‹ La primauté de Pierre et la venue de Pierre à RomeChapitre 16 sur 221 · Revue pratique d’apologétique, t, VII, 63, p · texte numérisé non relu

Revue pratique d’apologétique, t, VII, 63, p

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vertu privée. D'autre part, je suppose, qu'outre Pierre, Marc avait bien rencontré quelques témoins de « la scène » en question : faut-il donc croire que par un mutisme inexplicable, ou bien mal intentionné, ils se soient accordés pour ne jamais rien lui dire des paroles précieuses dont le Christ avait honoré son maître? Le souvenir s’en était pourtant bien conservé quelque part, puisque le rédacteur de l'Évangile l’a recueilli. Faut-il penser que ‘dans le milieu chrétien où vivait Marc, à côté de Pierre, personne n’en tenait compte, ou bien qu’on y environnait l’Apôtre d’égards, qu’on lui obéissait, sans jamais rappeler, ne fût-ce qu'aux nouveaux converis, quelle solennelle consécration avait un jour fondé son autorité? Poser de telles questions, c’est les résoudre et il reste acquis que Mé. a introduit, dans une anecdote que rapportait A/c., un élément essentiel que ce dernier ignorait.

Mais le Proto-Marc' n’est pas la seule source de notre Mt.; il y a aussi ce qu’on nomme le recueil

des discours, les logia dits de Matthieu? ; ne serait-ce

4. Beaucoup de critiques aujourd’hui pensent que Papias (Eusèbe, H. E., IL, 39, 15 et 16, avait en vue non un Proto-Marc et les logia

de Matthieu, mais bien notre Mc. et notre Mt. {cf Jülicher, ÆEin-.

leitung”, p. 266 et ss.; Loisy, Syn., I, p. 71 et ss.); les exégêtes catholiques entrent volontiers dans cette manière de voir, parce qu'ils en prennent avantage pour affirmer l'originalité de Mt. et de Mc., en même temps que leur origine apostolique; je ne saurais, pour ma part, la partager absolument, je crois que notre Me. présente déjà un arrangement d’un texte antérieur; c'est celui que je désigne sous le nom de Proto-Marc.

2. Papias ap. Eusèbe, H. E., III, 39, 46 : MarOxtoc pivrodv ëépaide Gixkéxrw Ta AOYUX GUvEypæaTo…

3 4 LA MISSION DE PIERRE. — LES TEXTES pa À

pas là que le rédacteur évangélique aurait trouvé le

complément qu'il ajoutait au récit de Me.? On peut hardiment répondre par la négative, sur cette considération que Le., lui aussi, a utilisé les logia' et qu’il ne pouvait pas laisser tomber la déelaration de Jésus que rapporte notre WMf. Ce dernier l'a-t-il puisée à quelque source inconnue de Le.? La conjecture n’est

| pas, en soi, très vraisemblable, toujours en raison de l’exceptionnelle importance de l’addition matthéenne, qui ne pouvait échapper à aucun rédacteur d'Évangile. Ce n’est vraiment pas résoudre la ques-

tion que d'avancer que Hé. a simplement transposé

les paroles en question, qui lui étaient, dit-on,

. fournies par sa source, dans le cadre d'un autre épi- Sode. Les uns pensent qu'elles devaient se placer dans

| le réeit de la vocation de Pierre?, d’autres qu'elles seraient mieux à leur place « dans la bouche du Christ glorieux » etils « ne croient pas téméraire de … penser qu'elles y étaient d’abord mises, comme le Pais mes brebis du IVe Évangile; » Mé. a très bien " pu se permettre ici d' anticiper, comme il a anticipé l'épisode de Pierre se jetant à la mer pour rejoindre

: sh Christ (Wé. XIV, 25 et ss.°). Chacune de ses hypothèses, et d’autres encore qu'on pourrait présenter, apporte sa part de vraisemblance, mais ne tranche pas la difliculté véritable qui est de savoir où notre 4, Loisy, Syn., I, p. 144 et ss. B. Weiss, Die Quellen des Lucas-

erangelimus, Stuttgart, 4987, in8.

2. Spitta, Streitfragen der Gesch. Jesu, Goettingen, 1907, in-8,

Mt. a trouvé la matière de ses trois versets. En fait, on peut croire que ce n’est pas seulement dans son imagination ; on ne peut pas le prouver, et, en tout cas, s’il s’est inspiré d’une tradition écrite ou orale, elle doit être postérieure à celles dont le rédacteur de Le. a pu prendre connaissance‘. Aussi bien, la plupart des critiques libéraux pensent-ils aujourd’hui que l'addition de nos trois versets dans le récit de

Mc., reproduit par M4., appartient à la dernière couche rédactionnelle de celui-ci, peut-être même,ret je le crois, pour ma part, représente-t-elle, à elle toute seule, la dernière couche rédactionnelle?.

1. On remarque, il est vrai, que la forme Simon Barjona; qui se trouve au verset 17, a chance d’être primitive, puisqu'elle est déjà altérée dans le IV° Évangile en Simon fils de Jean (XXI, 415: Elpwy ’Twävov) : Wellhausen, Das Evangelium Matthaei, Berlin, 1904, p. 83; Batiffol, L'Égl. naïs., p. 102. “Crest exact, mais l'expression ancienne garantit tout au plus l’ancienneté du verset 17 qui n'est pas, en T'espèce, essentiel, et, d’autre part, rien ne nous prouve que la tradition première, s’il vient d'elle, l’attachait à l'épisode évangélique de la confession de Pierre. M. Y. de la Brière, La primauté, p. 737 et ss., incline à penser que Mc. et Le. connaissaient les versets en discussion, mais qu'ils ne les ont pas reproduits parce qu'ils étaient choqués par leur couleur araméenne. Il estime, d'ailleurs, que le Tu es Petrus, semblait bien moins intéressant à la première génération chrétienne qu'à nous : Le. et Mc.ont pu ne pas le juger indispensable. Je n’insiste pas sur le caractère arbitraire et la faiblesse de semblables arguments.

2. Loisy, Syn., IT, p. 13; Holtzmann, HDC, , p. 258 : unsere ganze Stelle ist brüchig und scheint im Laufe des 2. Iahrh.

ihre jetzige Form angenommen zu haben. — Resch, Ausserca-

nonische Paralleltexte zu den Evangelien, Leipsig, 1893, in-8, p. 185 et s., croit qu'il convient d'établir quelques distinetions dans nos trois versets. Il rattache €. XVI, 17 à une tradition authentique, parce qu’il le voit en Justin, Dial.cum Tryphone Jadaeo;100. {« Il donna le nom de Pierre à un de ses disciples appelé Simon, qui, par une révélation de Dieu le Père, avait reconnu en lui le Fils de Dieu ») et qu'il l’entrevoit même en Gal. I., 16 (ämoxa\üYoar rov vidv

En tout cas, aucun autre passage des Synoptiques, ne semble en parenté directe, en parenté de formule, avec nos versets 17 et 18; nulle part, spécialement, on ne trouve en termes, même vaguement analogues, une sentence qui rappelle le « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église; » nulle part, non plus, l'équivalent formel du « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. » On a pourtant cherché dans les passages évangéliques où il est dit que Jésus rassemble ou appelle « autant de similitudes de lexpression : je bâtirai mon Église’; » il me paraît difficile de croire qu'on les y ait trouvées. Cependant on lit

æÜToù év éuot), qui opposerait la révélation de Paul à celle qui a favorisé Pierre. Quant aux deux versets suivants {18 et 19), ils seraient d'invention postérieure et on n’en trouve pas de traces - avant Tertullien et Origène. M. Batiffol, L’Égl. naiss., p. 101, a réeemment avancé une observation à laquelle on ne peut guère s’arrêter: l'isolement du logion Mt. XNI, 18-19 ne motiverait pas la supposition qu’il « est moins authentique que tel ou tel logion pareillement isolé, soit chez saint Matthicu, soit chez saint Luc. » Autant que possible, il ne faut comparer que les choses qui se ressemblent et je voudrais bien qu’on me montrât, dans les logia qui n’appartiennent en propre qu’à un seul de nos Évangiles, celui qui, par sa portée, peut se rapprocher, même de loin, de Mt. XVI, 18-19.

4. Batiffol, L'Égl. naiss., p. 105. Les textes invoqués sont Me. IE, 47 : «Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pêcheurs; » Mt. IX, 13; même idée ; Le. IV, 16 (?); Mt. XXII, 9 : « Invitez aux noces tous ceux que vous trouverez. » On pourrait multiplier ces rapprochements ; ils n’ont aucune valeur critique. Je n’en excepte pas même Mt. XI, 27 etss. : « Toutes choses m'ont été données par mon Père; » ni Mt. XIII, 41, où il est question du « royaume du Fils de l’homme, » attendu qu'en acceptant même que Jésus ait réellement prononcé les paroles que lui prête, en cet endroit, Mt., ce qui serait à prouver (Cf. Nicolardot, Procédés de rédaction, p-. 63), on ne saurait en conclure que l’organisation du Royaume messianique se confondait, dans la pensée du Christ, avec celle de l'Église catholique.

en Mt. XNIIX, 18 : « En vérité, je vous le dis, ce que vous lierez sur terre sera aussi lié dans les cieux et ce que vous délierez sur terre sera délié aussi dans les cicux; » et en Jn. XX, 23 : « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis, el ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus ; » et, dans ces deux passages, aussi bien par le fond de la pensée que par l'expression qu’elle revêt, nous sommes toul au voisinage de notre M4. XNI, 19: « Ce que tu auras lié sur la terre.…, etc. » Malheureusement, c'est à tous les Apôtres el peut-être à tous les disciples, que ces deux textes nouveaux semblent accorder le pouvoir de lier et de délier, réservé au seul Pierre en M4. XVI; cette contradiction n’avance pas notre recherche. En tout cas, si notre verset 19 dérive de Paffirmation du Christ rapportée en M4. XVII, 18, ce ne peut être que par une transposition qui la fausse et qui ne saurait remonter à Jésus. Il n’est guère possible de croire non plus que c’est Mt. XVII, 18, qui sort de XVI, 19, et que le Christ, se ravisant en quelque sorte, a voulu finalement laisser indivise, entre ses disciples ou ses Apôtres, l'autorité qu'il avait tout d’abord dévolue à Pierre. Les deux textes que nous avons traduits tout à l'heure de Zc. (Affermis les frères) ct de Jn. (Pais mes brebis) présentent au premier abord une certaine affinité de sens avec M4. XVI, 17-20; ils semblent se rapporter au privilège dont nos trois versets font mention, mais il n'y à aucun rapport entre leur cadre et celui de M4. XVI, aucun rapport non plus entre

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les mots qu'ils enferment et ceux que nous lisons en M. ; il est done impossible de conclure à une dépendance directe.

Sans pousser plus loin, pour le moment, la recherche de l’origine de nos versets, constatons seulement que les quelques remarques que nous venons de faire accentuent leur isolement en Af. XVI et leur caractère singulier dans l’ensemble des Évangiles. Prenons donc en elles-mêmes les affirmations qu'ils contiennent et demandons-nous si elles ont chance d'être authentiques, j'entends d'avoir été proférées par Jésus. Toutefois, avant que d'examiner cette face du problème, qui est évidemment la principale, essayons de bien saisir le sens qu'offre notre texte.

2. Au temps de la Réforme, quand on n'osait pas encore porter les discussions sur le terrain où la critique moderne les a mises et prendre corps à corps le récit évangélique lui-même, on a indéfiniment ergoté sur la signification et la portée des mots'. Laissons de côté le verset 17, où il est dit que Pierre a parlé sous Pinspiration divine : il n'offre pas d'intérêt pour nous

én ce moment; et examinons séparément les deux

affirmations de la primauté de juridiction de Pierre, telles qu’elles se présentent dans les versets 18 (Tu es Pierre) et 19 (Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux).

Les théologiens romains prennent le verset 18 au

4. Bon résumé dans Turmel, Hist. de la théol., IF, p. 152 et ss.

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pied de la lettre : Jésus, jouant sur le surnom qu'il avait donné à Simon, en prévoyant, sans doute, l'usage qu'il en ferait un jour, lui révèle qu'il sera le rocher sur lequel l'Église du Christ sera bâtie, c'està-dire qu’en sa foi sera la règle de toute foi et enrsa personne la source de toute autorité pour les disciples, quand le Maître les aura quittés‘. Les portes de l'enfer, qui ne prévaudront pas contre l’Église du Christ, désignent, dit-on, les puissances du mal?; mais on peut penser plutôt qu’elles font entendre la puissance de la mort, dont les portes, qui se referment sur tous les hommes et sur toutes les choses de la terre, ne se refermeront jamais sur l’Église éternelle*. Au reste, ce n’est là qu’un détail; tout l'intérêt

1. Il paraît probable que le rédacteur évangélique, ou Jésus luimême, si le logion est authentique, s’est plus ou moins inspiré, dans la construction de sa métaphore, de deux passages d'Isaïe: XX VIII, 16 : ’Iéoù yo épédllw eis ro Bepéliu Eu ABov moXUTEÀT.. (Voici, je placerai dans les assises de Sion une pierre magnifique.) —— LI, 1 : *Axovouré pou oi dubxovres td dixatov.. éu6Xébare eis Tv otepedv mérouv, nv Éatowhoure, nai eîc Toy Boluvov roù Adxxov dv Dpubare. 2 : EuGhéVore ei ‘Afpaau Tov mutépa Üu&v….. (Ecoulezmoi, vous qui suivez la justice. regardez vers le ferme rocher d'où vous avez été taillés et dans le trou de la cavité d'où vous êtes sortis. Regardez vers votre père Abraham).— Le parallélisme entre le premier passage et Mt. XVI, 18 est évident et bien que, dans le second, il s’agisse del’exploitation d’une carrière Abraham, d'où a été tirée toute la race d'Israël, et non pas de la construction d’un édifice, comme dans Mt., le rôle attribué à Abraham y est, toutes choses égales d’ailleurs, analogue à celui que notre verset 18 prédit à Pierre.

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