IL FAUT PRIER
Si nous n'oublions pas tout à fait, nous ne savons pas nous unir à Dieu comme il faut par la prière pour aspirer énergiquement les flots de vie dont notre âme a besoin, et qu'elle est capable de contenir. Nous vivons, la plupart du temps, d'une vie misérable et rampante, que Dieu nous conserve par pitié, tandis qu'au fond de l'âme, nos vertus languissantes attestent que nous ne voulons pas ou que nous ne savons pas prier.
Il est donc important qu'on nous rappelle le grand devoir de la prière : la nécessité et la dignité de cet acte religieux, ses formes diverses, ses qualités, son objet, son efficacité et la raison d'être de sa puissance. C'est le but de cet ouvrage.
Mais avant toute considération et explication, il est bon de définir. Qu'est-ce donc que la prière ? — Les maîtres de la vie morale et chrétienne, ainsi que l'Ecole, en ont donné une double définition. Les uns ont dit : « La prière est l'élévation de l'âme vers Dieu : 0 ratio est ascensus mentis ad Deiim », — les autres : « La prière est la demande des choses qui conviennent ; Oratio est petit io décent ium ».
Ces deux définitions, loin de se contredire, se complètent l'une l'autre. On peut, en les sou-
dauL, en former la déOnition qu'on lit dans les catéchismes où les enfants étudient les vérités et les devoirs de la religion : « La prière est l'élévation de notre esprit et de notre cœur vers Dieu, pour lui rendre nos devoirs, lui exposer nos besoins, et lui demander son secours ».
Ces paroles sont simples ; méditons-les. Sous le voile de la simplicité, elles cachent de sublimes et saintes profondeurs, oii nous allons entrer.
PRIÈRE d'adoration ET d'aCTION DE GRACES § I
Il n'est rien de plus nécessaire que l'élévation de notre esprit et de notre cœur vers Dieu, par ladoration et l'action de grâces ; rien de plus noble et d-eplus digne de l'homme.
Bien que la matière entre dans la composition de sa nature, l'homme n'est pas condamné à végéter ou à ramper ici-bas sous l'empire des forces organiques ou des obscurs instincts de la vie animale. Il est esprit en même temps qu'il est corps, et par son esprit il peut s'élever, à travers les choses visibles, jusqu'à leur principe invisible. A moins que de vulgaires appétits ou de basses convoitises ne la retiennent captive, l'intelligence humaine tend à monter vers Dieu, non pour le voir déjà, cette vision est l'acte réservé d'une autre vie, mais pour savoir qu'il existe, qu'il ne tient rien que de lui-même, qu'il
esl le principe de tout être et de toute perfection, la perfection éternelle et infinie, grand au-dessus de toute grandeur, puissant au-dessus de toute puissance, sage au-dessus de toute sagesse, bon au-dessus de toute bonté, beau au-dessus de toute beauté, saint au-dessus de toute sainteté. Remplie de cette connaissance, lintelligence humaine ne peut demeurer immobile dans un superbe silence ; mais, obéissant à l'impulsion logique qui résout pratiquement toutes les idées, il faut qu'elle exprime son ravissement par un hymme de louange, un cantique d'adoration.
Il le faut. Dieu se doit à lui-même cette première élévation de l'âme humaine, cette première prière de sa créature. Sa majestueuse présence, nous disent les Saintes Lettres, a fait tressaillir les monts et les collines, et les a fait bondir comme les béliers et les agneaux des troupeaux * ; pourquoi n'ébranlerait-il pas ces hauteurs sacrées oii la pensée humaine se lève radieuse, comme le soleil sur la cime des montagnes ?
En répandant une lave de sa gloire sur les flancs du Sinaï, il lui fit jeter des cris qui étonnèrent le désert ; pourquoi n'arracherait-il pas une prière à l'àme intelligente de l'homme ?
1. A facie Domini mola esl terra... Montes exuUaverunl ul arietes et colles sicut cujni oviiim. (Psalm., cxiii).
Ce n'est pas qu'il en ait besoin pour ajouter quelque chose à son être, à sa vie, à sa félicité. Il est infini, il vit d'une vie infinie, il est heureux d'une félicité inflnie. Quand il se contemple, il ne peut s'empêcher de se bénir lui-même d'une bénédiction qui suffit à sa grandeur et à sa plénitude. Cependant, parce qu'il est le principe nécessaire de toutes choses, il ne peut, sans porter atteinte à sa •Majesté, éviter de se rencontrer en toutes choses.
Rien ne le forçait de créer, mais parce qu'il a voulu par pur amour répandre le bien,' il faut qu'il retrouve dans ce bien répandu son bien à lui, c'est-à-dire sa plus grande gloire. Ce n'est pas de sa part une ambition égoïste, c'est une nécessité à laquelle il ne peut se soustraire, et qui régit ses décrets. Tous doivent avoir sa gloire comme but, autrement Dieu se dépouillerait de la plus auguste de ses relations avec les choses créées, laquelle est d'être leur fin suprême, en même temps qu'elle est leur premier. principe.
Il y a plus : Dieu ne peut se contredire dans un seul et même acte, et cependant il se contredirait si, en leur donnant l'existence, il permettait aux créatures de n'avoir aucun rapport avec lui, de ne tenir aucun compte de sa suprême causalité, de s'appartenir.
Ce serait les revêlir d'une gloire insolente qui l'obligerait à leur refuser le concours nécessaire de sa puissance, à les repousser dédaigneusement loin de lui, à les anéantir. Il décréterait donc le néant, en même temps qu'il décréterait l'être : c'est absurde.
Non, Dieu ne peut pas sacrifier sa gloire, il l'a dit lui-même : Gloriam meam alteri non dabo K — Il a donc le droit d'exiger de sa créature un acte qui ait pour but spécial de rendre hommage à sa perfection, acte que les créatures ne peuvent lui refuser, dans l'intérêt de leur propre existence ; cet acte, c'est la prière d'adoration.
11 est vrai que cette prière s'adresse à un être invisible. « Dieu est un Dieu caché » ^. Cependant, dit l'Apôtre, « 11 ne nous a pas privés de tout témoignage de son existence et de sa perfection : Xon sine iestimonio semetipsum reliquit » 3.
Si nous projetons, à travers nos yeux de chair, la lumière de notre esprit sur le monde, nous aurons bientôt reconnu que Dieu est partout. « Il est partout, dit saint Thomas, par son essence, par sa science, par sa puissance ».