CHAPITRE V
Nous avons défini la prière et démontré sa nécessité, comme acte privé, comme acte public, comme acte officiel spécialement réservé à ceux qui représentent devant Dieu la société chrétienne. C'est assez pour nous convaincre de notre devoir, trop peu pour former notre vie pratique à l'accomplissement de ce devoir. Nous devons compléter les considérations générales des chapitres précédents par une étude plus détaillée du grand sujet qui nous occupe, c'est-àdire par l'étude des formes, de la préparation, des qualités, de l'objet, du temps, de l'efficacité de la prière.
Comme tout acte humain, la prière a deux formes : une forme discrète et intime que nous appelons prière mentale ; une forme extérieure
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par laquelle s'expriment et se manifestent au dehors nos désirs, nos sentiments religieux, que nous appelons /)r/ère vocale.
De tous nos actes religieux, la prière mentale est celui qui se conçoit le premier. On peut en parler longuement, mais nous n'avons pas la prétention de remplacer, par ce chapitre, les pieux et savants traités qu'il faudra toujours consulter pour se perfectionner dans la pratique de l'oraison ; nous essaierons seulement de faire comprendre, par un rapide aperçu, l'excellence de la prière mentale.
Prier mentalement, ce n'est pas seulementconverser avec Dieu au fond de son âme. Les discours mystérieux que nous lui adressons dans nos heures de recueillement, sans que la bouche les prononce, ne sont qu'une variété des actes divers qui peuvent prendre le caractère religieux de la prière. Tout acte intérieur ayant pour but de mieux nous connaître et de mieux nous faire connaître Dieu, de nous ouvrir à son action paternelle, en même temps que nous lui rendons nos devoirs, de nous unir à lui et de l'unir à nous ; tout acte intérieur, qu'il soit recueillement, examen, considération, raisonnement, contemplation, élan du cœur, peut prendre le caractère de la prière ; et c'est dans ce sens large
que nous entendons la prière mentale, et que nous disons : qu'elle est le plus ferme soutien de notre vie morale, une des plus nobles fonctions de notre vie chrétienne, et comme l'apprentissage de notre \'ie céleste.
Vivre moralement, ce n'est pas jouir de cette vulgaire estime que le monde prodigue et qui n'a souvent pas d'autre fondement que les apparences d'une trompeuse honnêteté. Combien de gens, hélas, sous le manteau d'une bonne renommée, donnent satisfaction à leurs bas instincts et à leurs passions, uniquement préoccupés de mentir au monde, et de recueillir publiquement le bénéfice de ce mensonge. Pour vivre ainsi, il n'est besoin que d'audace et d'habileté. Dieu merci, nous avons une autre conception de la vie morale. Dans notre estime, vivre moralement, c'est faire de son âme le sanctuaire des bonnes et nobles habitudes dont les actes extérieurs ne sont que le resplendissement ; c'est respecter tout droit, accomplir tout devoir et conquérir, au prix de tous les sacrifices, un
nom vénérable qui nous vaut plus d'honneur que n'en peuvent donner la richesse, la puissance, la science, le génie ; en un mot, vivre moralement, c'est être vertueux.
Mais, nous l'avons vu, pour être vertueux, il ne suffit pas de le vouloir, il faut que Dieu nous y aide. Dieu, source de tout bien, ne nous refusera pas son intervention dans cette œuvre de vie, mais à l'indispensable condition que nous lui prêterons, dans la mesure de nos forces, un généreux concours.
Si donc, tout est en ordre dans notre vie, si notre àme se repose pacifiquement dans les régions pures et sereines où fleurissent les bonnes et nobles habitudes, ne nous contentons pas de dire à Dieu : « Seigneur, conservez-nous le précieux trésor de la vertu ! » mais sachons prévenir de funestes accidents, et toujours armés de vigilance, tenons-nous en garde contre les sourdes conjurations de nos mauvais instincts et de nos passions, qui n'attendent qu'un moment d'oubli ou de négligence, pour envahir et dévaster le champ de nos vertus. Si, par malheur, nous nous sommes laissé surprendre, si nous avons à craindre ou à déplorer le déshonneur de notre âme, ce n'est pas assez de crier vers le ciel : « Domine, salua nos, perimus ».
Nous devons rentrer en nous-mêmes, sonder les replis de notre âme, y découvrir la cause de nos troubles, de nos périls, de nos chutes, la remettre en face de ses devoirs, des grandeurs et des charmes de la vertu, et chercher les moyens de préserver notre vie morale de nouveaux désastres. Bref, que nous voulions persévérer dans le bien, ou nous réconcilier avec lui, il est' important, il est nécessaire que nous connaissions notre âme, afin de la posséder.
Or, connaître et posséder son âme, c'est le fruit de graves méditations que conseillent non seulement ceux que, dans le langage chrétien, nous appelons les maîtres de la vie spirituelle, mais encore ceux qui, sous l'inspiration naturelle de la conscience, ont écrit les premiers préceptes de la vie morale i. « Connais-toi toimême », telle était l'antique maxime des poètes et des philosophes, qui - aisaient profession de discipliner notre nature, et de redresser les torts de l'humanité. «Connais-toi toi-même, y'/wO- TExjTov », maxime inscrite sur le frontispice des temples ; « maxime concise, disait le philosophe
1. Un esprit qui s'occupe nuit et jour de semblables méditations, dit Cicéron, parvient à cette connaissance si recomniandée par l'oracle de Delphes, je veux dire à la connaissance de soi-même. (Des vrais biens, L. v. chap., iv).
Porphyre, mais si importante que le maître des dieux pouvait seul la connaître et nous la révéler ' » ; maxime descendue des cieux, au dire du poète Juvénal, qu'il faut « fixer dans sa mémoire et porter dans un cœur fidèle au souvenir » ■-. Une l'antiquité en ait parlé plus souvent qu'elle ne Ta mise en pratique, il n'importe; nous devons la respecter comme le premier, sinon comme le plus important des préceptes de la vie morale.
Celui qui se connaît lui-même sait quel levain d'iniquité fermente dans notre nature déchue et y prépare tous les vices. Il se sent emporté à l'orgueil, à l'envie, à la haine, à la violence, à la cupidité, aux plaisirs sensuels, aux voluptés les plus grossières. Il voit de quel côté il est plus accessible à la tentation ; il découvre entre toutes ses passions la passion dominante, celle d'où le péché coule comme de source, celle qui s'ajuste si bien à son organisation qu'elle semble en faire partie intégrante, celle qu'il voudrait dissimuler aux autres et se dissimuler à lui-même. Au fond de
1. Xosce leipsum clictio quidem brevis esl, sed tanla res quam Jupiter solus sciehai.
2 £■/ cœlo descendit Y''*^*^'- "s^c'jtôv.
Fiijendum et memori traclanduni pectore...
(Salir., X, Mensœ luxas).
ses dispositions, il rencontre un amour-propre subtil comme Protée, écliappant aux plus vives étreintes, etcapable de prendre toutes les formes, même celle de la vertu. Des misères sans nombre s'ofTrent aux regards qu'il plonge au-dedans de lui-même et il lui faut bien avouer qu'il n'y a pas dans sa volonté assez d'étoffe pour les couvrir, ce que le poète Perse exprimait en ces termes : « Habite ton âme, et tu verras combien elle est cbétivement meublée » i.
Il se désespérerait donc, s'il n'avait le noble courage de se défier de lui-même, comme de son plus perfide et plus dangereux ennemi. Mais en même temps qu'il se méprise et se défie, il se rend compte des dons que Dieu lui a faits pour être bon et vertueux, il se met en face des lois qu'une volonté souveraine lui impose pour régler ses pensées, ses affections, ses actions, et s'il ne se sent pas capable de conformer sa vie au parfait idéal que ces lois lui proposent, il espère que l'intervention d'une assistance supérieure remplira les vides de son courage et de ses forces. Il la désire, il la demande, comprenant bien qu'entre ces deux extrêmes, le bien et
1. Tecum habita el noris quani sit fibi caria supellex. (Satir.