Montaigne
parures ; telle n'était pas la volonté de Dieu. Il entrait dans ses desseins de grandir l'homme en le faisant participer, par des actes libres, à ses propres actes, en faisant de ses désirs et de ses prières la plus sainte loi de son gouvernement. De deux peuples dont l'un, toujours courbé sous la main d'un despote égoïste, n'a pas le droit de pousser une plainte, d'exprimer un désir, d'émettre un vouloir, dont l'autre, au contraire, gouverné par un monarque généreux, prend part à la conduite des affaires publiques par des pétitions sérieusement examinées et justement prises en considération : celui-ci est évidemment le plus grand et le plus noble. Nous sommes ce peuple. Le roi de l'univers nous a armés du droit de pétition, et quand un jour il nous révélera les mystères de sa Providence, et nous montrera les effets dans les causes, nous pourrons lui dire avec une sainte fierté : 0 Seigneur, ô Père ! j'étais là. J'étais là quand vous répandiez la vie, j'étais là quand vous éclairiez lésâmes simples, j'étais là quand vous souteniez les faibles dans les bons combats de la vertu, j'étais là quand vous veniez au secours du pauvre, j'étais là quand vous protégiez les opprimés, j'étais là quand vous consoliez les grandes douleurs, j'étais là quand
VOUS guérissiez les infirmes^ j'étais là quand vous apaisiez les tempêtes, j'étais là quand vous releviez les peuples humiliés, j'étais là quand vous vous manifestiez par des prodiges ; j'étais là, car j'ai prié et votre main libérale s'est abaissée sur le monde pour le combler de bienfaits. Combien alors nous paraîtront petits et misérables ceux qui ont craint de s'abaisser en priant, ceux qui, trop épris de leur grandeur personnelle, n'ont pas compris que la prière est, de tous les actes de la vie, le plus grand et le plus digne de l'homme !
Notre démonstration est faite. Si nous comprenons bien que la dignité de l'homme, la perfection de Dieu, l'immutabilité des lois de son gouvernement ne souffrent en aucune manière de la prière de demande, rentrons un instant en nous-mêmes. Nous sommes parfois étonnés de notre ignorance, de nos faiblesses, de nos chutes, de nos épreuves, de notre accablement ; il dépend de nous de remédier à tous ces maux.
Un courtisan se plaignait d'avoir perdu les faveurs de son maître. Depuis longtemps la libéralité royale ne fréquentait plus le chemin de sa demeure. Un de ses amis qui l'entendait lui dit : Que ne demandez-vous? le roi n'attend qu'une prière.
Ce courtisan c'est nous. Nous nous plaignons aussi de notre abandon, mais le roi immortel et invisible des siècles, Dieu, nous attend. Dieu attend notre prière, Dieu nous dit : « Petite et accipietis ».