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CHAPITRE XII

De toutes les considérations que nous avons faites, jusqu'ici, il faut conclure que la prière est, à la fois, un devoir et un besoin : — Un devoir, parce qu'elle est le témoignage d'une dépendance que nous ne pouvons méconnaître sans déshonneur ; — un besoin, parce qu'il dépend d'elle que nous soyons traités, dans notre misère, d'une manière conforme à la dignité de notre nature raisonnable, par le souverain dispensateur de tous les dons. S'il nous continue, malgré nos oublis et notre indifférence, ses paternelles libéralités, il nous traite à l'égal des idiotes créatures qui ne savent rien lui demander, et que, cependant, nous dit l'Ecriture, il remplit de ses bénédictions ; si, au contraire, ses bienfaits répondent à nos prières comme à un contrat qu'il a scellé de ses promesses, il nous traite en hommes ; c'est à nous de choisir.

Au devoir et besoin de la prière correspondent certaines conditions de formes, de qualités, d'objets, de temps, lesquelles remplies, il ne nous reste plus qu'une chose à dire : c'est que la prière est une force, et de toutes les forces humaines, la plus grande, la plus noble, la plus salutaire, qui se puisse concevoir. La marche logique de notre étude nous a amenés à signaler certains effets de la prière ; mais nous ne nous sommes pas encore appliqués à l'étude spéciale de cette vérité : la prière est une force. — C'est ce que nous allons faire dans ce chapitre.

On connaît la mesure et l'importance d'une force par son efficacité. Ce qui ne peut faire que de petites choses, est une petite force ; ce qui peut faire de grandes choses, est une grande force. Or, que la prière soit douée d'une puissante efficacité, c'est un fait notoire, un fait d'une incontestable évidence.

De même qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu de peuple sans Dieu, il n'y a pas, il n'y a jamais eu de peuple sans prière. Nous avons sommairement exposé l'histoire à ce sujet, dans notre chapitre de la Prière publique ; nous n'y reviendrons pas. Appliquons-nous seulement à cette considération : — que la prière, au milieu

des ruines physiques et morales qui se sont succédé dans la longue vie du genre humain, ne s'est maintenue à l'état d'habitude religieuse, que parce qu'elle est une force. Si elle n'eût été qu'un devoir, on l'eût plus facilement oubliée ; mais parce qu'elle est une force, on conçoit que l'humanité ne s'en soit pas dessaisie, et qu'elle l'ait constamment tenue en réserve pour les circonstances critiques où toutes les autres forces lui feraient défaut.

Que la prière soit une force, qu'elle soit douée d'une efficacité propre, d'un genre mystérieux et relevé, c'est donc une croyance populaire, disons plus, une croyance humanitaire que ne pourra jamais détruire le scepticisme le mieux armé. Nous autres chrétiens, nous avons foi dans cette force, parce que l'ayant plus souvent mise en œuvre, nous en avons plus souvent constaté la salutaire et merveilleuse efficacité.

Voyons donc de quelle manière la prière est efficace, quelles sont les raisons et l'économie divine de son efficacité.

Dieu n'est point un être égoïste ; en recherchant son propre bien dans nos actes, il ne nous défend pas d'y trouver le nôtre. Or, la prière, avant même qu'elle soit une demande précise, capable de déterminer la bonté divine à quelque bienfait, est douée d'une efficacité intrinsèque et immédiate dont il faut tenir compte.

D'abord, quand elle est bien faite, elle produit le mérite, parce que c'est un acte bon, un acte qui procède de la plus haute des vertus morales, la religion, un acte que Dieu i>e peut pas laisser sans récompense. Il est dit de Dieu qu'il recueille le bien qui se fait ici-bas, avec plus de soin que l'homme des champs ne recueille les épis qu'il a fauchés, et le grain que, sur l'aire, il sépare d'une paille inutile, pour le placer avec honneur dans ses greniers.

Que sera-ce donc de nos prières? Quelles qu'elles soient : adoration, action de grâces, expression d'un désir, elles deviennent notre bien, en môme temps qu'elles sont le bien de Dieu; car nous pouvons nous reposer sur cette noble assurance qu'un devoir a été accompli, qu'une vertu s'est manifestée, que nous avons

produit un acte dont refficacité propre est d'attirer sur nous un regard bienveillant de la divinité, et, pour une âme vraiment religieuse, c'est beaucoup que cette assurance.

Cependant, l'efficacité intrinsèque et immédiate de la prière ne se borne pas à l'acquisition pure et simple d'un mérite. Il y a dans le seul fait d'un homme qui cherche Dieu et se met en rapport avec lui, comme une vertu mystérieuse qui pénètre sa vie et y opère de merveilleux changements. Ce n'est pas encore la main de Dieu qui le touche, ce n'est pas encore un don qu'on lui fait, ce n'est pas encore la grâce qui s'ajoute à ses forces, ce n'est pas encore un écoulement de la vie divine dans sa propre vie ; c'est un phénomène intime qu'on ne peut guère analyser et qu'on ne nomme qu'avec peine: une sorte de transformation, aussi salutaire qu'admirable, qui résulte de l'élévation de notre âme vers une région plus pure, plus sereine, plus lumineuse, plus vaste que celle qu'elle habite ici-bas, et de l'épanchement de notre cœur dans un abîme profond, immense, infini, qui peut tout recevoir, sans jamais être comblé.

La prière est l'élévation de notre âme vers Dieu, c'est-à-dire qu'elle nous dégage de l'étreinte grossière des créatures, et nous satis-

fait par les affinités supérieures de notre être. Placés entre deux mondes, le monde de l'esprit et le monde de la matière, nous penchons vers ce dernier avec tant de violence, que notre vie semble devoir y être engloutie. Ce serait fait de notre grandeur si une force mystérieuse ne saisissait notre àme, pour l'enlever vers cet être pur et parfait qui est l'universelle patrie des esprits. Là, cette immatérielle partie de nousméme, où se forme la pensée et l'amour, respire plus à Taise, et les ondes invisibles, qui l'enlourent et la pénètrent, la préservent de l'étouffement auquel semble la condamper le perpétuel embrassemenld'un corps mortel ; là, elle se trouve réjouie par des rencontres fortunées qui l'unissent plus intimement à ce qu'elle aime d'un véritable amour. Dieu est l'universelle patrie des esprits; c'est donc en lui qu'ils peuvent se donner rendez-vous, en lui qu'ils peuvent se consoler des douleurs de la séparation et des tristesses de l'absence. 0 mort, que de vies chères tu nous a ravies! 0 instable fortune des choses humaines, que d'amis lu as jetés loin de nous ! Notre œil attristé les cherche partout, notre voix les appelle; c'est en vain, rien ne répond à nos désirs inquiets. Mais que nous quittions cette terre, que nous nous jetions dans

votre sein, ô mon Dieu ! il n'y a plus de froide tombes, plus de distances ennemies de notre amour. A mesure que nous nous rapprochons de vous, ceux que nous avons aimés vienne i au devant de nous, et nous leur donnons à tou en vous embrassant, le baiser de notre prière. La prière est encore l'épanchement de notr cœur. Ainsi va le cœur humain, que ses joies comme ses douleurs, ses gloires comme ses hontes, en tombant goutte à goutte, finissent par s'amasser entre des rivages qui ne les peuvent plus contenir. On cherche autour de soi des abîmes pour y répandre le trop plein de son cœur ; mais rien ! rien que des cœurs fermés ou déjà remplis, rien que des cœurs que l'on étoufferait en s'allégeant un peu, rien que des cœur qui, après avoir reçu une fois nos confidences nous font subir le martyre de leur ennui et de leur froideur, rien que des cœurs dont les parois se touchent, — rien ! — Point de ces abîmes dont nous avons besoin pour recevoir les flots qui nous tourmentent. Et pourtant il faut que nous nous épanchions, et nous sommes seuls, tout seuls. Ah ! la solitude est aux cœurs trop remplis une mortelle compagne. Où irons-nous Mon Dieu, où irons-nous? Nous venons de nommer Dieu, comme le nomment d'instinct ceux

qui cherchent en lui un suprême refuge, quand ils ploient sous le fardeau de leurs émotions. Voilà l'abîme ! Voilà le cœur toujours ouvert, toujours profond, toujours puissant, toujours ami, toujours infini, qui peut recevoir sans lassitude les épanchements du cœur humain ; les Ilots de joie, d'enthousiasme, de tristesse, de larmes, de honte, de repentir, mille fois chassés par la prière, du lit trop étroit qui ne pouvait plus les contenir. Et quand il n'a rien donné encore-, c'est assez qui! ait reçu, pour que notre vie sorte d'auprès de lui, transformée.

Eh oui ! si c'est vers Dieu que notre âme s'élève quand tout nous sourit, quand nous marchons d'un pas tranquille et assuré sur le chemin du bonheur ; si c'est en lui que l'esprit tressaille et que le cœur triomphe; si la prière vient lui faire l'humble et filiale confidence de nos joies, ces joies sont épurées, et n'ont plus à craindre que la sensualité, l'orgueil, l'égoïsme les déflorent, les corrompent et les changent, parfois, en amertume et en dégoût.

Dieu ! — 11 entend, sans impatience et sans ennui, les gémissements de l'Ame éplorée et les sanglots du cœur trahi. Il ne renvoie pas, froides et glacées, les larmes qu'on répand en son sein paternel. A celui qui s'écrie : — Je

souffre ! — il ne répond point, comme nous, par un mortel : — Qu'y puis-je faire ? — S'il se tait, c'est que son adorable bonté veut tout savoir, tout entendre et tout prendre. Et quand, de nos lèvres lassées s'échappe ce dernier cri : « Mon Dieu, voilà tout » ! — notre cœur est déjà soulagé et se retire consolé. On demandait à une sainte fille éprouvée par toutes sortes de tribulations, qui sortait rayonnante de sa prière, ce qu'elle avait fait de ses larmes : « Je les ai mises quelque part, disait-elle naïvement, quelque part où elles sont bien cachées, bien gardées ; plus jamais elles ne reviendront ; et si Dieu m'en envoie d'autres demain, j'irai les déposer dans son cœur. C'est là que sont mes douleurs d'aujourd'hui ».

Dieu ! — Il voit notre âme aux prises avec les implacables, perfides et opiniâtres ennemis de notre vertu et de notre bonheur : — le démon, le monde et les passions. 11 connaît notre faiblesse et nos défaillances. Mais parce qu'il compte sur l'efficacité de la prière, il attend que, dans un moment de religieuse intimité, nous lui racontions les secrets tourments de nos luttes ; et quand il n'a rien dit encore, notre âme revient de cette confidence, apaisée et fortifiée.

Dieu ! — 11 est le juge du pécheur, mais il est aussi son père. Heureux le pécheur qui n'a pas

oublié cela ! C'est aux pieds de ce père miséricordieux qu'il prosterne sa honte ; c'est sur ses mains bénies qu'il pleure etdésavoue ses fautes ; c'est sur son cœur compatissant qu'il étouffe les sanglots de son repentir ; c'est à tous les échos de sa miséricorde qu'il jette ces cris suppliants : «Mon Dieu ! mon Dieu, ayez pitié de moi » ! Et bien qu'il n'ait pas encore reçu, dans un signe sacré, Tassurance du pardon, il se sent comme régénéré, et se croit capable de vivre désormais d'une vie meilleure et plus pure. C'est à lui que nous pouvons appliquer cette parole d'un pliilosophe contemporain : « La prière, sans être encore la vertu, est le commencement de toute vertu ». — « Prier, bien prier, c'est être prêt à bien vivre, dit saint Augustin : Reclenovil vivere, qui recte novit orare ».

Et voilà l'efficacité intrinsèque et immédiate de la prière. Par sa propre vertu, elle relève, épure, soulage, console, fortifie, transforme l'âme humaine. Il faudrait donc prier, ne serait-ce que pour obtenir ces premiers et salutaires effets du commerce de l'âme avec Dieu.

Mais la prière est forte, ailleurs que dans les profondeurs de notre âme. Elle est forte sur celui que nous appelons le fort par excellence, sur

Dieu lui-même, qu'elle sollicite, presse et dont elle détermine les bienfaisantes interventions, sans que, pour cela, fléchissent ses adorables perfections ^ Nous sommes faibles et misérables par nature, des prodiges de faiblesse et de misère, depuis que nous avons subi les mortelles atteintes du péché, et voilà que Dieu nous met en mains, une arme sacrée qui triomphe de ses justes rigueurs, une clef mystérieuse qui ouvre et qui ferme, donne issue à tous les biens et arrête tous les maux.

Pouvons-nous mieux peindre l'efficacité extérieure de la prière, que par cette belle et énergique figure d'une invocation de l'Église : « 0 clavis David, qui aperis et nemo claudit^ claudis et nemo aperit : 0 clef de David ! qui ouvrez, et personne ne ferme après vous, qui fermez, et personne n'ouvre après vous » 2. — Voilà la prière ! Le cœur de Dieu est là-haut, assis sur les montagnes de l'éternité, comme une forteresse, à la fois bienfaisante et meurtrière. Il y a d'un côté, les portes de la bonté, de la miséricorde et des bienfaits ; d'un autre, les portes de la justice, de la colère et des fléaux. Qui ou-

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