‹ La prière divine, le PaterChapitre 34 sur 85 · l'accomplisskment de la volonté · texte numérisé non relu

l'accomplisskment de la volonté

dont nous nous servons pour nous encourager à l'action : Vouloir, c'est pouvoir. Hélas ! cette devise n'est, la plupart du temps, qu'un mensonge de notre orgueil ou un déguisement de notre faiblesse. En Dieu seul, la volonté et la puissance sont identiques ; et l'acte dans lequel elles se manifestent conjointement et souverainement, est celui qui fait passer toutes les choses du néant à l'être^ l'acte créateur.

Dieu crée, et à ce point de vue, l'on peut dire qu'il n'y a rien de grand, rien de petit dans son œuvre. 11 faut être aussi infiniment puissant pour créer un grain de sable, que pour créer les myriades d'êtres qui peuplent les espaces .Le poète a bien dit:

Uinsecie vaut un monde ; ils ont autant coûté.

Dieu crée ; c'est assez dire que sa volonté possède un souverain domaine sur tout être et sur toute vie. Il est impossible d'être le maître absolu de l'existence, sans être en même temps, le maître absolu de ses manifestations : « Dieu peut donc tout ce qu'il veut, dit l'Ecriture, dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes : Omnia quœcumque voluit, fecit in cœlo, in terra, in mari et in omnibus ahyssis. )> In cœlo, dans le ciel d'azur où brillent les astres ; dans le ciel de l'âme, où scintillent, comme des étoiles, nos souvenirs et nos pensées. — In terra : sur la terre inanimée où

germent les plantes, où se meuvent les vivants ; sur la terre animée, notre corps, dont tous les mouvements semblent n'obéir qu'à notre esprit. — In mari : dans la mer qu'habitent les monstres, et que soulèvent les tempêtes de l'atmosphère ; dans la mer où s'agitent les passions, et que bouleversent les vents contraires de la liberté. — In omnibus ahyssis : dans les abîmes où sont enfouis les trésors ; où l'on entend la grande et mystérieuse voix des torrents ; dans les abîmes du cœur où se cachent nos mérites, et d'où montent, sans cesse, les cris de nos insatiables désirs.

Oui, notre âme avec toutes ses facultés est soumise, qu'elle le veuille, ou qu'elle ne le veuille pas, au souverain domaine de Dieu. Elle peut contredire aux signes extérieurs de la volonté divine ; mais comme nous le verrons plus tard, elle arrive toujours, par des pentes insensibles, au but visé par la sagesse infinie et décrété par la toutepuissance.

Mais alors, si la volonté de Dieu est libre et souverainement indépendante, si elle est toute-puissante, il n'est rien, ni personne qui puisse lui résister : Num Dei possumus résister e çoluntati ? Elle se fera certainement quand même et toujours, cette libre et toute puissante volonté. Pourquoi donc demander qu'elle se fasse ?

126 l'accomplissement de la volonté

Ce n'est pas en considérant la volonté divine en elle-même, que nous pouvons comprendre et préciser le sens de cette prière : Fiat voluntas tua. Il faut, pour cela, la considérer dans ses rapports avec notre vie morale et surnaturelle.

Or, considérée de ce côté, la volonté de Dieu est bonté et amour. L'amour, dit saint Thomas, est l'acte de la volonté se portant au bien : Amor est acius voluntatis in honum; et tel est le saint amour de Dieu. Il veut le bien de sa béatitude et de sa gloire. Il le veut nécessairement en lui-même et pour lui-même ; il le veut librement en nous et pour nous. Il nous voulait du bien avant que nous fussions là pour le recevoir. Il nous a donné l'être, et il nous l'a donné pour qu'il devînt le réceptacle de ses bienfaits. Il a voulu que nous fussions heureux, et parce que tous les biens de la nature ne pouvaient pas nous béatifier autant qu'il le désirait, il a voulu se donner lui-même, se faire voir face à face, nous faire jouir de lui, dans la félicité et la gloire de son règne éternel.

C'est là que sa bonne et amoureuse volonté nous appelle, et c'est là qu'elle prétend nous conduire, en nous commandant, en nous conseillant, en nous éprouvant.

Or, il est manifeste que cette conduite ne peut aboutir, qu'autant que notre volonté se met d'accord avec la volonté divine, et c'est cet accord que nous demandons par cette prière : Fiai çoluntas tua : que votre volonté soit faite.

Deux choses, dit saint Thomas, sont nécessaires à la vie éternelle : la grâce, qui nous vient de la volonté de Dieu ; l'adhésion à la grâce, qui vient de la volonté de l'homme. C'est pourquoi Notre- Seigneur ne nous a pas enseigné de dire : « Père des cieux, faites votre volonté » ; comme si nous ne devions rien faire ; ni « Faisons votre volonté » ; comme si nous mettions de côté l'action de Dieu ; mais d'une manière impersonnelle : Que votre volonté soit faite : Fiat voluntas tua.

En somme, voici le sens précis de cette prière ; par elle, nous demandons de bien connaître la volonté de Dieu dans l'ordre de notre salut, et la grâce de l'accomplir parfaitement.

Maintenant que nous avons précisé le sens de cette demande de l'Oraison dominicale : Fiat çoluntas tua, et montré que sous cette forme impersonnelle, nous demandons à Dieu de bien connaître sa volonté, et la grâce de l'accomplir

128 l'accomi'lisslmext de la volonté

parfaitement, il nous reste à dire de quelle manière la volonté de Dieu se fait connaître, et s'impose à notre volonté. — De trois manières : en nous commandant, en nous conseillant, en nous éprouvant. Écoutons d'abord la volonté qui nous commande.

1^ C'est, sous les voiles de la chair, au sommet de notre âme, que la volonté divine fait entendre d'abord son commandement, et promulgue sa loi. « La raison, dit saint Thomas, est la règle et la mesure de nos actions : Régula et mcnsiira actiimn humanorum est ratio \ C'est elle qui, dans l'ordre moral, dirige tous les mouvements de notre âme, endigue son activité, et lui impose des barrières qu'elle ne peut ni franchir, ni rompre, sans crime. Considérée à ce point de vue, la raison s'appelle d'un nom vénérable : la conscience.

La conscience ! Voilà la première manifestation de la volonté impérativ^e de Dieu, la première promulgation de sa loi. Plus profond et plus sûr dans son action que les législateurs humains. Dieu affiche, sans bruit et sans éclat, ses décrets éternels sur une impérissable substance où ils sont à l'abri de la dent féroce des temps ; sa volonté nous est notifiée, sa loi est promulguée, dit saint Thomas,

i. Vo)ez : Radicalisme contre Radicalisme (page 69)

DU ROI DIViN 129

par le fait même de son insertion au livre incorruptible de notre âme ^ La conscience, première notification de la volonté divine, loi première, la conscience est aussi la loi universelle. Le plus illettré des mortels peut comprendre ce qu'elle dit. Quelquefois môme, c'est parce que l'homme est illettré, parce que la science n'a pas dépravé son honnêteté native, qu'il est plus propre à comprendre les leçons intimes qui lui apprennent ce qui est bien, et ce qui est mal, plus docteur que bien des docteurs, dans le droit intérieur qui régit l'humanité. Loi première et universelle, la conscience est la loi perpétuelle. Nous la voyons, nous l'entendons au dedans de nous-mêmes. Tous les peuples l'ont vue et entendue, cette loi, expression de la volonté de Dieu Les Gentils eux-mêmes, dont nous connaissons la lamentable histoire, les Gentils étaient instruits par ce code mystérieux. « La conscience, dit l'un d'eux, Cicéron, nous a été donnée par les dieux immortels : ce n'est pas une main humaine qui nous l'arrachera. » — « Les nations, dit l'apôtre saint Paul, n'ayant point de loi extérieure comme les Juifs, faisaient naturellement les œuvres de la loi , ils étaient leur propre loi ^. » Nous pouvons couvrir, ici-bas, la lettre sainte que Dieu a gravée

I. Voyez : Radicalisme contre Radicalisme. (Page Bg). 3 . Voyez : Radicalisme contre Radicalisme. (Page 60),

130 l'accomplissement de la volonté

dans nos âmes, et par laquelle il nous notifie sa volonté, des inrimondices de l'iniquité ; mais l'heure viendra de notre étonnement et de notre honte, au jour du jugement. La main de la justice ravalera les parois souillées où Dieu avait écrit ses volontés ; une voix vengeresse dominera tous les cris de nos passions, et nous verrons, nous entendrons alors la révélation de la conscience.

N'attendons pas ce jour fatal. Écoutons aujourd'hui la voix de la conscience ; faisons comparaître toutes nos actions au tribunal de la conscience. Lorsque notre volonté approuvera ce que la conscience approuve, réprouvera ce qu'elle réprouve, elle sera d'accord avec Dieu et ainsi nous accomplirons la volonté de Dieu.

2" Faut-il s'en tenir à cette première manifes tation ? A cette question, les philosophes qui veulent demeurer dans les rivages de la nature, répondent : Oui, soyons des hommes de conscience ; cela signifie et je ne contredirai pas à cette noble maxime : « Soyons des hommes de conscience ; » mais nous devons l'entendre au sens chrétien. Or, la conscience du chrétien lui commande de soumettre sa volonté à toute manifestation de la volonté divine, ayant pour but de suppléer aux imperfections et aux défaillances de la règle inté-

rieure qui éclaire et dirige notre vie morale. Parmi les vérités que le chrétien croit et confesse, il en est une qui contient le grand mystère de ses destinées. Il se sait appelé à la vision et à la pleine possession de Dieu, et il comprend que, pour mettre d'accord sa vie et ses actions avec un but élevé, si transcendant au-dessus des aspirations et des forces de la nature, il lui faut une manifestation de la volonté de Dieu, plus haute, plus pressante, plus efficace que toutes les manifestations naturelles. N'eût-il pas cette conviction, instruit par le journal de sa propre conscience, autant que par l'histoire de la conscience universelle, il appellerait encore Dieu au secours de la loi intime qu'il a gravée dans nos âmes.

Par elle-même, la conscience n'est ni fausse, ni corrompue, mais elle est entourée d'ennemis, qui cherchent à faire fléchir sa rectitude, et à lui ravir l'honneur de sa virginité. Suggestions de l'esprit de ténèbres, fascination des créatures et du monde, ignorance, illusions, convoitises, instincts dépravés, penchants abjects, voilà les ennemis de la conscience, devenus plus terribles, depuis que nous avons perdu sur nous-mêmes le royal pouvoir que nous tenions de la justice originelle. Sous les coups de ces ennemis, une conscience a succombé, puis une autre, puis une autre encore ; de proche en

132 I.'AC;cOMPF,rSSi:MRNT de la VOI-OXTÉ

proche, ses défections se sont multipliées, à ce point que Dieu a laissé l'homme se livrer tout entier à la perversité de ses appétits : « Propter quod tradidlt illos Deus in desideria cordis corum, in immiinditiam ^ » Le ciel de la conscience humaine s'est couvert de ténèbres et les peuples aveuglés ont appelé bien ce qui est mal, mal ce qui est bien. Ils ont marché sans relâche dans cette nuit d'iniquité. Mais qui marche vit encore et garde l'espérance d'arriver à son but. A la fin, désespérés, ils ne marchaient plus. Ils demeuraient assis dans l'ombre de la mort, selon l'énergique expression de l'Écriture : In iimbra mortis sedent.

En présence de ce lamentable spectacle, qui ne comprend la foi du chrétien ? Il croit que Dieu est venu en aide à la conscience maltraitée par ses ennemis, et il invoque, en faveur de sa croyance, la gloire de Dieu et les plus chers intérêts de l'humanité. Oui, Dieu a parlé pour redresser la conscience, et avec quelle solennité ! C'était au désert. Le peuple hébreu attendait Moïse que le Seigneur avait appelé ; le tonnerre grondait, les éclairs fendaient la nuit sombre ; le Sinaï abreuvé de gloire, chancelait comme un homme ivre ; les échos de la montagne étaient pleins de bruits mystérieux, et la plume ardente des Chérubins traçait sur des

Page 1