‹ La prièreChapitre 26 sur 136 · PSALM · texte numérisé non relu

PSALM

Jésus-Christ a demandé par ses gémissements, ses humbles supplications, ses larmes, son sang. Aujourd'hui, il nous possède. Qu'il soit à jamais béni !

Mais voici venir la métaphysique ! D'un ton absolu, elle dit à nos prières : On ne passe pas ! — Laissons-la s'expliquer.

Dieu, nous dit-elle, est un être immuable ; sa tranquille existence ne doit pas se prêter aux fluctuations infinies qui sont le propre des natures créées. Ce qu'il veut, il lèvent fermement, parce qu'il le veut éternellement ; il le veut éternellement, parce qu'il le veut sagement. Le monde, avant qu'il fût créé, était harmonie dans sa pensée, et des lois invariables en ordonnaient déjà les éléments. Aujourd'hui, ces lois sont en pleine activité ; faut-il donc que Dieu les change pour notre bon plaisir ? qu'il les change non pas une fois, mais à chaque instant, non pas pour une de ses créatures privilégiées, mais pour le plus humble des mortels ? Comprend-on qu'une vie si parfaite se mêle à la nôtre, pour en suivre toutes les variations, qu'une volonté dont le propre est l'immutabilité se traîne à la remorque des volontés humaines. — Non. — Dieu est Dieu, il ne peut pas compromettre sa

perfection. S'il écoutait nos vœux téméraires et souvent discordants, il devrait multiplier les merveilles, ébranler à chaque instant la stabilité de l'ordre, se mettre dans son gouvernement en contradiction avec lui-même ; encore une fois, cela ne se comprend pas. Trêve donc aux cris de notre misère, comme un mur d'airain l'immutabilité divine les repousse et nous les renvoie. Si nous sommes sages, nous nous abstiendrons de toute demande, et nous dirons : J'adore Dieu, je le remercie de ses bienfaits, mais je le laisse faire.

Nous respectons autant que qui que ce soit la perfection infinie et nous ne prétendons point changer la volonté divine au gré de nos caprices ; cependant nous croyons que l'on peut et que l'on doit demander à Dieu sans que son immutabilité en souffre. Ecoutons sur ce point les lucides explications de saint Thomas : « Non seulement la divine Providence a déterminé à l'avance les effets qui devaient se produire, elle a déterminé aussi l'ordre et les causes de leur provenance. Parmi ces causes figurent les actes humains. L'homme doit faire telle ou telle chose, non })Our changer les dispositions prises par Dieu, mais pour que tels ou tels effets répondent à ses actes, selon la disposition divine. Nous

|iremarqiions cet arrangement, même dans les causes physiques. Lorsque nous prions, ce n'est donc point pour changer les desseins de Dieu, mais pour demander ce qui doit, d'après lesdes- . seins de Dieu, s'accomplir par nos prières. Saint ' Grégoire a bien dit : — « Lhomme prie pour mé- ' riter de recevoir ce que le Tout-Puissant a décrété avant tous les siècles de lui accorder » i. Cette explication de l'angélique docteur nous révèle le défaut de l'objection qui vient d'être faite. C'est tout simplement du batelage intellectuel. On invoque les lois générales, on proclame leur immutabilité, mais on a eu l'adresse de faire disparaître la plus auguste et la plus sainte des

1. Oporiet sic inducere oralionis idililalem, ut neque rébus humanis divinœ providentiœ subjectis necessilatem imponamus neque eliam divinam disposilionem mulahilem œslimemus. Ad hujus ergo evidenliam considerandum est, quod ex dluina providenlia non solum disponitur qui effectus fiant sed eliam ex qiiibus causis, et quod ordine proveniant. Inter alias aulem causas, sunt eliam quorumdam causœ actus humant undeoportet homines agere aliqua, non ul per suos actus divinam disposilionem immutenl, sed ul per actus suos impleanl quosdam effectus, secundum ordinem a Deo disposilum. El idem eliam est in naluralibus causis. En simile est etiam de oratione. Non enim propler fioc oramus, ut divinam disposilionem immutemus : sed ut id impetremus, quod Deus disposuil per orationes sanciorum esse implendum: ut scilicet homines postulando mereantur accipere, quod eis Deus omnipotens ante sœcula disposuil donare, ut Gregorius dicit in libro Dialogorum. (Summ. Theol., 11% II»« p., queest. 83, a. 2).

lois : la loi de la prière. Car la prière est une loi qui tient une place immense dans l'harmonie du monde. Or la loi n'est pas dans les choses, elle est dans la volonté du législateur. Dieu, le législateur universel, connaît ses œuvres du commencement à la fin ; du commencement à la fin, il les gouverne avec force et suavité. Conséquemment à cette connaissance et à cette autorité, il a éternellement réglé les effets et les causes. Éternellement il a déterminé ses bienfaits ; éternellement aussi, il a décrété que leur cause serait la prière. Eternellement il a dit, dans son cœur paternel : à telle heure des siècles, je féconderai les terres stériles; à telle heure des siècles, j'illuminerai les intelligences et affirmerai la vertu dans les cœurs ; à telle heure des siècles, je guérirai les malades et consolerai les affligés ; à telle heure des siècles, je sauverai les peuples de la mort ; à telle heure des siècles, je ferai des prodiges, je bouleverserai, s'il le faut, la nature et les âmes, parce que, à telle heure des siècles, mes enfants, à genoux, tendront vers moi des mains suppliantes et pénétreront par la prière dans les abîmes de ma bonté infinie. Eternellement Dieu a dit cela, et c'est parce que cette éternelle parole s'accomplit tous les jours que l'on ose accuser Dieu d'inconstance ?

^lais c'est tout simplement absurde. Non, non, pour être bon et miséricordieux, Dieu ne cesse pas d'être immuable. La prière, loin de troubler l'économie de son gouvernement, n'est ellemême que l'accomplissement normal de ses desseins éternels.

Qu'on ne dise pas que la prière suspend, en quelque sorte, la volonté divme à la nôtre, que si nous ne prions pas, tel effet qui devait se produire ne se produira pas, et qu'ainsi l'exécution des desseins de Dieu sera troublée. Cette difficulté puérile nous permet de retourner contre nos contradicteurs l'accusation d'anthropomorphisme dont ils font tant de bruit contre nous. Elle suppose que le Dieu dont ils veulent sauvegarder l'immutabilité peut être surpris par nos prières, par conséquent qu'il n'a point la prescience, non moins nécessaire à sa perfection que l'immutabilité. Dieu sait éternellement qui priera et qui ne priera pas, et vous pouvez être sûrs que si tel effet doit être obtenu par telle prière, cette prière se fera.

Moins absolus que ceux qui veulent s'abstenir de toute demande, certains philosophes accordent que (( nous pouvons demander la force, la résignation, la vertu, le bien de l'âme, non celui du corps ; ce qui est de notre destinée, et non

ce qui ne touche qu'à notre épreuve » K C'est une inconséquence. Le bien de l'âme est, non moins que celui du corps, réglé par des lois immuables, et souvent, en vertu de l'intime union qui les rend solidaires l'un de l'autre, le bien du corps devient le bien de l'âme. Mais pourquoi cette répugnance à demander le bien du corps ? Parce qu'on s'imagine, à tort, que la nature est une vaste mécanique où la prière ne peut intervenir sans déterminer un miracle. Il pleut, je demande du beau temps ; je suis malade, je demande de guérir ; c'est un miracle qu'il me faut. Eh ! non, je pose tout simplement un acte moral éternellement prédestiné à concourir avec une cause physique qui doit produire naturellement son effet. Un miracle est un fait qui, surpassant l'efficacité des agents naturels, exige un supplément de puissance divine. Dieu ne refuse pas d'accorder à nos prières ce supplément dans des circonstances extraordinaires. De nos jours encore, et malgré les protestations des facultés savantes, il se fait bel et bien des miracles ; mais encore une fois, nous ne jirétendons point que Dieu soit obligé à l'extraordinaire quand nous lui demandons, par exemple, notre pain quoti-

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