‹ La prièreChapitre 27 sur 136 · Jules Simon, Opcre et loc. cit · texte numérisé non relu

Jules Simon, Opcre et loc. cit

dien qu'il pourrait parfaitement nous refuser. C'est en vain que les philosophes cherchent à étouffer, sous le poids de la métaphysique, les ^supplications de la pauvre humanité ; le sjgns commun et l'amour filial triomphent de leur froide et implacable raison. L'homme cherche un père dans les cieux. Si nous pouvions nous habituer, à force de philosophie, à ne plus voir en Dieu qu'une perfection inaccessible dans son immutabilité, désireuse, avant tout, de ne pas se compromettre en se mêlant aux choses humaines, nous ne serions bientôt plus que des esclaves vils et tremblants, marchant sous l'œil du maître, et toujours empressés de se soustraire, dans un moment d'oubli, au joug de sa volonté. Mais vive Dieu, notre père ! nous sommes ses enfants. Nous voulons qu'il s'occupe de nous et qu'il réponde à notre appel filial. Cela doit être, car les rapports de Dieu avec les êtres qu'il a créés par amour sont des rapports d'amour. Arrière donc ces philosophes si inconsidérément révérencieux vis-à-vis de la perfection infinie, ces têtes à double fond qui font disparaître la moitié du plan divin pour glorifier l'autre ; le genre humain veut son bon Dieu, ce bon Dieu qui le suit pas à pas sur le chemin de l'épreuve, ce bon Dieu qui, recevant toutes nos

prières, peut dire à chacun de nous : Mon fils, je t'attendais ; il y a une éternité que je pense à ce que tu me demandes aujourd'hui. Voilà le Dieu populaire, le vrai Dieu.

Accordons que l'immuable majesté de Dieu se retire saine et sauve des étreintes de la prière, mais la dignité humaine y succombe. « Rien n'est plus chèrement acheté, dit un philosophe, que ce que l'on obtient par la prière » *. Si la libéralité divine nous fait défaut, pourquoi nous condamner à d'avides sollicitations, à une humiliante mendicité ? ne vaut-il pas mieux faire appel à notre énergie, et ne rien devoir qu'à nos généreux efforts et à notre grand cœur ?

Nous ne prétendons point justifier les vœux téméraires, les prières inconsidérées, ni cette aveugle confiance qui spécule sur la bonté divine. Nous sommes ami de cet antique proverbe : Aide-toi, le ciel t'aidera. Cependant il y a dans la vie humaine des circonstances sans nombre où notre courage mourant ne sait plus se soutenir, « où nous ne pouvons plus nous aider que parla prière. Pourquoi disons-nous : des circonstances ? Toute la vie humaine en est là. Notre grandeur par rapport à Dieu n'est que la gran-

1. Nulla res carias emilur quant quse precibus empla est (Seneq-, De benefîc. lib. ii, cap. 1, circa princ).

deur de l'indigence et de la misère. Est-ce donc l'avilir que de la prosterner aux pieds du sublime monarque, qui peut, d'un signe, nous élever jusqu'à lui ? Demander son secours, n'est-ce pas agir dans l'intérêt de notre propre gloire ?

Un de nos vieux auteurs s'écriait : « Oh ! la vile créature que l'homme, et abjecte ! » mais aussitôt il ajoutait : « s'il ne se sent soulevé par quelque chose de céleste » ^ Or, ce quelque chose de céleste qui soulève l'homme, c'est la prière. Elle semble nous humilier, en réalité elle nous rapproche de Dieu pour faire de nous les coopérateurs de son gouvernement. Comprenons bien cela, tout homme qui demande, comme tout homme qui adore et rend grâces, devient le coopéraleur de Dieu. Lui qui déjà nous accorde tant de choses sans que nous les demandions, pouvait en toute occasion ne prendre conseil que de sa libéralité et faire jaillir autour de lui la lumière, la force, la vérité, la vertu, la grâce, la vie. Mais alors l'humanité eût été purement passive, passive comme les astres qui suivent, revêtus de leurs manteaux éclatants, les lignes invariables de leurs orbites ; passive comme la nature qui étale en son temps ses séduisantes

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