‹ La prière divine, le PaterChapitre 41 sur 85 · I. Tm., I. M · texte numérisé non relu

I. Tm., I. M

vanité, par une méprisable émulation de sottise, et de ridicule, s'aiïuble des pieds à la tête, pour paraître et étonner. Comme si une créature humaine ne pouvait valoir autre chose que son prix d'estimation en espèce. Plus de faste, plus de surabondance dans la vie ! Saint Jérôme rappelle à Paule, sa fille spirituelle, la juste mesure de ses désirs et le véritable sens de la prière chrétienne.

Le strict nécessaire de la vie corporelle, le vivre et le vêtement : Victus et çestitus, voilà ce que nous demandons à Dieu dans l'Oraison dominicale, voilà la richesse des chrétiens . Victus et vestitus dii^itise christianorum. Nous devrions rougir de désirer, et surtout, de demander davantage.

Mais ce strict nécessaire, Dieu ne nous le doit-il pas ? Il est créateur et providence. En donnant l'être et la vie, il s'engage à les conserver ; autrement la création ne serait qu'un jeu barbare et ridicule de sa toute-puissance. Aussi, n'attend-il pas que la nature lui exprime ses besoins ; il la prévient, se penche vers elle, et lui dit à chaque instant, par sa bienfaisante intervention : Je suis ton Père. Les astres du firmament ne lui demandent rien, et cependant, il les revêt d'un glorieux manteau de

lumière ; il règle et dirige leur course à travers l'immensité, et harmonise leurs mouvements dans un vaste concert qui publie sa gloire : Cœli enarrant gloriam Dei. La mer, les fleuves, les rivières, les ruisseaux, ne lui demandent rien, et cependant, il les alimente par un perpétuel circuit de leurs eaux, des abîmes aux sources, des sources aux abîmes.

La terre ne lui demande rien, et cependant, il féconde ses entrailles. Il y nourrit dans l'ombre, les germes qui, en venant au jour, lui serviront de vêtement et de parure. Les plantes ne lui demandent rien, et cependant :

« Il donne aux fleurs leur aimable peinture ;

« Il fait naître et mûrir les fruits ;

« Il leur dispense avec mesure,

« Et la chaleur des jours, et la fraîcheur des nuits.

Les animaux ne lui demandent rien ; et cependant, « il ouvre sa main libérale et remplit tous les êtres vivants de sa bénédiction : Aperis tu manum tuam et impies omne animal henedictione ; à chacun d'eux, il donne, en temps opportun, la nourriture qui lui convient : Et tu das escam illorum in tempore opportuno. » Ne peut-il pas, ne doit-il pas agir de même, à l'égard de l'homme qu'il a couronné de gloire et d'honneur, en le mettant à la tête de toutes ses œuvres ? Et ne semble-t-il pas nous le promettre, dans cette page si populaire

et si charmante de l'Évangile, que tous connaissent, et que nous allons relire encore :

« Ne soyez pas inquiets et tourmentés pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, de ce qui doit le vêtir. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?

« Regardez les oiseaux du ciel : Ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, et n'amassent pas dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. Est-ce que vous ne valez pas beaucoup plus qu'eux ?

« Et quant au vêtement, pourquoi êtes-vous inquiets ? Considérez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne travaillent, ni ne filent.

« Or, je vous dis que Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux.

« Mais si Dieu vêtit ainsi l'herbe des champs qui est aujourd'hui, et demain sera jetée au four, combien plus, vous, hommes de peu de foi.

« Ne soyez donc point inquiets, disant : Que mangerons-nous ? ou : Que boirons-nous ?

« Les Gentils s'inquiètent de toutes ces choses, mais votre Père sait que vous en avez besoin. »

Ainsi donc. Dieu connaît nos besoins. Sublime artiste, il a façonné le corps humain de ses propres mains; de son souffle, il lui a donné la vie. Ce corps vivant a plus de valeur à ses yeux, que tous les êtres qu'il conserve, avec une paternelle bonté.

Pouvait-il ne pas s'engager à le pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire ? Et alors, pourquoi demander le nécessaire ?

Pourquoi ? Parce que Dieu le veut. Nous préciserons, plus tard, le sens de l'avertissement que le Sauveur nous donne, au sujet des sollicitudes temporelles, et nous verrons qu'il n'est point en contradiction avec la prière qu'il nous a dictée. Pour le moment, partons, avec saint Thomas, de cet incontestable principe : « Deus dat unicuique secundum suant naturam : Dieu distribue ses dons à chacun des êtres qu'il a créés, selon leur nature. » Les êtres inférieurs ne pouvant, ni le connaître, ni lui exprimer leurs besoins, ni lui adresser une prière, il les prévient comme un père tendre et miséricordieux, le fils idiot qui ne peut ni le connaître, ni lui demander son assistance. Mais l'homme, être intelligent et raisonnable, l'homme qui voit ce qui lui manque, connaît la source de tout bien, et comprend sa dépendance, l'homme ne doit-il pas à Dieu un acte de soumission dont le propre est d'établir une religieuse correspondance entre ses besoins et la libéralité divine ?

Cet acte, (nous l'avons dit dans notre traité de la Prière), Dieu le réclame par cette loi, inscrite en la charte de son gouvernement . « Petite et accipietis : Demandez et vous recevrez. » Par cette loi,

il protège sa gloire et nos intérêts les plus chers, en nous mettant dans l'impossibilité de l'oublier, et d'oublier ainsi notre infériorité et notre dépendance. S'il nous contentait, sans que nous lui donnions un signe de cette infériorité et dépendance, nous pourrions par un exécrable abus de nos facultés, croire que nous ne devons rien qu'à notre intelligence, à notre habileté, à notre vigueur, à notre courage, à nos efforts, et que nous possédons, de droit, tous les biens. Et alors, il n'y aurait plus de bienfaits pour nous ; plus lâchement insolents que des valets trop bien traités, nous mettrions au pillage les dons de Dieu. Non contents de négliger le devoir sacré de l'amour et de la reconnaissance, nous négligerions jusqu'au devoir premier de l'adoration. Dieu a donc sagement fait de nous imposer l'obligation de lui demander ce qui nous est nécessaire. Ainsi, il prévient plus d'un oubli funeste ; il nous met dans la nécessité de reconnaître son souverain domaine ; il nous pousse à l'accomplissement des devoirs fondamentaux de notre vie religieuse ; car, selon saint Thomas, « demander à Dieu, c'est déjà l'adorer, et préparer dans son cœur, la reconnaissance : Per orationem, homo rei^erentiam exhibet, in quantum scilicet ei se suhjicit et profitetur se eo indigere, sicut auctore suorum bonorum \))

I, i>avl; quaest. 83, a. 3. ij.

Malheur à celui qui oublie, néglige, refuse, de demander à Dieu son pain quotidien ! Si Dieu le lui retient, et le condamne à la plus extrême misère, aura-t-il le droit de se plaindre d'être abandonné par une providence dont il n'a pas voulu implorer le secours ? Et si, mendiant ce pain aux hommes, les hommes le rebutent, ne sera-ce pas le juste châtiment de l'injure qu'il a faite au maître de tous les biens, en lui refusant une prière qu'on lui promettait d'exaucer ?

Malheur à qui reçoit, à qui mange son pain quotidien, sans l'avoir jamais demandé à Dieu ! le pain deviendra contre lui, une pièce de conviction, dans le terrible procès qui décidera de son sort éternel.

Quant à nous, chrétiens, demandons à Dieu, avec une piété toute filiale et une parfaite confiance, le nécessaire de notre vie corporelle. Quelles que soient les fluctuations et les trahisons de la fortune, jamais ce nécessaire ne nous manquera ; car Dieu est fidèle en ses promesses. « J'ai été jeune et me voilà vieux, disait le Psalmiste, et je n'ai pas vu le juste abandonné, et sa race mendiant son pain : Junior fui, etenim senui. Non ç>idi justum derelictum, nec semeri ejus quœrens panem. »

Page 1