Quem vocet divum populus ruentis
Imper i rébus...
Dî te nimorem qiiod geris, imperas :
Hinc omne principium, hinc refer exitum. Di multa neglecti dederunt Hisperiœ mala luctuosae.
(HoRAT., Lib. 3. Od. vi).
Si tel était le mouvement religieux de la prière chez les peuples infidèles à la connaissance du vrai Dieu, que dirons-nous de celui dont la pure doctrine nous a été transmise par les livres saints, de son temple, de ses autels, de ses sacrifices, de ses fêtes, illustres entre toutes les fêtes religieuses par Timmense concours des adorateurs et des suppliants ? Seigneur, vous l'avez dit vous-même : Israël était votre peuple, votre enfant, le troupeau de vos pâturages bénis. Vous l'avez appelé aux champs de la Glialdée, vous l'avez fait Théritierde vos promesses, vous l'avez retiré du milieu d'un peuple barbare, vous lui avez donné votre loi, vous l'avez conduit dans son exode, et établi dans la terre que devait sanctifier votre Fils ; vous l'avez accablé de vos bontés jusque dans les châtiments qui le punissaient de ses fautes, et afin qu'il pût répondre à vos bienfaits, apaiser votre justice, implorer votre miséricorde, et mériter de nouvelles faveurs, vous lui avez dicté par la bouche de vos chantres inspirés et de vos prophètes, les admirables prières qui devaient préparer la grande et admirable prière des peuples chrétiens, après laquelle il n'y a plus que les éternels concerts de l'armée céleste.
Tous les peuples ont prié : \'oilà le fait ins-
crit dans l'histoire de l'humanité, fait important que ne pourront jamais détruire les sacrilèges théories de Pathéisme social. Mieux que toutes les considérations philosophiques, il prouve que la prière publique a sa raison d'être dans la nature même et l'intime constitution des sociétés humaines.
Parlant de cette vérité, il nous reste à la confirmer par l'examen des caractères, de la puissance et des avantages de la prière publique.
§ Il
Toute prière a pour but de glorifier Dieu, ou d'obtenir quelque chose de sa paternelle libéralité. Or, mieux que toute prière, la prière publique atteint ce double but.
Nous avons déjà dit que tout dans la nature, tout, jusqu'au plus petit des atomes, se tient dans une respectueuse et suppliante attitude. Dieu, si jaloux de sa gloire, voit s'accomplir en chacune de ses créatures toute justice; car par leurs hommages elles font honneur à son droit suprême et à leur devoir. Mais Dieu est le créateur de l'harmonie universelle, comme il est le créateur
de tout être. A ce titre, il se doit à lui-même plus que des mélodies diffuses et égarées sur tous les points de l'espace ; il se doit un concert immense qui réponde à Tharmonieuse perfection de son œuvre. Voilà pourquoi non seulement toute créature raconte en son langage la gloire du créateur, mais toutes les voix de la nature sont recueillies et concentrées dans le concert magnifique et grandiose qui faisait tressaillir le cœur du roi prophète, et produit encore, dans les âmes amoureuses du beau, le saint enivrement de l'enthousiasme.
Orl'hommcchef-d'œuvreetprêtrede la nature, doit, pour son propre compte, ainsi que nous l'avons dit, rendre à Dieu, par l'adoration et l'action de grâces, la gloire qui lui est due. Toutefois, en bénissant ses généreuses entrailles, et en leur promettant la fécondité. Dieu créait déjà l'harmonie sociale. Il la créait pour sa gloire, : comme il avait créé pour sa gloire l'harmonie' de la terre et des cieux. Elevé par ses rapports : sociaux au plus haut degré de sa perfection natu- * relie, l'homme devenu humanité ne peut plus sei contenter d'une prière solitaire. La prière publique devient le devoir de sa vie publique, et Dieu ne se fait glorieux du côté de l'humanité qu'il a créée, qu'autant que, par la prière pu-
bliqiie, l'adoration et l'action de grâces sont élevées à leur plus haute puissance.
Tel est donc le premier et sublime caractère de la prière publique, c'est le concert des intelligences et des cœurs recueillis et concentrés dans une harmonie qui adore et remercie mieux que toutes les autres voix de la nature. A cette puissance d'adoration et d'action de grâces vient se joindre la puissance d'impétration.
Dieu, pour des raisons que nous avons exposées dans le chapitre précédent, a mis une condition à l'effusion de ses dons : cette condition, c'est la prière. Mais quelle que soit la ferveur de nos supplications personnelles et privées, il leur est difficile de toujours exercer sur le cœur de Dieu une pression efficace, et de faire violence à sa libéralité, surtout lorsqu'il s'agit d'obtenir une de ces grâces exceptionnelles qui fortifient, consolent et sauvent tout un peuple. Ce n'est pas trop que les cœurs et les voix s'associent pour obtenir un pareil bienfait.
Le propre de l'association est de multiplier les forces. C'est un principe élémentaire que nous appliquons constamment dans notre vie sociale. Les talents s'unissent aux talents, les efforts aux efforts, les capitaux aux capitaux, pour opérer
plus sûrement dans de grandes entreprises, et obtenir des résultats considérables. Or, il en est des choses religieuses comme des choses profanes. Les principes ne varient pas pour être diversement appliqués. Une force générale résulte toujours des forces qui la composent, dans un degré proportionné à leur nombre et à leur intensité ^ Or la prière publique étant une résultante forte de toutes les prières qui la composent, plus grand est le nombre de ceux qui prient, plus puissante est la pression qui s'exerce sur le cœur de Dieu, et le force d'épancher les grâces qu'il aurait autrement retenues. Quand le vendangeur, au pressoir, foule de ses deux pieds le grain qu'il entasse, le vin ne coule que goutte à goutte, mais quand l'arbre s'abat sous les efforts réunisdes robustes vignerons, l'anche déborde et vomit les flots d'ambre et de pourpre qui doivent réjouir le cœur de l'homme. Tel est sur Dieu l'effet de la prière publique, telle la grâce qu'elle fait jaillir.
Est-ce là tout ? — Non. — Cette comparaison manque d'exactitude, ou plutôt il n'y a pas de comparaison à établir ; car non seulement la prière publique est une force composée de toutes
1. ^fulli minimi dum congreganlur unanimiter ftunl magni. (S. AMDROs.,/n £'p. ad Romanos, cap. xv).
les forces individuelles concourant à une commune action, c'est une force qui s'accroît d'une promesse divine, et, à ce point de vue, il est impossible d'en calculer les effets. « Toutes les fois que deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux ^ i, dit le Seigneur ; c'est-à-dire que, répondant aux voix unies qui l'appellent, il fera sentir de plus près sa présence et son action, et multipliera ses bienfaits et ses grâces. — « Deux ou trois j> ! Mais combien plus s'il y en a cent ; combien plus s'il y en a mille; combien plus si tout un peuple, possédé des mêmes pensées et des mêmes désirs religieux, pressé par les mêmes besoins, fait entendre sa grande voix. Oh ! alors, les effets d'une telle impétration échappent à tous les calculs humains. Car le cœur de Dieu ne peut plus être comparé à une matière inerte dont la résistance se compose avec la pression qu'elle subit. Il ne s'agit plus de savoir si Dieu répond dans une proportion arithmétique ou géométrique aux prières de ceux qui l'invoquent d'une commune voix. Dieu est une force libre qui cède selon son bon vouloir, et comme il s'est engagé solennellement à l'égard de la prière publique, il nous est
1. Ubi sunt duo oel ires congregali in nomine meo, ibi sum in medio eoruni i^Matth. cap. xviu, 20).
permis de croire que son infinie bonté ex'cède toujours la violence qu'on lui fait. '< Dieu agrée cette violence » dit Tertullien *. Que n'est-il donné aux peuples si avides de prospérité, si tremblants devant les incertitudes de l'avenir, si accablés d'infortunes et de misères, de prendre conscience de la force religieuse dont ils disposent, et de comprendre que Dieu attend qu'ils la mettent en œuvre pour les combler de ses bienfaits; car « il est impossible, dit saint Thomas, que les prières d'une multitude ne soient pas exaucées, si, en s'unissent, elles deviennent une seule prière » -.
L'impéiration à sa plus haute puissance, tel est le second caractère et avantage de la prière publique. Il en est un autre qui ne saurait échapper à quiconque se pique d'observer et de connaître la nature humaine. La prière publique est un exemple solennel qui garantit l'accomplissement d'un devoir que nous sommes trop facilement portés à oublier. L'homme est ainsi fait, à part quelques rares exceptions, qu'il aime à voir autour de lui le devoir accompli ; qu'il a
1. IIxc vis Deo grafa esl (ApoL, cap. xxxix, 1). '2. Impossibile esl preces miillorum non exaudiri, si ex multis oralionihus fiai quasi unn (In Matlh., cap. xviii).
besoin d'appuyer sa conscience sur la conscience d'autrui, et de se retremper au contact de l'exemple. Il est possible que la prière publique n'ait pas toujours l'infaillible pouvoir deréveiller ses souvenirs, et de le provoquer à l'accomplissement du plus saint de ses devoirs, mais c'est, du moins, une'éloquente protestation contre son indifFérence. En général, on peut dire que l'homme priera un jour, s'il voit toujours prier autour de lui, mais que, s'il lit sur le front de ses semblables l'oubli de Dieu, cet oubli descendra dans son âme, et le conduira petit à petit à la suppression totale de son devoir religieux.
Messieurs les philosophes qui pensez que l'homme peut s'abstenir impunément de tout commerce religieux avec ses semblables ; qu'il n'est pas nécessaire que la religion donne au monde l'édifiant spectacle d'un acte public; que, « contempler par un acte pur, et s'abreuver en silence de l'essence divine », c'est la seule chose qui soit digne de l'homme ; Messieurs les philosophes, vous n'avez pas lu, ou vous n'avez pas compris le grand livre de la nature humaine. Il vous aurait appris que pour l'immense légion des besoigneux et des gens trop appliqués aux affaires de ce monde, l'isolement religieux prépare l'oubli. Vous sauriez que les hommes
se tiennent entre eux comme se tiennent les astres radieux qui peuplent le firmament. Nous ne connaissons pas tous les mystères de leur infatigable pèlerinage dans les espaces ; mais nous savons qu'ils échangent de l'un à l'autre leurs clartés, et se laissent emporter par une même force autour d'un m^me centre. Ainsi les hommes ; ils échangent par des actes extérieurs et publics, leurs pensées et leurs sentiments religieux, et, obéissant à la même impulsion, ils gravitent autour du centre divin.
Evidemment, il y a dans la prière publique, comme dans les manifestations collectives des fortes convictions et des nobles sentiments, une puissance d'entraînement à laquelle ne résistent que les âmes dépravées. — On raconte qu'un philosophe, éloquent apôtre de l'individualisme religieux, entra dans une église au moment où la prière publique s'exhalait du cœur des fidèles, et lui, qui se trouvait aguerri contre tout entraînement, sentit frémir ses entrailles et palpiter son cœur. Ses yeux pleurèrent, ses genoux fléchirent, et de sa poitrine oppressée s'échappa ce cri : « Mon Dieu î mon Dieu, ayez pitié de moi ». La fièvre religieuse l'avait saisi, et le faisait prier. Combien d'âmes oublieuses que la voix d'une grande multitude a seule le pouvoir
de réveiller, et qui ne prient que lorsque le courant des émotions populaires les saisit, et les emporte dans ses flots !
Terminons par une considération qui instruise, fortifie, console et réjouisse nos cœurs chrétiens. Elle nous est suggérée par la prière que le divin Sauveur lui-même a mise sur nos lèvres. Nous appelons Dieu notre Père : Pater noster. Pourquoi cela ? Si je suis seul, ne puis-je pas aller frapper seul à la porte des demeures éternelles, et demander au Père de famille la faveur d'une intimité égoïste ; ne puis-je pas lui dire : mon Père ? — Il ne l'a pas voulu. Il tient à nous rappeler notre commune origine et les liens de parenté qui nous unissent. Nous sommes tous ses enfants, puisque c'est lui qui, communiquant sa puissance paternelle, nous a tous concentrés dans l'énergie vitale et productrice du premier homme. — Nous sommes tous ses enfants, puisque sa Providence ne cesse pas un seul instant de veiller sur notre vie, de la soutenir, de la protéger et de la faire aboutir à ses adorables fins. Nous sommes tous ses enfants, puisque par sa grâce il dépose en nos âmes le germe même de sa vie et de sa sainteté. — Nous sommes tous ses enfants, puisque son
Fils éternel, le Verbe incarné, Jésus-Christ, appartient à la famille humaine et a fait de nous tous son corps et ses membres : » Vos eslis corpus Christ i et membra de membro » *, consommés par lui dans une unité surnaturelle et mystique qui nous prépare à l'union céleste, et recevant par lui ce doux nom de fils que Dieu n'a pas donné à ses anges : Filius meus es tu ^. Il suit de là que nous sommes tous frères, et, à ce titre, obligés, non seulement de ne pas oublier ni trahir notre fraternité, mais de la confesser publiquement pour prévenir tout oubli et toute trahison. Hélas ! légoïsme, les préjugés, les fausses délicatesses, les passions haineuses, viennent à chaque instant jeter le trouble dans nos rapports de famille, et disjoindre les articulations du corps mystique de Jésus-Christ. C'est notre droit, c'est notre devoir, et ce doit être notre joie si nous sommes chrétiens, de protester par un acte solennel de fraternité contre tout ce qui tend à nous désunir, et de faire vivre et palpiter dans une glorieuse et sainte unité, les membres du corps sacré dont Jésus-Christ est le chef. Eh bien ! l'acte qui proteste et manifeste au dehors l'unité de notre vie mystique,