‹ La prièreChapitre 58 sur 136 · EccL., cap. xviii · texte numérisé non relu

EccL., cap. xviii

192 CONDITIONS 1>1-: LA PRliiHE

Voilà la substance des explications que nous allons donner, afin que nous puissions rendre nos prières acceptables. Occupons-nous, d'abord, de la préparation à la prière.

Se préparer à la prière, c'est faire pour Dieu ce que nous avons soin de faire dans notre commerce avec les créatures qui ont reçu d'en haut une participation plus ou moins abondante à la majesté, à la puissance, à la libéralité divine. Quand les circonstances ou les exigences de notre vie sociale nous appellent près de ces êtres privilégiés dont nous envions, à tort ou à raison, la condition, mais qui nous tiennent sous leur dépendance, nous corrigeons instinctivement ce qui, dans notre personne et notre tenue, pourrait leur déplaire ; nous réglons nos pensées et composons à l'avance nos discours ; nous nous recueillons, afin de nous posséder et d'être parfaitement maîtres de nous-mêmes. Qu'il y ait dans tous ces apprêts plus d'habileté que de respect, c'est possible. Mais rappelonsnous cette parole de l'Evangile et qu'elle nous serve de leçon : « Les enfants du monde ont plus de prudence dans leurs affaires que les enfants du royaume ».

Puisque nous sommes enfants du royaume,

puisque Dieu nous convie à l'insigne honneur de communiquer avec lui par la prière, puisque ce commerce sacré est un besoin pour nous en même temps qu'un devoir, la prudence chrétienne exige de nous une préparation digne de la haute majesté de Celui qui nous appelle au festin de ses grâces, à ce saint rapprochement d'où notre vertu doit sortir plus vigoureuse, plus riche, plus féconde en bonnes œuvres. Le roi des rois, dit l'Evangile, punit la sacrilège témérité de celui qui se présente à lui sans la robe nuptltile, c'est-à-dire de celui qui se conduit dans ses rapports religieux, avec une indécente familiarité.

Quelle préparation devons-nous apporter à la prière, et comment l'obtenir ?

Nous ne prétendons pas exiger de tous une perfection à laquelle tous ne sont pas appelés. Ne sortons pas des limites de ce qui se peut ordinairement. Par conséquent, ne parlons pas de cette ferveur surhumaine à laquelle Dieu répond par de mystérieuses et exceptionnelles faveurs ; ni de cet état parfait de la vie chrétienne qui suppose l'âme dans une union constante avec l'éternel et unique objet de son amour ; ni de ces goûts, de ces attraits sensibles qui, joints à un certain développement de la vie religieuse et

mystique, nous décident à multiplier, dans une proportion plus qu'ordinaire, le saint exercice de la prière.* Ce que nous demandons, c'est que, considérant la prière comme un acte vital de l'homme religieux, nous lui donnions, dans notre temps et nos œuvres, la place qu'elle doit occuper, nous préparant à la bien faire par la réforme des dispositions et accidents qui la suppriment, la raréfient, et la condamnent à n'être plus qu'un acte incomplet et stérile.

Or, la prière a deux ennemis sur lesquels nous devons fixer notre attention : premièrement, la dissipation de notre âme et de nos sens sur les choses extérieures ; secondement, le péché.

Si rien n'était changé en nous et autour de nous, si notre nature intègre et droite avait conservé ses rapports originels avec les créatures, nous ne devrions rencontrer de toutes parts que de religieuses invitations. Mais il semble que la nature ail reçu comme nous un coup fatal qui la fait languir et lui fait perdre ce qu'elle a de divins attraits ; et, pour comble, le monde a jeté dans son sein je ne sais quel ferment impur qui

la décolore davantage et lui donne l'effroyable pouvoir de nous attirer, plutôt pour abaisser le niveau de notre vie que pour l'élever à Dieu. Le monde ! Il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup vécu avec lui, il suffît d'avoir côtoyé sa vie pour savoir qu'elle est pleine d'un tumulte funeste, produit de tous côtés par l'activité dévorante du travail et des affaires, et par l'activité plus dévorante encore des plaisirs. Lors même qu'avec un religieux courage, nous nous condamnons à n'être que les spectateurs de ses fiévreux mouvements, nous sommes pris tout à coup de vertige, et sentons notre piété prête à défaillir. Que sera-ce donc lorsque d'impérieuses exigences nous pousseront sur l'arène où il s'agite, et nous entraîneront dans son tourbillon ? Entendrons-nous encore la voix de Dieu et la voix de la conscience qui nous redisent sans cesse que nous devons nous mettre, par la prière, en rapport avec un monde plus élevé et tout autre que celui qui nous entoure ? J'en appelle à notre expérience, à nos oublis, à cette langueur, à ce dépérissement du sentiment religieux dont se plaignent si amèrement ceux qui ont encore à cœur la sainte cause de l'humanité et de ses intérêts. , ,

Prie-t-on beaucoup dans le monde ? — Hélas !

non. Partout dans nos rues, sur nos places publiques, et dans nos demeures, je rencontrerai des légions d'hommes inquiets, dont l'activité surmenée se dépense toute aux affaires qui doivent assurer l'avenir de la famille. C'est bien de savoir gouverner ses affaires. C'est pour cela que l'homme a reçu dans son front viril celte force d'intelligence et cette prévoyante sagesse qui complètent en lui la paternité du sang et le rendent participant de la Providence divine. De sa part, toute incurie est un crime, toute lâcheté égoïste se change bientôt en intolérable tyrannie, et prépare au petit monde dont il est le roi, l'amoindrissement de sa dignité, et puis la gêne, et puis la misère. Mais il y a, dans la conduite des affaires, de coupables excès. Si elles doivent occuper notre vie, il ne leur est pas permis de la tourmenter jusqu'à nous faire oublier la grande et unique affaire qui doit se traiter avec Dieu dans le sanctuaire de la conscience. Cet intrépide courage qui nous pousse en avant ne suffit pas toujours pour assurer la réussite de nos calculs et la réalisation de nos rêves. Qu'estce qu'un gouvernement domestique que Dieu ne bénit pas? Et comment Dieu pourra-t-il donner sa bénédiction à celui qui ne prie pas ? Prier ! Demandez à l'homme d'affaires s'il prie, sa ré-

ponse est toute prête : Je n^ai pas le temps. Pas le temps ! Et les projets succèdent aux projets, les combinaisons aux combinaisons, les démarches aux démarches, les opérations aux opérations. Associé au gouvernement providentiel de Dieu, il n'a pas le temps de prendre ses conseils ; condamné à la peine, il n'a pas le temps de demander des forces ; sa vie religieuse étouffe, il n'a pas le temps de respirer ; sa vertu décline, il n'a pas le temps de la retremper à la source des vertus. Il n'a confiance qu'en lui-même ; mais sa superbe ne le met pas à l'abri des coups de l'adversité. Qu'il soit trahi par les événements ou par la malice des hommes, il sentira bientôt ce que pèse la main d'un Dieu qu'on oublie, et combien est amer, près des ruines d'une laborieuse fortune, le désenchantement d'un homme qui ne sait pas prier.

A côté de l'homme d'affaires, il y a le travailleur. Honneur à lui ! Honneur au vaillant homme qui arrose d'une goutte de ses sueurs chaque bouchée de pain qu'il donne à sa famille ! Honneur à celui dont les forces s'épuisent dans les douloureuses fatigues, dans la sainte obscurité d'un labeur sans merci ! Quelle belle vie que la sienne, si Dieu s'y met de moitié ! Mais Dieu est-il toujours de moitié dans la vie

du travailleur ? Il se lève, et sa bouche triviale ne s'ouvre que pour demander sa pâture. Le jour nouveau qui luit sur sa tête, il ne le salue pas d'un cri de reconnaissance. Le Dieu qui l'a protégé pendant son sommeil, et qui lui promet une journée prospère, il n'a même pas une pensée pour lui. — Travailleur, es-tu bien sûr que tes forces, aujourd'hui debout, ne vont pas tomber demain, frappées par la main vengeresse de Celui que tu oublies ? Tu n'as pas prié ce matin. — Dis-moi, quand prieras-tu ? Prier ? je n'ai pas le temps ; qui travaille prie. Qui travaille prie ! oui, quand le travail offert à Dieu est pénétré jusque dans ses moindres actes, par la vertu sanctifiante de la prière. Autrement, ce n'est plus qu'une débauche des membres, un exercice brutal de la force musculaire. L'animal travaille, mais lui, au moins, n'étouffe pas de nobles pensées et de religieuses aspirations sous le poids de ses fatigues. Honte au travailleur qui ne prie pas ! A cette brute, on ne peut que souhaiter qu'une catastrophe humilie son corps, afin que réveillée par la douleur, son âme impie demande à Dieu pardon de ses coupables négligences, si pourtant elle est capable encore de comprendre les austères leçons de l'adversité.

Plus que les affaires et le travail, le plaisir est ennemi de notre vie religieuse. S'il n'y traîne pas ses jours dans une mollesse scandaleuse, s'il n'y épuise pas lâchement la mâle vigueur de son âme et de son corps, l'homme y cherche des compensations qu'il prolonge au-delà du besoin. Trouble des sens, excitation des appétits grossiers, prostration des forces, tourbillon des souvenirs malsains, autant de choses qui font que l'on né prie pas ou que l'on prie mal. Le moyen qu'une âme dissipée entre en rapport avec la tranquille majesté qui a horreur du tumulte !

Non seulement les plaisirs grossiers oi^i la chair, les sens, les passions violentes cherchent à se satisfaire, mais les réunions mondaines sont ennemies de la prière. Interrogez cette femme chrétienne qui les recherche et les fréquente, s'imaginant qu'elle n'y trouvera que des jouissances honnêtes et inoffensives, demandez-lui si elle a prié avant de s'y rendre ; elle vous répondra qu'il fallait se préparer à faire bonne figure et à affronter les regards curieux d'une assemblée, où les moindres défauts sont l'objet de critiques impitoyables. Priera-t-elle au retour ? — Peut-être, mais comment ? — Après les fatigues d'une longue veillée pleine de mou-

vement et de bruit, il faudra reposer son pauvre corps, qui n'en peut plus ; et si le sommeil ne vient pas à bout de vaincre les souvenirs qui l'obsèdent, ce ne sera pas, certes, pour lui laisser le loisir de penser à Dieu. Les vaines images qui l'auront séduite un instant, viendront tourbillonner dans sa tête échaufTée ; elle croira entendre encore le murmure des paroles louangeuses qui auront salué sa bienvenue ; elle caressera les mensonges qui l'ont flattée, et aiguisera des flèches contre celles dont les importuns succès ont nui à ses effets ; bref, et c'est ce quil y a de plus clair dans ce chaos, elle ne priera pas, ou elle priera mal. Et à quelque temps de là, elle viendra se plaindre au directeur de sa conscience : Mon Père, dira-t-elle, c'est étonnant, c'est inconcevable, c'est désolant, je ne puis pas prier. — A qui la faute ? — Si elle avait employé à se rendre agréable à Dieu le temps qu'elle a perdu, et la peine qu'elle s'est donnée pour plaire au monde, elle n'aurait pas à gémir de son impuissance, et nous n'aurions pas de reproches à lui faire. Puissent-ils lui être profitables !

Le travail, les aflaires, le plaisir, dissipent l'âme et les sens. Mais n'y a-t-il pas d'autres obstacles à la prière ? — Il n'y en a que trop.

Sans laisser tomber notre vie religieuse jusqu'aux coupables extrémités de l'oubli, et tout en conservant une apparente fidélité au devoir, tous, qui que nous soyons, nous nous laissons tirer au dehors, nous laissons extravaguer notre infirme nature sur ce qui nous entoure. De là, ces étranges fantômes qui peuplent notre imagination, passent et repassent sans cesse comme des voyageurs égarés et inquiets ; de là ces préoccupations vulgaires qui fixent notre attention au détriment des pieuses pensées ; de là, cet état imparfait et misérable où se révèle toute notre impuissance du côté des choses de Dieu. Nous voudrions prier, mais la plupart du temps, notre prière se réduit à un mouvement mécanique de nos lèvres et à des répétitions inintelligentes. Nos paroles sonnent le vide, car nous ne pensons ni à Celui qui se tient devant nous, ni aux choses que nous lui demandons, ni même aux formules que notre bouche prononce, et nous nous retirons de notre commerce avec Dieu, aussi pauvres que lorsque nous y sommes entrés. Notre prière est donc un acte stérile, c'est-à-dire que nous possédons inutilement la plus grande puissance qu'il y ait au monde. Dieu ne peut pas consentir à une pareille stérilité. Il l'a dit lui-même : « Ma pa-

rôle ne retournera pas à moi sans fruits : Verbum meum non reverteiur me vacuum » ^. Or, la prière est plus que notre propre parole mise au service de la pensée et du sentiment religieux, c'est la parole même de Dieu, déposée dans notre bouche et destinée au plus noble et saint usage qui se puisse concevoir.

Quelle peine Dieu nous infligera-t-il pour tant de prières oubliées ou perdues ? Nous njen savons rien, mais ce qui est évident, c'est que nous devons nous préparer à la prière comme nous nous préparons aux circonstances les plus solennelles de la vie. L'activité fiévreuse des affaires, du travail et des plaisirs, il faut la contenir pour n'être pas ses victimes, pour n'y perdre pas le souvenir de notre plus grand devoir et de nos plus chers intérêts. Cette impétuosité naturelle qui nous emporte hors de nous-mêmes et éparpille de côté et d'autre notre vie, il faut l'apaiser, afin de nous posséder tout entiers au moment où l'infinie majesté de Dieu s'abaisse jusqu'à nous écouter. Enfin, nous devons exercer sur nous-mêmes une incessante répression, ayant pour but de prévenir le mélange des choses extérieures et profanes aux purs éléments

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