‹ La prière divine, le PaterChapitre 40 sur 85 · I. PATER... PANEM NOSTRUM QUOTIDIANUM, DA NOBIS HODIE · texte numérisé non relu

I. PATER... PANEM NOSTRUM QUOTIDIANUM, DA NOBIS HODIE

« En priant notre Père des cieux, pour que son nom soit sanctifié, pour que son règne arrive, et que sa volonté soit faite, nous demandons, dit saint Thomas, des biens spirituels que nous ne pouvons posséder en toute perfection, que dans la vie éternelle... Il était nécessaire, après cela, que l'Esprit Saint nous apprit à demander ce dont nous avons besoin, et que nous pouvi)ns posséder parfaitement dans notre vie présente, nous montrant ainsi que Dieu est notre providence dans l'ordre temporel ^. »

Or ce dont nous avons besoin présentement, ce que nous pouvons posséder parfaitement, ici-bas,

I . Sciendum est quod in tribus praecedentibus petitionibus, petuntur spiritualiter, quae hic inchoanlur in hoc mundo, sed non perjîciuntur nisi in vita aeterna... Ideo necessarium fait aliqua petere necessaria quae perfecte possunt haberi in vita praesenli : et inde est quod spirilus sanctus docuerit petere necessaria in vita praesenti, quae perfecte hic habentur; simul etiam ut ostenderet quod etiam iemporalia providentur nobis a Deo.

ce sont les dons divins qui alimentent, soutiennent, développent et perfectionnent notre vie du temps, et nous rendent capables d'accomplir nos grands devoirs de sanctification et de soumission à la volonté de Dieu, et de mériter ainsi, d'entrer un jour dans le royaume d'éternelle gloire et d'éternel bonheur dont l'avènement sera la consommation du gouvernement général de notre Père .des cieux.

Mais parce qu'il y a en nous deux vies en un seul vivant : la vie de la matière et la vie de l'esprit, nous avons besoin de dons matériels et de dons spirituels. Ces dons, nous les demandons à Dieu, dans l'Oraison dominicale, par ces paroles : « Donnez-nous notre pain quotidien », selon l'Évangile de saint Luc; et:« Donnez-nous notre pain supersubstantiel, » selon l'Évangile de saint Matthieu.

Occupons-nous, premièrement, des dons matériels, et voyons d'abord ce qu'il faut entendre par le pain quotidien, et pourquoi nous devons le demander à Dieu.

Ce qu'il y a de moins digne en nous, c'est la vie du corps. Nous devons la respecter, mais il ne nous est pas permis d'exagérer les soins que nous lui donnons, et d'en faire le principal objet de nos sol-

licitudes. Il faut, en cela, une juste mesure qui maintienne, en notre vie, ce que nous pourrions appeler l'équilibre divin. L'élément spirituel étant, par suite de la composition de notre nature, dans une sorte de dépendance, par rapport à l'élément matériel, nous avons besoin d'un état normal qui assure à l'âme, malgré cette dépendance, une noble et efficace supériorité. Que si le corps est l'objet d'une sorte de culte, la vie animale triomphe, l'âme oubliée gémit sous le poids de la chair, et, rampant comme une vile esclave, n'ose plus entreprendre rien de bon, de grand, de généreux, de saint Que si, au contraire, le corps, en proie à la misère et privé de ce qui est nécessaire à sa subsistance, ne traîne plus qu'une existence maladive et languissante, râm e, à moins qu'elle ne soit miraculeusement fortifiée, reçoit un contre-coup fatal qui abat son énergie. Dans tous les cas, elle est impropre au service de Dieu. Voilà pourquoi notre divin Sauveur, en nous apprenant à prier, veut que nous demandions à notre père des cieux notre pain quotidien, c'est-à-dire ce qui doit alimenter et entretenir en nous, dans une sage mesure, la vie matérielle.

Nous demandons donc du pain, panem, et pas autre chose. Par ce mot, nous devons entendre, non seulement la nourriture qui apaise notre faim, mais le breuvage qui nous désaltère, l'air que nous

respirons, véritable pain de vie, pabulum çitœ, lo vêtement qui nous couvre, gardien de la pudeur, le toit qui nous abrite ; enfin, tout ce qui nous protège contre les forces ennemies que notre corps désarmé rencontre dans la nature ; bref, le strict nécessaire de notre vie corporelle^ Il ne nous est pas permis d'étendre nos désirs au-delà des limites de l'indispensable, et de nous adresser à Dieu sous l'inspiration des basses convoitises de notre nature. Nous sommes chrétiens, et tout chrétien doit savoir mieux que les sages de ce monde, que la vie animale n'est que chose secondaire, soumise en ses besoins, au sévère contrôle de la tempérance. Que les païens Be permettent, comme le poète Horace, des strophes épicuriennes aux dieux de tous les plaisirs, qu'ils leur demandent, en des vers élégants, des festins sans terme, de copieuses libations, et la satisfaction de tous les appétits ; qu'ils se contentent d'une condition qu'ils appellent la médiocrité dorée, aurea mediocritas, cela se comprend. Mais grâce à Dieu, notre éducation morale et religieuse ne s'est pas faite sous la direction des apologistes de la vie animale, des vils apôtres de la chair et de ses instincts. « Nous n'avons rien apporté en ce monde, dit l'apôtre saint Paul, et certainement,

I . Panem enim dieit, omnia quae corpori necessaria suiu conipre.hendit. (Greg. Nrss. De Orat. Dom. Orat i\).

nous n'en pouvons rien emporter : Nihil intulimus in hune mundum ; haud dubium qaod nec aujerre quid possumus. Si donc, nous avons de quoi la nourrir, cette misérable chair, et de quoi cacher sa nudité aux yeux des hommes, nous devons être contents : Habentes alimenta et quibus tegamur, his contenti sumus^. » Et saint Jérôme, insistant sur cette parole de l'Apôtre : « le vivre et le vêtement, dit-il, sont les richesses des chrétiens : V ictus et vestitus divitix christianorum. »

Remarquez que cette instance de saint Jérôme ne s'adresse pas aux pauvres gens du peuple, qui gagnent péniblement le pain quotidien qu'ils partagent avec leur famille, et sur lequel ils ne prélèvent, pour eux-mêmes, qu'une mince portion. Saint Jérôme écrit à une noble dame romaine qui lui demande de régler sa vie selon l'esprit de l'Évangile. Vous voyez jusqu'à quel point il réduit les désirs et l'objet de la prière • le vivre et le vêtement : V ictus et vestitus. Donc, plus de ces ingénieuses créations dont l'ensemble constitue ce que nous appelons le confortable ; plus de ces mille délicatesses par lesquelles on cherche à se procurer la béatitude des sens, et à faire de la terre une sorte de paradis pour son corps ; et surtout, plus de ces monceaux de luxueuses inutilités dont la

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