NOSTRA, SIC UT ET NOS DIMITTIMUS
DEBITORIBUS NOSTRIS.
Accablés sous le poids de nos offenses, et de nos dettes de péchés, il est absolument nécessaire, dit saint Thomas, que nous en demandions à Dieu pardon et rémission. Voilà pourquoi notre divin Maître nous a enseigné cette prière : Dimitte nohis débita nostra, sicut et nos dimittimus debitoribus nostris. Dans quelles dispositions devons-nous faire cette prière, pour que Dieu l'agrée ? — C'est à cette question que je vais répondre aujourd'hui.
Bon nombre de pécheurs qui n'ont pas encore perdu l'habitude de la prière, répètent chaque jour, et plusieurs fois par jour, cette demande de l'Oraison dominicale : « Pardonnez-nous nos dettes. » Demande routinière et inefficace ; car si leurs lèvres s'ouvrent, leur âme demeure fermée aux sentiments et dispositions intimes qui, seuls, peuvent incliner à la clémence le cœur de notre
Père des cieux. Ces sentiments et dispositions, saint Thomas les résume en deux mots : crainte et confiance ; humble et religieuse crainte de la justice de Dieu, amoureuse confiance en sa miséricordieuse bonté.
Dieu est juste et sa justice ne peut être satisfaite que par une humble et sincère reconnaissance, et une légitime réparation de son droit violé. Plaignons ceux qui vivent dans un perpétuel oubli de cette importante vérité. Malheureuses âmes qui portent sans trembler le fardeau de dix, vingt, trente années d'iniquités, attendant l'impuissance de l'âge pour cesser de faire le mal, sans cesser de le vouloir, victimes d'une aveuglement volontaire et opiniâtre qui leur cache les terribles jugements de Dieu ; hommes vains et présomptueux qui se contentent et se parent d'une honnêteté de surface sans se soucier des lois divines qu'ils transgressent habituellement, comme s'ils ne leur devaient aucun respect ; faux justes et faux saints de cette église tumultueuse, dissipée, scandaleuse, qu'on appelle le monde ; folles créatures qui papillonnent autour de tous les plaisirs, s'évaporent dans le vide de toute pensée, de toute aspiration sérieuse, n'ont
pas d'autre but que de jouir de la vie, et semblent ignorer ce que c'est qu'une offense de Dieu, une violation de son droit.
Plaignons-les, prions pour eux, et replions-nous sur nous-mêmes, pour mettre notre conscience en face de Dieu et de sa justice.
Certes, nous n'oserions pas dire que notre cœur est pur et que nous sommes sans péchés : car qui peut le dire : « Quis potest dicere mundum est cor meum, purus sum a peccato ^ ? » C'est se séduire soi-même, dit l'Apôtre saint Jean, que de se délivrer ainsi un certificat d'innocence : (.(Sidixerimiis quo~ niant peccatum non habemus, ipsi nos sedacimus. » Mais tout en reconnaissant que nous sommes pécheurs, tout en faisant l'aveu général de nos fautes, nous rendons-nous bien compte de leur gravité ? En connaissons-nous le nombre ? Savonsnous bien quelles peines elles ont méritées, et jusqu'à quel point nous sommes, à ce titre, débiteurs de la justice de Dieu ? Ne sommes-nous pas trop ingénieux, pour couvrir nos fautes d'un voile officieux, en atténuer la gravité, et nous attribuer une valeur mensongère ? Combien de pensées, de désirs et d'actions, échappent à notre légèreté, à notre insouciance, à notre aveuglement ! Avec quelle facilité nous perdons le souvenir de nos
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péchés, comme s'il était impossible qu'ils aient laissé dans notre vie, de lamentables restes, qui, sans nous perdre, attendent encore les rigoureux sévices de la justice divine !
Mais ce que nous ne voyons pas, Dieu le voit, ce que nous ne savons pas, Dieu le sait, ce que nous oublions, Dieu s'en souvient. Il voit clair en nos vies, mieux que les hommes de science ne voient clair dans ces admirables instruments qui prolongent la puissance du regard, et lui révèlent des êtres jusque-là protégés par leur éloignement ou leur petitesse. N'est-il pas dit que sa vive lumière pénètre jusqu'à l'intime division de l'esprit et de la chair, qu'il scrute les reins et les cœurs ! Lui qui embrasse d'un seul coup d'œil tous les secrets d'un immense monde, en un instant il a exploré le petit monde de notre intelligence, de notre volonté, de nos passions. En un instant, il s'est rendu compte des causes du péché, et a fait la part de la préméditation, de la malice, des surprises, des illusions et de la faiblesse. En un instant, il a apprécié la moralité de nos actions. Sa mesure n'est pas douteuse et incertaine comme est douteuse la mesure de notre jugement souvent faussé par notre coupable ignorance, notre amour-propre, nos caprices, nos instincts, nos préférences. Sa mesure, c'est lui, c'est l'infmie perfection de son être. Toute
action, il la compare à son adorable sainteté, et en un clin d'oeil, il a décidé qu'elle est bonne ou mauvaise, jusqu'à quel point elle l'honore, jusqu'à quel point elle l'ofTense. En un clin d'œil aussi, il a connu le nombre de nos fautes. N'est-ce pas lui qui compte l'immense armée des étoiles, et les appelle par leur nom : « Qui numéral multitudinem stellarum et omnibus eis nomina çocat ? » Ce qu'il fait dans les vastes profondeurs de l'espace, ne le fera-t-il pas dans les limites étroites de notre nature ou de notre vie ? Cachons-nous à tous les regards, nous a'échapperons pas au regard de Dieu, nous ne lui ferons pas perdre Ja trace de nos fautes. Il les voit toutes, il les appelle par leur nom ; non seulement, les crimes dont il nous est impossible de perdre le souvenir, mais cette multitude de petites prévarications, dont nous avons fait l'énumération dans un précédent entretien, et que nous oublions si facilement. Si nous savions rentrer en nous-mêmes, et prêter l'oreille à la voix mystérieuse de la justice de Dieu, nous l'entendrions dire à notre amour-propre, à notre vanité, à notre égoïsme, à nos affections déréglées, à notre mollesse, à notre nonchalance, à notre sensualité : « Je vous vois, je vous connais, je vous mesure, je vous compte, je vous jugerai, je vous punirai. » Oui, il nous punira ; car déjà, il a dressé le compte
des peines que nous avons méritées. C'est une dette que nous devrons payer jusqu'au dernier denier, dans une autre vie, si nous n'avons pas eu le temps, l'attention, la bonne volonté, le courage, de nous acquitter en cette vie de passage.
Ils pensaient à cela, ils méditaient cela, ils comprenaient cela, les saints et les saintes, riches de tant de vertus, comblés de tant de grâces, préservés et purifiés par tant d'austérités, qui, cependant, tombaient éperdus aux pieds de Dieu, tremblant dans l'attente de ses jugements, pleurant, gémissant, se lamentant, comme si déjà les douleurs d'outre-tombe s'étaient donné rendez-vous dans leur âme. Et cela, pour des fautes dont notre vie est remplie, et dont nous ne tenons aucun compte, tant elles nous paraissent légères. Imitons-les ; ils nous prêchent d'exemple, cette humble et religieuse crainte qui doit étreindre nos âmes quand nous demandons à Dieu le pardon de nos offenses, et l'extinction de nos dettes de péché. L'Esprit- Saint l'appelle le commencement de la sagesse : Initium sapientiœ, timor Dominù
Mais la crainte n'est que le commencement de la sagesse. Un regard trop fixe et trop prolongé sur
la justice divine pourrait fatiguer notre pauvre âme et l'abattre jusqu'au découragement, et peutêtre jusqu'au désespoir. Que nous soyons convaincus de la réalité de nos offenses et de nos dettes de péché ; que nous soyons profondément humiliés de nous voir misérables, devant une majesté infinie, jalouse de son droit jusqu'à devenir impitoyable, quand son sceptre ne rencontre que des cœurs superbes et impénitents, c'est assez. Après cela, il faut songer à la possibilité du pardon que Dieu nous a préparé dans son tendre cœur de père.
Dieu est infiniment juste ; mais en même temps, il est infiniment miséricordieux. Si l'histoire des châtiments qu'il inflige aux pécheurs nous impose une humble et religieuse crainte, l'histoire de ses miséricordes nous invite à une amoureuse confiance. Il a châtié le père de la race humaine d'une manière terrible et exemplaire en ouvrant sous ses pas un abîme de misères ; mais pour le consoler, il lui montra dans l'avenir la figure radieuse d'un Sauveur. Il se repentit d'avoir créé l'humanité corrompue, mais avant d'ouvrir sur sa tête les cataractes du déluge, il lui offrit le pardon, et ordonnant au juste Noë, de prêcher, pendant cent ans, la pénitence. Il voua au feu vengeur Sodome et quatre villes, coupables d'inénarrables infamies ; mais il discuta avec son serviteur
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Abraham, sur le prix de leur rançon. Dix justos auraient suffi pour suspendre les effets de sa colère, et mériter un sursis miséricordieux, qui permît aux coupables de se repentir.
A l'égard de son peuple choisi, il se montra parfois dur et impitoyable, mais toujours son cœur marchait avant son glaive. Il criait par la bouche des prophètes : Mes enfants, vous avez jeté l'amertume en mon cœur ; mais je ne veux pas la mort des coupables ; qu'ils vivent. — Convertissez-vous. — Revenez au Seigneur. — Et dès que se faisait entendre un cri de repentance, ce Père, outragé dans ses droits les plus sacrés, ne savait plus que pardonner, bénir et embrasser. Et les mêmes voix qui menaçaient au nom de la justice, chantaient aussi la miséricorde et le pardon : « Dieu est miséricordieux, disaient-elles, oui, miséricordieux Misericors et miser ator Dominas. Je chanterai éternellement ses miséricordes : Misericordias Domini in œternum cantabo. »
Et tout cela n'était qu'une préparation au grand pardon de l'humanité pécheresse. Arrivée à la plénitude de ses crimes, lorsqu'elle arrivait à la plénitude des temj>s, l'humanité rencontra sur le chemin de la vie, le Sauveur promis au monde. C'était le Fils même de Dieu, Jésus, la miséricorde incarnée.
Regardons-le, écoutons-le. Il est venu, dit-il, pour sauver ce qui avait péri : Venit filais hominis salvare quod perierat. Ses enseignements, ses institutions, ses promesses, ses tendres appels, ses bienfaits, les souffrances qu'il endure, le sang qu'il répand, la mort ignominieuse à laquelle il se livre pour apaiser la colère de son Père céleste, tout nous dit qu'il est infiniment bon et miséricordieux, qu'il faut l'aimer et compter sur ses pardons.
Il a reçu de son Père ses droits de juge suprême et de souverain justicier; mais pour prévenir le terrible jugement qui nous attend au seuil de l'autre monde, bien qu'il soit obligé de siéger à la droite de Dieu, il a voulu rester parmi nous, pour nous juger dès cette vie, et nous absoudre. Sans doute, la confession qu'il nous impose est un acte de justice. Il est juste que l'orgueil, appelé par l'Esprit-Saint le principe de tout péché , soit réparé par un principe contraire, l'humiliation. Mais que de bonté, que de miséricorde dans cette humiliation ! Le divin juge nous apparaît sous les traits d'un homme comme nous, d'un homme qui pleure ses fautes, avant de juger les nôtres. Jésus a dit à son prêtre : « Comme mon Père m'a envoyé, je t'envoie ; les péchés seront remis à ceux à qui tu les remettras. » Ainsi donc, le prêtre est un Christ investi de la puissance judiciaire du Fils de Dieu,
un Christ dépouillé de tout ce qui pourrait épouvanter notre faiblesse et notre misère, un Christ anéanti, et comme prosterné aux pieds des pécheurs, non pour les accuser, mais pour les conjurer de se faire pardonner, et pour leur donner un signe sensible de leur pardon.
David comptait sur une parole divine qui lui donnât l'assurance du retour de la grâce, dans son âme pécheresse. Dieu la fit-il entendre ? — La confiance que témoigne le royal pénitent nous permet de le croire. Par quel moyen ? — Nous l'ignorons. — Mais pour nous, l'acte de l'intervention divine dans notre pardon, ne saurait être douteux. Une douce parole retentit à notre oreille. « Cette parole nous apporte joie et liesse, et fait tressaillir nos os humiliés : Auditui meo dahis gaudium et lœtitiam, et exsultabunt ossa humiliata. » C'est la parole par laquelle le prêtre répond à l'humiliation de nos aveux : Ego te ahsoho ah omnibus peccatis tiiis ^ : Je vous absous de toutes vos offenses Entenddns-le bien, si le prêtre n'était qu'un homme pieux et compatissant, il ne pourrait que nous exciter au repentir et à la confiance. Mais malgré ses exhortations, malgré notre confusion, nos regrets, nos aveux et nos larmes, nous
1 . C'est la formule de l'absolution sacramentelle que prononce le prêtre.
pourrions nous demander anxieusement si Dieu nous a pardonné. Jésus a voulu nous épargner cette angoisse. Il a donné à son prêtre tous ses pouvoirs de miséricorde, et du moment que nous entendons cette parole : Ego te ahsolvo, nous avons l'assurance que Dieu nous a pardonné nos offenses.
Mais Dieu veut faire davantage. Après le pardon de nos offenses, il nous reste à parfaire notre justification par l'acquittement de nos dettes de péché. Ces dettes, nous l'avons vu, sont des peines temporelles destinées à satisfaire la justice de Dieu, afin qu'elle ne soit pas totalement sacrifiée à la miséricorde. Nous les subirons certainement et rigoureusement dans une autre vie, nous l'avons dit aussi.
Eh bien ! de ces peines temporelles. Dieu veut nous délivrer, dès maintenant, pourvu que nous lui prêtions le concours de notre bonne volonté. Pour cela, il se contente de nos satisfactions sacramentelles, si nous les accomplissons promptement, fidèlement et pieusement ; de nos mortifications et de nos bonnes œuvres, si nous les lui offrons avec amour ; de nos tribulations, de nos chagrins, de nos infirmités, de nos souffrances, si nous les acceptons avec patience, résignation, parfait abandon à sa volonté sainte. Et si, par suite des imperfections de notre misérable nature, il y a du déficit
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dans ces expiations, il nous invile à puiser à pleines mains, dans un trésor où il a rassemblé l'inefFable surabondance des expiations de son divin Fils, Jésus-Christ, dont l'anéantissement dans une chair mortelle, suffisait à racheter le monde ; les larmes et les souffrances de la Vierge bénie qui, n'ayant rien à expier dans sa vie immaculée, a reçu, cependant, en son cœur maternel, tous les contre-coups de la passion de son Fils ; les constants labeurs, les écrasantes fatigues, la mort violente des apôtres confirmés en grâce par l'effusion de l'Esprit-Saint ; les tortures des martj^rs empourprant, d'un sang généreux, la robe blanche de leur baptême ; les longues prières et les jeûnes des anachorètes, souvent réfugiés au désert, avant que la malice du monde eût corrompu leur âme ; la pauvreté, les humiliations volontaires, les libres supplices des austères pénitents qui ont illustré le cloître et édifié le siècle ; enfin, des milliers de vies innocentes connues de Dieu seul, où la surabondance des mérites déborde les droits de la justice. Quelle richesse ! — C'est le trésor des Indulgences.
L'Église, préposée dans la personne de son chef à la distribution de cette réserve sacrée, l'a ouverte si largement, que nous pouvons aller y prendre, chaque jour, une créance nous donnant droit à une plénière miséricorde, pour la substituer à la créance
de peines que Dieu tient entre les mains de sa justice, et à laquelle, il nous est impossible de faire honneur. 0 prodigieuse ! 0 adorable miséricorde ! Humilions-nous donc, tremblons devant la justice divine, mais relevons-nous bien vite, pour nous jeter avec une amoureuse confiance, entre ^es bras de la miséricorde. Grâce à ces dispositions de nos âmes, la prière du Pater : Pardonnez-nous nos offenses, remettez-nous nos dettes, obtiendra, il faut l'espérer, sa plénière efficacité.