Acte de foi
Seigneur, je crois en vous d'une invincible foi, Parce que j'ai senti vos mains peser sur moi ;
Parce que, du chaos et de la nuit profonde, Quelqu'un a fait le jour et l'infini des mondes ;
Parce que l'univers est tout harmonieux.
Or, que serait le bien si vous n'étiez pas Dieu?
Parce que vous avez créé, pour votre gloire,
Des âmes qui, sachant, n'ont pas besoin de croire ;
Parce que je rencontre au fond de moi, parfois, Un esprit trop puissant et pur pour être moi.
Seigneur, je crois en vous d'une invincible foi.
m LES HOMMES
Toi qui n'es pas heureux, écoute-moi, mon frère. Viens là. Ne parle pas, si parler te fait mal. Laisse-toi caresser comme un pauvre animal, Et comprends seulement que ta douleur m'est chère.
Comprends que je suis là qui t'aime, seulement. Tu n'es plus ce rôdeur inconnu par la plaine : Que la sainte douceur d'une présence humaine Conforte ta faiblesse et calme ton tourment...
yo L\ PRIÈRE D'UN HOMME
Incline ton front las et laisse-le descendre
Jusqu'à mon cœur qui bat à coups précipités :
Ce battement d'un cœur par ton mal habité,
C'est le bruit le plus doux qu'un homme puisse entendre.
Reste ainsi, dans la paix nouvelle de ce soir. Sens-tu point, celte paix, qu'elle est vaste et nouvelle. Quand mon amour, autour de toi, palpite en elle, Simple comme la vie et sûr comme un devoir?
Ne crains rien. Je suis là. Toute chose est aisée. Je resterai sans fin près de toi. Je veux voir, Calme, ton sein comme la mer par un beau soir. Marquer le rythme lent de ton âme apaisée.
Ah ! tu cherches en vain le secret de la Vie Dans les livres écrits par tant et tant de mains ! Tes livres ne sont faits que des doutes humains : Ils n'apaiseront point, mon frère, ton envie.
Ferme-les, comme on ferme un cercueil sur un mort Mais si le beau désir de comprendre en toi vibre, Ouvre ton âme, ouvre ton âme ardente et libre : C'est d'elle, uniquement, que la vérité sort.
Car à ce même instant de l'angoisse éternelle, Dans ton âme exaltée avide de savoir, Parmi ton grand amour du Juste et du Devoir, N'entends-tu pas, si tu descends jusqu'au fond d'elle,
Un Inconnu, caché jusque-là, se lever; Un Inconnu vivant hors ta propre nature; Un Inconnu, ferme et serein, qui te rassure. Et qu'il suffit d'avoir cherché pour le trouver?
Chercher, c'est écouter le Dieu vivre en soi-même : Tu n'écouteras pas sans entendre sa voix ; Tu ne l'entendras pas sans dire : Je vous vois. Tu ne le verras pas sans dire : Je vous aime.
L'hiver
L'hiver, spectre hideux et frère de la mort, D'une main implacable et dont rien ne protège, A couché dans son long suaire, sous la neige, Le beau jardin rigide et pâle comme un mort.
L'eau fluide revêt la dureté des marbres. Les branches qui ployaient aux caresses du vent Dressent sur le ciel gris leur squelette émouvant. Et le sang s'est figé dans les veines des arbres.
La terre est sans amour, sans joie et sans parfums. Son cœur fort ne bat plus dans sa vaste poitrine. Ses larges flancs accoutumés d'être en gésine Ont l'immobilité stérile des défunts.
L'automne agonisait, et le mourant succombe. Son esprit calme et doux s'est retiré de lui — Plus de pleurs — yeux fermés : aucun rayon ne luit. Et ce ciel bas et lourd l'enclôt dans une tombe.
Et puisque c'est ainsi d'un cadavre que sort La germination prochaine de la terre, Je me penche en tremblant sur ton sacré mystère, Hiver d'où naît la vie, ô frère de la mort I
Sainte Geneviève veillaî«t sur Paris
Sous la froide clarté du large disque d'or Que le fleuve, en le reflétant, déforme à peine. Couvrant de ses toits bleus les rives de la Seine Dans le mystère de la nuit, la Ville dort.
Ils dorment, épuisés par l'incessant effort. Se réveilleront-ils, tous, à l'aube prochaine ? L'un a fait le geste d'amour, l'autre de haine. Et sur eux tous, bons et méchants, plane la mort.
Mais la Vierge, debout à la haute terrasse, Contemple la cité que le sommeil terrasse. La lampe brûlera longtemps dans le réduit.
Car veillant et priant, la bergère divine
Garde, comme un troupeau que menace la nuit,
Les toits bleus rassemblés au pied de la colline.
L'iLIEIfWE
Droite et svelte, suivant une ferme cadence,
Par le sentier rocheux de la terre de Sein,
Un lourd fardeau sur son front naat que le drap ceint,
Dans ses vêtements noirs, l'IJienne s'avance.
Son buste ferme et pur à peine se balance. Un souffle régulier gonfle son jeune sein. Car le fardeau, dont ses cheveux sont le coussin, Lui commande à la fois la force et la prudence.
Or, son fardeau laissé, elle vient vers le port. Mais sa marche est toujours la marche de déesse A quoi la contraignait un vigilant efTorl.
Ainsi elle apparaît couverte de noblesse. Même dans cet instant facile et reposé — A cause du fardeau qui lui fut imposé.
La fin de la journée
Encore un clair soleil qu'on ne re verra pas. Encore un peu de joie humaine ensevelie. Encore des amants qui lièrent leurs bras. Pour que, bientôt, un jour semblable les délie.
Encore des mourants qui parlèrent tout bas Et des morts, naguère pleures, et qu'on oublie. Encore des vaincus dont le visage las S'est levé pour des cris de haine et de folie.
Et le grand soleil blond qui permit tout cela. Ne sachant plus sur quoi sa flamme étincela, S'enfonce lentement dans la mer qui rougeoie.
Il ignore tant de douleur et tant de joie.
Il achève sa vie avec sérénité,
Car il est sûr d'avoir créé de la Beauté.
Ferme les yeux. Entends la musique divine Couler en toi comme un beau fleuve entre ses rives. Qu'il soit dévastateur, ou coule vaste et lent, Pur ou troublé, doux et rêvant, ou violent.
Ferme les yeux, pour ta plus fervente prière. Ah ! l'âme, enfin, enfin, ah ! l'âme enfin légère, Elevée un instant hors du monde des yeux, Qu'elle touche sa vérité, et sente Dieu !
oa LV PRIÈRE D'UN HOMME
Ferme les yeux; le monde exténué s'effondre. Perçois l'ordre divin où la Cité se fonde Aux frémissantes voix des humains violons. Entends sonner ce mol dernier que nous voulons.
Toi dont le pauvre amour hésite encore et doute, Dans un cœur inquiet et sans courage, écoute : Voici passer le Dieu, le Dieu musicien...
Ton cœur, suave et déchiré comme le sien.
J'entends le bruit du cœur qui bat, Qui bat, qui bat dans ma poitrine.
Quel maître puissant le domine, Quand je ne le domine pas?-
Ce rythme vivant et paisible.
Quel génial musicien Le maintient là, selon le sien Et le rythme de l'Invisible ?
11 s'affole pour ma douleur; El qu'un pauvre bonheur m'invite, J'ai beau lui dire : « Pas si vite ! » Il en exige la douceur.
Ah ! Etranger plein de puissance I Ton Maître l'a fait battre en moi.
Obéis : j'attends sans émoi Qu'il te commande le silence.
La griffe
Et peut-être que Dieu, parce que j'ai souffert, Ne se souviendra pas de tant de vilenie. Il n'est pas un péché que ma faiblesse nie, Et j'ai trop accueilli le plaisir trop offert.
Rarement. Trop, pourtant. Comme en un livre ouvert.
Je lis le mal certain qu'à présent je renie ;
Et mon âme est tachée — et mon âme est punie.
Car le jour, dans son ombre, est blessant comme un fer.
io6 LA. PRIÈRE D'UN HOMME
Dieu connaît notre amour et puis notre faiblesse. Il nous montre un instant la Statue, et nous laisse Seuls, libres, sous nos mains un marbre intact et blanc.
Mais quand l'œuvre, à l'instant sacré d'être achevée,
Faiblit, Dieu l'a déjà reconnue et sauvée,
Si ta griffe, ô Douleur ! est empreinte à son flanc.
Ne pense plus à toi : supprime la misère ; S'oublier! Oublier qu'on est — le peu qu'on est. Ah ! ce compagnon morne et que trop on connaît. Qui se traîne en geignant, et doute et désespère !
Il referme ta main ouverte qui donnait ;
Il abaisse ton bras levé pour l'œuvre à faire...
C'est le seul que tu dois n'aimer pas comme un frère.
Et celui-là, tu n'as point tort, si tu le hais.
io8 LA. PRIÈRE D'UN HOMME
De ton destin futur, retranche ce pauvre être Dont te faisait frémir le seul nom prononcé. Qu'il s'éloigne, et retourne au fond de ton passé !
Mais avant de le voir à jamais disparaître, Penche-toi sur son âme, afin de recueillir Le peu de pauvre amour qu'elle a pu contenir.
Et pourtant j'aimais bien la vie... Ahl je l'aimais... D'un amour attentif, pénétrant et fidèle. J'accueillais les moindres présents qui venaient d'elle, Sans jamais hésiter ni sourire jamais.
Un soir elle m'a fait une offrande si belle Que j'ai tendu mes mains d'un geste unique : mais Dans le même moment où je les refermais, L'offrande n'était plus qu'une forme irréelle.
Maintenant, j'ai perdu le sens heureux des mots. Chaque jour à mon mal ajoute d'autres maux, Parce que je vais seul dans la foule qui chante.
Mais je me souviendrai du bonheur ancien. Je voudrais enseigner à tout homme le sien. — Et je ne dirai pas que la vie est méchante.
Une forme parfaite a traversé la vie :
Elle a daigné, une heure, être là, se mouvoir.
Et sans trouble charnel ou — femme — sans envie,
C'était un doux bonheur apaisant de la voir.
Mais l'heure ne fut pas d'une autre heure suivie. Par l'ordre inattendu d'un insigne pouvoir, Elle reste invisible en l'ombre ensevelie. Elle dont la beauté paraissait le devoir.
Elle a passé. Pourquoi cette leçon si brève
Et cette vision divine qui s'achève,
Quand elle commençait à nous rendre meilleurs?
Elle a passé. Et c'est depuis lors que subsiste — Gravé du geste sûr de quel âpre graveur? — Un rêve plus précis au fond de nos jeux tristes.
Xïll
Un peu plus d'amour, un peu seulement : Pas plus de science. Et pas plus de grâce. Un peu plus d'amour : la pauvre âme est lasse De tout ce qui charme et de tout ce qui ment.
Un peu plus d'amour, et pas autre chose. Demain, ce sera l'instant adouci Des mois et des jeux, — de la grâce, aussi ; Mais l'âme, ce soir, qu'elle se repose !
ii4 lA PRIÈRE D'UN HOMME
Un peu plus d'amour, seulement un peu.
Ne pas se raidir. Écouter. Comprendre.
Ne pas, tout le jour, vouloir se défendre. Etre un homme bon, qui fait ce qu'il peut.
Un peu plus d'amour sur tant de souffrance Qui tord et meurtrit tant de cœurs humains. Un peu de douceur au geste des mains.
Un peu de silence...
Celui qui disait : u Aimez-vous ! * « Aimez-vous bien les uns les autres ! M Si vous vous aimez, je suis vôtre », Celui-là, mon Maître très doux,
Mon Maître très doux et qui saigne, Maigre, pâle, déguenillé, L'éternellement renié, Quand donc arrivera son règne ?
Quand te connaîtront-ils, vainqueur Devant qui le monde s'efTace, Et liront sur ta sainte face L'ordre frémissant de ton cœur ?
Dieu de toute mansuétude, Dieu sans haine, Dieu de pardon, Descends sur nous qui t'adorons Et pleurons dans la solitude.
(( Paix sur la terre à ceux de bonne volonté. )> Seigneur, vous l'avez dit : et la paix, où est-elle? Nous la voulons d'un cœur ardent, simple et fidèle. Mais nous ne la trouvons jamais à nos côtés.
(( Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous )), Dit, avant de quitter votre autel, votre prêtre. Mais la douce fraîcheur de paix va disparaître Avant que nous ayons redressé nos genoux.
ii8 L\ PRIÈRE D'UN HOMME
(( Je vous laisse ma paix ; je vous donne ma paix » : Cela vous l'avez dit, vous l'avez dit vous-même. Tu nous l'as dit, Seigneur, à nous, toi qui nous aimes. Qui nous aimes toujours et qui ne mens jamais.
— Mais tu l'as dit aussi en nous la promettant : (( Je vous laisse ma paix, et non la paix humaine ! » 0 paix du Dieu vivant, paix certaine et lointaine, Nous t'attendons, le monde exténué t'attend !
11 t'attend vainement, car il pourrait t'avoir. 11 t'attend vainement et t'attendra sans cesse. Il la tient dans ses mains, la divine Promesse : Il la tient dans ses mains et ne sait pas la voir.
Paix au-dessus des maux humains, paix du Seigneur Pourtant celui qui t'a promise t'a donnée ; Inexprimable paix de l'âme pardonnée, Paix des justes, ô paix sur nous, paix dans nos cœurs. .
Les lampks
Les lampes qui brûlaient, ce soir, sur la colline, Pourquoi m'ont-elles mis cette angoisse dans l'âme? Elles n'étaient, pourtant, qu'une multiple flamme. Douce et visible à peine aux yeux qui la devinent.
Sous le voile léger d'un frêle abat-jour rose, Les lampes éclairaient, en ces heures calmées, Le visage pâli des femmes bien-aimées.
Et l'auréole d'or de l'enfant qui repose.
Lueur. Des cœurs humains sont là, dans le silence, Plus proches, de celle ombre, encore, qui les serre. Des cœurs humains, des cœurs meurtris, des cœurs sincèrci Lueur. Des cœurs vivants sont là dans la souffrance.
Ah I ces lampes vers quoi tous nos regards se tendent, Cœurs battants et brûlants sur l'ombre de la terre. Cœurs brillants et saignants à cause du mystère, Les lampes de la nuit, sans fin, elles attendent.
Elles attendent ceux qui ne reviendront pas. Elles attendent ceux qui partaient en chantant. Attendre tant, et sans espoir, et si longtemps ! Le Silence... Et, jamais le bruit lointain d'un pas î
Les lampes qui brûlaient ce soir sur la colline Marquaient le lieu sacré de la douleur humaine. Et leur humble clarté, humble et visible à peinfr, Brûle et ne s'éteint plus aux yeux qui la devinent.
Mon amour n'est plus cet enfant ivre et joyeux Qui, tendant ses beaux bras qu'il ne savait que tendre, Marchait vers la lumière unique de deux yeux, Fier de ne rien voir d'autre et de n'en rien entendre.
Toute musique, en lui, n'était que d'une voix. Toute sa destinée était dans une étreinte. Un mot tendre faisait la splendeur de sa joie. Un refus murmuré sa douce et rare plainte.
Ainsi traversait-il un monde triste et laid Dans l'éblouissemcnt d'une éternelle fête ; Et lorsque la souffrance humaine le frôlait, D'un mouvement léger il détournait la t<^te.
L'homme qu'est mon amour n'a plus ces yeux si clairs Qu'ils semblaient un reflet candide de la chair.
Son front n'est plus levé, ses épaules se voûtent. Il marche, d'un pas lent, sur de multiples routes.
Sur des routes sans fm, sans arbres, sans gazon, Vers l'abîme sans fond que creuse l'horizon ;
Sur des routes sans fin, et sans reprendre haleine. Sur les routes sans fin de la douleur humaine.
Ce soir, pourtant il s'est couché près du chemin. Non qu'il soit plus lassé qu'hier ou que demain»