CHAPITRE XIV III. PANEM QUOTJDIANUM DA HODIE
Nous avons montré que chaque mot de la quatrième demande de l'Oraison dominicale est une révélation destinée à instruire les âmes chrétiennes, et nous avons justifié cette affirmation en expliquant comment ces deux mots nostrum et nohis, nous indiquent que le pain demandé à Dieu doit être un pain de justice et de charité. Deux autres mots vont nous instruire aujourd'hui. Nous demandons à Dieu le pain quotidien pour le jour présent : Panem quotidianum da nobis hodie. Ces deux mots, quotidianum et hodie, nous donnent des leçons de discrétion, d'humilité, de confiance et de piété. Méditons-les.
Nous disons d'abord : une leçon de discrétion. Il y a des chrétiens généreux et si pleins de foi, qu'ils poussent la discrétion jusqu*à ses extrêmes limites
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Renonçant sincèrement à tous les biens temporels, volontairement dépouillés de ces biens, ils se décident à vivre au jour le jour, sans souci du lendemain, uniquement soucieux de s'enrichir des biens spirituels qui les unissent plus étroitement à Dieu. Pieux mendiants de la providence, ils sont enchaînés par vœu à la sainte pauvreté. C'est la perfection évangélique et l'application rigoureuse du panem quoiidianum da hodie: donnez-nous aujourd'hui le pain quotidien. Cette perfection, Notre- Seigneur l'a demandée à son Église, par ces paroles : « Si vous voulez être parfaits, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, et suivezmoi. » Et l'Ëglise l'a mise en pratique dans la vie dépouillée des familles religieuses. Dans ces familles, cette prière : Donnez-nous aujourd'hui le pain quotidien, sort du cœur humain, dans toute sa profonde sincérité et sa sublime vérité.
Mais tous ne sont pas appelés à une pareille perfection qui n'est que de conseil. Dieu permet à ceux qui vivent dans le siècle, l'acquisition et la possession des biens temporels. Ces biens, il les a mis sous la protection de sa loi, en condamnant et en châtiant toute violation de la propriété. Sans doute, pour prémunir ceux qui possèdent, contre l'abus des richesses que Dieu leur a confiées, l'Évangile menace et maudit : « Malheur à vous.
riches, est-il dit : Vas vohis dwitibusn ! Mais cela ne prouve point que la richesse est mauvaise en soi. Jésus-Christ n'a pas dit : Maudites soient les richesses : Vda divitiis, par la bonne raison qu'on ne maudit pas ce qui est bon. Or, « les richesses sont bonnes, dit saint Augustin : Bonœ sunt divitiœ. Si elles n'ajoutent rien à notre propre excellence, elles nous permettent de faire le bien : Non qiiod honos nos faciant, sed ut ex his hona jaciamus. »
Mais pour cela, il faut que nous ayons compris la leçon que le divin Maître nous donne, à l'endroit des biens temporels, dans la prière qu'il nous a dictée. Il nous apprend à ne demander que le strict nécessaire, au jour le jour : Panent- quotidianum hodie, comme s'il nous disait : Soyez discrets ; discrets dans vos désirs, discrets dans vos sollicitudes, discrets dans l'usage de vos biens.^
Soyons discrets dans nos désirs. Étouffo^^en nos cœurs, cette insatiable cupidité des enfants du siècle, qui n'est jamais satisfaite. S'ils ont peu, ils veulent avoir beaucoup ; s'ils ont beaucoup^ ||g^ veulent avoir davantage : Oportet kaèeteî\il faut avoir ; c'est leur maxime, maxime si impérieuse qu'ils n'ont plus de désirs que pour les choses d'ici-bas, et qu'ils finissent par oublier totalement ces appels de l'Évangile : « Quœ siirsum sunt, quœrite : Cherchez les choses d'en-haut. — Quœrite
primum regniim Dei, et juslitiam ejus : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice. » — Quand nous aurons étouffa ia cupidité, défionsnous, même, de ces désirs, en apparence, innocents, sur lesquels on échafaude des rêves de bienfaisance ; rêves généreux, qui, hélas, s'évanouiraient bien vite, si la fortune répondait aux désirs qui l'appellent. Possédons tranquillement et avec action de grâces, ce que Dieu nous a donné, et contentons-nous-en.
Soyons discrets dans nos sollicitudes. Nous avons entendu le divin docteur de la prière nous dire : Ne vous inquiétez pas de votre lendemain : Ne solliciti suis in crastiniim. J'ai promis de vous expliquer ce singulier avertissement ; le moment est venu.
La parole divine ne peut pas se contredire. Or la Sainte Écriture, en maint endroit, loue l'homme sage et prudent, la femme forte, qui, par leur sollicitude, assurent l'avenir de leur famille. Il est bien évident que le divin Sauveur ne veut pas contredire à ces louanges. Ce n'est donc pas, dit saint Thomas, toute espèce de sollicitude, à l'endroit des biens temporels, qu'il nous interdit : Non quaelibet sollicitudo rerum temporalium est prohibita, mais les sollicitudes superflues et inordonnées : sed superflua et inordinata ; ce que j'appelle sollicitude indiscrète.
Gouverner son temporel avec ordre et économie, sous l'œil de Dieu, selon sa loi, avec une confiance filiale en sa bonté, afin de conserver son rang dans la société, de parer aux événements fâcheux, de pourvoir à l'éducation et à l'établissement des enfants ; tout cela, sans jamais perdre de vue la grande et unique affaire qui est la sainteté de la vie chrétienne et le, salut des âmes, c'est la sollicitude discrète, la mise en pratique de la vertu de prudence.
Mais s'inquiéter des lendemains, comme si la providence devait nous manquer, se tourmenter jusqu'à l'oubli, jusqu'à la défiance, vis-à-vis de la paternelle bonté de qui nous tenons tout ce que nous possédons, concentrer toute son activité, tous ses efforts, tous ses talents, pour augmenter ses richesses, s'imaginant qu'on n'aura jamais assez, n'avoir confiance qu'en ses calculs, son industrie et son courage, jusqu'à croire qu'on ne doit qu'à soi-même sa prospérité, et dans les tourments qu'on se donne, à l'endroit des biens temporels, oublier complètement qu'il y a des biens meilleurs, des biens spirituels, à l'acquisition desquels nous devrions, d'abord et par-dessus tout, employer tous nos soins : voilà les sollicitudes superflues, inordonnées, indiscrètes, contre lesquelles notre divin Maître veut nous tenir en garde, en nous enseignant
à ne demander à Dieu, au jour le jour, que le pain quotidien : Panent quotidianum da nohis hodie.
Discrets dans nos désirs et nos sollicitudes, soyons enfin discrets dans l'usage des biens de ce monde. Nous avons entendu saint Augustin nous dire que les richesses sont bonnes, parce qu'elles nous permettent de faire le bien. Mais pour cela, il faut que nous en soyons véritablement les maîtres, et qu'elles obéissent aux nobles instincts de la nature, et aux sublimes exigences de notre vocation chrétienne.
Est-ce bien ainsi que l'entendent ceux qui ne se servent des biens temporels que pour contenter leurs passions ? Est-ce un usage sage et discret de la richesse, que de ne l'employer qu'à satisfaire des goûts de luxe et de bien-être, qu'à contenter la vanité, la sensualité, jusque dans ses exigences les plus grossières, qu'à se procurer des jeux et des plaisirs, qu'à s'ouvrir des chemins de vains honneurs de ce monde, en achetant les consciences? Et sufïit-il d'appeler cela un usage indiscret ? Non, c'est un usage abusif, fou, criminel.
L'usage sage et discret consiste à faire de la richesse la servante de l'intelligence et de l'amour. Nous pouvons donc nous en servir pour patronner les sciences, pour protéger les arts, pour entreprendre, conduire et mener à bonne fm, de noble?
et utiles travaux ; par exemple : rendre la terre féconde, épargner les forces de l'homme et préparer des loisirs à son esprit et à son cœur, multiplier entre nous les communications, accroître leur rapidité et leur étendue, en appelant à notre secours le fluide agile qui porte, avec la promptitude de l'éclair, notre pensée d'un bout du monde à l'autre ; enfin, nous rendre maîtres de l'univers pour le perfectionner, selon l'ordre qu'en avait reçu le premier homme ; — tout cela est bon, mais ce qui est meilleur, ce qui est urgent, ce que Dieu désire avant tout, c'est que nous fassions des richesses l'instrument de la charité, et que nous nous assurions par leur usage, l'opulence des bonnes œuvres. Servons-nous en donc pour donner au culte divin, non seulement la décence qui lui convient, mais une légitime et religieuse magnificence, pour restaurer et sanctifier dans la personne des pauvres les temples vivants, le corps mystique du Christ, tous les jours minés par la misère physique et morale ; pour nous ouvrir, par l'aumône et toutes sortes de bienfaits, un chemin vers l'âme de ceux qui souffrent, pour y répandre la lumière, la vertu, la grâce, les plus grands dons de la charité ; enfin, établir entre nous et le pauvre, un courant de vie divine qui, selon la pensée de l'Apôtre saint Paul, corrige les inégalités sociales, et prouve au monde
que Dieu est dans le riche, par ses bienfaits, comme il est dans le pauvre, par ses souffrances.
Voilà l'usage discret de la richesse. Quant à ce qui nous regarde personnellement, contentonsnous du nécessaire de chaque jour, selon notre condition dans le monde, et nous pourrons dire à Dieu en toute simplicité et sincérité, sans abuser de ses dons, sans insulter à sa providence : Donnez-nous, pour aujourd'hui, le pain quotidien : Panent quotidianum da hodie.
Soyons discrets : C'est la première leçon que nous donne le divin maître par ces mots de la prière qu'il nous enseigne : Donnez-nous aujourd'hui le pain quotidien. J'ai dit qu'il nous donnait encore une leçon d'humilité, de confiance et de piété ; je vais m'expliquer brièvement sur ces trois points.
La leçon d'humilité s'adresse particulièrement à ceux qui possèdent. Puisque rien ne leur manque, ont-ils besoin de dire à Dieu : donnez-nous aujourd'hui le pain quotidien ? — Écoutez la réponse de saint Augustin, à cette question : nAudeo dicere, ipse pane quotidiano eget dwes : J'ose le dire, le riche lui-même a besoin de demander son pain quotidien. Car, pourquoi a-t-il tout en abondance ? N'est-ce
pas parce que Dieu lui a tout donné ? Quare illi àbundant omnia ? Unde, nisi quia Deus dédit ? Qu'aurait-il, le malheureux, si Dieu fermait sur lui sa main libérale ? Quid habebit, si Deus subtrahat manum suant ? N'a-t-on pas vu mainte fois le riche s'endormir dans l'opulence et se réveiller dans la pauvreté? Nonne multi dormierunt dintes, et surrexerunt pauperes ? » Le riche, avec tous ses biens, est entre les mains de Dieu. Ce serait folie de sa part, de se croire nanti pour toujours. Ce que Dieu lui donne aujourd'hui, il peut le lui retirer demain. Inévitable et complète dépendance, que l'homme qui possède doit confesser humblement. Et il la confesse en disant à Dieu, comme le plus misérable des mendiants : Panem quotidianum da hodie : donnez-nous aujourd'hui le pain quotidien. Ainsi, il met à couvert ses biens temporels, sous la protection de la providence. Et s'il plaît à Dieu de l'éprouver, par des revers de fortune, il se prépare une grâce qui lui permettra de dire héroïquement, comme le saint homme Job : « Dominus dédit, Dominus abstulit ; sit nomen Domini benedictum : Le Seigneur m'avait donné ses biens, il me les enlève, que son saint nom soit béni. » Au contraire, le riche orgueilleux qui oublie sa dépendance, n'a plus aucun droit à la protection divine. Puisse le regret d'avoir perdu les biens dans lesquels il se complai-
sait, ne pas le pousser, comme nous le voyons, hélas, trop souvent, jusqu'à l'abîme d'un tragique désespoir.
La leçon de confiance s'adresse particulièrement aux malheureux qui vivent au jour le jour, dans une continuelle inquiétude du lendemain. Aurontils toujours la force de soutenir l'opiniâtre labeur dont dépend leur existence et celle de leur famille ? Quelque accident imprévu n'ouvrira-t-il pas la porte de leur foyer à la misère qui les guette ? S'ils ont tout juste de quoi vivre aujourd'hui, demain, n'auront-ils pas à souffrir de la faim ? Pauvres gens ! Ne vous tourmentez pas, ne vous découragez pas, ne vous désespérez pas ; mais demain, comme aujourd'hui, adressez à votre Père céleste la divine prière que son fils vous a enseignée. Ne voyez-vous pas qu'elle est une promesse, en même temps qu'une leçon ? — Ayez confiance ! — Demain, comme aujourd'hui, vous aurez votre pain, parce que demain, comme aujourd'hui. Dieu sera pour vous un père miséricordieux qui n'abandonne jamais, il l'a dit lui-même, ceux qui espèrent en lui : Deus non deserit sperantes in se. Si vous êtes fidèles à l'invoquer chaque jour, par ce cri de votre détresse : Panent quotidianum da hodie, chaque jour vous serez exaucés.
Enfin, la leçon de piété s'adresse à tous les chré-
tiens, enfants privilégiés de la Providence. Dieu n'a pas voulu que nous lui demandions une fois pour toutes, seulement, le bien nécessaire à notre vie temporelle. Une fois satisfaits, nous aurions pu oublier à la longue, notre divin bienfaiteur. Hélas, il y a tant d'ingrats en ce monde, à l'endroit de la Providence ! C'est pour nous épargner ce crime et cette honte, pour nous retenir auprès de lui dans une filiale intimité, pour que nous lui donnions, chaque jour, un témoignage de notre piété filiale, qu'il nous demande de lui rappeler, chaque jour, que nous avons besoin de sa libéralité, par ces paroles : Panem quotidianiim da hodie.
Merci, cher et divin Maître, des leçons que vous nous donnez. En disciples fidèles, en enfants pieux, tous les jours de notre vie, nous vous demanderons avec discrétion, avec humilité, avec confiance, avec piété, les biens temporels qui nous sont nécessaires, le pain quotidien de justice et de charité, que vous nous promettez, en nous faisant un devoir de vous le demander : Panem nostrum qixotidianum da nohis hodie»