JoAN., cap. XV
vie dans un état qui réponde à la fois, à nos désirs, à nos aptitudes, et aux adorables desseins de la Providence ; c'est quand notre corps tombe entre les mains impitoyables de la souffrance ; quand notre àme déshéritée de toutes les affections, trahie par ceux-là auxquels elle s'était abandonnée avec une naïve confiance, devient tout à coup comme un abîme de tristesse, de chagrins, d'angoisses, de découragement, de désespoir : c'est quand, infidèles à la vérité, à la vertu, à la grâce, nous ne traînons plus ici-bas qu'une existence déshonorée par le péché ; c'est alors, si nous n'avons pas étouffé en nous tout sens religieux, que nous sentons le besoin d'invoquer la lumière, l'assistance, la consolation, la miséricorde, le pardon, non pas autour de nous, mais à la source infinie de tous les biens.
Nous avons défini la prière de demande, énoncé la loi qui la régit, montré que cette loi est confirmée par un mouvement profond, universel, irrésistible, le mouvement de l'instinct ; que ce mouvement doit prendre une direction supérieure et s'adresser à Dieu. Il ne nous reste plus qu'à justifier la loi par la raison, contre toutes les oppositions de la raison.
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Pourquoi Dieu atlend-il que nous lui racontions nos misères ? Invisible témoin de tout ce qui se passe en nous et autour de nous, il sait mieux que nous ne le savons nous-mêmes ce qui nous est nécessaire '. 11 peut répondre immédiatement à toute exigence de noire nature et de notre situation, sans y être invité autrement que par sa clairvoyance, et même, ce qui est plus simple, il peut prévenir toute nécessité. Cette loi : — Demandez et vous recevrez, — introduit donc une complication inutile dans son gouvernement.
Nous tenons compte autant qu'il faut de Tomniscience et de la toute-puissance de Dieu, mais nous prétendons qu'il est une grande et admirable raison pour laquelle il nous a dit : Demandez et vous recevrez ; une raison qui protège sa gloire et nos intérêts les plus chers. C'est qu'il fallait que nous fussions dans l'impossibilité de 1 oublier, dans l'impossibilité d'oublier aussi notre infériorité et notre dépendance. Déjà nous perdons si facilement de vue les
1. Sril enim Paler vester quia his omnibus indigelis i^Matii., cap. VI, 32).
PRIERE DE DEMANDE Ot)
choses d'en haut et le souvenir de ce que nous sommes ! Il y en a tant qui croient ne rien devoir qu'à leur intelligence, à leur habileté, à leur vigueur, à leur mâle courage, à leurs efforts ! Que serait-ce donc, si Dieu nous contentait sans que nous lui donnions un signe de notre dépendance, et jusqu'à nous faire croire que nous possédons de droit tous les biens ! Oh ! alors, il n'y aurait plus de bienfaits pour nous ; plus lâchement insolents que des valets trop bien traités, nous mettrions au pillage les dons de Dieu. Le monde inférieur aurait seul le pouvoir de fixer notre attention et d'attirer nos hommages. Il se ferait de toutes nos facultés une concentration égoïste, et, non contents de négliger le devoir sacré de l'amour et de la reconnaissance, nous négligerions jusqu'au devoir premier de l'adoration. Dieu a donc fait sagement d'éperonner notre âme et notre corps par des besoins sans cesse renaissants, et de nous imposer l'obligation de recourir à sa libéralité. Ainsi il prévient plus d'un oubli funeste, ainsi il nous met dans la nécessité de reconnaître son souverain domaine et de confesser notre dépendance, ainsi il nous pousse à l'accomplissement des devoirs fondamentaux de notre vie religieuse ; car demander à Dieu c'est déjà l'a-
dorer et préparer dans son cœur la reconnaissance ^
Aussi Dieu ne dispense-t-il personne de la prière : personne, pas même son propre Fils. Engendré de toute éternité, il est égal à son Père, Dieu comme lui. Par lui ont été faits les espaces, les temps et tout ce qu'ils renferment : Per Ipsum omnia fada sunt. Naturellement, il est Tliéritier universel des choses. Mais parce qu'il s'est abaissé au-dessous des Anges, parce qu'il a pris une nature humaine, parce qu'il s'est mis dans un état de dépendance. Dieu a voulu qu'il confessât cette dépendance. Il lui a donc dit, ou plutôt, il lui a fait dire par un homme comme nous, un homme qui voyait dans les lointains de l'avenir, les anéantissements et les grandeurs de l'Homme-Dieu : « Mon fils, demande-moi, et jeté donnerai les nations pour héritage : Postula à me et dabo tibi génies hœreditatem tuam » ^.
1. Deus nobis niulla prseslat ex sua liberalilale etiam non pelila ; secl quod aliqua vull prsestare nobis petentibus, hoc ex propler noslram utililalem. ul scilicei /iduciam quamdam accipiamiis recurrendi ad Deum. et ul recognoscamus eum esse bonorum nostrorum auclorem. ;Sc.mm. Theol., II* 11" p., quœst. 83 a. 2, ad 3). Per oralionem homo Deo reverenliam exhibel, in quantum scilicet ci se subjicit, et profitelur orando se 60 indigere, sicut auctore suorum bonorum. (Ibid., a. 3, c).