LA PRIMAUTÉ LE PIERRE
qu'il y ait, dans le milieu de ce chapitre, comme deux périodes séparées justement par la confession de Pierre. Dans l’une, nous voyons Jésus amener, par ses miracies, ses disciples à [a conviction qu'il est le Messie et Pierre la proclame au nom de tous; dans l’autre période, il essaie de leur faire comprendre une vérité qu’ils ont peine à accepter « à savoir la part nécessaire de la souffrance et de la mort dans l’avancement du règne de Dieu. » Que cette perspective organisée par Mc. et acceptée par Lc., soit artificielle, il n’y a guère moyen d'en douter, mais W£. la brise et la remplace par une autre, qui ne semble pas beaucoup plus naturelle, par le seul fait qu’il y introduit les trois versets 17, 18, 19. On retrouve bien entre XV, 30 et XVI, 27 les éléments principaux que renferment Mc. VIilet ZLe.IX, mais il est évident que Mt. change le centre et le sens du récit : «Pour luila confession de Pierre est avant tout l’occasion que le Christ a choisie pour annoncer la fondation de son Église, désigner celui qui devait en être le conducteur et définir les pouvoirs qui appartiendraient à cette Église dans son chef » (Loisy). Remarquons d’ailleurs à quel point se manifeste le caractère advenüce de ces trois versets, par rapport à la rédaction matthéenne que lisait certainement celui qui les a introduits où ils se trouvent : exalter l'intelligence inspirée et proclamer l’éminente dignité de Simon Pierre, tout en maintenant quelques lignes plus bas, les dures paroles dont le Maïître accable son aveuglement sur le mystère essentiel de la Passion, il y
a là plus qu’uneinvraisemblance ; c’est une absurdité!. Or ce n’est pas seulement la perspective logique du récit de Mc. que l’addition de nos trois versets modifie, c’est aussi, pour ainsi dire, leur perspective historique. Lorsqu'on lit le passage de Mc., et celui de : Le. qui lui est parallèle, on a l'impression de se trouver en face d’une sorte de justification de la Passion, en même temps que d’une préparation à la surprise de la résurrection; il n'est pas jusqu’à la piteuse conduite que tinrent les disciples au moment de l’arrestalion de Jésus qui ne soit en quelque manière excusée d'avance : ils n’ont pas compris l’enseignement du Maître, sur un sujet trop profond pour eux. Et ce fut bien ainsi, sans aucun doute, que l’on s’expliqua « ce qui était arrivé, » dans {a génération d’où sont sortis nos Synoptiques. Les trois versets singuliers de notre Mt. partent d’une préoccupation différente : justifier l'existence de l’Église, qui est désormais celle de Jésus, et non point une autre, légitimer aussi l’autorité qui s’exerce en elle sur la terre, où il lui faut s'organiser et vivre, dans l'attente de l’heure incertaine et peut-être lointaine encore de la parousie. À travers ces intentions, nous voyons clairement des faits, un état d'esprit et un temps postérieurs à l’âge des Synoptiques; nous nous trouvons transportés assez avant dans le n° siècle.
4. Encore le texte de Mt. XVI, 23, accentue-t-il la dureté de la riposte de Jésus : « Retire-toi de moi, Satan, tu m’es un scandale ; iu ne sais pas les choses qui sont de Dieu, mais seulement celles qui sont des hommes. »
Quoiqu'ilen soit, il paraît évident qu’en l’interealant, commeil l’a fait, dans le récit venu de Mc. , le dernier rédacteur de #t. avait l'intention formelle de donner à sa proclamation de la mission de Pierre une importance qui attirât et retint l’attention. Qu'il ait entendusignifier par «la pierre » seulement la foi de Pierre,etqu'il ne se soit pas plus clairement expliqué pour ne pas sacrifier un jeu de mots assez médiocre, ce n’est pas probable. Notre M£. n’est sans doute pas tout à fait ennemi des subtilités ; il ne semble pas qu’il ait eu celle-là : elle n’est qu’une interprétation de commentateur qui ne comprend pas bien, ou de théologien qui dispute; il ne doutait pas que le Christ fût, en dernière analyse, le fondement véritable de l’Église, maisil a voulu donner à Pierre une place d'élection entre le Christ et les autres fidèles ; je ne crois même pas impossible qu'il y ait, sous la vigueur de sa formule, une intention anti-paulinienne!. Il veut que nous sachions que « c’est Pierre qui a été le fondement visible de l'Église naissante, le principal témoin de la résurrection, l’agent principal de l'Évangile du Christ, le chef principal des groupes chrétiens qui ont formé les premières églises, et puis l'Église?. » ILveut quenousnous persuadions que Pierre a été l'Apôtre modèle, comme la tradition qui remonte à lui est la bonne tradition, celle qu’il faut suivre pour arriver au salut.
En réalité, les pouvoirs que l’Évangéliste fait con-