‹ La prière divine, le PaterChapitre 61 sur 85 · JU'IL FAUT DEMANDER AU PÈRE QUI EST · texte numérisé non relu

JU'IL FAUT DEMANDER AU PÈRE QUI EST

et hoc est peccatum. » Dieu est la loi souveraine de notre liberté ; sa volonté sainte doit régler nos pensées, nos affections, nos désirs, nos actions c'est son droit ; mais par le péché, nous faisons, de notre volonté propre, notre loi ; nous attribuons à notre volonté propre, le droit de Dieu. — Dieu est la fin suprême de toutes nos actions : c'est son droit ; mais le péché nous détourne de cette fin, et retourne notre âme vers une fin périssable, la créature : Peccatum est aversio a Deo et conversio ad creatnram ; le péché transporte à la créature le droit de Dieu. — Dieu doit s'atteindre lui-même, par tous les dons dont il a enrichi notre nature : c'est son droit , mais le péché abuse de ces dons et fait dévier le droit de Dieu, du côté des coupables jouissances dont il se repaît. — Dieu veut que nous soyons ses humbles serviteurs . c'est son droit , mais le péché fait de nous les serviteurs humiliés de Satan qu'il investit du droit de Dieu. — Dieu veut vivre en nous par la participation de sa vie : la grâce qui surnaturalise tout notre être ; c'est son droit ; mais le péché étouffe en nous la vie de Dieu, et fait de tout notre être, une honteuse protestation contre le droit divin.

Que suit-il de là ? — Disons-le sans déguisement : Il suit de là que le pécheur est un violeur de droit divin. Le droit, sans doute, est chose morale qui

ne tombe pas sous les sens ; mais sans lui, tout est indéfini quant à la propriété ; il est la chose première du propriétaire. Or, toute chose volée, dit un vieil axiome du droit romain, crie vers son maître : Res clamât domino ; toute chose volée fait celui qui la retient, débiteur de celui à qui elle appartient, Vpilà pourquoi, dit excellemment saint Thomas, le péché est appelé dette Peccata ergo sunt débita nostra, ~^

Il ne s'agit pas d'une petite dette, croyez-le bien ; car la violation du droit divin n'est pas une petite offense. La justice de Dieu en poursuivra le châtiment par d'éternels supplices, si nous ne lui donnons pas satisfaction en cette vie de passage. Mais le pouvons-nous? — Infinie comme son être, la justice de Dieu ne peut être satisfaite que lorsqu'elle a égalé le châtiment à l'offense , l'équilibre de ces deux choses est son triomphe et sa plus complète manifestation. Où trouver dans la création la matière d'une peine qui égale le péché ? — La majesté infinie qu'il outrage, dit saint Thomas, lui donne une sorte d'infinité qu'aucune satisfaction d'un être fini ne peut compenser. Quel bien, en eiïet, pourrait sacrifier le pécheur, qu'il soit possible de comparer au bien infini qu'il a méprisé . quel bien que Dieu soit tenu d'accepter en échange de son droit violé ? Quel bien que Dieu ne soit en

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droit de reprendre au pécheur, pour le punir de son crime, avant qu'il ait satisfait ? — Non, unecréature ne peut rendre à Dieu l'honneur que le péché lui enlève ; aucune créature ne peut payer la dette du péché. L'immense hétacombe de la nature entière, dit saint Athanase, ne nous donnerait pas la mesure des justes exigences de notre divirj créancier.

Impuissants à le satisfaire, nous n'avons pius d'autre ressource que de recourir à sa miséricordieuse bonté. C'est ce que nous faisons par cette cinquième demande de l'Oraison dominicale : « Dimitte nobis débita nostra » que nous traduisons par ces paroles : « Pardonnez-nous nos offenses. » Il était nécessaire, dit saint Thomas, que le divin Maître nous enseignât cette prière : Ideo necessaria fuit hœc petitio. Il savait bien qu'en nous pardonnant. Dieu concilierait dans ce pardon, sa miséricorde et sa justice, puisqu'il ne nous remettrait nos dettes de péché, qu'en nous appliquant les mérites de son Fils, victime divine, volontairement et charitablement responsable de tous les crimes du genre humain, condamnée par la justice au supplice de la croix, et morte sous ses coups, pour égaler la réparation de nos offenses à la majesté infmie de l'offensé

« Pardonnez-nous nos offenses ». — En réponse à cette prière, Dieu nous rend son amitié avec sa grâce, et nous tient quittes de la peine éternelle que nous avons méritée. Mais notre dette n'est pas complètement éteinte. « Dieu veut bien pardonner à celui qui reconnaît sa faute, dit saint Augustin, à la condition cependant, qu'il se punira lui-même : Ignoscis confitenti, ignoscis, sed seipsum punienti, » Sans quoi, la justice divine serait totalement sacrifiée. Il y a donc, dans le pardon de Dieu, une commutation de la peine éternelle, en une peine temporelle. C'est uno dette qui, si elle n'est pas payée sur cette terre, le sera dans un autre monde, où, selon la doctrine des illustres docteurs, saint Augustin et saint Thomas, « la plus petite des peines est plus dure et plus cruelle, que les plus grandes peines de cette vie. »

D'autre part, il y a des fautes qui, sans nous faire perdre l'amitié de Dieu, et sans nous priver de sa grâce, sont cependant des violations de son droit. S'il nous les pardonne plus facilement, il veut que nous les punissions pour rendre hommage à sa justice, en échange de sa miséricorde. Hélas ! combien ces fautes sont nombreuses, même dans

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la vie de ceux qui se croient-, et qu'on appelle bons chrétiens ! Inconstance, légèreté, négligence, mollesse, langueur dans le service de Dieu, offenses à la charité dans nos rapports avec le prochain. Pensées vaines et frivoles, imaginations troublantes, désirs indiscrets, paroles* imprudentes, contraires à la modestie et à la sincérité chrétiennes, recherches et saillies de l'amour-propre, satisfaction des sens, grâces stérilisées par les préoccupations, les sollicitudes, les distractions, les plaisirs de la vie mondaine, enfin, mille et mille fautes qui, sans être des crimes, offensent le droit de Dieu, et dont nous pouvons dire, comme le roi pénitent : Multiplicatœ sunt super capillos capitis mei : Mes ■fautes se sont multipliées plus que les cheveux de ma tête. — Est-ce que tout cela ne nous rend pas débiteurs d'une infinité de peines qu'il faudra subir en ce monde ou en l'autre ?

Il est bien vrai que le prêtre, vicaire de Jésus- Christ, dont les mérites nous sont appliqués, dans le pardon de Dieu, est chargé de faire, au tribunal de la pénitence, la commutation de la peine qui nous délivre de la mort éternelle, quand nous l'avons méritée par des fautes graves, et de déterminer les satisfactions que nous devons à Dieu, pour de moindres offenses ; mais la peine qu'il nous impose est-eWe toujours l'équivalent de celîe

que Dieu est en droit d'exiger ? — Si son devoir lui impose l'obligation de nous châtier, par devoir encore, il est obligé de sonder nos dispositions, et de prendre, contre les résistances qu'il prévoit, de miséricordieuses précautions. S'il nous voit incapables d'accepter la mesure des peines que nous avons méritées, il se cramponne, comme il peut, à des principes très commodes pour le présent, mais peu rassurants pour l'avenir. Voici ce que dit, à ce sujet, un austère religieux, un savant théologien, un illustre évêque, saint Antonin * c( Le confesseur ne doit jamais permettre que le pécheur se retire d'auprès de lui, découragé et désespéré. S'il ne peut se réjouir de la parfaite délivrance et purification de l'âme pénitente, qu'il se félicite, au moins, de l'avoir délivrée de l'enfer, et qu'il l'envoie en purgatoire. »

D'autre part, le prêtre, juge de nos consciences, ne peut mesurer que sur nos aveux, les pénitences qu'il nous impose. Mais encore que toutes nos fautes graves soient soumises à son jugement, combien de fautes légères ont été passées sous silence, parce que nous les croyons indignes d'un sérieux examen. Une conscience délicate ne se pardonne pas ces petites prévarications qui déshonorent si souvent notre vie surnaturelle, sans en tarir la source. Elle les recherche minutieuse-

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ment, les compte et les accuse, pour en être punie ; et nous, nous n'y pensons môme pas. Des centaines, peut-être des milliers de ces fautes qu'on appelle vénielles, restent à notre passif, et attendent encore la peine qui doit les châtier. Hélas ! il est bien à craindre que cette dette courante; à l'égard de la justice divine, ne puisse être amortie avant de longues années, si nous entreprenons de satisfaire ppur toutes nos fautes inexpiées.

Il est bien vrai encore que nous pouvons suppléer à l'insufïisance de nos satisfactions sacramentelles, par des bonnes œuvres, telles que la prière, la mortification des sens et l'aumône. Mais si nous sommes fidèles matériellement aux prières commandées par l'Église ou par les strictes convenances du service de Dieu, avec quelle précipitation, quelle légèreté, quelle tiédeur, nous nous acquittons de ce devoir ! Empressés aux prières intéressées, lorsque nos affaires temporelles sont en souffrance, ou semblent compromises, nous paraissons ignorer l'efficacité de ces humbles supplications qui anéantissent le pécheur aux pieds de son juge, et arrachent des mains de sa justice, la cédule du châtiment que nous avons mérité.

Faut-il compter sur notre bonne volonté à l'endroit de la mortification des sens ? — Mais bien loin d'y recourir spontanément, combien de chré-

tiens esquivent, autant que faire se peut, celles que nous impose l'Église, gardienne et interprète de la loi évangélique de la pénitence, au nom de prétendues impuissances, d'infirmités qu'ils exagèrent, et en faveur desquelles, ils mendient, sans vergogne, les certificats de la science médicale ; ils se cuirassent de dispenses contre l'abstinence et le jeûne. L'Ëglise a beau mitiger, chaque jour, son régime pénitentiaire, si différent aujourd'hui de ce qu'il était à l'origine, la sensualité humaine est toujours en avance sur sa compassion.

Quant à l'aumône, pour être expiatoire, elle doit porter la double empreinte du sacrifice et de la piété chrétienne. Nous ne pouvons nous en prévaloir aux yeux de la justice divine, si elle n'est que la rognure inaperçue d'une prospérité qui nous laisse toutes nos aises ; si nous la déflorons par l'ostentation ; si nous la subissons comme une redevance ennuyeuse de la politesse mondaine ; si nous ne l'accordons qu'à des importunités que nous maudissons au fond du cœur. Et c'est cependant ce qui arrive le plus souvent, et ce qui nous fait perdre le mérite de cette bonne œuvre.

Toutefois, il est encore un trésor où nous pouvons puiser de quoi payer nos dettes de péché ; c'est le trésor des peines dont toute vie humaine est affligée, et que l'Église appelle en son saint

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concile de Trente, « une largesse de la munificence de Dieu, le plus grand témoignage de son amour ». Si nous n'avons pas le courage de chercher des peines pour expier nos fautes, prenons au moins celles que Dieu nous inflige, et approprions-nous, par la résignation et la patience, un châtiment que nous ne pouvons pas éviter. Dieu nous le demande, et nous promet d'être satisfait si nous voulons baiser, un instant seulement, la main vengeresse

qui nous trappe.

Mais non, nous ne répondons, la plupart du temps, aux visites, de la douleur, que par nos étonnements, nos murmures, nos plaintes, et quelquefois, hélas! par des blasphèmes inconscients. Nous oublions notre empressement et notre facilité à l'offense, nos retards et nos lâchetés à l'expiation; nous osons reprocher à Dieu ses rigueurs ; nous accusons sa sagesse, sa bonté, sa justice ; nous repoussons sa main, et, comme le remarque saint Thomas, « au Ueu de faire nôtre, un châtiment qui pourrait nous être salutaire, nous le condamnons à n'être qu'une vengeance stérile, et peut-être, funeste pour notre salut. » Quel aveuglement !

En résumé, (et c'est par là que je termine cet examen de conscience), le péché, violation du droit de -Dieu, fait de nous ses débiteurs. Impmssants

à le satisfaire, nous n'avons pas d'autre ressource que de recourir à sa miséricordieuse bonté. Il nous pardonne, mais en nous tenant quittes de la peine éternelle que nous avons méritée, il la commue en une peine temporelle que noua devons subir en ce monde ou en l'autre, où la plus petite peine surpasse les plus grandes de cette vie. Mais cette peine temporelle se multiplie comme nos fautes. C'est une dette dont nous pouvons nous libérer par les satisfactions sacramentelles, les bonnes œuvres, et la pieuse acceptation des misères et des douleurs de cette vie. Malheureusement, nous venons de le voir, notre légèreté, notre mollesse, notre lâcheté, nous empêchent de profiter de ces moyens de libération. Il en résulte que même après le pardon de nos offenses, nous demeurons criblés de dettes pénales, dont nous ne pouvons nous délivrer que par de fréquents et pressants appels à la miséricorde de Dieu. Voilà pourquoi il était nécessaire que le Fils de Dieu nous enseignât cette prière : Et dimitte nohis débita nostra : Père des cieux, remettez-nous toutes nos dettes : Et ideo necessaria fuit hœc petitio.

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