‹ La primauté de Pierre et la venue de Pierre à RomeChapitre 116 sur 221 · Provenaz, op. cit., p · texte numérisé non relu

Provenaz, op. cit., p

pas qu’un empereur de la famille des Césars l’octroie à un magicien samaritain', et elle ne s’accorde évidemment guère avec une expulsion, encore moins avec deux confusions publiques. Comment, si le Magicien a succombé si ignominieusement dans un débat avec Pierre, sa statue a-t-elle été laissée debout? Mystère. Mais, et c’est là, en dernière analvse, toute la question, sommes-nous assurés que cette fameuse statue ait existé, car, de toute évidence, c’est à cause d'elle que Justin semble si certain que Simon a été fait dieu par les Romains. On proclame naturellement? qu'un homme « de la valeur » de Justin n'aurait pas écrit « à l'aventure, » qu’il ne se serait pas risqué à avancer, dans un ouvrage dédié à l'Empereur, un fait matériellement contrôlable, qu’il a pu constater de ses yeux, en s’exposant au plus fâcheux des démentis et à l’accusation de mauvaise foi. « Pour l’honneur de leur cité, les Romains n’eussent pas manqué de signaler l'erreur. » D'ailleurs Tertullien, qui est venu à Rome, parle également de la statue’, il a pu, lui aussi, la voir et c’est une double garantie. Je ne ferai pas difficulté d’en ajouter encore une autre, car Irénée a visité la Ville et il mentionne

1. Provenaz ne réfute pas l’objection en répondant que les Romains avaient introduit dans leur Panthéon « la Fièvre, Cloacine, la Peur, la Pâleur et tant d'autres qu’il n’est point permis de nommer. » Je ne crois pas utile de prouver que ce n’est pas la même chose.

2. Provenaz, op. cit., p. 78 et ss., y consacre tout un chapitre.

3. Apol., 43 : quum Simonem Magum statua et inscription e sancti dei inauguratis.

l’image de Simon‘. Malheureusement, ces trois témoignages, même réunis, n’inspirent guère de confiance ; Irénée n’a pas vu la statue; la preuve en est dans le on dit (dicitur) qu'il introduit avec une prudence, d’autant plus remarquable qu’elle ne lui est pas habituelle; il y a toutes les chances pour qu'il se fasse tout simplement, en l’occurrence, l’écho de Justin. I en va de même de Tertullien, qu’il soit venu à Rome, dans sa jeunesse, avant que d’être chrétien et de s'intéresser à Simon, c’est possible, mais nous mauquons à cet égard d’une assurance formelle’; nous ignorons encore plus quand il y est revenu, une fois chrétien ; et s’il faut attribuer aux difficultés que lui crée le clergé de la Ville, sa chute dans le Montanisme, il faudrait placer son voyage dans les dix premières années du n° siècle’, c’est-à-dire, après l’Apologétique, où se trouve la fameuse confirmation de Justin et qui est de 197. J’ajoute que Tertullien n'était pas homme à vérifier de très près ses allégations et qu'il ne craignait pas de s’exposer aux

1. Haer., I, 23, 1: Quippe cum esset sub Claudio Caesare, a quo etiam honoratus esse dicitur propter magicam.

2. Voyez Tillemont, Mém., III, p. 654, et Monceaux, Histoire de la littérature chrétienne d'Afrique, I, p. 178.

3. En vérité, la principale garantie de ce voyage de Tertullien à Rome, se trouve dans une phrase de S. Jérôme, De voir. ill., 58 : Hie usque ad mediam aetatem presbyter fuit ecclesiae, invidia postea et conltumeliis clericorum Romanae ecclesiae ad Montani dogma delapsus in multis libris novae prophetiae meminit. Elle ne prouve pas que Tertullien aille se disputer à Rome avec les clercs de la Ville : le différend peut bien se développer à distance, En tout cas, il faut situer le voyage qu’on y peut voir après la date de l’Apologétique.

affronts de la contradiction, car il n’hésitait pas à s'appuyer sur des pièces d'archives qui n’existaient pas et à y renvoyer ses lecteurs avec beaucoup d’assurance! : comme tous les polémistes, il croyait facilement ce qu'il désirait, Il suffit de comparer sa phrase, que je viens de rappeler, avec l’assertion de Justin (7 Apol., 26, 2), pour être persuadé qu’elle en dérive directement; la similitude des termes est frappante. Enfin, je ne pense pas qu’on puisse se fier à l'esprit critique de Justin ni tout simplement à son souci de l'exactitude; les lapsus qu’il se permet parfois s’y opposent. Avec quel étonnement ne découvrons-nous pas, par exemple?, qu'Hérode envoie à Ptolémée Philadelphe les livres sacrés que le roi d'Égypte se propose de faire traduire, alors que l’un des deux correspondants, Hérode, est mort en 4 avant Jésus-Christ, probablement, et l’autre en 246 avant! En 7 Apol., 35, 10, notre auteur attribue au prophète Sophonie une prophétie qui est de Zacharie (IX, 9); la vérification était facile. Les iriadvertances plus légères, sans doute, Mais tout de même révélatrices d’un état d’esprit fâächeusement indépendant à l'endroit de la minutie dans lexactitude, ne sont pas rares dans l’œuvre de Justin. De plus, nous avons entre les mains la preuve à peu près certaine qu’il s’est trompé dans ce qu’il nous dit de la statue, et

4. Je songe par exemple au prétendu rapport de Pilate à Tibère sur les miracles qui suivent la mort de Jésus (Apol., 24) et à la proposition de Tibère au Sénat de reconnaître le Christ comme Dieu

Apol,, 5); cf. Guignebert, Tertullien, p. 65. 2:11 /ApoLE 31 AS

nous tenons, en même temps, l'explication de son « étrange bévue !. » On a trouvé en 1574 dans l'ile Tibérine?, à l'endroit même que semble désigner le texte de la Z Apologie, un socle de statue, portant encore une inscription, qui commence ainsi : SEMONI SANCO DEO FIDIO SACRVM®. II se s’agit plus ici du magicien Simon, mais du vieux dieu Sabin, de la bonne foi, Semo Sancus, c’est-à-dire « quisanctionne » les traités et les garantit‘; il avait un temple sur le Quirinal, où l’on a d’ailleurs trouvé aussi deux inscriptions en son honneur. La confusion entre Semoni et Simoni semble bien facile. Il est vrai que Justin aurait pu se méfier et regarder l'inscription d’un peu plus près ; mais son indignation aura troublé sa perspicacité. Naturellement, la vraisemblance de son erreur se trouve accentuée par l’invraisemblance qu'il y aurait à supposer deux statues voisines, l’une de Simo, l’autre de Semo, et plus encore par celle qu’il y aurait à admettre qu'un charlatan samaritain ait été déifié de son vivant par Claude ou même par Néronÿ.

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