IX. PANEM NOSTRUM SUPERS UBSr ANTl A LEM DA NO BIS HODIE
C'est un devoir pour tout chrétien de se nourrir du pain eucharistique, et s'il le veut, ce pain peut être pour son âme, ce qu'est le pain matériel pour son corps, une nourriture quotidienne. Mais rappelons-nous ici, ce que nous avons dit à propos du pain spirituel de la parole de Dieu. La réfection de notre âme, comme la réfection de. notre corps, est soumise à des conditions de vie et d'activité vitale, qui en font un acte salutaire, et nous en assurent le plus grand bénéfice. — Expliquonsnous brièvement sur ces conditions, relativement à la communion sacramentelle.
La nourriture ne peut entretenir la vie, là où elle n'existe pas, ni la faire renaître, là où elle a cessé d'exister. Elle doit être prise, élaborée, assi-
.'100 « OMMK.NT i/aME CIinÉTIKXXE DOIT RE<:EV<)m
niilée par un organisme vivant, dit saint Thomas : Nutrimentum siiscipere non est nisi viventis. A celle loi, l'âme est soumise, aussi bien que le corps. La première préparation à la manducation du pain supersubstanliel de l'Eucharistie, est donc de vivre surnaturcllement, c'est-à-dire, de posséder la grâce de Dieu, qui doit s'accroître en elle par l'assimilation de l'aliment eucharistique. Sans cela, non seulement la communion est inutile ; c'est un malheur et un malheur qui ne va pas sans un crime odieux, le sacrilège. De tous les crimes qui ont pour effet de profaner les choses saintes, la communion indigne est le plus abominable ; car le sacrilège outrage l'humanité du Christ, et son outrage retentit sur tout ce qu'il y a de grand et de saint. Il outrage avec une monstrueuse ingratitude, il outrage avec une insigne lâcheté , il outrage sans excuse ; il outrage peut-être sans rémission. L'apôtre saint Paul a prononcé contre lui cette terrible sentence : « Le sacrilège mange et boit son propre jugement : Jiidicium sihi mandiicat et hihit. » Inutile de le déférer au tribunal des hommes ; le juge de toutes les justices siège, en personne, dans son âme indigne, et la sentence qu'il y prononce, se mesure sur l'amour immense qu'il lui a témoigné, en se donnant à lui sans réserve.
N'insistons pas sur cette triste vérité , mais
appliquons-nous, quand nous devons manger le pain divin, à recueillir tout ce qu'il y a en nous de vie surnaturelle, et à purifier notre âme des pensées vaines et frivoles, des affections déréglées, des désirs indiscrets, des préoccupations trop vives, ferments malsains qui la fatiguent, et peuvent troubler la sublime et sainte fonction qui doit nous unir à Dieu.
Cette première préparation faite, nous approchons de la communion. C'est alors qu'il faut mettre à l'œuvre, les saintes énergies et les divins ferments qui vont saisir la nourriture eucharistique et travailler à cette mystérieuse assimilation par laquelle nous entrons dans le Christ, et vivons de sa vie.
C'est d'abord, la foi vive, ferme, et vaillante qui croit et confesse la vérité du mystère adorable par lequel Dieu vient à nous, et entre dans nos âmes. La foi qui dit à Dieu : a Seigneur, en quelles ténèbres profondes tu plonges la raison ! Je l'entends murmurer et se plaindre ; aide-moi à la faire taire: Credo, Domine, ad jiwa incredulitatem meam.)) C'est la foi qui dit au Christ : « Tu es vraiment un Dieu caché, ô mon Sauveur : Vere tu es Deus ahscondiius, Deus salvator ; mais je te vois dans la sainte parole, et je me tiens plus assuré de ta présence, que si je te voyais des yeux de la chair
'H)i coAiMENT l'ami: <:h H étiknnk doit hkckvuir
qui pourraient me, tromper. » C'est la foi, enfin, qui est prête à affronter la mort, comme l'ont fait les saints martyrs de Gorcum, plutôt que renoncer à croire aux miracles invisibles d'où jaillissent tant de bienfaits.
Perçant les voiles eucharistiques, la foi nous met en présence de l'infinie majesté de Dieu, et par contre, l'humilité nous met en présence de notre extrême bassesse. Comment l'âme chrétienne ne serait-elle pas confondue, en considérant qu'un Dieu si grand et si parfait, un Dieu dont la pureté éblouit et fait trembler les Anges, daigne s'abaisser jusqu'à la misérable créature qui Ta tant de fois outragé ? Elle s'humilie, et désespérant de s'abaisser aussi profondément que son Dieu, elle proteste de son indignité : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma chétive demeure . Domine non siim dignus ut intres suh tectum meiim. » Et parce que Dieu veut entrer, elle fait appel à toutes les forces de son repentir, pour se purifier une dernière fois. La pénitence l'a lavée de ses fautes, elle veut se laver encore. Elle invoque la grande miséricorde de son Dieu : « Misereremei, Deiis, secundiim magnam misericordiam tuam. » Elle lui demande une grâce suprême de pardon, de purification, d'assainissement : « Amplius lava me ah iniquitate mea, et a peccato meo munda me. » Et
alors, elle prête amoureusement l'oreille à ces douces paroles du Sauveur : « Ouvre-moi, ma chère petite sœur, ouvre-moi, car ma tête est pleine de rosée : A péri mihi, soror mea, quia caput meum plénum est rore. Ma rosée, c'est la grâce qui va guérir tes infirmités, te reposer de tes fatigues, renouveler tes forces, noyer tes passions, rafraîchir tes vertus, et donner à ton amour, un nouvel et joyeux élan vers l'unique bien que doit convoiter l'âme chrétienne .Ouvre-moi, ouvre-moi : Aperi mihi ! » Et l'âme s'écrie : « Voici mon Dieu, je mets en lui toute ma confiance : Ecce Deus meus, fiducialiter agam in eo. »
Elle l'aime, elle le désire, elle l'appelle, non comme un hôte royal qui honore les lieux où il réside, de sa passagère visite, non comme un ami dont on reçoit les caresses, dans un quart d'heure d'intimité ; mais comme une source de vie où l'on s'abreuve : « Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, ita desiderat anima mea ad te, Deus. « Telle est la dernière préparation de l'âme chrétienne, aux approches de la communion, préparation si souvent amoindrie, pour ne pas dire annulée, par notre légèreté d'esprit, nos divagations, nos égarements d'imagination. Et cependant, toute l'efficacité de la nourriture sacramentelle qui nous unit à Dieu, dépend de nos dispositions. Dieu se
304 com.mi;m i.'amk chiiétien.se doit hecevoih
donne sans réserve, c'est nous qui mesurons l'fjffusion de sa grâce. Plus nous devenons vastes et profonds sous l'action de la foi, de l'humilité, du repentir, de la confiance, de l'espérance et des amoureux désirs, plus nous sommes assurés de recevoir cette mesure bonne, entassée, foulée, débordante, que Dieu a promise aux âmes pures et généreuses.
Préparons-nous donc comme se préparait 'aux communications divines, le pieux roi David, ( t puissions-nous dire avec lui : Mon cœur est prêt Seigneur, mon cœur est prêt : Paratum cor meiim, Deus, paratum cor meiim. Sans doute, si bien préparés que nous soyons, nous ne serons jamais parfaitement dignes de recevoir une si grande mijesté. Cependant, lorsque nous aurons fait tout ce qui est en nous, pour nous disposer à sa visite intime, son adorable bonté veut b'en nous permettre de dire : « Veni, Domine Jesu: \'enez en moi, Seigneur Jésus. »
Répondant à l'appel de notre âme, le prêtre dépose sur nos lèvres le pain divin : « Voici le corps du Christ, dit-il ; qu'il garde ton âme pour la vie éternelle : Corpus Domini nosîri Jesu Christi,
custodiat te in vitam acternam. » Au contact de la chair sacrée du Sauveur, les saintes énergies, les divins ferments, que nous avons vus se disposer à l'action, entrent en fonctions, le grand acte de la nutrition spirituelle commence. Ce mystérieux travail est appelé, dans le langage chrétien : l'action de grâces. Rendons grâces à Dieu en toutes choses, dit l'Apôtre ; mais surtout, pour son inénarrable don : Gratias Deo super inenarrabili dono ejus. Oui, rendons grâces, lorsque Dieu, pain des âmes, vient de se donner à nous par la communion. En ce moment, l'action de grâces est une fonction vitale, en même temps qu'un devoir de reconnaissance ; c'est la digestion d'un aliment divin.
Fermons donc les yeux, n'écoutons plus rien, et, tout entiers au mystère de notre union avec Jésus- Christ, jouissons, aussi pleinement qu'il est possible, de sa présence intime, pendant quelques instants d'un recueillement parfait, d'une complète immobilité, d'un profond silence. Le silence religieux de la créature est la plus digne louange de la majesté divine : « Le silence se fit dans les cieux, dit le voyant de l'Apocalypse, quand l'Agneau ouvrit le septième sceau du livre mystérieux, où sont écrites les destinées de l'humanité. » Taisons-nous donc ; l'Agneau est dans nos âmes ; il va ouvrir tout à l'heure la source de ses grâces, Effaçons-
I^E FAIEH. — 20
'.]{){) COMMENT i/aMK (llUÉl IKNNL DOIT RECLVOIH
nous et adorons Celui (](!vant lequel toutes les grandeurs du ciel et de la terre sont indignes de paraître. Disons-lui par notre anéantissement, qu'il est seul grand, seul maître, seul digne de tout honneur et de toute gloire. Admirons sa puissance et sa bonté dont il nous donne de si hautes preuves et de si touchants témoignages. Laissons-nous saisir, pénétrer et fondre par le feu de son amour, et enfin, tourmentés par cette lave divine, ouvrons la bouche, et chantons notre reconnaissance :
K(. Benedic, anima mea, Domino, et omnia quœ intra me siint, nomini sancto ejiis . Mon âme, bénis le Seigneur, et que tout ce qui est en moi, chante son nom sacré. » — Que dis-je ? — Notre âme avec toutes ses puissances et ses vertus, notre corps avec toutes ses forces et ses merveilles, sont de trop petites choses, pour remercier Dieu comme il mérite d'être remercié. Appelons à notre aide toutes les créatures du ciel et de la terre, en un concert spirituel, pour bénir le Dieu de l'Eucharistie : « Benedicite omnia opéra Domini Domino : Œuvres du Seigneur, bénissez-le, car il a daigné s'abaisser vers le plus misérable et le plus indigne de ses ouvrages. Anges du ciel, bénissez le Seigneur, car il a partagé le pain de votre éternelle vie, avec les mendiants de cette terre. Forces du monde, bénissez la force infinie du pain divin qui saisit
notre âme et nos vertus pour les grandir et les perfectionner. Vivants de l'air, de la terre et des ondes, bénissez le grand vivant qui nous anime. Sainte Église, véritable Israël, bénissez celui qui, en se donnant à tous, fait de vos membres,. un seul corps. Justes et Saints, bénissez la source de toute justice et de toute sainteté. Et vous, reine des Anges et du monde, modèle des justes et des saints, admirable mère du Dieu qui s'est fait notre nourriture, vous qui l'avez porté avec tant de respect et d'amour, dans votre chaste sein, bénissez-le en nous, bénissez-le avec nous, bénissez-le pour nous, et faites chanter à notre âme l'hymne de votre reconnaissance . Magnificat anima mea Dominum !
Dieu est remercié, mais notre action de grâces n'est pas finie ; restons encore, nous avons à accomplir un grand acte de justice.
Dieu se contenterait de nos bénédictions, si nous n'avions rien à lui offrir en échange de ses dons ; mais en se livrant à nous, il nous obhge à une complète donation de nous-mêmes. Pouvonsnous lui refuser aucun bien, quand il devient le nôtre, et, si misérable que soit notre apport dans cet échange, ne faut-il pas qu'il s'accomplisse pour qu'il y ait communion ? Nous devons donc dire avec le Psalmiste : Qaid retrihiiam Domino pro omnibus quœ reiribuit mihi ? que rendrai-je au
308 COMMENT i/aMF- CFinÉTfEMXE DOIT RECEVOIR
Seigneur, pour tout le bien qu'il m'a fait ? et chercher une offrande qui puisse plaire à Dieu.
Aucune offrande ne lui sera plus agréable que nous-mêmes, et nous ne pouvons pas moins faire que de nous donner à lui, aussi libéralement qu'il se donne à nous. A lui donc, notre esprit et toutes ses pensées, vues et connaissances ; à lui, notre volonté, respectueusement soumise à ses saintes lois ; à lui notre liberté affranchie de l'esclavage du respect humain et des coupables servitudes de la vie mondaine ; à lui notre cœur, toujours ouvert à son saint amour, et toujours prêt aux largesses de la charité ; à lui notre corps et nos sens consacrés à son culte, à la manifestation de ses grâces, aux pratiques de la pénitence chrétienne, disposés à recevoir les croix qu'il plaira à la Providence de nous envoyer ; à lui tous nos biens, humblement mis entre ses mains, généreusement dépensés à son service, destinés à faire de nous, les imitateurs de sa miséricordieuse bonté ; à lui, enfin, tout ce que nous sommes, et tout ce qui nous appartient, puisqu'il se donne à nous sans réserve. Ne nous contentons pas de lui dire : Prenez ; mais engageonsnous, par une promesse formelle, à ne jamais retirer notre offrande. Cette promesse, jurons de l'accomplir en tous temps et en tous lieux, par nos actes profanes, comme par nos actes religieux.
LE PAIN QUOTIDIEN DE LA S»« EUCHARISTIE 30f
dans notre vie publique, comme dans notre vie privée : Vota mea reddam in conspectu omnis populi ejus, in atriis domus Domini, in medio tui Jérusalem.
Faisons davantage, si nous voulons imiter en plein, la donation du Sauveur ; rappelons-nous que c'est par le sacrifice qu'il se met en état de devenir le pain de nos âmes. Le Qiiid retribuam de l'action de grâces, nous engage à d'inévitables immolations. Après avoir offert à Dieu tout ce qui peut lui plaire, nous ne pouvons le remercier qu'en détruisant en nous tout ce qui peut lui déplaire. — « 0 douce et sainte victime, qui daignez visiter le temple de mon âme, regardez-moi bien ! Je vais sacrifier, en votre honneur, des hosties : Tibi sacrificabo hostiam laudis. Périssent sous le glaive de mon ferme propos, tous ks ennemis de votre gloire, de mon salut, de ma perfection! Périssent mon orgueil, ma vanité, mon amour-propre, mes avidités coupables, mon attachement déréglé aux biens de ce monde, mes injustices, mes haines, mes antipathies, mes violences, mes affections molles et déréglées, ma sensualité, les ardeurs de ma chair, l'amour de mes aises, mes lâchetés dans le service de Dieu! Amenez, tyrans de mon âme pécheresse, venez, que je vous immole, et puisse le feu de mon amour reconnaissant, vous consumer à jamais, comme un
'MO COMMENT l'aME CHKÉTIENNE DOIT HECEVOIR
holocauste, aux pieds de la sainte victime qui me remplit de sa grâce ! »
Ce sacrifice accompli, nous n'avons plus qu'une chose à faire pour compléter la digestion du pain divin, et nous en assurer tout le bénéfice ; c'est d'aspirer, par une humble et fervente prière, les grâces dont la chair sacrée du Sauveur est l'inépuisable réceptacle. Demandons avec la plus entière confiance, en ce moment des noces mystiques de notre âme avec le Fils de Dieu, rien ne peut nous être refusé. Demandons la lumière pour notre esprit, la force pour notre volonté, l'amour pour notre cœur. Demandons de mieux croire, de mieux espérer, de mieux aimer. Demandons d'être plus profondément pénétrés du sentiment du devoir, de résister plus fermement aux assauts de la tentation et aux emportements de nos passions. Demandons d'être soutenus dans nos travaux, consolés dans nos peines et soulagés dans nos infirmités. Demandons pour nous et pour tous ceux qui nous sont chers, la sainte Église, notre pays, nos parents, nos amis, vivants et défunts. Demandons pour nos ennemis. Nous venons de dire à Dieu, en lui offrant tout notre être : Prenez, Seigneur ! — Eh bien ! prenons nous-mêmes tout ce qu'il nous faut, dans le pain de vie ; nourrissonsnous, rassasions-nous de grâces. Plus notre appétit
spirituel sera exigeant, plus la bonté de Dieu se montrera libérale.
Quand nous serons remplis de ses dons, prosternons-nous une dernière fois ; et avant de prendre congé du Saint Sacrement qui attend, dans le tabernacle, d'autres communiants, pénétrons-nous bien de cette pensée : Que, pour un chrétien qui comprend la grandeur et le prix d'une communion, le quart d'heure pendant lequel il jouit de la présence de son Dieu, et converse intimement avec lui, ne suffît pas à son action de grâces. Il la prolonge, en s'appliquant à conserver les admirables accroissements de vie divine dont son âme s'est enrichie au banquet eucharistique. Demain, comme aujourd'hui, et jusqu'à ce qu'il communie encore, il veut pouvoir dire : « Jam non ego çwo, vivit ç^ero in me Christus : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi ! » On s'en apercevra, du reste, à La manière dont la vertu du pain divin se manifeste dans sa conduite, et aux changements qu'elle y opère. En édifiant les témoins de sa vie, puisse-t-il leur inspirer le désir de l'aliment sacré qui l'a transformée, et leur faire sentir le besoin de la demander à Dieu, par cette prière quotidienne : Panem nostrum supersiihstantialem du nobis hodie.