‹ La prévosté de Paris et l'Isle-de-FranceChapitre 80 sur 90 · Jaillot, t. Ier. Quartier de la Cité · texte numérisé non relu

Jaillot, t. Ier. Quartier de la Cité

teront tous les ans des commissaires pour aller faire célébrer son obit dans plusieurs des grandes églises du diocèse, savoir : à Saint-Denis et à Saint-Germain, ou à Sainte-Geneviève, ou à Saint-Marcel, ou à Saint-Germaïn-le-Neuf ou à Saint-Cloud, ou encore à Chellcs, ou à Saint-Maur-des- Fossés1.

L'abbé Lebeuf a entendu par Saint-Germain-le-Neuf Saint-Germain-des-Prés, se fondant sur ce que, du temps de Charlemagne, il n'y avait pas longtemps que l'on avait commencée à donner à Saint-Vincent le nom de Saint-Germain, et, par l'autre Saint-Germain, nommé en premier lieu, il a compris Saint-Germain-l'Auxerrois2. C'est tout le contraire qui doit être fait, selon moi. Il est évident que rénumération donne aux églises dénommées un ordre hiérarchique. Or à quel autre Saint-Germain qu'à Saint-Germain-des-Prés ou Saint Vincent, le premier rang après Saint-Denis peut-il avoir appartenu? Et si le Saint-Germain nommé d'abord est le Saint-Germain-des-Prés, celui qui vient après est de toute nécessité Saint-Germain-l'Auxerrois, parce qu'il n'est question ici que des églises situées hors de la Cité. Les dénominations de Vieux et de Neuf sont donc sorties du besoin de distinguer Saint-Germain en la Cité d'avec Saint-Germain hors de la Cité, en un temps où l'usage n'existait pas encore d'établir la différence en ajoutant au nom de celui-ci l'adjectif Auxerrois.

L'abbé Lebeuf, après l'interprétation qu'il avait donnée de Saint-Germain-le-Neuf, s'est trouvé dans un si grand

i. « Et quandoquidem anniversarium nostrum eveneril, missi ex ipsis canonicis partibus sancti Dionysii et sancti Germani, vel sanctam Genovefam et sanctum Marcellum, vel sanctum Germanum novum seu ad sanctum Clodoaldum et ad Kala vel Fossatis, et pro animarum nostrarum commemorare ipsas congregationes faciunt. » Cartulaire de Notre-Dame de Paris, t. Ier, p. 290.

2. Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris, t. I'r, p. 76.

embarras au sujet de l'opposition des deux surnoms, que, pour en sortir, il a eu recours à la plus étrange conjecture. Il a supposé qu'il n'y avait jamais eu de Saint-Germain-!e-Vieuxj que le surnom prononcé delà sorte au moyen âge et rendu dans les actes latins du XIIe et du XIIIe siècle par vécus et vendus était une corruption d'évieux^ aquosus, et que le Saint-Germain de la Cité avait été appelé l'évieux à cause de sa proximité de la rivière, qui l'exposait aux inondations1. C'est ici le cas ds dire Qiiandoque bonus dormitat Homerus. En admettant que le mot évieux ait jamais existé (ce qui est bien peu probable, car aquosus a donné e'veux), évieux n'aurait pas été confondu avec le vieux, qui, dans le plus ancien français, se prononçait viel au cas oblique, et au cas direct vies ou vies.

Li vies ou L' vid fut incontestablement le surnom de Saint-Germain voisin de Notre-Dame, témoin le Dit des Moustiers de Paris, où il y a ces deux vers :

Aidieç moi saint Germain li viex ; Et saint Sauveres qui vaut miex.

Et cela achève de démontrer combien l'opinion de l'abbé Lebeuf est peu soutenable.

Je le répète, il n'y a que Saint-Germain-l'Auxerrois qui a pu être surnommé le Neuf, du moment que Saint- Germain en la Cité fut Saint-Germain-le-Vieux, et la conséquence est que le premier était d'origine plus récente que l'autre. Or nous avons vu que Saint-Germain-le-Vicux datait, selon toute apparence, du règne de Chilpéric I('r ; la fondation de Saint-Germain-l'Auxerrois doit donc se placer après ce règne.

i. Histoire de là Ville et du Diocèse de Paris, t. III, p. 15.

Amenée à ce point, la question me semble recevoir une grande lumière de ce que saint Landry, évêque de Paris, fut inhumé à Saint-Germain-l'Auxerrois, car la prérogative du fondateur était d'avoir sa sépulture dans le lieu de la fondation. Je fais remarquer en outre que la paroisse de Saint-Germain tout entière faisait partie autrefois de la mense espicopale, et que l'église était dite fille de V évêque. Elle se distinguait par là des autres églises contenues dans le domaine de la cathédrale, lesquelles s'appelaient filles du chapitre, et la mémoire de sa véritable origine, qu'elle devait à l'un des anciens évoques de Paris, se conserva ainsi à travers les siècles sans qu'on y fit attention.

Du moment qu'il y a une raison de croire que Saint- Germain-l'Auxerrois doit son origine à saint Landry, les faits principaux de la fondation se rétablissent d'euxmêmes avec une grande apparence de probabilité.

Sous le règne des premiers rois mérovingiens, la population s'était accumulée dans la partie du faubourg située en aval du grand pont sur la rive droite de la Seine. Ce quartier n'avait pas d'église. Les habitants voyaient s'élever devant eux, de l'autre côté de l'eau, la basilique de Saint-Vincent, le Saint-Germain doré, comme disait le peuple 1, plus sensible à la gloire de son défunt évêque qu'à celle du martyr espagnol. En traversant la Seine en bateau, ces gens de la rive droite arrivaient plus vite à Saint-Vincent qu'à aucune des églises de la Cité. Admettons qu'une partie d'entre eux avaient pris l'habitude de faire ce trajet pour aller aux offices : c'est à cette fréquentation que Pévêque Landry, tout en pourvoyant aux besoins spirituels du nouveau quartier, aura

i. « Unde prae nimio décore non immerito olim ipsa domuS per metaphoram deaurati Germant aula. vocabatur ore vulgi ». Vita sancti Doctrovœi, BollauJistcs, 10 mars.

cherché à mettre un terme : Après s'être fait concéder par le roi Clovis II, qui régnait alors, la propriété du territoire, il édifia, à titre de pasteur et de seigneur, un sanctuaire qu'il mît sous l'invocation d'un autre saint Germain, très glorieux dans l'un des diocèses voisins, et qui d'ailleurs jouait un rôle dans la légende parisienne de sainte Geneviève. Il espéra par là contrebalancer l'engouement de la multitude. La forme insolite de la nouvelle église fut peut-être un autre moyen imaginé par l'évêque pour frapper les esprits et détourner les yeux du brillant édifice de la rive gauche. Saint-Germain-l'Auxerrois fut d'abord une église ronde, bâtie sur le modèle du Saint-Sépulcre de Jérusalem plutôt qu'à l'imitation des baptistères auxquels on l'a assimilée.

Les baptistères, par leurs dimensions exiguës, ne répondaient pas à ce que nous savons du Saint-Gerraain-l'.Auxerrois primitif, qui servit de quartier général aux Normands pendant le siège de Paris1.

Mon hypothèse est donc que la fondation de Saint- Germain-l'Auxerrois ne remonte pas plus haut que le vil0 siècle, et qu'elle fut une tentative du même genre que la fondation de Saint--Germain-le-Vieux. L'une et l'autre auraient eu pour objet de retenir dans le giron de la mère église de Paris le peuple qui se portait en foule à la basilique de Childebert, soustraite en partie à l'autorité épiscopale.

Il me reste à établir mieux que je ne l'ai fait jusqu'ici la rivalité de la cathédrale et de Saint-Vincent, car c'est un fait grave qui n'apparaît pas dans les travaux approfondis dont l'histoire ecclésiastique de Paris a été

i. Le baptistère de la Cité, transporté dans ce canton comme l'école épiscopalej a pu être remplacj par l'église bâtie par saint Landry et en conserver la forme ronde. V. D.

i7o DAVITY, RANCH1N, ROCOLES.

l'objet, et je dois craindre qu'on ne la tienne pour une pure supposition de ma part.

Ma preuve est dans un passage trop peu remarqué de l'immunité concédée à l'église de Saint-Vincent en 566. Saint Germain lui-même, l'auteur de cet acte, s'y plaint de sourdes menées qui tendaient déjà à amoindrir la fondation de Childebert. Il dit en propres termes : « Comme c'est à la fragilité humaine que le très glorieux roi a confié l'exécution de sa charte authentique et l'accomplissement du voeu de son cœur, il arrive que quelques-uns cherchent par leur intrigue à lui fermer la voie de la béatitude éternelle en empêchant ce qui est écrit de ressortir son effet et en s'opposant à ce que l'abbé du lieu et ses moines perçoivent les revenus qui leur ont été assignés, afin de procurer la ruine par l'insuffisance de l'entretien1.

Telle était la situation moins de dix ans après la mort du fondateur. Elle nous reporte à une époque où, suivant l'antique usage, la cathédrale régissait les biens du monastère. Si donc les intrigants dont saint Germain déplorait les manœuvres n'étaient pas ses propres agents, c'est-à-dire les membres du clergé diocésain employés a l'administration du temporel^ il faut convenir au moins que ceux-ci ne défendaient pas comme ils auraient dû les intérêts de Saint- Vincent. C'est pourquoi le saint évêque jugea convenable de mettre fin à une tutelle dont l'exercice devenait une occasion de ruine. Il décréta et fit confirmer par les évêques, ses cosuffragants, l'émancipation de l'abbaye : mesure d'un

1. « Sed dum pagina testament! sui et cordis fidessub humana fragilitate lemporaliter vigeret, agente in quorumdam calliditate, ne eterna illi iribueretur beatitudo ac scriptum non sortiretur efïectum, simulque abbas et congrcgatio deputata non perciperent, ac sterilitate victus et vestitus, dépérirent, etc. » Pardessus, Diplomata, Chartœ, etc., t, Ier p. 128.

effet certain pour éloigner le danger qui menaçait cet établissement, mais plus propre à envenimer des jalousies qu'à les éteindre. C'est de là que par une déduction qui me semble en quelque sorte forcée, j'ai tiré le sens de tous les faits subséquents.

Je ne saurais mieux terminer ces remarques qu'en essayant de préciser auquel des trois Saint-Germains se rapportent diverses mentions consignées d'une manière obscure dans les plus anciens documents.

Les Bénédictins ont fait honneur à Saint-Germaindes-Prés et l'abbé Lebeuf à Saint-Germain-l'Auxerrois d'une guérison miraculeuse opérée à Paris par saint Éloi « dans la basilique de Saint-Germain confesseur». C'est ainsi que s'exprime l'auteur de la Vie de saint Éloii.

Les circonstances du miracle sont qu'un boiteux traîné sur une charrette ayant aperçu le saint homme à la porte de la basilique en question, le supplia de lui venir en aide. Saint Eloi ordonna aux gens de sa suite de prendre ce malheureux dans leurs bras et de le transporter dans l'église auprès de la balustrade de Saint-Germain juxta cancellos prœfati sancti Germant. Lui-même entra. Le boiteux fut guéri par ses prières.

Il est évident que rien de ce qu'il y a dans ce récit ne peut s'appliquer à Saint-Germain-des-Prés, puisque, du temps de saint Eloi, le corps du bienheureux évèque de Paris ne reposait pas encore dans l'intérieur de la basilique à laquelle il a donné son nom. L'interprétation des Bénédictins n'est donc point acceptable. Celle de l'abbé Lebeuf l'est-ellc davantage? Oui, dans l'hypothèse où l'origine de Saint-Germain-l'Auxerrois remonterait au vie siècle, et alors le miracle se rapporterait à saint Germain, évèque d'Auxerre. Mais si l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois a saint Landry pour fon-

Page 1