était intense

A force de repos et de peu de durée, les voyageurs arrivèrent à 2 heures 20 m. au- la cime du mont Blanc. (P. 267.)

La môme année, un voyageur écossais, Auldjo, fit, le 9 août, la même ascension. N'ayant pu me procurer le récit original qu'il en publia, j'en emprunte le résumé au travail de M. Lepileur, dont il sera bientôt question :

M. Auldjo dit n*avoir commencé a ressentir les effets de la raréfaction de Tair que vers 4,200 mètres ; il fut alors saisi d'oppression et de difficulté de respirer. Soo pouls devint fréquent ; il éprouvait de la soif et une plénitude des veines de la tëe, mais pas de mal de tète dans Timmobilité. La plupart de ses guides souffrirait de la même manière et au même de^ré. À mesure qu*il s'élevait, il était plus épuisé, l'oppression augmentait, un violent mal de tête s'y joignit, ainsi que de fortes palpitatious, une lassitude générale' et une douleur dans le genou et les mnscles de la cuisse, qui rendait le mouvement des jambes diflicile. Vers 4,570™, il éprouvait une forte envie de dormir, et se trouvait complètement épuisé, abattu et découragé ; il fallut que ses guides le forçassent à quitter les rochers des Petits-Mulets. Le reste de la montée fut extrêmement pénible pour lui; on fut obligé de le hisser avec une corde le long de la dernière pente. Depuis le moment où il avait commencé à souffrir, il ne faisait, ainsi que ses guides, que quinze à vingt pas de suite. En gravissant les cent derniers mètres, le guide le plus robuste ft le plus courageux, dit-il, était épuisé au bout de trois ou quatre pas, et obligé de s'arrêter pour reprendre haleme. Il souffrait beaucoup du froid du côté que Refrappait pas le soleil. Enfm, après avoir gravi avec un peu moins de malaise les vingt derniers mètres, il arriva à la cime, où il s'endormit aussitôt d'un profimd sommeil. On le réveilla au bout d'un quart d'heure; il était mieux, le mal de tèleet la douleur des jambes avaient cessé, mais il ressentait du frisson et souffnit de la soif; son pouls était fréquent, sa respiration difficile, quoique l'oppresàoD eût diminué. 11 ne put manger ; la vue et l'odeur des aliments lui donnaient des nausées... (P. 30).

Les excursions en monlagnc s'étaient multipliées ; ce n'était plus seulement au mont Blanc que s'adressaient les voyageurs, devenus des a touristes ».

Un suisse allemand, Meyer', qui publia le récit de ses excursions en 1812, a fixé son altenlion sur les troubles physiologiques; il trouve qu'on les a beaucoup exagérés :

Tout ce que rapporte de Saussure, des effets de l'atmospliére dans les régions

» Rtiae auf die Eisgebirge des kautotië bcm uml Entciguug ihrtr hôchsiergipfel m wmmer 18tt!. Aorau, 1813.

supérieures sur l'organisation animalo, n*est pas généralement fondé ; il reste encore bien des choses qui sont hypothétiques. Ainsi, à une élévation absolue de 10 à 12,000 pieds et davantage, au-dessus delà mer, aucun de nous ne se trouva, assoupi, ni dans un état fébrile violent, et n'éprouva des vomissements non plus que des défaillances, accidents sur lesquels ont beaucoup insisté quelques voyageurs qui sont parvenus sur de très-hautes sommités

Qui pourrait disconvenir qu'en gravissant, les battements du pouls ne deviennent presque aussitôt deux fois plus fréquents qu'ils n'étaient auparavant ? Qu'on marche ensuite d'un pas mesuré, assez longtemps pour se remettre, et le pouls ne tardera pas à revenir au même degré de fréquence où il était dans la plaine ou dans les vallées.... J'ai eu occasion de remarquer que l'évanouissement d'un de nos guides près du sommet de la Jungfrau avait été provoqué en grande partie par les grands elTorts qu'il fit pour monter, et en partie aussi, par la crainte que lui inspira le danger qu'il courait. Aucun de nous n'éprouva rien de semblable en redescendant (p. 50).

Nolons l'évanouissement du guide, quelle qu'en soit rexplication donnée. Ajoutons qu'à de plus faibles hauteurs que celles alteinles par Meyer, un célèbre ascensionniste, le docteur Pairot, éprouva un phénomène singulier qu'il .rapporte, il est vrai, à la chaleur, mais dans lequel la diminution de pression me paraît jouer un rôle considérable. Il raconte dans les termes suivants cet accident qui lui arriva le 18 septembre :

J'étais, dit-il, depuis deux heures sur le bord occidental du glacier de Lésa, à la hauteur de 3436***; la chaleur était telle, que mes yeux commencèrent à rougir, et que j'éprouvais une céphalalgie frontale avec un assoupissement et une fatigue tels, que j*avais la plus grande peine â observer convenablement mon baromètre'; je ne trouvai d'allégement à cet élat qu'en me couchant à terre (P. 386 j.

C'est le 5 août 1819 qu'eut lieu la première ascension du mont Rose ; elle fut exécutée par deux habitants d voisinage, Vincent, directeur des mines d'Indren, et Delapierre, inspecteur des forêts, plus connu sous la traduction allemande de son nom, Zumstein.

Dans le premier voyage, il n'est question d'aucun trouble physiologique. Mais le second, qui est rapporté avec détails dans les Mémoires de l'Académie de Turin (t. XXV, p. 250-252 ; 1820), fournit quelques indications intéressantes. D'abord, dans la nuit que les ascensionnistes passèrent au pied des dernières crêtes à la cabane des Mineurs, habitée deux mois, a la plus élevée de l'Europe » (1681 toises), Zumstein « éprouva une certaine oppression de poitrine qui l'empêcha de fermer l'œil de la nuit. Peut-être, ajoute-

D' Pan'Ot, Ueber die Schneegrànzc auf der mittagilcfien seiic des liosagcbûrges und barometriêchc Meaungen, — SchweUtger^s journal fur chemie und phytik, t. XIX,

LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ALPES. iW

t-il prudemment, celte agitation n*élait-elle due qu'a la vive impatience du lendemain » (p. 237). En arrivant près du sommet, au looment où les intrépides voyageurs traversaient, dans des marches taillées dans la glace, une arête redoutable, « le second en tête pâlit et s'appuya en chancelant vers la pente de gauche (p. 241) ; » quelques frictions à la neige le remirent sur pied. Sur le sommet, après un certain temps de repos, le pouls de Vincent donna 80 pulsations, celui do Zumstein, 101, celui d'un des guides, 104, et celui du chasseur qui s'était trouvé mal, 77, ce qui étonna à assez juste titre Zumstein.

Enfin, ils arrivèrent au somn^et de la pyramide Vincent (4210") :

DsaTaient peu d*appétit, mais une soif ardente. Vincent avait déjà éprouvé du mabiseen montant, et Zumstein, en se baissant pour ramasser quelques papillons arçenlês qui gisaient ù demi morts sur la neige, eut un tournoiement de tête, qui heureusement se dissipa bientôt. (Anal, de Briquet, p. 16.)

Le 51 juillet 1820, ils renouvelèrent leur ascension, en compaie de Tingénieur Molinatti, et passèrent la nuit presque au sommet même de la montagne, par 15128 pieds :

gûie

Au milieu de la nuit, Zumstein fut réveillé par des palpitations qui le suffoqiaient; il sortit pour se remettre et ne tarda pas à se trouver mieux.

Le lendemain matin, ils continuèrent à grimper :

31. Molinatti, épuisé par la rareté de Tair, était obligé de s*arrèter à chaque insiant, tandis que MM. Vincent semblaient avoir des ailes, désireux qu'ils étaient farnver les premiers au sommet; Zumstein, en arrière d'une cinquantaine de pib. les suivait haletant, mais ne tarda pas à les rejoindre.

Ils arrivèrent ainsi au sommet de la pointe de Zumstein (4560'"), eî redescendirent sans encombre.

Les autres ascensions de Zumstein, en 1821, 1822, ne contiennent rien qui puisse nous intéresser*.

Onconstate donc, dans cette ascension, des troubles physiologiques éridents, bien que moindres que ceux dont les voyageurs au mont Manc nous avaient conservé le récit.

Bien moindres encore sont ceux qu'a observés Ilugi', qui ne va

' Elles sont racontées textuellement dans la Bibliothèque universelle, t. XXVllF, p. 06- " 1825. — Les notes de Zumstein ont été publiées ù Vienne, en 1824, par le baron éeleWcn. dans un li>Te intitulé : Der Monte Hosa, que je n'ai pu me procurer. J'cm- WB'e les détails qui précédent à un article fublié par M. Briquet sous le titre d'yla- <ntiomM aux pics du mont Rose. — {liibl. univ., t. XII, p. 1 — 47; 1861.)

* Sëtttrkisiorische Alpenreise — Sol ot hum, 4830.

iOS HISTORIQUE.

rien moins qu'à nier, chose bien étrange, l'accélération même d« ^

pouls sur. les lieux élevés. i

La plus grande hauteur atteinte par ce voyageur et ses compi* »

gnons fut le Finsteraarhorn (4275") : •

A ces hauteurs je n*ai jamais manquét dit-il, d*observer les baitemenU él ' pouls, la respiration, la température du corps. Les résultats furent consUofis ^ c*eftl-à*dire que sous ces rapports, les hauteurs ou les plaines se comportenl 4l * nu>ine, quand on n'éprouve ni effort, ni fatigue, ni crainte. J'omets d*éniiiiiém.^ \vH obsfTvations. Seul, Wàhren, connu pour sa vigueur dans tout rOberlaaii > éprouva quelques nausées sur la pointe du Finsteraarhorn. Pendant qu*il triTai* i Init h la l^ramide, il cessa deux fois d*y voir, au point d*ètre obligé de s*asseoir«

En sens invei*se, Ilipp. Cloquel^ affirme que les accidents de h ^ compression se font souvent sentir, même à la faible hauteur Al ^ grand Sainl-Bernard : .^

La raréfaction de Pair.... produit sur les organes de la respiration une modilki» tion assez singulière pour être remarquée. Les personnes douées d*une constitutin forte et dont les poumons sont dans un état parfait éprouvent un certain pliail ' ù respirer un air aussi Trais que pur et léger; celles, au contraire, qui sont privés i de ces avantages, mais plus particulièrement les asthmatiques, éprouvent unoM»; luise marqué, et une excessive diniculté de respirer, lorsqu'elles fréquenMl riiospice et ses environs. On a vu au Saint-Bernard des voyageurs être pour jémI dire asphyxiés par défaut d*air, et tomber en syncope, sans autre cause coamH^ ce qui arrive souvent aux individus faibles et délicats. Au début de la synoipi^ le pouls est très-fréquent ; mais celte accélération dans les battements des est d'autant moindre que la force des poumons est plus grande.

Cest encore à la rareté de Tair que Fon doit peut-être attribuer un pliéi remarquable que présente en ce lieu 1 observation des plaies. Leur cicalrisaliai demande le double ou même le triple du temps qu elle exigerait dan> la pbte

(>our sou entier achèvement On observe la même chose sur toutes leslûtlM

montagnes. (P. 55).

Les récits des voyageurs au mont Blanc sont toujours les plus et* ractéristiques, pour ce qui a trait au mal des montagnes, Depak .\ulljo, un inlcrvalle de sept ans s'ét lit écoule, pendant lequel ttlM seule ascension (Wiibraham, 5 août 1830) avait eu lieu. Mais k 17 septembre 183}, le docteur Martin Ban y* (U une asccnskn scienltlique dont le récit est plein d*inlérét.

Il n'eut à constater de troubles physiologiques qu'au-dessus di Grand-IMateau :

• Aperçu êurla lopinfraphit médicale de l'hospur du mont Sainl^brntard. — 2V< journMde Hed., Chim.. Phann. etc., l. Vil, p, *iy-57 ; iX^.

* Atcent to the mmmit of mont lUam\ 1G>|S septembre 18>4. — Edimbomrf phtiM. journal, X.\\[[[,p. 10i>-liU; |}C5.

LES VOYAGES EN MONTAGNES. - ALPES. i03

is étions alors arrivés à une élévation où j*allais vérifier les récits des précé* voyageurs sur Tépuisement qu'amène le moindre elTorl dans une atmoe très-raréfiée. Jen*ai point éprouvé de semblables inconvénients avant d*arrice point, et je n*en ai point vu chez mes guides. Je ne pouvais faire à la u'un petit nombre de pas, petits et lents. Deux ou trois inspirations pros étaient à chaque pas suffisantes pour me remettre; mais, quand je repar- ^épuisement revenait comme auparavant. J'éprouvais une indifférence dont bmpha point la vue du sommet prêt à être atteint. J'eus même une légère bnce, et fus obligé de m'asseoir pendant quelques minutes ; mais un peu de

■e remit

rés quelques minutes de repos au sommet, la faiblesse, l'épuisement, Tindif-œ disparurent.... (P. 11^2).

; récit de l'ascension du comte de Tilly, qui eut lieu quinze s après celle de Barry, confient tant d'erreurs et de confusions nous ne saurions nous y arrêter. Mais l'année suivante, un ais, Atkins^ atteignit le sommet avec deux compagnons, Ilegen et Pedwel, sans compter les guides, et observa des faits ressants.

m ascension eut lieu le 25 août 1837. 11 commence par s'en exr, comme d'une folie. Les premiers symptômes ne sont signalés lui qu'au Grand-Plateau :

tais forcé, dit-il, de m'arrêter tous les dix pas pour reprendre haleine et ier mes jambes. En proie à la soif, je Tétais encore à une langueur morravalais de temps en temps une gorgée de vinaigre, pour tempérer cette [oi dévorait mes entrailles, et je saignais souvent du nez. nlet n'était pas snns angoisses et Jolliquet ne pouvait tenir la tête droite, {ues-uns de ceux qui étaient en avant se traînaient çà et là, d*autres se releit et retombaient encore. Au pied du mur de la Côte gisait un homme étendu m long et sans mouvements. Je ne puis dire que ce fût un des guides, mais

tms rejoignit enfin

ifin, après une ascension des plus accablantes, après nous être vus forcés de i arrêter toutes les deux minutes pour respirer, nous arrivons sur la cime... sait 7* au-dessous de zéro (p. 36)

i petit chien qui nous accompagnait eut à lutter contre le sommeil sitôt que I eûmes passé le Grand-Plateau, et chaque fois que nous nous arrêtions, il «t de se coucher à nos pieds, trouvant la neige froide. 11 laissa voir plus d'un te de surprise en jetant souvent autour de lui des yeux égares. Tantôt il faisait effort pour courir bien vile, et tantôt il retombait épuisé. Quant à son appétit, os de poulet que nous lui donnions disparaissaient avec une vitesse étonnante,

s il ne paraissait pas souffrir de la soif

ledringer, voulant se faire gloire de mettre le premier le pied sur la cime, se à courir, mais à peine eut-il fiût quelques pas que, d'épuisement, il s'éten-

Atcetuion au mont Blonc^ traduit de Tanglais, par Jourdan. — Genève, Lon- 5, 1838.

dit raide sur la neige pendant deux oa trois minutes, essuyant des douleurs cruelles. Il subit les conséquences de son ardeur déplacée pendant tout lo temps que nous restâmes au sommet (p. 5G)

Nous respirions avec toujours plus de liberté à mesure que nous descendions, et nous nous sentions si légers qu'il nous semblait à peine toucher à la terre (p. 59).

A partir de celte époque, les ascensions du mont Blanc deviennent plus nombreuses. Depuis celle d'Atkins jusqu'à la célèbre expédition de Bravais, Lepileur et Martins, en 1844, on en compte 17 ; mais je ne puis guère signaler comme intéressante que l'ascension deMlled'Angeville (4 septembre 1858), qu'il fallut à peu près porter Jusqu'au sommet.

Le docteur Rey* raconte, dans les termes suivants, les symptômes qu'éprouva cette femme intrépide :

J*ai appris de Mlle Dangeville que, dans son état habituel, son pouls bat de 58 à 60 fois par minute, bien petit et bien régulier. Au départ de Chamounix pour Tascension, il était déjà de 64 et élevé. Témotion commençait : aux Grands-Mulets, il était de 70 et irrégulier, quoiqu'elle se sentit au mieux, moralement et physiquement. À la montée, qui est au-dessus du Grand-Plateau, où elle a commencé à ressentir un peu de fatigue et de sommeil, elle a compté 136 pulsations à intervalles inégaux, c'est-à-dire beaucoup plus du double de ce qu'elles sont pour elle dans son état ordinaire. Arrivéeàunlieu nommé le MurdelaCôte, près de la dernière cime, elle éprouva une sorte d'agonie, occasionnée par un excessif besoin de dormir, et elle ne peut dire jusqu'où une accélération aussi extraordinaire s'éleva pendant cette grave indisposition ; mais cinq minutes après son arrivée à la cime, le pouls de la noble et généreuse Française était déjà revenu à 108 (p. 541).

Jelons donc un coup d'œil sur les autres montagnes.

Le célèbre naturaliste Desor% dans le récit des excursions nombreuses avec séjour prolongé dans les hauts lieux, qu'il fit on compagnie de l'illustre Agassiz, s'étonne de ne ressentir et de n'observer aucun trouble physiologique ; il en est frappé surtout lors de son ascension à la Jungfrau (4170'") en 1841 :

Je dois avouer que pendant tout le temps que nous fumes au sommet, de même que pendant la montée, nous n'éprouvâmes aucun de ces accidents, tels que nausées, saignement du nez, tintement des oreilles, accélération du pouls, et tant d'autres malaises auxquels la plupart de ceux qui ont fait l'ascension du mont Blanc nous disent avoir été en proie. Devons-nous l'attribuer à cette différence de

* Influence sur le corps humain des ascensions sur les hautes montagnes, Rerue médicale, 1842; t. IV, p. 521-344.

• Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpex, de M. Agassiz et de ses compagnons de voyage. — Neufchàtel, Paris, 1844.

500 métrés qu*il y a entre la hauteur du mont Blanc et celle de la Jungfrau? ou bien faut-il en chercher la cause dans l'habitude que nous avions cx)ntractée depuis plusieurs semaines de vivre à une hauteur de plus de 2,590 mètres; mais il est à remarquer que M. Duchàtelier, qui n'était dans les montagnes que depuis quelques jours, ne se trouva pas plus indisposé que nous. Sans prétendre décider celte question, qui appartient pUis particulièrement au domaine de la physiologie, je penche cependant â croire qu'il y a un peu d'exagération dans tout ce qu'on nous raconte à ce sujet. Peut-être aussi quelques voyageurs se sont-ils laissé tromper par leur imagination, semblables à ces élèves en médecine qui se croient tous les jours atteints de la maladie dont le professeur vient de leur exposer les caractères. Des physiologistes allemands prétendent même, si je ne me trompe, avoir observé les symptômes les plus extraordinaires sur des montagnes de quelques mille pieds. (P. 409).

Il revient encore* sur cette immunité à propos de son ascension au Sclireckhorn, ou plutôt au Lauteraarhorn (iGoO™), le 8 août 1842 :

Je dois faire remarquer que personne de noua n'éprouva le moindre malaise ni au sommet, ni à la montée, ni à la descente, en sorte qu*à cet égard je puis pleinement oooGrmer ce que j'ai dit ailleurs sur tous les prétendus inconvénients des hautes régions.

Et cependant, h celte conclusion si alisolue, on peut opposer même dans les récils de Desor*, le fait ci-dessous :

Nous cheminions ainsi depuis un quart d'heure, lorsque tout à coup notre ami Mcolet nous cric qu'il n'en peut plus. 11 éprouve cette fatigue complète dont on est quelquefois assailli dans les hautes Alpes, mais qui passe très-vite pourvu seulement qu'on se repose un instant Je sens bien, dit-il, que je n'arriverai

(tas vivant à Zermatt (P. 54t2).

Les voyageurs étaient seulement au pied du mont Cervin. Gottlif^b Studer' fait, le 15 août 1842, l'ascension de la Jungfrau; il n'éprouve rien non plus cl en donne une étrange raison :

Nous ne nous aperçûmes d'aucun des troubles qu'à de si jurandes hauteurs les voyageurs ont souvent attribués à la raréfaction de l'air; cependant il faut faire attention que, dans une aussi longue ascension, pendant trois longues heures, la poitrine peut se reposer (P. 515).

En sens inverse, un autre touriste, Spitaler*, qui fit, avec plu-

« Pttvue suis$e. — Neufchâtel, juin 1843.

* Journal d'une course faite aux glaciers du mont Rose et du monl Cervin. — Bihlioih. unir, de Genève. 2' série, l.XXVIÎ, 1840.

* Amfiug nack dem Aletsch Eismeer und Ersteigung der Jungfrau (4I67~). Rapporlé in-extenso dans Matériaux pour Vctude de» glaciers, par DoUfus-Ausset, t. IV,

* htobachtungen ûher den Einfluss der verdûnnte Luft und des stârken Sonnenlichles tufhoher Gebirgen, etc.,. — Osterreich. med. Jahrh. N. Folge^ t. XXXII; 1843.

lOG UISTORIQUE.

sieurs compagnons, des ascensions sans grande importance, a certainement exagéré les souffrances éprouvées. Ainsi, à propos du Vencdiger dans le Pinzgau, montagne de 3675", il fait le lamentable tableau que \oici :

Nous avions le besoin d'inspirer plus souvent et tous les muscles étaient mis en action avec peine ; les battements du cœur et du pouls doublaient ou même triplaient ; les pulsations étaient petites et faibles , les difficultés respiratoires allaient jusqu'à Tangoisse, et arrêtèrent Tun de nous à quelques centaines de pas de la cime; un autre, en revenant, eut une légère hémorrhagie pulmonaire ; la sécrétion des reins était singulièrement diminuée.... personne n*était incommodé par la sueur, mais la soif était fort grande. La température était de + 2 à -f 0 * R... — Dans la plaine nous n'aurions pas eu froid, mais à 9,000 pieds une sensation pénible de froid nous prit ; tous avaient la peau flasque, le visage d'aspect vieillot; la force des muscles était singulièrement diminuée, et de quarante, vingt-six seulement atteignirent la cime.

Le témoignage du célèbre physicien anglais, le principal Forbes, est bien- autrement précieux et bien autrement exact. Forbes* parle des accidents de montagnes à propos de son expédition au col du Géant (SoôO™), le 25 avril 1842, dans laquelle il vit un de ses guides légèrement atteint :

Nous étions à environ mille pieds du sommet, quand Couttet sentit sa respiration un peu affectée, mais non d'une manière grave. C'est là un symptôme trèscommun, et qui dépend beaucoup de Tétat de la santé. Je m'en ressentis à peine ici jusqu'au sommet. Biais, en 1841, j'en ai été nettement incommodé à un niveau inférieur, en montant à la Jungfrau. Les guides disent que ces variations tiennent à l'état de l'air; et David Couttet m'affirma, que, à différent^ jours, lui et son père avaient senti en même temps la difticulté à respirer à une hauteur très-médiocre. (P. 224.)

Après tous ces voyageurs, naturalistes ou simples touristes, qui n'ont parlé qu'incidemment des accidents physiologiques, nous arrivons à une expédition scientifique demeurée justement célèbre, la première qu'ail vu le mont Blanc depuis de Saussure, et dont un des membres, le docteur Lepileur, était spécialement chargé de s'observer lui-môme et d'observer ses compagnons au point de vue physiologique. Aussi le récit* qu'il a fait de cette ascension méritet-il d'être ici analysé très-longuement.

Mais avant d'aborder ce récit lui-même, M. Lepileur, qui avait l'habitude de la montagne, raconte que, dans ses excursions anté-

* TraveU through the Alps of Savoy. ~-~ Édimbnrgh, 1815.

• Mém. sur les phénomènes physiologiques, que l'on observe en s'élevant à une certaine hauteur dans les Alpes. Revue médicale,, 1845, t. If.

LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ALPES. i07

Heures à l'ascension du monl Blanc, il a éprouvé ou observé un certain nombre de phénomènes intéressants, surtout par les faibles hauteurs auxquelles ils se sont présentés :

En allant de Martig[ny au grand Saint-Bernard, en septembre i83!2, je vis mon frère et deux de mes amis présenter la plupart des symptômes du mal des montagnes ; ' Tun, jeune homme de vingt-six ans, fut pris, une heure avant d'arriver à Thos* pice , de malaise général, de faligue, d'essouHlement, de palpitations, et bientôt ne put marcher sans être soutenu et sans faire des halles fréquentes à intervalles égaux. Arrivé à Thospice , il se coucha, sans pouvoir prendre autre chose qu*un peu de thé ; il souffrit toute la nuit d'un malaise qu'il comparait à celui de la fièvre ; le lendemain matin il sentait encore de l'oppression et se hâta de redescendre à ilartigny. Des deux autres, Tun avait trente ans, et mon frère dix-sept : ils ne souHrirent que fort peu dans la dernière demi-heure de montée ; mais quoique peu fatigués en arrivant, ils n'avaient pas le moindre appétit, et même la vue et Todeur des aliments leur inspirait du dégoût. La nuit les remit tout-à-fait ; le lendemain ils purent monter à Tune des cimes au sud du couvent, et redescendre à pied à Martigny. La fatigue de cette journée leur ôta également le soir tout appétit, ainsi qu'à un autre de nos compagnons , qui n*avait rien éprouvé au Saint-Bernard ; mais ce n'était alors que de la fatigue, il ne restait rien du malaise qu'ils avaient ressenti la veille.

Au mois de juin 1835, en gravissant la pente de neige qui s'étend au-dessous du château Pictet sur le Buet, à une hauteur d'environ 5,000 mètres , je sentis nitrs lorces défaillir, j'avais beaucoup de peine à avancer. Un de mes amis qui m'accompagnait, souffrait déjà depuis près d'une demi-heure de fatigue dans les jambes et les genoux. 11 faisait des haltes fréquentes. Quant à moi, je ne pouvais faire plus de 160 pas de suite.

Un peu de chocolat que je mangeai me remit presque complètement; cependant j'étais encore obligé de m'arrèter de temps à autre, quoique beaucoup moins épuisé. Du château Pictet à la cime du Buet la pente est très-douce, et je n'éprouvais dans ce trajet aucune lassitude.

Au mois de juillet de la même année , je montais avec un guide sur la pointe

de rocher qui domine au nord le col Saint-Théodule ; environ soixante mètres

au-dessous de la cime, je m'aperçus que le guide s'arrêtait fréquemment ; bien«

tôt il lui devint impossible de faire plus de huit à dix pas sans reprendre haleine.

C'était un homme robuste et dans la force de Tàge, je ne pouvais penser que le

poids de mon sac qu'il portait suffit pour le fatiguer à ce point ; le voyant haleter,

pâlir et sur le point de tomber en défaillance , je lui dis de prendre uu peu de

repos ; il ne voulut pas d'abord convenir de son malaise, mais enfjn il fut obligé

de s'asseoir, une sueur froide coulait sur son visage, il était épuisé. Je lui fis

manger uu peu de pain et de chocolat, ce qui , joint à un repos de dix minutes,

l^remit tout à fait. La hauteur à laque.le nous étions n'était guère que de cent

cinquante mètres au-dessus du col Saint-Théodule, c'est-à-dire de 3,560 mètres,

mais j'avais remarqué en partant de Zermatt , vers minuit, que le guide était

ivre, et c'était là ce qui l'avait rendu si impressionnable à la raréfaction de l'air.

Deux jours après, en gravissant le Breithorn, à l'est-sud-est du col Saint-TIiéo-

dule, un de mes guides se trouva dans rimpossibiUté de monter plus haut que

le dernier plateau (environ 5,900 mètres) ; cet homme avait soixante ans et était

;iffecté d'une double hernie inguinale. Un autre guide du même âge éprouva

beaucoup d'anhélation en gravissant le cône terminal du BieiUiorn (4,100 mètres),

dont la pente est très-raide. Les deux autres guides, hommes de trente à trenle-cinq ans , n'eurent aucun malaise non plus que moi. L'année suivante, faisant la même excursion avec un de mes amis, je fus pris d'un sommeil invincible en traversant le vaste plateau situé au sud du Breitliorn , où l'année précédente un guide avait dû s'arrêter. Je dormais en marchant, quelqu'eflbrt que je fisse pour me tenir éveillé ; un des deux guideséprouvait le même eflet, l'autre et mon compagnon de voyage ne ressentaient rien de semblable. De retour au col Sainl-Théodule (5,410 mètres), après un léger repas fait de bon appétit, nous dormîmes tous au soleil , pendant une heure environ. En se réveillant , mon compagnon de voyage se sentit mal au cœur et vomit ce qu'il avait mangé une heure avant. Il faut remarquer que Tavant-derniére nuit nous avions peu et mal dormi, et qu'après une marche de huit heures , nous n'avions pris , la nuit qui précéda notre excursion , que trois quarts d'heure de sommeil. Il m'est arrivé plusieurs fois, à Paris, de me trouver ainsi dominé par le sommeil au point de dormir et même de rêver en marchant. Nous n'avions, du reste, éprouvé les uns ni les autres aucun autre malaise pendant cette excursion.

Au mois de juillet 1844, en gravissant la pente du Couvercle, à une hauteur de 2,500 mètres environ, j'éprouvai un malaise et une difficulté à monter comme celle que j'avais ressentie en 1855 au Buet. Cet état dura près de vingt minutes. Je n'étais pas obligé de m'arrêter, mais je souffrais, et mes forces me paraissaient diminuées de beaucoup : enfin, sans cause appréciîible, car je continuais à monter, le malaise cessa tout-à-coup, je pus franchir sans peine la hauteur de 150 mètres environ, qui séparaient le point où je me trouvais du Jardin. .\rrivé en ce dernier endroit, je mangeai avec assez de plaisir ; mais je fus bientôt rassasié. M. le D' Noël de Mussy, l'un de mes compagnons dans cette promenade, et qui se trouvait pour la première fois dans les montagnes, n'éprouva qu'un peu d'essoufflement; au Jardin, il mangea avec beaucoup d'appétit. Cependant le soir, en revenant, il était beaucoup plus fatigué que moi. Un autre voyageur qui nous accompagnait ne ressentit aucun malaise.

Enfin, au mois de septembre , M. Camille Bravais , qui montait avec moi à la pierre de l'Echelle, parvenu à une hauteur d'environ 2,500 mètres, était obligé de s'arrêter tous les vingt pas pour reprendre haleine. Il est vrai que M. C. Bravais, affecté sans doute d'un peu d'hypertrophie du cœur, n'a jamais pu gravir une montée rapide, sans éprouver de fortes palpitations. (P. 55 et suiv. du tirage à part.)

Arrivons mainlenant aux ascensions du mont Blanc. Dans la première tentative avec MM. Bravais et Martins, le 50 juillet 1844, ils éprouvèrent quelques troubles sur le Grand-Plaleau (3911"), où ils dressèrent leurs tentes pour la nuit, et qu'ils ne purent dépasser : dégoilt des aliments, diarrhée, abattement. M. Lepileur fut pris de frissons violents revenant huit ou dix fois par heure; M. Martins eut un accident analogue. Ils avaient, pour planter leur tente, prêté la main aux guides, et s'y étaient beaucoup fatigués.

Le 7 août, ils reparlent tous trois, et vont coucher au Grand- Plateau : les frissons y reprennent M. Lepileur; M. Martins était assez malade. Bravais n'eut qu'une invincible envie de dormir aux

Grandes-Montées (3800"). L'un des guides avait le visage cyanose, ce que M. Lepileur aUribue au fioid. M. Martijis, en descendani, eut une hématurie légère.

Le 28 août, troisième voyage; départ de Chamounix à minuit :

La montée se fil très-bien jusque vers 5,1 00". Là, Tournier se sentit malade, perdit tout à fait courage et fui obligé de redescendre. U était pâle, la sueur inondait son visage et il pouvait à peine faire quelques pas en montant, bien qu'on lui eût fait déposer sa charge et que nous fussions sur une pente assez douce. I! attribuait cette défaillance de ses forces à ce que, la veille, ne pensant pas monter, il s*était fatigué beaucoup à un travail pénible. Son malaise cessa dés qu'il fut à deux ou trois cents mètres plus bas.

A 5,C00", je ne ressentais rien en marchant d*un pas mesuré; mais quand je roulais monter >ite, comme par exemple pour rejoindre mes compagnons de Toyage,-après m'étre arrêté un inslant, j'éprouvais du malaise. M. Bravais souffrait beaucoup du froid aux pieds depuis quelques heures. Plusieurs fois il avait été obligé de s'arrêter, et nous avions rétabli la circulation en lui frappant fortement la face dorsale des orteils avec nos mains

Au Petit-Plateau, je mangeai d'abord avec répugnance, puis avec plaisir, lorsqu'un peu d'aliments eut excité l'estomac. Nous primes tous un peu de vin : c'était toujours la ce qui nous réussissait le mieux

M. Bravais fut encore, cette fois comme les deux autres, pris d'envie de dormir veri la hauteur du Petit-Plateau (5,800").

En arrivant au Grand-Plateau, il était, ainsi que moi, un peu fatigué. M. Martins ne l'était pas. Cachât et Âmbroise Couttet étaient épuisés. Aussitôt qu'ils furent arrêtés, ils se couchèrent au soleil sur la neige, et restèrent ainsi pendant trois ou quatre heures, sans pouvoir nous être d'aucune utilité. Ambroise Couttet fot de plus des nausées toute l'après-midi. Dès qu'il voulait se tenir debout, la syncope devenait imminente. lx?s autres s'occupèrent avec nous à mettre les instruments en observation et à déblayer notre tente que la neige avait aux trois quarts ensevelie du côté du N.-E. Ce travail ne nous fatiguait ni les uns ni les autres, et nous n'éprouvions pas plus d'essoufflement que la première fois et qu'à Ckimounix, quand nous avions dressé nous-mémc la tente pour nous y exercer et montrer à nos guides comment il fallait .Vy prendre.

L^appétit était chez tous moins développé que dans la vallée. M. Bravais en avait très-peu; chez M. Martins et chez moi il était nul. Cependant je n'éprouvais pas <ie dégoût pour les vivres frais que nous avions apportés. Trois heures après Botre arrivée, ayant ôté mon masque de crêpe qui me gènail pour observer, je sentis un commencement de mal à la tête qui cessa dès que j'eus remis mon masque. Lorsque j'apportais une grande attention à l'observation de quelque instrument, quand par exemple je lisais un thermomètre placé sur la neige, cl en sènéral quand je me trouvais dans une position où la respiration était gênée, jVprouTais une légère sensation nauséeuse qui durait à peine une ou deux secondes ; l'instant d'avant et l'instant d'après je ne m'en ressentais nullement. lessieurs Martins et Bravais remarquèrent chez eux le même phénomène. A cela prés, nous étions fort bien portants, gais et pleins de confiance. Nous ne tenions note de ces minuties de mulaise que pour être rigoureusement

nacts.

à. Simon fut pris de défaillance pendant que je lui làtais le pouls. Il était debout rt n'eut que le temps de se coucher sur la neige, pour éviter une syncope corn-

pléte. Depuis noire arrivée, il avait travaillé à déblayer la tente et à ranger nos effets de campement sans éprouver de malaise ; cependant il était un peu moins dispos celte lois que les autres. Il se remit au bout de quelque temps et mangea même avec appétit. Le soir, tout le monde était bien portant ; nos deux malades s*étaient remis de leur fatigue; je dormis la nuit, quoique fort gêné par l'impos- 'sibilité d'étendre les jambes. Je sentis aussi quelques douleurs rhumatismales dans le genou droit, vers le bord interne de la rotule, et un peu de névralgie au côté externe de la cuisse gauche. M. Bravais observa jusqu'à minuit. Le 29, à quatre heures du matin, je fis la première observation. J'étais bien reposé, je me sentais toutes mes forces, mais je n'avais pas d'appétit; je mangeai seulement avec plaisir quelques raisins secs, les vivres, gelés à fond depuis un mois, et surtout la viande, m'inspiraient du dégoût. Vers six heures, M. Bravais et moi nous primes un peu de pain et de vin. Les premières heures de la matinée se passèrent à observer et à faire quelques expériences, pendant lesquelles nous restâmes debout, allant et venant sur la neige molle. A dix heures dix minutes, on partit pour la cime.

La traversée du Grand-Plateau fut pénible à cause de la neige dans laquelle on enfonçait jusqu'au mollet. Je ne me sentais plus aussi fort que le matin, mais je n'éprouvais aucun malaise. Je transpirai abondamment en traversant le Grand- Plateau et pendant la première demi-heure de montée. Nous souffrions du froid aux pieds et aux mains, M. Bravais surtout. M. Blartins s'essoufflait un peu plus et plus vite que nous. Jusqu'au bas des rochers Rouges supérieurs, 4,400" environ, je n'avais de malaise d'aucune espèce ; nons faisions trois cent cinquante à quatre cents pas de suite sans reprendre haleine ; mais arrivé à ce nombre, on sentait le besoin de quelques instants de repos. La pente sur laquelle nous nous élevions, mesurée avec la boussole du géologue, était, vers 4,500", de 42', l'inclinaison de notre marche était de 16".

Vers 4,400", je commençai à sentir au bout de dix ou douze pas un peu de fa* ti<'ue avec douleur analogue à celles de la courbature, dans les jambes et les genoux. Je comptai de nouveau mes pas, nous en faisions encore cent entre chaque halte; mais les vingt derniers m'étaient très-pénibles. Cette douleur des jambes cessait dès que je m'arrêtais, et les premiers pas que je faisais ensuite étaient très-faciles. Je commençais à désirer vivement de voir la pente s'adoucir. Un quart d'heure avant d'atteindre le haut des rochers Bouges supérieurs elle devint en effet moins roide. Vers celle hauteur (4,500") j'eus un peu de transpiration qui ne dura que quelques instants. Après une courte halte on continua de monter; un peu avant le sommet des rochers Rouges supérieurs, j'avais commencé à sentir quand je marchais un malaise indéfmissable ; je n'avais ni mal de tète ni palpitations, une foison deux je sentis quelques battements dans les carotides, sans doute parce que j'avais fait quelques pas plus vite que les autres. Je n'avais pas non plus de mal de cœur, mais un malaise général, une sorte d^épuisement* J'étais faible et il me semblait que j'avais juste assez de force pour exécuter les mouvements de locomotion pendant un certain temps et qu'ensuite ce serait fmi ; j'étais en un mot comme un homme qui, à la fm d'une longue journée de marche, épuisé de fatigue, sent qu'il pourra bien arriver encore à tel point peu éloigné, mais qu'il doit renoncer à aller plus loin. Je ne pouvais marcher que la tële basse et le menton touchant presque le sternum. Cette attitude était celle de tous, et lorsqu'on reprenait haleine, c'était aussi, pendant les premières secondes, le cou tendu et le corps penché en avant. Clissold avail observé la même chose. Un peu d'envie de dormir se fit sentir chez moi à plusieurs reprises et j'eus quelques b&illements. Enfin ce qui ajoutait beaucoup au malaise, c'était une soif

LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ALPES. m

assez TÎTe ou plutôt une sécheresse et un état pâteux de la bouche ; un peu de nèig^ fondue sur la langue en mâchant du raisin sec, désaltérait pour quelques instants. Cet état de malaise ne se développa que graduellement, et il était trèssupportable quand, Ters 4,560*, un ^ent violent du nord-ouest nous assaillit. Aussitôt nous sentîmes se glacer nos mains, notre visage et In partie de la tète que la coifTure ne couvrait pas. 1^ côté du corps que frappait le vent était aussi trés-refroidi, surtout chez MM. Bravais et Martins, dont les vêtements étaient assez légers. Conune nous montions en zigzag, quand nous nous trouvions avoir le vent en face pendant une raffale, j'éprouvais alors au plus haut degré la sensation que j*ai décrite à propos de notre première ascension au Grand-Plateau. J'avais beau me couvrir de la main le nez et la bouche, baisser, détourner la tète, je ne respirais pas plus que si j'avais été sous Teau. J'éprouvais l'anxiété de l'asphyxie, la tète me tournait et un peu de mal de cœur se faisait sentir. Lors même que je tournais le dos à la rafl'ale, il me semblait que le vent faisait le vide autour de moi, et je respirais difticilement. Je fus le seul à éprouver cet effet du vent, tant au premier qu'au troisiè.ne voyage. Ce surcroit de malaise dura sans discontinuer pendant un quart d'heure ou vingt minutes, je me demandais si je pourrais arriver au sommet, je sentais bien que j'y parviendrais; mais il me fallait employer tout ce que j'avais de force morale pour faire agir les forces physiques. Par moment aussi je m'avanç;iis machinalement, sans penser, pour ainsi dire. Personne ne parlait, chacun n'avait comme moi qu'une pensée, celle d'avancer encore de quelques pas. Aussi l'espace que Ton parcourt entre les rochers Rouges et la cime, bien que l'on mette près de deux heures à le franchir, ne m'a pas laissé beaucoup de détails dans la mémoire, et se retrace à moi comme un souvenir informe assez pénible et très-court, sans doute à cause de son uniformité. La même chose a eu lieu pour )1M. Bravais et Martins, car nous avons été surpris' tous trois quand il fallu reconnaître par nos notes que nous avions mis près de deux heures à aller des rochers Rouges à la cime. Nous ne nous rappelions que deux ou trois incidents de cette montée, qui, bien que pénible, fut pourtant faite sans interruption et sans l'excès de fatigue et d'épuisement éprouvé par quelques voyageurs. C'est, je crois, au vide que laisse dans la mémoire cette partie de Ta^cension au mont Blanc qu'il faut attribuer les erreurs et les confusions si fréquentes dans les récits des voyageurs lorsqu'ils parlent de ce trajet.

Quand on faisait halte, je me trouvais au bout de deux ou trois secondes en parfaite santé ; je ne souÔrais plus que d'un peu de soif et du froid aux pieds et aux mains. Nous ne trouvâmes pas, comme de Saussure l'a observé sur lui-»mème, que le malaise causé par la marche arrivât à son plus haut point au bout de huit ou dix secondes de lialte.

Pendant le dernier quart d'heure de montée, la pente était plus douce et le vent soufflait avec moins de violence. Ces deux causes, jointes au bonheur que j'éprouvais en voyant la cime à peu de distance, diminuèrent beaucoup mon malaise. M. Bravais ne souffrit que du froid. Nous avions déjà reconnu que de nous trois c'était lui qui ressentait le moins les effets de Tair raréfié. M. Martins était celui qui en souflrait le plus. 11 était Irès-essoufflé, avait des palpitations, des battements dans les carotides et un peu de mal de tète; il se sentait une fatigue générale, et faisait moins de pas que nous. En arrivant à la cime, il s'en croyait encore éloigné d'une demi-heure, et ressentit en s'y trouvant un vif mouvement de joie. Aucun de nous n'éprouva, pendant la marche, ni douleur ni fatigue, enlui riin d'extraordinaire dîins l'articulation coxofémorale ; en général, on ne ressenlait pa« de fatigue dans les muscles de la cuisse.

iVl HISTORIQUE.

MM. Bravais et Martins en avaient un peu dans le droit antérieur seulement.

Entre les rochers Rouges (4,500") et les Petils-Mulels (4,660«) nous faisions d*abord, sans reprendre haleine, quatre«>vingls pas, puis ce nombre se réduisit à soixante-dix, et enfin à trente-cinq ou quarante pas entre les Petits-Mulets et la cime. Cependant, au moment d'arriver sur le point culminant, la pente étant très-douce, nous fîmes une ou deux traites plus longues que les autres. A quarante mètres environ du sommet, M. Bravais voulut voir combien il pourrait faire de pas en montant aussi vite que possible et dans le sens de la grande pente. 11 fut obligé de s'arrêter au bout de trente-deux pas ; il sentait, dit-il, qu'au moment où il s'arrêta, il aurait pu en faire encore deux ou trois, peut-être quatre, mais qu'il lui eût été tout à fait impossible d'aller au-delà.

Pendant la montée, aucun des guides et des porteurs ne parut souffrir ; deux d'entre eux étaient un peu plus fatigués que les autres : c'étaient Frasserand, qui déjà la veille était arrivé un peu fatigué au Grand-Plateau, et A. Couttet, qui y avait été malade toute l'après-midi. Nos deux guides et le porteur Simon paraissaient pouvoir faire un plus grand nombre de pas que nous. Plusieurs fois même ils ne s'arrêtèrent que parce qu'on le leur demandait. Nous arrivâmes à la cime, M. Bravais et moi, en même temps : M. Martins nous y rejoignit quelques minutes après

Pendant huit ou dix minutes je souffris aux pieds de vives douleurs, causées par la réaction de chaleur qui succédait à un froid intense. J'éprouvai aussi, dans les premiers moments de notre arrivée et quand les douleurs des pieds eurent cessé, un peu de somnolence. Je me couchai sur la neige, où je restai cinq minutes, mais sans pouvoir dormir. Je me relevai alors, l'envie de dormir se dissipa, et pendant tout le temps que nous passâmes au sommet je n'éprouvai absolument aucune sensation pénible, sauf un peu de froid pendant la dernière heure. Je n'avais pas d'appétit, quoique l'idée de manger ne me causât aucune répugnance. M. Bravais était aussi fort bien portant ; seulement il éprouvait de temps à autre la petite sensation nauséeuse que M. Martins et moi nous avions observée sur nous la veille au Grand-liateau. Il se sentait de l'appétit et mangea un peu de biscuit et quelques pruneaux. Peu de temps après notre arrivée à la cime, il but, ainsi que moi, environ un tiers de verre d'eau-de-vie. Cette liqueur nous sembla délicieuse et fort douce, à notre grande surprise ; elle nous fit beaucoup de bien, et nous donna des forces sans nuus causer l'excitation qu'amènent ordinairement les spiritueux. Nous bûmes aussi, pendant les deux premières heures de notre séjour au sommet, un peu de vin. M. Martins, un instant après son arrivée à la cime, fut pris de nausées, et vomit quelques grains de raisins secs qu'il avait mangés une heure auparavant. Le vomissement le soulagea. H comparait son malaise au mal de mer. Couché, il ne souffrait presque pas, mais le mouvement et la station ramenaient les nausées. Une heure après, il était déjà mieux; au bout de deux heures, le malaise cessa complètement. 11 but un peu de vin, mais ne voulut pas manger. Les six hommes que nous avions avec nous mangèrent à peine, mais ils burent environ deux bouteilles de vin et une demibouteille d>au-de-vie. Tous se trouvaient en parfaite santé; deux seulement étaient évidemment fatigués, quoiqu'ils n'en voulussent pas convenir

On pouvait marcher sans aucune difficulté sur un plan à peu près horizontal : mais, dès qu'il fallait monter., on éprouvait de l'anhélation et une lassitude générale

Nous avions tous la langue blanche ; mais celle des guides l'était moins que la nôtre, et leur appétit n'était pas non plus, comme le nôtre, complètement ou . presque complètement nul. (P. 44-54.)

Après quelques heures d'observation, ils redescendirent au Grand- Plateau ; M. Martins fut pris d'essoufflement, de palpitations et de battements dans les carotides, en sorte qu'il fut forcé de s'asseoir. Pendant la nuit, M. Lepileur ressentit une violente névralgie sciatique à gauche. L'appétit ne lui revint que le lendemain, quand, retournant à Chamounix, il arriva par 3000"* ; dans toute la journée, il n'avait mangé qu'un petit morceau de pain trempé dans un peu de vin. Il envoya des vivres frais à Martins et à Bravais, restés au Grand- Plateau ; ceux-ci les reçurent avec grand plaisir et firent un bon repas ; toutefois, ce qu'ils mangèrent entre cinq n'aurait guère fait que la ration d'un homme dans la vallée.

Les urines étaient rares et foncées chez tout le monde.

Le travail de M. Lepileur est terminé par une série de tableaux indiquant le nombre de pulsations observées sur lui-môme, sur Martins et sur trois guides, de Servoz ou de Chamounix au sommet du mont Blanc. Il le résume, en disant :

L'augmentation de fréquence est un résultat constant , quand on s*éléve, à par*tir d*aii certain niveau,... qui peut varier suivant les individus.... Mon pouls s*est trouvé moins fréquent à Chamounix (60) qu'à Paris (67,25) ;.... ce fut le contraire cliez M. Martins.... Le rapport de fréquence entro Chamounix et la cime est, pour I. Martins 0,82 ; pour moi, 0,68 ; pour Muguier, 0,67 ; pour Couttet, 0,60 ; pour Sîmond, 0,6J. (P. 77-80.)

M. Martins* a raconté beaucoup plus tard le môme voyage; ses souvenirs concordent avec ceux de M. Lepileur :

Sur le Grand-Plateau les guides se mirent à déblayer la tente. Ce travail était pHiible: chacun d*eux avait à peine enlevé quelques pelletées qu'il s'arrêtait pour respirer ; un secret malaise se traduisait sur toutes les physionomies , l'appétit ^tait nul. Auguste Simond, le plus grand, le plus fort, le plus vaillant des guides, s'afEaissa sur la neige, et faillit tomber en syncope pendant que le docteur Lepilear lui tâtait le pouls ; c'était l'effet de la raréfaction de l'air jointe à la fatigue, à i'tnsomnie, dont chacun de nous était plus ou moins affecté. Nous étions alors à près de 4000 mètres au-dessus de la mer, et à 3000 mètres déjà il y a peu ^Wnnies qui ne se sentent incommodés. Je ne m'étonne pas que nous ayons ressmti dans cette ascension les effets de la raréfaction de l'air , qui avaient été peu marqués dans les deux premières. Jamais nous ne nous étions élevés si vite ^Chamounix au Grand-Plateau : partant de 1040 mètres au-dessus de la mer, Kos étions, après dix heures et demie de marche, à 3930 mètres ; c'est une diffé- .'«îce de niveau de 2890 mètres , franchie en moins d'une demi -journée. Tout ■alaise disparaissait quand nous cessions d'agir. (P. 25 du tirage à part.)

* Drujc oêcenêions scieiilifiqitcg au mont Blanc. -^ Revue des Deux^Mondeif livraison ^ 15 inar« 1865.

Le lendemain, ils terminèrent l'ascension :

La raréfaction de Tair.... nous forçait à marcher lentement ; tous les vingt pas, nous nous arrêtions essourflés

Nous touchions au but, mais nous marchions lentement, la tête baissée, la poitrine haletante, semblables à un convoi de malades. L'influence de la raréfaction de l'air se faisait sentir d'une nianière pénible : à chaque instant, la colonne s'aiv> rêbit. Bravais voulut savoir combien de temps il pourrait marcher en montant le plus vite possible : il s'arrêta au trente-deuxième pas sans pouvoir en faire un de plus. Enfin à une heure trois quarts nous atteignîmes ce sommet tant dé~ siré. (P. 27.)

Le récit de l'ascension du 19 juillet 1859, faile par MM. Chomel et CrozetS a également donné lieu à d'intéressantes observations ; ils suivirent une route différente de la route ordinaire, de la route battue, pourrait-on dire, tant les voyages au mont Blanc sont devenus fréquents :

Vient enfm la calotte du mont Blanc, qui, malgré son peu d'élévation au-dessus de la mer de glace, eilge pourtant encore deux mortelles heures d'ascension. C est là que, pendant ce dernier trajet, le manque d'air rend pénible tout mouvement du corps, et qu'il faut des efforts surhumains pour résister aux palpitations, au sommeil et à l'évanouissement

Ce sommet tant désiré, quelques pieds à peine nous en séparent encore. Nous nous piquons d'amour-propre, et nous relevant de la neig«? où nous étions étendus, nous faisons à la course le reste du chemin

Nous voici au sommet du géant des Alpes. La première impression.... fut, hélas I un tournoiement de tète et des contractions d'estomac qui nous firent chanceler.

Le célèbre physicien anglais Tyndall* est un des plus ardents ascensionnistes des Alpes. Chaque année le voit plantant son alpenstock sur quelque sommet nouveau. El ce n'est pas seulement dans un but scientifique qu'il brave ainsi de sérieux dangers; ce ne sont pas seulement les grands spectacles de la nature qui l'attirent et le passionnent; il semble, lui aussi, pris de cette manie de grimper pour grimper, qui, née en Angleterre, fait aujourd'hui des progrés dans notre propre pays. Mais son témoignage n'en a que plus de valeur pour ces diverses raisons.

C'est le 12 août 1857 que Tyndall fit sa première ascension au mont Blanc, en compagnie de MM. Hirst et Huxley. Celui-ci dut s'arrêter aux Grands-Mulets*

* Ascension du mont Blanc par la routé de Saint'^Gennain'^lei'ha'ms. — Nouv. ann, des voy., t. CLtiII, p. 358-362, 1850. ^

^ Tyndalli The glacière of (he Aljts. — Londoii, 1860. ,

LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ALPES. ii5

Arrivé aux Derniers Rochers, Tyndall se sentit épuisé. Le guide Simond s'écriait à chaque pause : a Ah ! comme ça me fait mal aux genoux ! »

Je me couchai sur un lit composé de granit et de neige , et m*endormiâ immé^ cfiatement.

Mais mon compagnon me réveilla bientôt : Vous m'avez fait peur, di(-il, j*ai écouté pendant quelques minutes, et je ne vous ai pas entendu respirer une fois.

Nous nous levâmes alors, il était 2 heures et demie.... Au sentiment de fatigue éprouvé josque-là se joignit un noureau phénomène, des battements de cœur. !(ous y étions incessanmient soumis, et ils devenaient parfois assez intense^ pour faire craindre quelque danger. Je comptai le nombre de pas que je poulais faire sans m*arréter et le trouvai de quinze ou vingt. A chaque repos mon cœur battait à être entendu, comme je m*appuyais sur mon bâton, et son calme était le signal d*une nouvelle marche en avant. Ma respiration était coju'le, nais facile et sans obstacles. Je m'eflorçai de rechercher si Tarticulation de la caisse, par suite de la diminution de pression, était relâchée, mais je ne pus m'en issurer.

Depuis que nous avions passé les derniers rochers, nous travaillions avec Tin* (fifTéreoce stoique d*hommes qui accomplissent un devoir sans s'inquiéter des conséquences. Enfîn un rayon d*espérance commença à éclairer nos esprits ; le sommet était visible, Simond montra plus d'activité.... à 3 heures et demie je joignis les mains sur le sonunet. (P. 80.)

Le récit de la seconde ascension, faite le 12 septembre ISSS, ne contient qu'une allusion en quelques mois aux fatigues des monta-* gnes (p. i89).

En 1859, ascension plus sérieuse encore et des plus fructueuses pour la science. Tyndall, Frankland et neuf guides passèrent une nuit au sommet du mont Blanc ; leur séjour y fut d'environ vingt heures*:

%iîs ne souffrîmes pas du fVoid, bien que nous n'ayions pas de feu et que la leige fât à une température de ^45* G.. Mais nous fûmes tous indisposés. fétats mai portant en quittant Chamounix.... J'avais fréquemment triomphé de UDD malaise dans des occasions précédentes , et j'espérais qu'il m'en arriverait suftaot. liais je fu< en ceci complètement déçu ; mon malaise était plus profon- Utoeni enraciné qu'à l'ordinaire, et il augmenta pendant toute l'ascension. Mais, le kiidemain malin, je me trouvai plus fort, tandis qu'il en était tout autrement f$n plusieurs de mes compagnons. (P. 51.)

La même année, un Allemand, le docteur Pitschner^ fit une iscension remarquable de la même montagne ; il fut très-sérieusenoit atteint :

' Boun of exercise in the Alps. — tl* éd. — Lotidou, i87i.

* Dtr moni Blanc. LarsUllumj (ter Besleigung dcstelben ain o\ juii, i, u 2 Auyuit il». — Bferiiii, 4860.

liO HISTORIQUE.

Nous étions à 6 heures du matin dans le Corridor (3,990 mètres) ; le thermomètre marquait — 8' C. A peine y étions-nous depuis cinq minutes, qu*une forte envie de dormir vint nous saisir, qui s'empara de moi au plus haut degré. Ma respiration était très-pénible ; mes yeux papillotaient, j'avais des bourdonnements d*Qreilles, des douleurs de tète, des nausées ; bientôt survinrent à plusieurs reprises des vomissements ; Balmat n*était pas plus épargné que moi, et Tenvie de dormir le domptant, il se coucha sur la neige, et je ne tardai pas à me laisser tomber auprès de lui.

« Je ne puis aller plus avant, avant de dormir une demi-4ieure, » dis-je à Balmat.... Je tombai dans un sommeil léthargique, entrecoupé de suffocations, qui Unit par paraître dangereux à Balmat ; aussi se mit-il à me remuer et à me secouer, sans pouvoir me réveiller. Quinze minutes s'écoulèrent. Ses cris m'éveillèrent, et il me dit : « Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps, il faut aller en avant. • La sueur m'était venue au visage; je me frottai la ûgure de neige, et

après une vingtaine de respirations profondes, je me sentis remis

D'après les sensations que j'éprouvai sur le glacier, il est évident que l'influence de l'air des hauteurs s'est fait sentir chez moi d'une manière très-grave ; il engendre des congestions périlleuses <

Au retour, à trois heures après midi , les mêmes symptômes se nlanifestèrent dans le même lieu, mais avec une bien moindre intensité : maux de tête, dégoûts, Vomissements.

L'expédition du docteur Piachaud \ le 26 juillet 1864, donna des résultais tout aussi intéressants. L'auleur a porté son attention sur les phénomènes physiologiques éprouvés par ses compagnons et lui, et (( attribués à la rareté de l'air » :

Le principal, dit-il, est l'oppression, qui existe à peine lorsqu'on est en repos, mais qui se manifeste dès qu'on se met en marche , pour cesser de nouveau, quand on s'arrête. Il en résulte l'obligation d'augmenter le nombre des inspirations, et de là une fatigue telle que tous les vingt ou vingt-cinq pas il faut nécessairement un temps d'arrêt. Cette fatigue, du reste, ne ressemble point ft celle qu'on éprouve à la suite d'une longue marche ; ce ne sont pas les jambes qui en sont principalement atteintes, elle s'empare de l'économie tout entière, il y a comme une dépression générale aussi bien morale que physique. U est essentiel d'ajouter que cet état particulier ne s'observe que pendant le mouvement ascensionnel, car une fois arrivé au sommet et pendant la descente je ne ressentis rien de pareil. Un autre effet remarquable de la rareté de l'air , c'est la tendance au sommeil, à laquelle j'avais peine à résister ; je sentais que si je m'étais étendu sur la neige, ou que j'eusse été seul, je me serais immédiatement endormi. Je ne pense pas que cette somnolence puisse être attribuée au refroidissement, car sur la cime, où le froid était des plus vifs, j'étais parfaitement éveillé*

J'ai éprouvé aussi de très-légers vertiges , mais , si j'en parle, c'est pour être complet. Quant aux nausées, vomissements, défaillances, hémorrhagies , il n'en fut question pour aucun de nous; nos guides, auxquels je demandai des renseignements sur ces divers points, me répondirent qu'ils n'avaient jamais observé

* Une aicensiûn au mont Diane en 1801. Bibl, univ» de Genèoe, 5* série, t. XXIU, p. 66-106, 1865.

LES VOYAGES EN MONTAGNES. — ALPES. ii7

d^bémorrfaagies. Four ce qui concerne Toppression, qui est le symptôme le plus ordinairement constaté, je dois dire qu'il est loin d'être absolu, car de nous six, je suis le seul qui Taie éprouvé d'une manière bien marquée ; les guides ne s'en plaignaient pas et M. Loppé pouvait courir en arrivant prés du sommet. (P. 86.)

L'examen du pouls a donné les résultats suivants :

Ghamounix, 1000*. Grands-Mulets, 5000". Mont Blarc, 4800*.

Carrier, guide 116 104 104

Coottet, id. 06 108 104

Toumier, id. 96 108 104

Payot, id. 92 96 96

Loppé, voyageur 88 92 80

^arrive à deux ascensions du mont Blanc qui furent remarquables au point de vue qui nous occupe parce que, pour la première fois, Fensemble des phénomènes physiologiques y fut étudié avec l'aide des instruments de précision employés dans les laboratoires. Les troubles de la circulation et de la respiration furent ainsi déterminés dans les conditions qu'exige actuellement la rigueur des recherches physiologiques. De plus, ces constatations servirent de base à une théorie toute nouvelle du mal des montagnes^ dont il sera question en son lieu.

M. Lortet^ commence par un rapide historique des accidents éprouvés par les plus célèbres voyageurs. Puis, avant d en arriver au récit de son voyage, il laisse échapper Taveu précieux d'une incrédulité dont j'ai bien souvent entendu se vanter des voyageurs alpins, de ceux mêmes qui avaient exécuté les plus difficiles ascensions :

Cependant, malgré tant de faits et de preuves rapportés par ces hommes distingués et dignes de foi, j^étais resté un peu incrédule et je ne pouvais m*empècber de croire que Timagination ne jouât un très-grand rôle dans laproductioii de ces phénomènes. J'avais escaladé souvent sur le massif du mont Rose, sans iQcnne difficulté et sans le moindre malaise, des hauteurs dépassant 4500 mètres, et je ne pouvais croire que 500 mètres^de plus étaient sufOsants pour abattre un organisme qui avait bien supporté Tépreuve jusqu*à cette altitude. Maintenant je suis forcé de l'avouer, j*ai été convaincu de visu, et même un peu à mes dépens, de l'existence bien réelle des malaises qui, à partir de cette hauteur, atteignent celui qui respire, et surtout celui qui se meut au milieu de cet air

méfié. (P. 11.)

11 arrive alors au récit de sa première ascension avec le docteur Marcel, le 16 août 1869. Je transcris dans ses points im-

' Deux asce/iêtont au mont Blanc en 1869; Recherchée physiologigucê sur le ma éeswÊontagnes [Lyon médical, 1S60).

portants sa description remarquable d'exactitude et de sobriélë :

Jusqu^aux Grands-Mulets (3050 mètres) , où nous arrÎTons à 3 heures pour passer ]a nuit, nous nous trouvons très bien ; personne ne ressent le moindre malaise ; nous avons tous un appétit excellent ; mais déjà nos appareils annoncent un trouble sérieux de la circulation , de la respiration, et surtout de la calorifîcation.

La nuit aux Grands-Mulets est horrible.... A deux heures et demie nous nous mettons en route.

Au point du jour, ils arrivent au Grand-Plateau (SOSS"") :

Nous nous arrêtons un instant pour respirer.... Les guides prennent un peu de nourriture ; mais il m*est complètement impossible d'avaler une seule bouchée, quoique cependant je me sente encore parfaitement bien.

Nous montons avec une lenteur extrême ; nous éprouvons tous un sentiment de sommeil très-pénible à combattre et uhe céphalalgie occipitale intense, de la soif et de la sécheresse du gosier, peu de palpitations, mais un pouls misérable qui varie entre 160 à 172 par minute.

Arrivés à Tarête, nous étions tous fatigués, et il me semblait qu*il me serait complètement impossible d'aller plus loin. Personne d'entre nous n'eut de vomissement, mais nous avions presque tous le cœur sur les lèvres. Comme ceux qui sont atteints par le mal de mer, j'étais d'une indifférence complète pour moi et pour les autres, et je ne désirais qu'une chose, c'était de rester immobile. Les Anglais qui nous suivaient parurent encore plus éprouvés que nous : l'un d'eux fut obligé de s'arrêter et ne tarda pas à rebrousser chemin.

. Enfin, ils atteignirent le sommet du mont Blanc :

Je ne ressentais plus aucune espèce de malaises, mais Fessouftlement était extrême dès que je voulais faire quelques pas un peu vite. Le moindre mouvement m'occasionnait des palpitations désagréables. Un de mes compagnons, qui n'avait rien ressenti jusqu'alors, fut pris subitement, dès qu'il arriva au sommet, de tournoiements de tête et de vomissements presque continuels qui ne cessèrent qu'en redescendant sur le Grand-Plateau. Son estomac était vide , aussi ne rendait-il que des matières glaireuses et bilieuses avec des efforts très-pénibles. Rien ne parvint à arrêter ce trouble d'estomac ; une seule chose paraissait améliorer sa position, c'étaient de petits fragments de glace pure qu'il parvenait à avaler de temps en temps. Son pouls était très-agité, très-misérable, et le thermomètre placé sous sa langue dépassait à peine -f 32 * !

Le soleil était chaud, l'atmosphère assez calme, aussi fut-ce avec surprise que je constatai que la température de l'air était de — 9 •.

Nous restâmes prés de deux heures au sommet pour faire les expériences dont je parlerai plus loin. Au repos, je me sentais parfaitement bien, quoiqu'il me fût impossible de prendre la moindre nourriture. (P. 16.)

La seconde ascension se passa beaucoup mieux. La nuit aux Grands-Mulets fut bonne ; un temps magnifique rendait la marche facile :

Nous n'éprouvâmes presque pas de malaises, 6i c« n'est un sommeil de plondb

en montant la pente qui conduit au D6me. Jamais je n'ai rien éprouvé de pareil, et je suit sûr d'avoir dormi en marchant. Mais arrivé sur Tarête, l*air frais et les frictions de neige sur le front firent passer cette congestion.

Je me sentais beaucoup mieux qu'à la première ascension. J'avais même de l'appétit et je pus manger quelques morceaux avec plaisir. Cependant l'essoufflemeut au moinidre mouvement était toujours intense. L'un de nos compagnons éprouva de fortes nawéea« une inappétence complète, mais n'eut pas de vomissements. (P. 18.)

Après cette description générale» M. Lortet passe à l'analyse des troubles que présentent les différentes fonctions. Et, au début, il a soin de dire :

A peine appréciable en allant de Lyon à Qiamounix, c'est-à-dire en passant d'une hauteur de MO niètres à une altitude de 1000 mètres, leur dérangement est, au contraire, trè»-sensible de Chamounix aux Grands-Mulets (de 1050 mètres 2 3050 mètres), plus sensible encore des Grands-Mulets (3050 mètres) au Gnnd-Platean (3933 mètres) ; enfin ce dé^rdre devient très-remarquable du Grand-Plateau aux Bosses-du-Dromadaire (4,556 mètres), et au sommet de la Calotte du mont Blanc (4810 mètres).

Nous allons donc passer en revue lès variations que subissent la respiration, U circulation et la température intérieure du corps , prise sous la langue aux dilTêrentes altitudes, soit pendant la marche, soit après un temps de repos cou- Tenable. (P. 20.)

Retpiralion : Depuis Chamounix jusqu'au Grand-Plateau (de 1050 mètres à j95i mètres), les troubles de la respiration sont peu marqués chez ceux qui savent marcher dans les hautes montagnes , qui tiennent la tète baissée pour diminuer rorifice laryngien, qui respirent la bouche fermée , en ayant soin de rucer un corps inerte , tel qu'une noisette ou un petit morceau de quartz , ce qui augmente notablement la salivation et empêche le de^sèchem^nt des voies tehennes. De Chamounix au Grand-Plateau, le nombre des mouvements respiratoires est à peine modifié ; nous trouvons au repos vingt-quaU'e par minute, comme à Lyon et à Chamounix ; mais du Grand- Plateau aux Bosses-du-Dromadaire et au sommet, nous trouvons trente-six mouvements par minute. La respiration eii très-courte et trè»-gènèe, même quand on re$te immobile ; il semble que les muscles soient enraidis, et que les côtes soient serrées dans un étau. Au sommet, 1p moindre mouvement amène de l'essoufnement ; mais après deux heures de repos ces malaises disparaissent petit à petit. La respiration redescend à vingtciDq par minute, mais elle reste toujours pénible. (P. 20.)

M. Lortet a étudié avec Tanapnographe de Bergeon et Kastus les modifications de l'amplitude de sa respiration; les deux tracés cidessous en donnent une idée très-complète ; dans tous les deux, l'aire GFED représente l'inspiration, Taire DCBA, rexpiralion.

En comparant le tracé delà figure 1, pris à Lyon, avec le suiunt, pris au sommet du mont Blanc, après une heure et demie de repos, on voit que la quantité d'air inspiré et expiré au sommet du mont Blanc est beaucoup moindre qu'à Lyon.

ISO . . HISTORIQUE.

. Circulation: PeAdant l'ascension, quoique la marche soil excessivement lente, la circulation est accélérée d'une façon extraordinaire. A Lyon , étant ou repos et a jeun, le nombre moyen de mes pulsations est de soixante-quatre par minute. En montant de ^C ha mou ni x au mont Blanc , il s'élève progressiremeiil.

Fig. 1. — Lorlïl. Tracé retpi

suivantlesalliludes, àSO, 108, 110, 128, 15G: et enfin, en grimpant la dernière arête qui conduit des Bosses-du -Dromadaire au sommet, à 160 et quelquefois davantage. Ces arêtes, il est vrai , sont des plus raides, elles ont de quarante-cinq à cinquante degrés d'inclinaison ; mais la lenteur de h marche est

KiB- ï. — Ui1el. Tr»c^ respiraloire phi au (ommet du moni blanc (itilf

très-grande. On fait en général trente-deux pas par minute et souvent bien moins quand il faut tailler continuellement des marches. Le pouls est fébrile, précipilé et misérable. On sent que l'ariêre est presque vide. La moindre pression arrête le courant dans le vaisseau. Le sang doit passer Irés-rapidement dans les poumons , rapidité qui augmente encore la mauvaise oxygénation qu'il a subie déjîi, à cause de la raréfaction de l'air. U n'a pas le temps de t

coa^&àblemeùi Faction de l'oxygène, et il n*a pas le temps non plus d'expulser entièrement son acide carbonique. A partir de 4500 mètres, les veines des mains, des avant-bras et des tempes sont distendues. La face est pâle , avec une légère teinte de cyanose , et tout le monde, même les guides acclimatés à ces hautes régions, ressentent une lourdeur de tête et une somnolence souvent trés-pénibles, dues probablement à une stase veineuse dans le cerveau, ou à un défaut d'oxygénation du sang.

Même aj^ deux heures d'un repos complet au sommet et â jeun , le pouls reste toDÛours entre 90 et 108 pulsations par minute. (P. 25.)

Nous reproduisons, à titre d'exemples fort curieux, les trjcés sphygmographiques suivants (fig. 3, 4, 5) qui, pris par M. Chau* veau de Lyon, lors de son ascension de 1866, offrent toutes les garanties de sûreté désirables. Le guide Cupelain, qui les a fournis, est un jeune homme des plqs vigoureux, qui parait n'éprouver absolument rien du mal des montagnes.

flg. 3. — Cupelain : Chamoanix (1000-).

Fi?. 4. — Grands Mulets (3000") à minuit, une derai-heure avant le dépait.

Fig. 5. — Sommet du mont Blanc (iSlO").

Pour M. Lortet, q&i souffrit, comme nous l'avons vu, les change* ments furent bien plus considérables encore.

Température. — Nous arrivons au point sur lequel M. Lortet a porte le plus d'attention, et qui sert de base à sa théorie du mal des montagnes. Je continue à citer textuellement :

Le thermomètre était placé sous la langue, l'orifice buccal étant toujours hermétiquement fermé, et la respiration ne s'efTectuant que par le nez.... L'instrument a toujours été laissé en place pendant quinze minutes au moins. (P. 51.)

A lennj pendant la ma7*cAe, la décroissance de la température est.

itt PUTOBIQUE.

suivant M, Lortet, à peu près proportionnelle è rallitiide à laquelle on se trouve. C'est ce que montre le tableau suivant ;

lORTET : Temfiératare.

UEUX

Chamonix

Cascade du Dard. . .

Chalet de la Para. .

Pierre-Pointue. . .

Grands-Mulets.. . .

Grand-Plateau. . .

Bosse du Dromadaire ik)mmet du mont lilanc.

HKMliRI AKBXSIOR

DBinuftiii

ASCBRSIO?!

Page 1