LES MÊMES, OGARITO, LUCIEN
LuciEX. — Mais viens donc, viens doni?, Ogarito.
Ogarito (entrant lentement). — Me voilà.
LuciEX. — Horace est là sans doute . . .
Ogarito. — Horace !...• {Il s'avance vers d'Antas qui se retourne et le salue.) Xon î. . . (Il s'éloigne de d'Antas.)
LuciEX. — {à part). — Ce n'est pas lui.
D'Ax'TAs (à Ogarito). — Monsieur ne me voit pas avec plaisir ?
Ogarito. — Xon.
Le Comte. — M(uisieur le marquis est un étranger. (A d'Antas.) Excusez-le.
D'Ax^TAS. — Oh î de tout mon cœur.
Ogarito. — Pourquoi l'excuser ? Ogarito n'a rien fait de mal.
Le Comte. — Mon enfant ! ton rang dans le monde exige de toi certains égards, certaines politesses . . .
Ogarito. — Etre poli . . . c'est donc. . . déguiser sa pensée. . . D'Antas. ton visage ê»st aimable. . . tu es bon. . . Ogarito est heureux de te voir. . . j'ai été poli. (Il va s'asseoir.)
Lucien. — Mon frère î . . .
D'Antas. — Laissez, laissez-le faire... (Ogarito $e renverse à moitié sur un roussiîi en s' accoudant sur un fauteuil.)
Le Comte. — Que fais-tu ?
Ogarito. — Je me repose, père. — C^est ainsi qu'Ogarito s'appuyait au sommet des montagnes
pour contempler l'azur profond, l'immensité, l'infini.
D'Antas (./approchant). — Pourquoi paraissezx'ous toujours m'en vouloir ?
Ogarito. — Laissez-moi !... laissez-moi !...
D'AxTAS. — Xe me .repoussez pas ainsi !
Ogarito. — Il y a des instants où le son de ta voix torture le cœur d'O^'arito.
D'Antas. — Mais enfin, pour(}uoi me liaïssezvous ? Je ne vous ai jamais fait de mal ?
Ogarito. — Qui sait ?
D'Antas. — Comment ?
Le Comte. — Ogarito !
Ogarito. — Dans nos tribus sauvages, on croit à une existence antérieure à celle-ci . . . Eh bien î sans ma foi chrétienne, et si je n'avais pas lu ce livre saint, cette Bible, que tu m'as donnée, frère, je croirais que dans une autre vie, j'ai dû souffrir par lui !
D'Antas. — Quelle pensée !
Ogarito. — Oui, j'en ai la conviction, j'ai déjà entendu cette voix, j'ai déjà senti ce regard peser sur moi . . . mais oii donc, mon Dieu, où donc ?
D'Antas (à part) . — Il est temps î
Le Comte. — Mon fils ! . . . c'est de la fièvre, c'est de la déraison !
Ogarito. — Pourquoi ? . . . ce n'est pas le seul souvenir effacé de l'esprit d' Ogarito . . . Enfant, il a reçu les caresses d'une mère, et pourtant il ne se la rappelle pas.
Le Comte. — Quoi ! pas une lueur, pas un indice ?
Ogarito. — Rien.
Lucien. — Et cette prière, cependant ? . . .
Le Comte. — Oui, cette prière commencée par Lucien, et que tu as achevée, d'où te vient-elle ?
Ogarito. — Ogarito la murmurait sans doute quand les Indiens Font trouvé évanoui sur la plage ; il avait une blessure à la tête, sa raison était morte ... il prononçait des mots que les Indiens ne comj^renaient pas ; ils emportèrent Tenf ant, loin . . . bien loin .... et lorsqu'il revint à la vie, un voile couvrait le passé, il n'y avait plus derrière lui que la nuit d'un abîme sans fond.
Le Comte. — Patience, mon fils. Dieu qui t'a conduit vers nous ne laissera pas son miracle inachevé.
Ogarito. — J'attends.
D'AxTAS {à part). — Il ne faut plus personne entre lui et moi.
LuciEX. — Et tu es heureux auprès de nous, tu ne regrettes rien du passé ?
Ogarito. — Ogarito se souvient des pauvres Indiens qui l'ont recueilli, il avait parmi eux des amis ... il les aimait au milieu de la joie et du rire. Vous, je vous aime bien aussi : là-bas, il n'avait que des camarades, ici il a un frère, un vénérable aïeul. Oli ! oui. je vous aime.