‹ La prièreChapitre 70 sur 136 · Matth., cap. XIV · texte numérisé non relu

Matth., cap. XIV

?. Poslulet in fide nihil hsesitans. (Jac, cap. i, 16).

Et quest-ce donc que l'amour dans la prière? Est-ce ce tressaillement qu'éprouve Tàme lorsque Dieu, docile à l'impatience de ses désirs, s'approche et lui fait sentir sa présence ? — Oui, c'est cela, et quelque chose de plus grand encore.

Est-ce cette tendre reconnaissance dont le cœur est pénétré au souvenir des bienfaits divins, et qui le fait tomber en défaillance et se fondre, en quelque sorte, devant Dieu ? — Oui. c'est cela, et quelque chose de plus grand encore.

Est-ce cette impétueuse ferveur qui éclate en louanges passionnées et en brûlantes actions de grf(ces ? — Oui, c'est cela, et quelque chose de plus grand encore.

Quoi donc, enfin ? — L'amour dans la prière, c'est l'oubli de soi pour Dieu, c'est ne voir que lui, et ne vouloir qu'avec lui. Oui ne sait que le cœurhumainpeutséprendre d'une beauté fragile jusqu'à s'oublier pour elle? Alors les yeux sont fermés à toute autre perfection ; on ne voit dans l'image présente qu'un idéal sans tache, et la bouche indiscrète traduit toutes les folies d'une admiration passionnée. Non seulement on ne voit qu'une perfection, mais on ne connaît qu'une volonté. Un mot, un signe, un regard, provoque des dévouements insensés. C'est là surtout qu'on

reconnaît l'amour, c'est là son dernier mot : faire la volonté de ceux qu'on aime. Hélas ! l'amour exclusif des créatures pousse à Textravagance et à la folie ; seul l'amour de Dieu est sa2-e et sublime à la fois. Quand il tourmente le cœur des saints, quels hymnes magnifiques il leur fait chanter ! quelles éloquentes peintures des perfections divines il leur inspire ! quelles audacieuses et ardentes supplications il met dans leur bouche ! Mais tout est couronné par -un humble et amoureux fiat dans lequel se résument tous les dévouements et se consomme la piété de leur prière. Nous ne demandons pas à tous les transports des saints ; cependant, si imparfaite que soit noire prière auprès de la leur, elle ne sera agréée, sachons-le bien, que si elle est pieuse, c'est-à-dire vivifiée par fesprit de foi d'où procèdent le respect, la confiance et l'amour. Revêtu de cette qualité, l'humble Pater d^un pauvre homme et d\ine bonne femme va plus loin que le bréviaire d'un prêtre routinier.

Mais comment obtenir cette pieuse attention qui nous met en la présence de Dieu, nous tient auprès de lui, et nous fait le prier avec un profond respect et une amoureuse confiance ? —

246 CONDITION s DE LA PRIICRE

Notre infirme nature ne sait pas se soustraire aux envahissements des souvenirs, des vaines pensées, des sentiments frivoles et quelquefois pervers, qui troublent nos actes religieux et rendent nos prières inutiles, si elles ne sont pas coupables. — C'est vrai ; mais ne nous étonnons pas. Nous ne sommes plus ces privilégiés de la grâce qui, dansle paradis, berceau del'liumanité naissante, pouvaient s'unir à Dieu sans efforts et le prier sans distractions. Déchus de l'état de justice, qui assurait à l'àme un souverain empire sur les puissances inférieures de la nature et sur les attraits du monde extérieur, nous en subissons, souvent malgré nous, les fâcheuses influences. « Telle est l'infirmité de notre pauvre nature déchue, dit saint Thomas, qu'elle ne peut se tenir longtemps dans les hautes régions où Tàme converse avec Dieu. Le poids de sa misère la ramène en bas. Elle a voulu s'élever vers Dieu par la prière, et, tout à coup, elle s'aperçoit qu'elle vagabonde » ^ Si ce n'est l'imagination, c'est la mémoire ; si ce n'est la mémoire, ce sont les passions ; si ce ne sont

1. J/fn.s hiunana propler infirmilaicm nolurœ diu slare in allô non potest. Pondère enini infirmitalis humanas dcprimilur ad inferiora. Et ideo conlingit quod quando menu asccndil in Deum per conleniplalioneni subito evagetur ex quudam in/lrmilute. (SuMM. Tulol., II'. II"% quaist. Lxxxin, a. 13, ad '2).

les passions, ce sont les sens qui nous distraient. Profitant de notre faiblesse, l'éternel ennemi de nos pieux rapports avec Dieu et de notre bien spirituel surexcite et aggrave la mobilité de notre âme et de ses facultés. Et voilà notre misère, dit l'angélique docteur, « c'est à peine si nous pouvons réciter un Pater noster sans que notre attention se porte sur autre chose : Vix uniim Pater noster potest homo dicere quin mens ad alla feratiir » *.

Ne nous troublons pas, et surtout, ne nous décourageons pas. Les insectes vagabonds et malpropres ne peuvent rien gâter si l'on a soin de couvrir les mets et les objets sur lesquels ils veulent s'abattre, ou de les chasser dès qu'ils en approchent. Il en est de même des distractions. Elles ne peuvent nuire à la piété de nos prières, que si nous négligeons les préparations dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, ou si nous les laissons envahir notre âme, jusqu'à nous y complaire. Il est bien certain qu'obéir à la routine plutôt qu'au devoir, quand il s'agit de se mettre en rapport avec Dieu, que laisser ouvertes les portes des sens à toutes les images et à tous les bruits, quand on prie, c'est

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