‹ La prière divine, le PaterChapitre 55 sur 85 · VIL PANEM SUPERSUBSTANTIALEM DA NOBIS HODIE · texte numérisé non relu

VIL PANEM SUPERSUBSTANTIALEM DA NOBIS HODIE

La parole de Dieu nourrit notre âme de vérité et lui donne un avant-goût des merveilles qu'elle doit contempler, dans la bienheureuse éternité C'est le pain de notre intelligence. Or, ce pain n'est qu'une entrée du festin magnifique que nous a préparé sa divine sagesse, l'assurance d'un don plus généreux de la bonté de Dieu, d'une nourriture plus noble et plus parfaite, d'un pain plus substantiel et plus vivifiant, descendu du ciel pour alimenter au plus intime de son être, tout homme surnaturalisé. Quel est ce pain ? Quelle est sa vertu? — C'est ce qu'il nous faut d'abord étudier.

Jésus-Christ voulant que l'harmonie fût parfaite entre les deux ordres de la nature et de la grâce, a tiré des trésors de son infinie sagesse et de

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son infinie bonté, une invention qui confond l'esprit de l'homme, mais qui séduit son cœur, s'i' sait vaincre les trop vives répugnances de la raison. Il s'était donné lui-même par sa parole, lui, la parole vivante et substantielle de Dieu ; mais il a voulu faire davantage : il a voulu nous donner sa personne, sa vie ; non seulement, comme nous nous donnerions nous-mêmes, si, sous l'inspiration d'un sublime dévouement, nous nous sacrifiions pour un frère ou un ami, mais comme l'amour voudrait que nous nous donnassions, s'il nous était possible de nous incorporer à ceux que nous aimons, et de les faire vivre de nous.

0 merveille ! Voilà 1900 ans que le Dieu-homme a terminé l'œuvre de notre rédemption par un triomphe public, et que l'humanité chrétienne croit et confesse qu'il est assis aux cieux, à la droite de son divin Père. Cependant, allons frapper à la porte du tabernacle, il nous répondra : « Ecce ego vohiscum sum : Je suis au milieu de vous. » Et pourquoi est-il là, réellement et substantiellement présent, cet auguste captif ? Est-ce pour que nous lui ofTriions nos prières et notre encens, pour que nous lui prodiguions nos hommages et notre adoration, pour être, de notre part, l'objet d'un culte plus continuel, plus solennel et plus intime ? Eh, sans doute ! Mais ne voyons-nous pas que si tel était

tout son dessein, il aurait choisi des apparences plus glorieuses et plus capables de nous éblouir, et de nous imposer le respect, au lieu des apparences vulgaires, fragiles et périssables, sous lesquelles il se présente ?

Que veut-il donc ? Il veut, disons-le simplement, il veut que nous le mangions, comme nous mangeons le pain quotidien qui nourrit notre corps. Car, remarquons-le bien, c'est sous l'apparence du pain qu'il se cache, mais cette apparence n'est plus qu'un signe que ne supporte plus la substance naturelle ; la vraie substance, le vrai pain, c'est la chair sacrée du Sauveur.

Elle a germé, cette chair adorable, dans les fertiles entrailles d'une vierge ; elle s'est développée pendant trente-trois années d'une vie recueillie et pleine de merveilles ; elle a été moissonnée par des mains armées de la justice de Dieu ; elle a été battue, broyée, triturée, et comme pétrie dans son propre sang, saisie par le feu de l'amour, et glorieusement transformée dans un tombeau. Voilà le pain ! Ecce partis, le pain de l'homme voyageur : Factus cibus çiatorum, le vrai pain des enfants de Dieu : Vere partis filiorum ! Jésus-Christ l'a dit lui-même: Je suis le pain de vie, le pain descendu du ciel, afin que celui qui en mange, ne meure pas... et le pain que je donnerai, pour faire vivre le monde,

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c'est ma chair. - En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. — Ma chair est une véritable nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage.— Celui qui me mangera, vivra par moi.

Que signifie cet étrange, langage ? Il signifie évidemment que la communion est à notre vie surnaturelle, ce que la nutrition est à toute vie physique^ Selon la loi de la nutrition, tout être vivant se soutient, se conserve, s'accroît par l'assimilation des choses dont il se nourrit, et l'assimilation se fait, selon la constitution et le tempérament de l'être vivant. Or, la foi nous enseigne que l'homme surnaturalisé par la grâce, a une constitution divine, un tempérament divin. « Par la grâce, dit l'Apôtre saint Pierre, nous sommes participants de la nature divine : Dwinae consortes naturœj^ Et le grand saint Augustin : Par la grâce. Dieu est la vie de notre âme, comme notre âme est la vie de notre corps : Anima i^ita est carnis, animœ i^ita Deus. Bref, nous devenons par la grâce, les fils de Dieu. « Si nous devenons les fils de Dieu, dit saint Augustin, nous devenons des êtres divins . Si filii Dei sumus, et dii facti sumus. )) De quoi se nourriront donc ces fils de Dieu, ces êtres divins ? — A cette question, la réponse vient toute seule : un

fils de Dieu doit se nourrir en Dieu ; à sa vie divine, il faut un aliment divin.

Déjà nous mangeons le Verbe fait chair, par la foi, en croyant au mystère de l'Incarnation. Mais l'amour divin ne se contente pas de cette manducation initiale et imparfaite. Il veut que la chair du Christ entre en nous réellement et substantiellement, et mette notre vie surnaturelle à portée de la source de vie qui doit la réparer, la soutenir et l'accroître. Toutes les précautions ont été prises dans ce mystère, contre les répugnances et les transports grossiers de notre chair. Ce n'est point elle qui touche, saisit, broie, s'approprie la vivifiante chair du Christ, pour en extraire ce qu'elle contient de vie. Les espèces sacramentelles, seules, deviennent sa pâture, et le Dieu incarné qu'elles dérobent à nos sens, va droit à l'âme surnaturalisée qui en a faim.

Et alors se fait une assimilation, à l'inverse de l'assimilation naturelle. Toute assimilation dans un vivant se fait d'une nature inférieure dans une nature supérieure. Le pain matériel, par exemple, devient notre chair et notre sang, parce qu'il est inférieur au corps vivant qu'il nourrit. Mais dans la communion, toute réserve faite en faveur de notre âme qui ne peut ni s'altérer ni s'éteindre, dans une transformation surnaturelle, c'est du côté

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de l'aliment eucharistique, nature supérieure et inaltérable, que se fait l'assimilation, selon les belles paroles que saint Augustin met dans la bouche du Christ: « Cibus sum grandium, cresce et manducabis me : Je suis la nourriture des grandes âmes ; croissez et vous pourrez me manger. Mais vous ne me changerez pas en vous, comme la nourriture de votre chair ; c'est vous qui serez changé en moi : Nec tu mutabis me in te, sicut cibum carnis tiix, sed tu mutaberis in me. » Entendons-le bien ; le Christ, pain de vie, nous fait passer en lui. Au moment môme où nous le mangeons, il nous saisit, nous pénètre, s'empare de notre vie et opère le prodige que l'Apôtre publiait en ces termes : « Il semble que je vis ; non ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi • Vivo, jam non ego çii^o, i^ii^it vero in me Christus. »

De là, vous devez conclure que l'Eucharistie est, par excellence, le pain supersubstantiel de notre vie surnaturelle et spirituelle. Si vous voulez savoir maintenant quelle est la vertu de ce pain, interrogez notre grand docteur, saint Thomas ; il vous répondra en ces quelques mots : « Tous les efîets que produit l'aliment matériel dans notre

corps, le Christ, nourriture divine en son sacrement, les produit dans notre vie spirituelle. Il répare, il soutient, il conserve, il accroît, il délecte. » Ce n'est point l'effet propre et direct du pain eucharistique, de nous engendrer surnaturellement, ni de nous rendre la vie de la grâce, quand le péché l'a détruite ; la nourriture ne profite qu'aux vivants. Mais si l'âme pécheresse a la vie, sous l'action du sacrement qui remet les péchés, le pain divin est rempli, pour elle, d'une vertu réparatrice qui rétablit l'équilibre de ses puissances, et la munit de nouvelles forces pour le combat.

Le péché, quand il séjourne dans l'âme, décentralise, en quelque sorte, ses facultés, et produit dans l'ensemble de ses opérations, des illogismes et des anomalies analogues aux désordres qu'on remarque dans un organisme qui se décompose. Même quand elle revient à la vie par la pénitence, l'âme se ressent du trouble dont elle a été victime, et ses facultés recherchent leur centre vital. Elles y sont ramenées avec force et douceur, par la pénétrante vertu du grand vivant, que la communion fait entrer en nous. Il appelle à lui toute notre vie spirituelle, remet en ordre son organisme désemparé, le réchauffe dans les embrassements de sa chair immolée, et lui restitue ses fonctions normales.

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A ce premier travail de réparation générale, succède un travail de réparation partielle, qui vise tous les points de notre vie spirituelle où se fait sentir un affaiblissement. Gomme la nourriture matérielle remplace ce qui se perd à chaque instant, des chaudes ondes dont notre corps a besoin pour vivre, l'aliment eucharistique remplace ce qui se perd, dans toutes nos fautes légères et trop habituelles, du feu divin de la charité. « Pain quotidien, dit saint Ambroise, il est le remède de notre quotidienne infirmité. )) Il ne se peut pas que l'amour vivant s'unisse à nous, sans nous exciter aux actes généreux qui doivent réparer les défaillances de notre amour.

Doué d'une vertu de réparation, le pain eucharistique est doué encore d'une vertu de réconfort, car il affermit notre âme contre les forces de mort, qui préparent dans notre vie spirituelle, les envahissements du péché. « Le pain, dit le Psalmiste, soutient le courage de l'homme : Partis cor hominis confirmât.)) Bien nourri, il se sent plus vaillant au travail et à la lutte. Or quel -pain plus rempli d'énergie et de vigueur que la chair d'un Dieu ? Quelle vie plus capable de nous affermir dans la tentation, que la vie du Christ, en qui tout proteste contre les iniquités vers lesquelles nous inclinent nos instincts, nos penchants, nos appétits déréglés,

violemment excités par le mauvais esprit qui médite et veut notre ruine ? Et c'est assez que ce mauvais esprit, le démon, voie dans nos âmes, la divine victime dont la mort a détruit son empire, pour que son audace soit abattue, et sa puissance déconcertée. Tout à l'heure, nous n'étions, sous la tyrannie de ses cruels caprices, que des bêtes craintives, dont il triomphait aisément : « La communion, dit saint Jean Ghrysostome, fait de nous des lions, qu'anime la flamme d'un courage divin, et qui, sous leur regard terrible, font reculer le démon. ))

Réparation, réconfort, le pain eucharistique qui nous donne l'opulente vie d'un Dieu, peut-il être m.oins efficace que les substances vulgaires dont l'assimilation accroît notre chair ? « Il augmente en nous la grâce et la vie spirituelle, dit saint Thomas, afin que l'homme devienne parfait dans tout son être, par son union avec Dieu. » Ce ne sont pas seulement des habitudes de grâces et de vertus qu'il met en nous ; il nous pousse à l'action, selon cette parole de l'Apôtre : l'amour du Christ nous presse : Charitas Christi urget nos. Ce qui se passe dans la nature, sous le parcours de l'astre radieux dont la lumière et la chaleur baignent et pénètrent tout ce qui vit, n'est qu'une petite merveille, en comparaison de ce qu'opère dans l'âme des communiants

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la divine chaleur du soleil éternel. C'est du centre même de notre vie qu'il rayonne. Les autres sacrements nous ont donné des habitudes saintes et de sublimes vertus ; il s'en empare, il les réchauffe, il les avive, il les excite à l'action : Per hoc sacramentum excitatur in actum. Il dit à la foi, à l'espérance, à la prudence, à la justice, à la force, à l'humilité, au détachement, à la mortification, à la chasteté : Encore ! Encore ! Germez, croissez, fleurissez, fructifiez, plantes divines, l'amour du Christ vous presse : Charitas Christi urget i^os.

L'ardeur de l'amour, voilà surtout le grand et merveilleux effet d'accroissement du pain eucharistique. Parce qu'il fait aimer, l'homme devient plus parfait, et il ne devient plus parfait que pour aimer davantage, et Dieu, et le prochain. C'est en lui que les martyrs, les Apôtres, les contemplatifs, les ascètes, les hommes et les femmes d'œuvres, puisent l'héroïque courage de se dévouer, sans réserve, à la gloire de Dieu, au salut et à la sanctification des âmes, au service de toutes les misères humaines. Saint Vincent de Paul a bien dit : « Pour être charitable, il faut manger la charité. »

Réparation, réconfort, accroissement, perfectionnement : voilà la part de l'âme dans la manducation du pain eucharistique. Mais n'y aura-t-il rien pour le corps, par le moyen duquel l'âme reçoit

son pain de vie ? — Pauvre corps, son sort est décidé, il faut qu'il soit détruit. Les médecins qui soignent les infirmités ont dit depuis longtemps, avec l'école de Salerne : Contra <nm mortis, non est medicamen in hortis. — Eh bien, les médecins se trompent. Il est un jardin spirituel, l'Église de Jésus-Christ, et, dans ce jardin, une sainte montagne, l'autel, où le chrétien peut aller cueillir « le remède d'immortalité, le contre-poison de la mort, la semence de vie, la plante incorruptible, éclose au sein d'une vierge, la chair sacrée du Sauveur. » Sans doute, c'est à notre âme que Jésus-Christ s'unit immédiatement dans la communion ; mais il ne la sépare pas du compagnon, de l'instrument, du complément de sa vie. En la nourrissant de sa substance, il la fait si vivante que ce qu'elle reçoit de lui, déborde et rejaillit sur chacun des éléments qu'elle anime, et qu'elle marque, en quelque sorte, pour la résurrection. Et lui-même se donne avec tant d'amour, que, voulant reconnaître le service que nous rend, et que lui rend la chair, en lui servant de canal pour arriver jusqu'au centre de notre vie, il la considère comme sa propre chair, et se trouve engagé, plus que par tout autre sacrement, à lui donner part à sa gloire corporelle. — Voilà pourquoi il a dit : « Quiconque mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressuscite-

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rai au dernier jour K » D'autres qui n'ont point reçu le pain eucharistique vivront et ressusciteront, c'est vrai ; mais à la surabondance de leur vie, aux splendeurs prodigieuses de leur corps glorifié, on reconnaîtra, dans la patrie, les communiants de l'exil, et pour eux, la communion éternelle sera remplie de joie, de délices et de gloire : Vitam ahundantius habeant.

Préparons-nous à cette communion, en venant chercher dans le pain supersubstantiel de l'Eucharistie, avec la réparation, le réconfort, l'accroissement, le gage de notre future résurrection, la plus grande joie de notre vie terrestre ; car la communion délecte, dit saint Thomas : Hoc sacramentum détectât. Cette délectation est un avant-goût de la béatitude dont nous jouirons dans la communion céleste. Il savait bien cela, le pieux docteur, dont le visage était inondé de larmes de bonheur, quand il célébrait les saints mystères. Ils savent bien cela^ les fervents chrétiens qui oublient la terre, et reviennent, comme transfigurés, de la table sainte. La profondeur de leur recueillement et la paix de leurs traits, parlent plus éloquemment que tous les cantiques, des délices de leur âme. On y pourrait lire ces paroles du Psalmiste : Calix meus inebrians,

I . Qai manducal meuni carnem et biblL meum sanyumem habet vitam xternam et ressuscUabo eurn in novissimo die (Joan., vi, 55.)

quant prœclaras est ! Qu'il est beau, Seigneur, le calice qui m'enivre !

Nous n'avons peut-être pas encore éprouvé ces délices, mais désirons-les, demandons-les à Dieu. Et quand bien même il lui plairait de nous laisser languir, soyons bien convaincus que c'est pour nous un devoir impérieux, de demander et de recevoir dignement, le pain supersubstantiel de l'Eucharistie.

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