‹ La primauté de Pierre et la venue de Pierre à RomeChapitre 36 sur 221 · Loisy, IV° Évang., p · texte numérisé non relu

Loisy, IV° Évang., p

dition, trois attestations du même fait : la foi apostolique et post-apostolique en une mission particulière de Pierre? Nous avons déjà ramené le Confirma fratres à des proportions plus modestes ; il nous reste donc à déterminer le rapport vraisemblable entre le Pasce oves etle Tu es Petrus.

Les théologiens de la Réforme ort longuement disputé sur le sens véritable du texte pris en luimême’; leurs controverses ne peuvent guère nous apporter de lumière, d’abord parce que, de part et d'autre, elles partent d'idées préconçues et surtout parce qu’elles tournent autour de discussions dépourvues de portée sur les opinions des Pères. Bellarmin, par exemple, entassait quantité de témoignages, qui, à vrai dire, ne remontaient pas au delà du 1ve siècle, pour justifier l’exégèse de l’orthodoxie romaine; les protestants répliquaient à coup de textes contradictoires, de la même époque et parfois des mêmes auteurs que les autorités du cardinal. Chacun donnait naturellement la première place aux attestations qui favorisaient son interprétation, et, d’ailleurs, chemin faisant, chacun, sans y prendre garde, s’appuyait sur d’évidents apocryphes. Peu importe : les Pères ne se sont pas plus accordés sur le Pasce oves que sur le Tu es Pefrus; l'opinion de chacun d'eux, en l’absence d’une interprétation primitive et constante, n’a que la valeur d’un commentaire personnel, n'offre à nos yeux qu’un inlérèt de

4, Turmel, Hist. de la théol., X°, p. 189 ct ss.

curiosité et ne nous permet en aucune manière de préjuger du vrai sens du (exte. Il n’y a pas beaucoup plus à tirer des discussions qui se sont engagées sur la signification identique ou distincte des deux mots Bôsxs et noiuave, que nous avons traduits l’un et Fautre par pais, parce qu'ils sont réellement synonymes. D’aucuns, avec Luther, y voient la recommandation générale et même assez vague d’enseigner et d'aimer; d’autres, avec les théologiens romains, persistent à y reconnaître la mission de gouverner et l'octroi d’un pouvoir de juridiction. Nous n’avons à espérer d’éclaircissement utile que de l'examen direct des versets en cause".

La première idée qui vienne à l’esprit quand on lit l’ensemble du récit de Jn. XXI, depuis le verset 7 jusqu'au verset 24, c'est que nous nous trouvons en présence de traditions destinées à réhabiliter Pierre, à le relever de la chute du reniement et à le rendre digne de nouveau de marcher à la tête de ceux qui ont cru°. Cette impression s'appuie sur plusieurs

4. Je ne crois pas non plus à propos de m'’arréter aux nuances de sens que peuvent présenter les trois mots agneaux (äpvia), petites brebis (npo6ärta) et brebis (xp66ura); je n’y saurais voir plus que l'intention de varier un peu l'expression de la même idée, répétée trois fois. Tout au plus peut-on croire(?) que le rédacteur a voulu faire entendre que la mission confiée à Pierre ne souffre pas d’exception. Cf. Loisy, IVe Evang., p. 942; Weizsäcker, AZ, p. 486, rapproche la nuance marquée par &pyia et xpo6ärta des 153 poissons (Jn. XXI, 11), dont S. Jérôme indique le sens symbolique (Ils représentent le chiffre des espèces alors connues — tous les hommes) et de Jn. X, 16, où le Christ annonce la réunion de toutes les brebis sous un seul pasteur ; et il y voit l’annonce, c’est-à-dire le souvenir

de la prédication de Pierre chez les Gentils. 2. Hozmann, HDC., IV, p. 314.

considérations : d’abord, dans toute la scène, qui emprunte une solennité particulière au fait que c’est le Ressuscité qui l’anime et qu’il y dicte, pour ainsi dire, son testament, Pierre est visiblement placé au premier plan; sans doute, c’est le disciple bien-aimé qui, tout d’abord, croit reconnaître le Seigneur dans inconnu debout sur le rivage (XXI, 7), mais c’est à Pierre qu'il fait part de sa découverte; c’est Pierre qui, sans hésiter, et poussé par sa foi, se jette à l’eau pour aller la vérifier plus vite; c’est lui qui, sur l’ordre du Maître, tire à terre le filet rempli de ses 153 poissons symboliques, lesquels, sans doute, figurent toutes les espèces connues d'hommes; c’est lui que le Christ favorise d’une conversation, où il Jui marque une confiance si honorable et où s’affirme aussi, avec une humilité si touchante, l’inaltérable amour de Simon; c’est encore à lui que Jésus prédit une mort semblable à la sienne propre, donnant ainsi un sens profond et émouvant au « suis-moi » (æxohoûBo. ot) qu'il lui adresse (XXI, 19). En second lieu, si nous portons spécialement notre attention sur le dialogue (versets 15-20), nous sommes tentés de voir dans la triple question qu'il comporte : m’aimes-tu?! », dans la triple affirmation d’amour qu’elle provoque chez Pierre et surtout dans la triple marque de confiance qu’enferme la formule trois fois

1. On a également établi une nuance entre äyangç Le, que Jésus répète deux fois, et gusiç ue; étant donné que Pierre répond les trois fois par eu, je ne crois pas la distinction bien intéressante;

voyez pourtant J. d’Alma, La Controverse du quatrième Evangile, Paris, 1907, in-12, p. 550 et ss.

redite : « Pais, mes agneaux... mes petites brebis. mes brebis, » comme un rappel etune triple absolution des trois reniements qui ont amoindri l’Apôtre vis-àvis de lui-même et à la face de ses frères. La réhabilitation est complète, d'autant plus que l’Évangéliste nous laisse entrevoir le signe suprême de la foi, la consécration définitive de l'amour, le martyre, annoncé au verset 18 : « Quand tu seras plus vieux, tu étendras les mains et un autre te ceindra..…. » Faut-il prêter à notre texte encore une autre intention et penser que « l’idée de la charge que le Christ impose à son Apôtre domine tout le dialogue‘», que, par conséquent, nous nous trouvons bien en présence d’une confirmation du Tu es Petrus? Acceptons cette hypothèse ; elle ne nous mêne pas loin en ce qui regarde la justification de la primauté de Pierre. Moins net assurément que le Tu es Petrus, le Pasce oves suppose les mêmes conditions extérieures de vie chrétienne, l’existence d’une communauté des fidèles distincte du judaïsme, d’une Église, enfin, qui nous reporte hors de l’histoire évangélique et loin de la pensée de Jésus; rapproché du Tu es Petrus, le Pasce oves se trouve donc aussi inauthen-

4. Loisy, IV* Évang., p.943. Weizsäcker, AZ!, p. 486, pense que les mots : « Quand tu étais jeune,tu te ceignais toi-même... », sont superflus s’il ne s’agit pour l'auteur que d'annoncer le martyre de Pierre; ils n’ont de sens que si on les entend non de la mort, mais de la conduite de la vieet de l’activité de l'Apôtre : celui-ci a d'abord suivi son propre chemin (il a été le Leiter der Urgemeinde des Judéochrétiens); plus tard, il marche derrière un autre (Paul, chez les Gentils); il doit donc être considéré comme le conducteur de tous les fidèles en attendant. C’est une interprétation peu vraisemblable.

tique que lui et pour les mêmes raisons. Au reste, son contexte ne le recommande pas à notre confiance ; il se place au milieu d’un épisode miraculeux de la seconde vie terrestre de Jésus, d’où il est difficile de le détacher lui-même. Malaisé à accorder avec la tradition qui met à Jérusalem les apparitions de Jésus ressuscité!, il ne semble pas plus facile de lisoler de la prédiction de la mort de Pierre qu'il n'est possible de le considérer, du point de vue critique, autrement que comme le reflet d’un fait accompli. Il est d’ailleurs parfaitement possible et c’est, pour ma part, ce que je suis disposé à croire, que le parallélisme réel ne s’établisse pas entre le Tu es Petrus et le Pasce oves, mais bien entre ce dernier et le Confirma patres de Lc. et qu’il exprime, comme lui, sous une forme en somme assez voisine, la même idée de réhabilitation, qu'il s'inspire du même fait véritable : Pierre a prouvé, plus que les autres disciples, son amour pour le Maître, durant les longues heures de l’épreuve suprême; plus solidement que les autres, il a cru, et le plus vite il a repris confiance ; autour de lui les brebis dispersées se sont rassemblées et ont attendu le retour du Bon Pasteur.

Qu'on accepte ou non cette manière de voir, qu’on persiste ou non à reconnaître en J/n. XXI, 15 et ss. la confirmation de Mf., XVI, 17 et ss., la thèse de la réalité de la mission catholique de Pierre n’y gagne

4. C'est celle que suivent le III: Évangile, les Actes et le chapitre xxr du IV° Évangile; je ne la crois pas antérieure à la tradition galiléenne, ni meilleure, mais elle la contredit.

rien. Si deux Évangélistes, au lieu d’un, ont peut-être pensé que Pierre avait exercé dans l’Église première une primauté de juridiction, dont les faits nous permettront tout à l’heure de mesurer la portée, ils en ont inévitablement fait remonter l’origine et l'institution au Christ lui-même, mais cette transposition n’a pu s’accomplir sans fausser la vérité, sans commettre un anachronisme, sans prêter à Jésus une pensée qu’il ne pouvait formuler qu’en se reniant lui-même.

IT. La réalité de la mission de Pierre ne saurait donc, au jugement d’un critique indépendant, passer pour établie par les textes du Nouveau Testament que nous venons d'examiner’ et que l’Église romaine assemble en une fragile construction théologique ; le sens qu'elle prête à plusieurs d’entre eux est purement arbitraire et conçu en vue de la justification d’un fait historique, de beaucoup postérieur aux textes et indépendant d’eux : l’hégémonie de l’évêque de Rome; l’assemblage qu’elle en fait est artificiel, en ce qu'il ne tient pas compte de la place nécessaire de chacun d'eux dans la trame du récit évangélique et de sa portée limitée ; enfin, la réduction qu'elle est obligée

4. I serait naturellement facile de faire entrer en ligne de compte la ZI Petri, qui ne suppose à aucun endroit la dignité prétendue de son auteur; si on la juge authentique, cette modestie est inexplicable et elle ne l’est pas beaucoup moins si la lettre est l’œuvre d’un faussaire, qui avait intérêt à rendre son œuvre vraisemblable : mais il m'a semblé préférable de réserver l'examen du témoignage de la Z Petri, sur lequel nous reviendrons bientôt et que nous mettrons en lumière mieux que nous ne le pouvions faire utilement ici.

d'opérer des contradictions, que certains de ces textes opposent à sa thèse, ne supporte pas l'examen. Sans doute quelques-uns semblaient très favorables aux entreprises des théologiens; ils ne permettaient tout de même pas l’usage qu’on a fait d'eux.

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