V. PATER... FIAT VOLUNTAS TUA SICUT IN CjELO et in TERRA
Nous avons étudié ensemble les différentes manifestations de la vo^nté de Dieu, et nous en avons tiré cette conclusion : De quelque manière que se manifeste la volonté de Dieu, nous devons nous y soumettre. Quel est le caractère de cette soumission ? — Jésus-Christ nous l'indique par ces paroles : Sicut in cœlo et in terra : Sur la terre comme au ciel.
Et d'abord, comme dans ce ciel, qu'on appelle la sainte âme de Jésus. Entrons-y par la méditation ; nous y découvrirons tout un monde de vertus, et entre toutes, celle qui les domine et règle leur action : la parfaite soumission aux desseins et aux ordres de son divin Père. Devant eux il abaisse toutes ses grandeurs personnelles. Il en fait sa nourriture, comme il nous le dit lui-même : Meus cibus est facere çoluntatem ejus qui misit me. Il s'y soumet jusqu'à la mort, et la mort douloureuse
no
de la croix, pour notre salut et la gloire de celui qui
l'a envoyé.
Mais peut-être trouverons-nous cet exemple trop parfait et trop inimitable, parce que c'est un Dieu qui nous le donne. Eh bien, cherchons dans un autre ciel, dans le ciel où les Anges, créatures de Dieu comme nous, passent leur vie à faire la volonté de Dieu. Leur obéissance est parfaite. D ou procède-t-elle ? - De la bonne volonté. Ils l'ont prêchée à la terre en lui annonçant son salut. Gloire à Dieu, disaient-ils. et paix aux hommes de bonne volonté : El in terra pax hominibus. En la prêchant, ils nous en ont promis l'admirable et très doux fruit. Méditons leurs paroles.
Et d'abord, précisons le sens de ces mots : les hommes de bonne volonté. D'après les meilleurs interprètes, il faut entendre par là les hommes de bonne volonté de Dieu ; c'est-à-dire les hommes sur lesquels Dieu jette un regard de complaisance et qu'il enveloppe, en quelque sorte, d'un amour bienveillant ; et cela, par opposition à ceux que l'Église appelle les fils de colère : Filu irm. Mais il est bien évident que ceux-ci ne sont des fils de colère, auxquels la justice de Dieu réserve les plus
terribles châtiments, que parce que leur mauvaise volonté se révolte contre la bonne volonté de Dieu, tandis que les autres méritent les complaisances et l'amour bienveillant de Dieu, parce qu'ils se soumettent aux volontés de Dieu avec une bonne volonté.
Qu'est-ce donc que cette bonne volonté ? C'est une disposition intérieure de notre âme, qui la porte à obéir promptement, entièrement, humblement, généreusement et purement à la volonté manifestée de Dieu.
La bonne volonté est prompte. Elle n'a pas besoin de longues réflexions et délibérations ; il suffit qu'elle voie clairement ce que Dieu veut, pour se décider. Elle ne connaît point ces hésitations et ces lenteurs qui ont leur racine dans l'amour-propre. Elle ne dit pas : tout-à-l'heure ; — mais : tout de suite. Que de retards dans notre soumission à la volonté de Dieu, sont dûs à des recherches secrètes, de nos convenances et de nos aises ! La bonne volonté ne s'arrête pas à ces recherches. Semblable au serviteur de l'Ëvangile, on lui dit : Fais cela, et elle le fait : Fac hoc et facit. Ou plutôt, semblable aux Anges du ciel, elle a des ailes pour se mouvoir et se précipiter au moindre signe de Dieu. Ou bien encore, comme ces esprits célestes que le prophète contemplait dans sa vision,
17l2 QUF NOITS F)FVONS NOUS SOrMKTTFIF.
elle se laisse emporter partout où soufïîe la volonté de Dieu.
La bonne volonté est entière. Elle ne se permet aucune de ces restrictions et interprétations qui, non seulement déflorent la soumission, mais la rendent coupable. Elle n'accepte pas, dans les volontés manifestées de Dieu, ce qui lui plaît, pour laisser de côté ce qui lui répugne. Elle ne fait pas de catégories des choses importantes et de celles qui le sont moins, se rappelant que l'Évangile lui recommande la fidélité dans les petites choses, et qu'on ne peut les mépriser, sans s'exposer à failHr dans les grandes. Elle veut ce que Dieu veut, comme il le veut, et quand il le veut. Bref, en face des exigences de la conscience, des commandements divins, des préceptes et des conseils évangéliques, de l'autorité de ceux à qui Dieu a confié une part de la souveraineté, des inspirations qui la pressent, des épreuves qu'elle subit ; à l'issue et à l'entrée de toutes les voies par lesquelles Dieu vient à elle, et manifeste ses desseins adorables, elle se dit à elle-même, et accomplit en toute plénitude, cette parole du Sauveur : « Il ne sera omis de la loi, ni une seule lettre, ni un seul point : Iota unum, aut unus apex non prœteribit a lege. »
La bonne volonté est humble. Elle ne présume pas de ses propres forces, sachant bien que par
nous-mêmes, nous ne pouvons rien faire de bien, et que la grâce seule est capable d'assortir nos vouloirs aux vouloirs de Dieu. Elle la demande avec ferveur, elle l'attend avec confiance, elle la reçoit avec reconnaissance. Si elle peut se rendre le témoignage d'une parfaite conformité avec la volonté de Dieu, elle ne s'en glorifie pas ; mais avec plus d'instances, elle demande à Dieu de confirmer le bien que lui-même a fait en elle. Confirma hoc Deus quod operatus es in nohis.
Elle est humble, c'est-à-dire qu'elle ne se réserve aucune manière de voir. Elle ne juge point les ordres qu'elle reçoit ; elle ne cherche point, comme cela arrive trop souvent, un refuge dans l'esprit propre, lors même qu'elle se soumet extérieurement. Elle étend sa soumission jusqu'aux facultés dont l'élévation paraît assurer l'indépendance, nous portant au mépris de nos vues personnelles, à l'abdication de notre jugement, et nous faisant estimer que ce que nous recherchons, même sous l'apparence d'un plus grand bien, est toujours imparfait devant la volonté manifestée de Dieu.
La bonne volonté est généreuse. Ennemie de cette mollesse d'où procèdent nos irrésolutions, nos retards, nos ennuis, nos tristesses, nos impatiences dans l'accomplissement du devoir, le support des épreuves, le travail de la perfection chrétienne,
elle ne mesure pas ses efforts, mais elle tressaille, elle bondit, pour courir au devant des actes qui lui sont proposés. Elle s'excite à la joie, accumule des trésors de patience, et rend doux et légers les fardeaux que Dieu lui impose. — Elle est généreuse, car elle ne connaît point cette timidité honteuse, cette crainte trop humaine qui fait fléchir les âmes faibles devant les censures, les blâmes, les sarcasmes des mondains et des imparfaits ; mais déterminée aux sacrifices les plus coûteux à la nature, elle affronte les contradictions, les injures, les opprobres, s'il le faut, les persécutions de l'opinion et de la force, décidée à tout souffrir, afm que la sainte volonté de Dieu soit faite, en tout temps et en toutes choses. Brave comme ces croisés qui affrontaient les périls de la mer et les sanglants combats de terre, pour voler à la conquête du tombeau de Jésus-Christ, elle fonce à travers toutes les oppositions et tous les obstacles, en criant : Dieu le veut ! Dieu le veut !.. Les oppositions, les obstacles, ce n'est pas seulement au dehors qu'elle les rencontre, mais au-dedans. S'agit-il d'immoler l'amour-propre, les vains désirs, les affections déréglées, ennemis déclarés de toute perfection ? Rien ne la rebute. Plus les difficultés intérieures s'accroissent, plus elle est âpre à la lutte et à la recherche des victimes spirituelles,
tant est forte l'impression qu'elle a reçue de cette parole divine : « Celui-là seul sera sauvé, qui sera généreux, et persévérera jusqu'à la fin. )) Et ainsi, elle va du bien au mieux, du mieux au parfait.
La bonne volonté est pure ; c'est-à-dire qu'elle ne se détermine pas par des considérations d'intérêt, mais par des considérations relevées qui ont leur principe dans l'amour filial. Elle se meut, non vers un but tout humain, mais vers un but surnaturel : la sanctification et la vie éternelle qui la couronne ; car c'est là que Dieu l'appelle : Haec est çoluntas Dei sanctificatio vestra. Enfin elle se soumet, non pas parce que Dieu veut des choses qui lui plaisent ou lui sont avantageuses, mais purement et simplement, parce que Dieu veut. Elle voit si bien, elle aime tant cette sainte volonté de Dieu, qu'elle s'y abandonne totalement, et se transforme, en quelque sorte, en elle. C'est le comble de la perfection, l'état consommé qui permet à l'homme de dire : « Ce n'est plus moi qui vis ; c'est Dieu qui vit en moi par sa sainte volonté. »
Et voilà, comment la bonne volonté est sur la terre, comme la volonté des Anges dans le ciel, un Amen vivant, empressé, total, humble, généreux et très pur, à la volonté de Dieu : sicut in cœlo et in terra. — Quel est le fruit de cet amen ? Les Anges eux-mêmes nous l'ont indiqué, c'est la paix : Et in
terra pax hominihus bonœ çoluntatis : Paix aux hommes de bonne volonté. Alors, Seigneur ! que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel !
La paix est la tranquillité de l'ordre. Pax, tranquillitas ordinis. Or l'ordre peut-il être plus tranquille et moins troublé que dans une âme où la volonté de Dieu est souveraine, et ne rencontre aucune opposition ? Ce qui troublerait l'ordre, ce serait notre hésitation et lenteur à faire ce que Dieu veut ; mais la bonne volonté est prompte. Ce seraient les restrictions, les distinctions, les partages que nous ferions dans la volonté de Dieu ; m lis la bonne volonté est entière. — Ce seraient les réserves que feraient l'esprit propre, le jugement privé, surtout lorsque la volonté de Dieu nous est manifestée par des volontés humaines ; mais la bonne volonté est humble. Ce serait la mollesse, la crainte, le respect humain, l'horreur du combat et du sacrifice ; mais la bonne volonté est généreuse. Ce serait la recherche de notre intérêt; mais la bonne volonté est pure. Donc, si l'âme de bonne volonté se replie sur elle-même, elle ne voit rien en elle qui puisse l'inquiéter, la troubler. Elle est en paix : Pax hominihus bonœ voluntatis.
Et du côté de Dieu, quelle paix ! L'âme de bonne volonté devient l'âme du bon vouloir de Dieu. En eiïet, par la bonne volonté, je fais tout ce que Dieu veut ; je m'abandonne à lui ; donc, je puis compter sur lui. Écoutez le saint roi David chantant les réponses du bon vouloir de Dieu au saint abandon : « Dominus régit me et nihil mihi deerit : Dieu est mon maître. Je me suis donné à lui ; c'est lui qui me conduit, rien ne me manquera. Il m'établira dans les gras pâturages, et près des eaux vives où coule le fleuve de sa grâce. Mon âme s'est tournée vers lui ; il la maintiendra, et la fera marcher dans les voies de la justice, à cause de son nom qui est honte. Quand bien même je devrais marcher dans les ombres de la mort, je ne craindrais rien, ô mon Dieu ! car vous êtes avec moi, puisque j'ai fondu ma volonté dans la vôtre. Même si vous me frappez, je serai consolé. Contre ceux qui me persécutent et m'accablent de tribulations, vous m'avez préparé une table de mystérieuse faveur, une onction si douce, un calice de consolation, où je m'enivre. Oh ! qu'il est beau ! Enfin votre miséricorde s'attache à mes pas tous les jours de ma vie de passage, et me conduira dans votre demeure, où l'on vit éternellement. » Je suis l'âme de votre bon vouloir : Et in terra pax hominibus, bonœ voluntatis.
0 sainte et abondante paix de l'âme de bonne
volonté, avec eHe-môme et avec Dieu ! Aucun scandale ne peut la troubler : Pax multa diligentihus legem tuam et non est illis scandalum. Les âmes de volonté faible et molle, fléchissent devant les scandales, et finissent par abandonner la voie droite où doit les conduire et les diriger la sainte volonté de Dieu.
Les âmes de bonne volonté s'affermissent au choc de toutes les rébellions, de toutes les difficultés, de toutes les épreuves. Qu'il y ait une multitude de prévaricateurs sans conscience, de contempteurs de la loi de Dieu, qu'importe ! Pour l'âme de bonne volonté, sa conscience et la loi de Dieu sont sa volonté manifestée, qu'il faut toujours respecter, et à laquelle il faut toujours obéir. Qu'il y ait, dans l'Église, des pasteurs indignes, qu'importe ! Dès qu'ils sont investis d'une autorité légitime, ils ont toujours droit à notre soumission. Qu'il y ait, dans les supériorités et les pouvoirs humains, des défauts et des vices, qu'importe ! Ce n'est pas cela qu'il faut voir ; mais la volonté de Dieu dans les choses justes qu'ils nous commandent. Que les conseils évangéliques, que les secrètes inspirations de la grâce, nous mettent en face de difficultés qui révoltent la nature, qu'importe ! Il faut vaincre ces difficultés, puisque c'est la volonté de Dieu. Que nous soyons accablés d'épreuves et
noyés dans les tribulations, qu'importe ! C'est la volonté de Dieu, qu'il faut adorer et aimer, dans ces épreuves et ces tribulations.
Tels sont les sentiments et les résolutions des âmes de bonne volonté. Le Psalmiste a bien dit Et non est illis scandalum.
Et maintenant, rentrons en nous-mêmes, et demandons-nous si nous sommes vraiment des âmes de bonne volonté.
Hélas ! combien de fautes à nous reprocher ! Ne nous décourageons pas, mais relevons notre courage, par ces paroles de l'Imitation : Volo quodç'is, quomodo vis, quando vis et quia vis. Je veux ce que vous voulez, comme vous le voulez, quand vous le voulez et parce que vous le voulez. Ames de bonne volonté, devenez les âmes du bon vouloir de Dieu. Que sa sainte volonté soit faite par nous sur la terre, comme elle est faite au ciel : Fiat voluntas tua, sicut in cœlo et in terra.