LE PA(N QUE NJUS DEMANDONS
leurs passions. Tout ce que l'homme possède, lui appartient : « Tout est à moi, dit-il : Mea sunt omnia. »
Nous n'avons donc des biens de ce monde qu'une jouissance temporaire, et cette jouissance est subordonnée aux exigences de la souveraine volonté de Dieu. Il pourrait nous dire : Donnez-moi ma part, et, de fait, il l'a dit. Mais comme il ne serait pas digne de sa majesté infinie, de recevoir une chose dont il n'a pas besoin, il a chargé les pauvres de la recevoir pour lui, et, selon l'énergique et originale expression d'un saint Père, il les a établis ses collecteurs d'impôts, ses percepteurs.
Ce n'est donc pas assez de s'apitoyer sur l'infortune, d'être sensible à la misère de ceux qui n'ont pas leur pain quotidien, de le demander à Dieu d'une manière générale. Il reste à ceux qui ont reçu plus que le nécessaire dé la vie, un devoir à accomplir : donner aux pauvres, de leur abondance. « Je le veux, je l'ordonne, dit le Seigneur : Ego, prœcipio tibi. — Ouvre ta main sur le pauvre et l'indigent qui demeure auprès de toi sur cette terre : Ut aperias manum tuam egeno et pauperi qui tecum moratur in terra. »
Voilà le devoir. Admirez, je vous prie, la miséricordieuse bonté de Dieu : il a fait du devoir un honneur. N'est-ce pas honorer le riche que de lui
demander de s'associer à la bienfaisante paternité de Dieu ? Le riche, en effet, n'est pas un contribuable que Dieu exploite ; c'est un ministre des largesses qu'il veut répandre sur les malheureux. S'il ne vient pas lui-même à leur secours, il dit à ceux auxquels il a donné plus que le nécessaire : Voici que je vous ai établis comme de bons et fidèles serviteurs, sur ma dolente famille, afin que vous lui donniez, en temps opportun, la mesure des biens dont elle a besoin pour vivre. Soyez miséricordieux comme votre Père, et au nom de votre Père des cieux. Moi, la grande et universelle providence, je me cache derrière les créatures qui me représentent; soyez la providence visible de ce monde. 0 riches, ce n'est pas la grandeur, ce n'est pas la richesse qui vous honorent, mais bien l'amour miséricordieux qui fait sortir de vos coeurs généreux et de vos mains libérales le pain de charité que vous avez reçu en abondance ; l'amour miséricordieux qui vous associe à l'action providentielle de Dieu, vous configure- a son adorable bonté, et permet aux pauvres d'honorer en vous, des hommes divins. Hélas, que de malheureuses gens, même parmi ceux qui se disent chrétiens, ne comprennent ni ce devoir^ ni cet honneur. Ceux-ci exagèrent les bienséances de leur état, oubliant, dit un grave auteur, que ce dont on peut se passer, sans dimi-
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nuer sa considération, sans dégrader sa dignité, sans affaiblir son autorité, sans avilir sa personne, tout ce qui ne sert pas à l'entretien d'une maison sagement réglée, au soutien d'une représentation proportionnée à son rang, n'est pas, ne peut pas être une bienséance d'état. — Ceux-là s'inquiètent, plus qu'il ne faudrait, de l'avenir, et retiennent, sous prétexte de parer à des besoins et à des accidents chimériques, ce que la misère du pauvre réclame au nom de Dieu. Et pendant qu'ils s'accordent tout ce qui peut flatter leur curiosité, leur vanité, leur sensualité, leurs passions et leurs caprices : pendant qu'ils sacrifient tout à l'ostentation ; pendant qu'ils accumulent des revenus dont l'accroissement ne fait que rendre plus rigoureux et plus pressant le devoir de donner, une foule de malheureux endurent toutes les privations, et passent, chaque jour que Dieu fait, par des angoisses dont le pain de charité pourrait les délivrer. A
Dieu merci, vous ne ressemblez pas à ces chrétiens inconséquents et ridicules, qui, en demandant à Dieu, dans leur prière, le pain de chaque jour pour tous, n'ont, au fond du cœur, d'attention et de sollicitude que pour eux-mêmes ; qui, après avoir reçu du ciel, jusqu'à la surabondance, le nécessaire de la vie, retiennent la part que Dieu destinait à leurs frères ; qui, le cœur gonflé d'une fausse
EST UN PAIN DE JUSTICE ET DE CHARITÉ 2t)7
pitié, s'étonnent et se scandalisent des maux qu'ils pourraient et devraient soulager. C'est sur eux que doivent retomber les colères et les malédictions des pauvres.
Pour vous, vous ne méritez, je l'espère, que des bénédictions. Si vous n'avez pas l'héroïque courage de la perfection évangélique, qui consiste à se dépouiller de tout ce qu'on possède, et à se faire pauvre, pour l'amour de Dieu et du prochain, courage que Dieu n'inspire qu'à des âmes privilégiées ; du moins, vous savez compatir efficacement aux misères des pauvres, vous imposer des sacrifices en ce qui vous serait agréable et utile, pour donner aux malheureux le pain de la charité, et mériter de leur part, cette prière de la reconnaissance : Retnhuere, dignare Domine, omnibus nohis bonafacientibus,propter nomen tuum, vitam œternam : Seigneur, daignez accorder à tous ceux qui nous font du bien en votre nom, la vie éternelle.
tE PATER, — a