CHAPITRE II PRIÈRE DE DEMANDE
L'homme étant comme un centre où viennent aboutir tous les bienfaits divins est, par cela même, soumis à une loi de retour, en vertu de laquelle tout bienfait doit être renvoyé à son auteur sous la forme d'un acte libre. Cet acte, nous l'avons appelé la reconnaissance, dont la résolution pratique, autrement dit, l'expression, est la prière d'action de grâces. Ainsi nous achevions de justifier la première partie de notre définition. La prière est l'élévation de notre àme vers Dieu : Oratio est ascensus mentis ad Deum.
Mais comment l'homme reçoit-il de Dieu ? Se fait-il du sein de Dieu dans le sein de l'homme un écoulement spontané de tous les biens ? — Suffit- il que l'homme réponde à la libéralité et à la munificence de son Père des cieux, comme
une capacité que Ton remplit, à charge pour lui, seulement, de payer à son bienfaiteur une dette de reconnaissance et d'action de grâces ? — Voilà des questions qui demandent une réponse.
Elle est tout entière dans la seconde partie de notre définition : « La prière est la demande faite à Dieu des choses qui conviennent : Oratio est petilio décent iiim ».
La raison et la foi nous disent que cette demande est nécessaire. Cependant, certains philosophes spiritualistes trouvent à retrancher dans notre définition de la prière.
Nous disons : « La prière est une élévation de notre âme vers Dieu pour lui rendre nos devoirs et lui demander les choses dont nous avons besoin ». — A leur avis, c'est trop. Ils mettent de côté la demande, et citent avec complaisance ces paroles d'un illustre sophiste : « Je converse avec Dieu ; je pénètre toutes mes facultés de sa ; divine essence ; je m'attendris à ses bienfaits ;| je le bénis de ses dons ; mais je ne le prie pas. Que lui demanderais-je ? qu'il changeât pour moi le cours des choses ? qu'il fît des miracles en ma faveur ? Moi, qui dois aimer par-dessus tout l'ordre établi par sa sagesse, et maintenu par sa Providence, voudrais-je que cet ordre fût
troublé pour moi ? Non, ce vœu téméraire mériterait d'être plutôt puni qu'exaucé » ^.
Ainsi donc notre attitude religieuse vis-à-vis de Dieu doit se borner à l'adoration et à l'action de grâces ; mais pas de demande. Elle n'est propre qu'à nous faire suspecter la libéralité divine, à introduire dans le jeu souple et régulier des forces de la nature mainte complication inutile et absurde, à multiplier sans raison les merveilles, bref, elle se brise contre l'immutabilité des lois. Non, nous ne devons pas recourir à des importunités qui ravalent ensemble la très haute majesté de Dieu et la dignité humaine. La prière de demande telle que l'entendent et la pratiquent les religions positives, ne peut pas soutenir le contrôle de la raison, car la raison nous dit que la perfection divine ne peut déchoir. Quelque effort que l'on tente, il est impossible d'arracher Dieu à son immutabilité, à son éternité. Notre prière ne nous fait d'autre bien que de nous rapprocher de lui par la méditation et l'amour » -.
Ainsi raisonnent les philosophes amis de la religion naturelle, dont la prétention est de ré-
1. J. J. Rousseau, Profession de foi du vicaire savoyard. Edit. Lahure, tom. ii. pag. 85).
2. Jules SiMox, La religion naturelle, (4* partie, chapitre I", La Prière, vers la fin).
40 DEVOlIt DE LA PRIERE
duire nos rapports avec Dieu à leur plus simple expression. Avant de répondre à la difficulté qu'ils nous proposent, exposons clairement notre doctrine.
jNous disons que la prière est un devoir; mais nous allons plus loin, nous disons que la prière e,M un besoin. Dùt-il faire injure à sa raison qui le presse de quitter le monde visible pour s'élever vers le monde invisible, dùt-il oublier sa grande nature dans le commerce profane des créatures, et négliger le commerce sacré de la divinité, l'homme sentirait en lui-même Taiguillon de la nécessité, et lèverait encore ses yeux, ses mains, son esprit et son cœur vers le ciel. Admirable disposition de la Providence qui place le besoin à côté du devoir, qui fait du devoir un besoin, afin que le besoin garantisse l'accomplissement du devoir.
Dieu veut que nous recourions à sa paternelle libéralité. Il ne nous refusera rien, mais à la condition que nous lui demanderons tout ; et lorsque nous nous étonnerons d'avoir le cœur et les mains vides, il nous faudra entendre ces douces et graves paroles : Jusqu'ici vous n'avez rien de-
mandé : Usqiie modo non petistis qiiidqiiam ; demandez et vous recevrez : Petite et accipietis ^. Demander pour recevoir, voilà la loi. Dieu nous l'impose parce qu'il se doit à lui-même de traiter ses créatures proportionnellement à leurs facultés. Il n'attend pas que les êtres inférieurs, qui ne peuvent ni connaître, ni exprimer leurs besoins, lui adressent une prière ; il les prévient, se penche vers eux, et leur dit à chaque instant : Je suis votre père. Il n'est pas entendu, il n'est pas compris ; mais son infatigable bienveillance interprète chaque mouvement, chaque mouvement est pour lui comme un désir auquel il répond par un bienfait 2. A l'astre glorieux qui roule sur les cordes silencieuses de son écliptique, à l'atome obscur qui gravite dans l'ombre, à l'arbre qui fait chanter son feuillage sonore, à la toute petite fleur qui tend sa corolle au soleil, au géant qui remplit le désert de ses cris, au ciron qui va se noyer dans une goutte de rosée, il envoie incessamment sa féconde bénédiction. Il est vraiment père, et le vrai père n'oublie pas