Domine, labia mea aperies el os ineum annuntiahit laudem
luam (PSALM., L).
2. Benedicam Bominum. in omni tempore seinper laus ejus in ore meo (Ps., xxxiii).
3. Confilemini illi in voce labiorum. vestrorum. (Eccli , capxxxix, 20).
son importance, étudions les raisons qui la justifient et nous l'imposent comme un acte vraiment organique et vital de l'homme religieux.
Il est écrit que Dieu nous demandera compte, un jour, de tous les dons qu'il nous a faits. Assurément, il ne nous en demandera compte un jour que parce que nous lui en devons aujourd'hui l'hommage. C'est son droit, c'est la rigoureuse conséquence du principe que nous avons posé précédemment : Tout bien communiqué doit revenir à sa source première. Des dons reçus de Dieu, il n'est rien que nous puissions nous approprier à l'exclusion de toute redevance, rien qui ne doit être offert à Dieu, selon sa forme naturelle, autant que cela se peut faire. Or, après les dons de l'intelligence et de la libre volonté, qui nous configurent à la très pure substance de Dieu, il n'est pas de don plus magnifique que celui qui nous permet d'exprimer ce qui se passe en nous, d'extérioriser notre Ame, d'étendre et de multiplier son action. Déjà l'homme peut révéler ses pensées et ses sentiments par les mouvements de son corps, tour
TRIERE VOCALE
à tour spontanés ou mesurés, vifs ou graves, impétueux ou caressants, mais bien plus, quand son œil s'allume, étincelle et pétille à l'ombre de ses paupières, bien plus encore quand résonnent sous les voûtes de son palais et s'échappent de ses lèvres ces inimitables accents qu'aucune voix dans la nature ne saurait reproduire.
L'homme parle, et sa parole déchire le voile grossier qui cache à tous les yeux humains le principe de sa vie et de ses plus hautes facultés. Il parle, et comme en un miroir magique apparaissent toutes les idées qui peuplent son esprit ; son cœur s'épanche et se donne ; sa volonté se soumet ou s'impose. Il parle, et il rapproche de lui ses semblables, multiplie les communications et les rapports, pr^nd possession des âmes, se fait des amis qui le connaîtront mieux, parce qu'il leur ouvrira le sanctuaire de sa vie. Il parle et il bénit, il console, il encourage, il charme les ennuis. Il parle et il s'empare des multitudes, les tenant muettes et frémissantes sous la pression de ses convictions, de ses sentiments, de ses passions, de ses émotions. Il parle !...
Mais pouvons-nous dire tous les charmes, toutes les séductions, toute la puissance de la parole ? Son nom seul suffit pour nous faire comprendre la magnificence de ce don divin.
Il s'appelle Verbum ! Verbe I — Verbe 1 Comme Celui par qui Dieu dans réternité se voit et s'exprime, parce que cest en sa parole et par sa parole que notre âme se voit et s'exprime. — Verbe ! Comme Celui qu'engendre, sans s'appauvrir, limmaculée substance de Dieu, parce que la parole est comme lui le fruit d'un enfantement sans tache, et qu'elle laisse entière la substance qui Ta produite. — Verbe ! Comme Celui par qui toutes choses ont été faites, parce que, comme lui, la parole est créatiice. — Verbe ! Comme Celui qui illumine tout homme venant en ce monde, parce que, comme lui, la parole estilluminatrice. — Verbe 1 Comme Celui qu'on appelle Sauveur, parce que, comme lui, elle sait entourer et couvrir le malheur de sa protection. — 0 parole ! enfant de mon âme, ô ma fille ! On t'appelle comme le Fils éternel de mon Dieu, Verbum !
Quel don magnifique ! — Mais n'eu useronsnous que pour exprimer des besoins grossiers et ces triviales pensées que nous échangeons dans les habitudes de la vie ? — La parole ne sortira-t-elle de notre bouche, que pour faire glorieuse et superbe l'âme qui l'a produite ? Méprisables et infâmes, ne parlerons-nous que pour séduire les âmes, et faire éclater au dehors
de coupables désirs et de honteuses passions ? Lâches comme ceux qui se vendent, n'auronsnous la force de parler que pour enchaîner la fille de notre âme au char des vices couronnés par le succès, et lui faire pousser sur le passage des grandeurs usurpées, de criminels applaudissements ? — Ce serait pour cela que Dieu nous aurait donné la parole ? — Quand son Verbe à lui s'est anéanti afin de pouvoir chanter sa gloire dans la langue des hommes, il permettrait que notre verbe, à nous, ne servît qu'à des usages profanes, à notre gloire personnelle, à des séductions immorales, à des homma2:es avilissants ? Quand il a demandé des hosties à toute la nature, il oublierait l'hostie magnifique de notre parole ? — Non, cela n'est pas, cela ne peut pas être. « Exeamus extra castra : sortons du camp, dit rx\pôtre saint Paul, de ce camp tumultueux où s'agitent les affaires et les passions humaines, et, par le Verbe anéanti pour la gloire de son Père, offrons à Dieu toujours une hostie de louange, c'est-àdire le fruit de nos lèvres chantant son nom sacré : Per ipsiim offeramus hostiam taudis seniper Deo, id est fructum labioviim confilentiiim nomini ejus » ^ 1. Heb., cap. XIII, 15.
Première et piot'onde raison de la prière vocale : c'est Ihomniage fait à Dieu du grand don de la parole, et par elle rhommage de tout nous-mêmes ; car en même temps qu'elle révèle notre âme, la parole rend notre corps sublime, et ces deux choses qui se doivent à Dieu, au même titre, peuvent s'olTrir simultanément à lui, dans un acte qui participe de lune et de Taulre.
Recevez donc, o Seigneur ! dans les paroles que nous consacrons à votre louange, Thonimage de tout notre être, et puissent les prières que notre bouche vous adresse, réparer l'abus que nous faisons d'un de vos plus grands bienfaits. Tant de fois nos lèvres coupables laissent échapper des paroles qui blessent, déchirent et flétrissent, insultent à votre amour et à votre gloire ; il est bien juste que vous receviez d'elles une hostie de louanges et qu'elles glorifient votre saint nom : Offeramus hostiam laiidis, id esl fruciiim labiorum confdenlium nomini ejus.
î II
Ordonnée spécialement et par son caractère
propre à la gloire de Dieu, la forme extérieure
et vocale de la prière est également ordonnée à notre utilité personnelle.
Si, par nature, notre âme était faite pour subsister séparément comme les esprits angéliques, on concevrait un état immobile de ses facultés, une direction invariable de ses opérations. Mais cela n'est pas. Notre àme est faite pour le corps. C'est sa destination, c'est son propre de l'animer, de l'informer, comme dit l'Ecole, et d'agir conjointement avec lui. D'où résulte une vie mixte dont les opérations varient selon que l'un des deux éléments, le spirituel ou le matériel, fait sentir davantage son action. Bien que notre àme ne soit pas asservie au corps, et qu'elle conserve sur lui un empire honorable, elle ne peut tout à fait se défendre de subir de sa part une influence naturelle et légitime, et c'est en considération de cette influence que l'Ecole a consacré ce principe : L'homme, composé d'esprit et de matière, a besoin de signes sensibles pour se mouvoir et se diriger vers les choses spirituelles : Quibus movetiir et excilatur ad spiritualia.
Ce principe nous explique, dans la religion, une foule de pratiques qu'on pourrait croire inutiles, bien que Dieu les ait destinées à faciliter notre commerce avec lui. Et puisqu'il s'agit
ici de la prière vocale, disons que c'est un signe extérieur, ordonné comme tous les signes de cette espèce, au bien spirituel de notre âme, en passant par les sens. Ne voir en elle qu'un moyen populaire, par lequel se traduit le sentiment religieux de gens ignorants et grossiers, ce serait une erreur ; nous en avons tous besoin. Rappelons-nous le naïf apprentissage de notre vie religieuse, alors que notre mère nous enseignait le facile moyen de communiquer avec Dieu. Assis sur ses genoux, nos petites mains dans ses mains, nos yeux dans ses yeux, nous l'écoutions avec un filial respect et une pieuse attention. Non seulement elle nous disait comme le vieux Tobie à son fils : « Enfant, aie Dieu dans ton âme tous les jours de ta vie » '. — Mais encore : « Parle au Bon Dieu, comme tu parleras un jour à tes amis, car Dieu est le père et l'ami de tous les hommes. Parle tous les jours de ta vie. La parole est une musique sacrée qui réveille l'âme endormie, et lui rappelle ses devoirs et ses amours ». Elle avait compris le mystère des affections humaines et savait que l'oubli descend, petit à petit, dans un cœur, dès que la bouche se tait ; que si le silence est pro-
1. Omnibus diebus vilae in menle habelo Deum (Tob., cap. IV, 6).
pice au recueillement et aux communications les plus intimes, pour une âme qui ne se retire jamais de Dieu, il est funeste à celles qui s'attachent trop facilement aux choses de ce monde ; enfin, que le cœur peut s'égarer, mais jamais se perdre, devenir tiède, mais jamais froid, si l'on a soin de l'avertir par de saintes paroles qui protestent, dans les sens eux-mêmes, contre l'empire des sens.
« Avertissons-nous donc, dit saint Augustin, parlant de l'efficacité des psaumes, et rappelonsnous le but que nous désirons atteindre, en priant de bouche, de peur que le sentiment religieux qui commençait à s'attiédir en nous, ne soit tout à fait saisi par le froid : Admonenles nosmetipsos in ici quocl desideramiis intendere ne quod tepescere cseperat omnino frigescat.
Avertissons-nous, prions de bouche, quand notre âme troublée par le commerce des choses extérieures, les affaires de ce monde et les luttes de la vie, incapable de calmer les flots agités de ses pensées et de recueillir ses puissances, pour les offrir en paix au Seigneur, ne peut plus accomplir le devoir sacré de la prière que par le ministère de la parole.
Avertissons-nous, prions de bouche, quand notre âme indolente et paresseuse, appesantie par
le poids de la chair, ne se peut plus soutenir qu'^ l'aide de formules saintes dont chaque mot devient un éperon mystérieux qui la provoque, la stimule et h A le sa marche vers Dieu.
Avertissons-nous, prions de bouche, quand notre âme, entraînée sur les pentes de l'oubli, ne peut, sans s'accuser elle-même et se couvrir de confusion, désavouer les paroles que la bouche prononce.
Avertissons-nous, prions de bouche, quand, après une longue absence, notre âme mystérieusement tourmentée, cherche le Seigneur, et ne peut plus se rendre compte de sa présence adorable, que par le signe sensible de la parole.
Avertissons-nous, prions de bouche, quand notre âme pressée par le besoin d'un état plus parfait et trop faible encore pour sonder les mystères et contempler les perfections de Dieu, demande aux mots un point d'appui, et s'en sert, comme l'oiseau d'une branche flexible, pour s'envoler vers les cieux.
Avertissons-nous, prions de bouche, quand notre âme, arrivée à cette virilité religieuse qui se nourrit d'inspirations célestes, attentive et vaillante à se maintenir dans les voies de Dieu, se sent tout à coup délaissée par celui qui lui prêtait tout à l'heure le secours extraordinaire
de sa grâce, et retombe sur elle-même comme une fleur battue par l'orage. Alors elle a besoin de recourir aux naïves formules de l'enfance spirituelle, et d'y retremper son courage.
Enfin, avertissons-nous par la parole, prions de bouche, dit saint Thomas, « afin de nous exciter à la dévotion : ut homo seipsiim excitet verbis ad dévote orandum » ^.
Mais non seulement la prière vocale nous excite à la dévotion, elle en est un épanouissement. Sans doute, Dieu peut, par un prodige, suspendre chez les contemplatifs, la vie des sens, pendant que leur âme ravie se baigne avec ivresse dans l'océan de sa lumière et de son amour. Mais en dehors de cette action toute exceptionnelle, notre nature obéit aux lois de la vie mixte, et comme l'esprit reçoit des sens, par le moyen des signes, ainsi que nous l'avons dit, les sens reçoivent de l'esprit, quand de grandes passions l'agitent. « Le mouvement des forces supérieures de l'âme, dit saint Thomas, retentit, lorsqu'il est fort, dans les parties inférieures de notre être » 2. Ne remarquons-nous pas ce phénomène dans les natures opulentes ?