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CHAPITRE III

La prière est un devoir et un besoin. C'est un acte nécessaire à notre vie physique, intellectuelle, morale et surnaturelle, acte rationnel et sacerdotal, parfaitement digne de l'homme, parce qu'il fait de nous les coopérateurs de la Providence. Voilà ce que nous avons démontré dans le chapitre précédent.

De cette démonstration nous devons conclure que l'homme, fût-il le roi solitaire du monde entier, le tranquille dominateur des créatures, devrait, pour faire honneur à sa nature et la satisfaire, fléchir les genoux devant la majesté de Dieu, et invoquer sa paternelle libéralité. C'est ce devoir que remplissait le père du genre humain, lorsqu'il faisait retentir les solitudes de l'Eden, des chants de son admiration,' de son amour et de sa reconnaissance.

Mais Dieu l'avait dit : « Il n'est pas bon que

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Ihomme soit seul ». La vie qu'un souffle créateur lui avait communiquée, devait jaillir au dehors, et s'épanouir en de nombreuses générations, et ces générations dispersées devaient couvrir de peuples toute terre habitable.

D'où un nouvel aspect dans la vie humaine, c'est-à-dire les individualités groupées par fractions, autour d'un centre commun et formant une seule personne morale dont la vie multiple se compose de toutes les vies privées concourant en une commune action, et s'unissant en une mutuelle solidarité de droits, de besoins, de devoirs. — C'est la société, c'est le peuple.

Il ne nous est pas permis de négliger ce nouvel aspect de la vie humaine. Nous devons rappeler aux peuples le devoir religieux, justifier dans la vie des peuples le mouvement religieux de la prière. D'autant que de singuliers philosophes, en proie à je ne sais quel vertige, prétendent supprimer ce mouvement, et reléguer tout ce que Fhornme a d'énergie sacrée, dans la vie privée. Comme si la prière était une honteuse faiblesse qu'il faut cacher dans l'ombre.

Montrons-leur que la prière publique est un devoir et un besoin ; faisons-en ressortir le noble caractère, la puissance et les avantages. ^

Un peuple est une personne morale puissamment animée, puisque toutes les vies individuelles concourent à la production de sa vie. Toutes les vies individuelles, comme autant de gouttes d'une sève généreuse, s'unissent et travaillent à la vie collective de cet arbre glorieux et fertile qu'on appelle un peuple.

Or, un peuple peut-il n'être pour Dieu qu'un être de raison, et le père et maître de notre vie personnelle n'a-t-il rien à prétendre sur la vie d'une nation? Faut-il croire que l'homme puisse oublier ses misères, quand il prend la main dun autre homme, et que des millions d'hommes qui s'honorent d^un même nom, protègent ensemble leurs foyers et leurs biens, confondent leurs intérêts et unissent leurs efforts afin d'élargir et de prolonger les voies du progrès, puissent être assez glorieux pour n'avoir nul souci de la gloire de Dieu? — Faut-il croire que toutes les passions d'un peuple, mises en présence, soient assez maîtresses d'elles-mêmes, pour n'avoir plus besoin d'un régulateur suprême; que la balance des forces d'un peuple étant établie, il soit à l'abri de tous les désastres et

de tous les fléaux, et que l'avenir docile doive s'ouvrir devant ses pas, sans jamais troubler sa vie par de sinistres événements? — Faut-il croire qu'un peuple puisse être béatifié sur celte terre, justement parce qu'il est peuple, et qu'il obéit aux lois naturelles de son développement, par conséquent qu'il puisse se passer de Dieu, et cesser de l'adorer et de l'invoquer par une prière publique? — Enfin, faut-il croire qu'un peuple puisse être son Dieu ?

Hélas, il y a des discours et des livres maudits qui répondent oui k toutes ces questions. Quand on les a lus, on se sent envahi par la tristesse et je ne sais quels doutes malsains. L'àme croyante elle-même se surprend à demander à celui qu'elle adore s'il est bien le Dieu des peuples, et s'il faut qu'ils l'invoquent.

Et cependant, pouvons-nous oublier que toute l'histoire de l'humanité proteste contre cette question sacrilège, et que croire, sur ce point, à l'erreur universelle, c'est faire cause commune avec l'orgueil le plus insensé? Laissons déclamer les sinistres rêveurs qui nous menacent de l'athéisme public, et unissons nos voix à la voix de tous les temps et de toutes les nations, dans cette commune confession: Seigneur du :• ciel et de la terre, père et maître souverain de

toute vie, vous êtes vraiment le Dieu des peuples. Qu'est-ce à dire ? Sinon que Dieu se conduit à l'égard des peuples, comme il se conduit à l'égard de chacun de nous. Il les voit éternellement, il les prédestine, il les fait naître, il les dirige, il les protège, il les juge, il les bénit, il les châtie. C'est lui qui sépare d'une tige réprouvée les familles fécondes qui portent dans leurs flancs les grandes nations ; c'est lui qui crée ces similitudes de traits, de caractère, de tempérament, d'aspirations, de mœurs, ces sympathies profondes qui unissent les multitudes sous une commune loi, dans une commune vie. C'est lui qui met au cœur l'amour sacré de la patrie et la noble ambition de conserver une terre sans partage et un nom sans tache. C'est lui qui permet au courage de triompher et d'étendre ses frontières ; c'est lui qui tient en échec, par ses lois souveraines, les impétueuses passions toujours prêtes à diviser ce qu'il a uni; c'est lui qui impose le respect des droits et des devoirs ; c'est lui qui envoie au génie de soudaines inspirations pour assurer le progrès ou opérer la transformation des institutions sociales ; c'est lui qui saisit et appelle à son tribunal les vertus et les crimes publics, lui qui pardonne, lui, enfin, qui renverse sans pitié les sociétés coupables

quand elles ont comblé la mesure de leurs forfaits, et envoie ses prophètes chanter sur leurs ruines de lugubres cantiques. Bref, comme nous découvrons la présence et l'action de Dieu dans les mystères du monde et de la nature, nous la découvrons encore dans les mystères de cette nature complexe qui est le propre des sociétés humaines.

De cela, nous devons conclure qu'un peuple n'est point pour Dieu un être de raison. C'est une personne morale qui se doit à Dieu aux mêmes titres que les individus qui la composent. D'où la nécessité d'une prière collective, expression dune adoration, d'une reconnaissance, d'une impétration collective: c'est la prière publique.

Lhistoire atteste qu'aucun peuple n'a refusé à Dieu cette prière. Bien que la notion de la divinité fût pervertie chez elles, les sociétés antiques demeuraient fidèles à leur devoir religieux, elles priaient. Les temples retentissaient du bruit des fêles, et, mêlées à la fumée de l'encens et au sang des victimes, des voix sans nombre faisaient entendre un même cantique de louange, une même supplication. Rome elle-même, Rome enivrée de ses triomphes et oublieuse des austères vertus de sa jeunesse, Rome teinte du sang

des peuples conquis et opulente héritière de leurs dépouilles, Rome n'avait pas étouffé dans son cœur tout sens religieux, et, sans craindre ses dédains, les chantres de sa grandeur pouvaient encore lui rappeler le devoir de la prière publique.

« Quel Dieu, disaient-ils, quel Dieu le peuple appellera-t-il au secours de l'empire qui menace ruine ? — 0 Romain, relève les autels de tes Dieux, leurs temples qui s'écroulent, leurs images honteusement noircies. Soumis aux Dieux tu commanderas au monde... Qu'ils soient ton principe et ta fin. — Tu les as trop négligés, et ils ont accablé de maux notre Italie en deuil »*.

Et quand les armées victorieuses rentraient dans Rome, c'était au Capitole que le peuple entraînait les triomphateurs en chantant : « Victoire ! Triomphe ! En avant toute la ville ! Allons offrir aux Dieux propices des flots d'encens.

lo triumphe ! lo triumphe !

Civitas omnis, dabimusque Divis

Thura benignis ».

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