L'ARIANISME ET LE PAPE LIBÈRE
Arius nie la divinité de Jésus-Christ.—Il propage son hérésie, malgré tous les conciles qui la condamnent.—Concile de Nicée. Saint Athanase. — Mort affreuse d’Arius.—Athanase revient de son premier exil. Le concile d’Antioche le dépose. Grégoire de Cappadoce, évêque intrus d'Alexandrie. —Conciles de Rome et de Sardique. Les formules de Sirmium. Libère est élu Pape, Sa fermeté au sujet des conciles d'Arles et de Milan. Les évêques catholiques persécutés. Entrevue du Pape Libère
. avec Constance et son exil à Bérée. Fuite de saint Athanase.
Constance vient à Rome et accorde le retour de Libère. Conciles
: de Rimini et de Séleucie réprouvés par le Pape. Mort de saint
. Athauase. —L’'orthodoxie de Libère est évidente avant et après son exil. Solution des difficultés tirées des écrits de saint Athanase, de saint Hilaire, de saint Jérôme, de Philostorge, de Faustin, des fragments de saint Hilaire. Libère n’a signé
aucuae formule de Sirmium. Silence des historiens sur la pré-
tendue chûte de Libère.—Diversité d'opinions des écrivains modernes sur ce sujet.
MESSIEURS
Nous allons nous occuper aujourd’hui de la fameuse question du Pape Libère. Ce Pontife gouverna l'Eglise au milieu du quatrième siècle, de l’an 352 à l'an 366. On porte contre lui la grave accusation d’avoir failli dans la foi et d’être tombé dans l'arianisme, Nous allons revoir ensemble et sou-
mettre à une critique impartiale tous les documents sur lesquels s'appuient nos adversaires. J'espère que vous partirez d'ici convaincus de l'innocence et de l’orthodoxie de ce grand Pape.
Mais pour bien comprendre celte importante ques: Lion, il est nécessaire de prendre les choses d’un peu plus haut, et de vous faire connaitre la nature de l’'hérésie arienne, son origine et ses progrès, de même que ses défenseurs et ses adversaires. Ce récit, qui vous paraîtra un peu long, aura l'avan: age de vous remettre sous les yeux les principales phases de cette terrible lutte qui occupa tout le quatrième siècle, et de vous aider à juger la mémorahle cause du Pape Libère.
L'Eglise, comme les individus, à ses moments de joie et ses heures de tristesse. Elle avait eu la consolation de voir Le christianisme monter sur le trôue des Césars avec Constantin-le-Grand, se propager partout, enfanter des prodiges de sainteté, produire l'héroïsme de la nénitence, et démolir peu à peu l'édifice vermoulu du paganisme. Mais l'hérésie arienne fit son apparition, et avec cette hérésie commença une série de troubles, de divisions extrêmes, qui afigèrent vivement tous les gens de bien.
Arius venait de commencer sa funeste carrière. Il naquit en Lybie. Son intelligence était assez bornée ; cependant, grâce à son application constante à l'étude, il avait acquis des connaissances assez étendues et une habileté plus que médiocre
dans la dialectique. Si l’on en croit les historiens,
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il avait toutes les qualités extérieures propres à séduire : une taille haute et majestueuse, un maintien grave, une figure pâle et décharnée ; sa sévérité apparente disparaissait avec ses premivres phrases, et il prenail un ton gracieux et insinuant qui lui captait la confiance de tout le monde.
L'évèque d'Alexandrie l'admit de bonne heure dans les rangs du bas clergé; mais bientôt il dut l'exclure de l'Eglise, parcequ’il avait embrassé le parti d'un évêque schismatique.(1) Arius, feignant d'avoir quelque repentir, parvint à toucher le cœur du saint prélat, qui lui rendit ses bonnes grâces et l’ordonna diacre ; malheureusement la mème faute lai attira une seconde excommunication. Nouvelles larmes et belles promesses de se vouer pour toujours à la défense de l'Eglise ; il obtint son pardon. En 317, il faillit être promu au siége d'Alexandrie, à là place d’un saint prêtre, nommé Alexandre. Frustré dans ses projets ambitieux, il donna un libre cours à son dépit. La crainte de faire du scandale ne pouvait arrêter cette âme hantaine et orgueilleuse ; il osa un jour répliquer en public à son évêque, qui exposait le dogme de la Sainte Trinité, el, de ce ton arrogant qui ne se retrouve que chez les sectaires, il enseigna que le Fils n’est pas égal en substance au Père, qu’il a été créé de rien comme les autres créatures, et que par conséquent il n’est pas éternel, bien qu'il ait existé avant toutes les :(*) Mélèce, évêque de Lycopolis, en Thébaïde, qui avait été
déposé dans un concile pour avoir sacrifié aux idoles ; il refusa de se soumettre et fit un schisme vers 301,
choses créées. C'était évidemment nier la divinité de Jésus-Christ, car un être qui n’est ni infini, ni éternel, ni incréé, n’est pas un Dieu.
Tous les catholiques eurent horreur de ces impiétés ; les avertissements les plus charitables ne lui firent pas défaut ; rien ne put fléchir son opiniâtreté, Une centaine d'évèques, réunis en concile à Alexandrie, l’excommunièrent ainsi que ses partisans, Celte condamnation ne l'empêcha pas de propager son erreur en Egypte, en Syrie, en Asie-Mineure,. Doué d’une incroyable activité, le rusé Lybien se réfugia chez Eusèbe de Nicomédie, prélat ambitieux, qu'il gagna à sa cause. IL consigna sa doctrine dans un écrit intitulé Thalie, dont il ne nous reste que des fragments, et la popularisa, en la rédigeant sous forme de cantiques ou de chansons pour les gens du peuple.
L’évêque d'Alexandrie écrivait lettres sur lettres pour signaler à ses collègues d'Orient cette hérésie qui sapait le christianisme par sa base. Eusèbe de Nicomédie, froissé dans son orgueil, ne pouvait contenir sa rage. La lutte prenait chaque jour des proportions de plus en plus formidables. Les païens se moquaient sur leurs théâtres de ces théologiens de carrefour, de ces marchands, de ces gens de métier, de ces vendeuses d'herbes qui discutaient sur nos saints mystères, sur la consubstantialité du Verbe, sur la nature et la génération du Fils de Dieu.
Un nouveau synode, tenu à Alexandrie, sous la
présidence YOsius de Cordoue, évêque remarquable par sa sagesse et sa sainteté, et agissant au nom du Pape saint Sylvestre, n'eut pas de plus heureux résultats ; les débats continuèrent malgré la condamnation formelle qui fut infligée à l’arianisme.
On conseilla alors de convoquer un concile æcuménique; ce fut celui de Nicée, célébré en 325, par les soins du Pape et de l’empereur Constantin. Trois cent dix-huit évêques répondirent à l'appel ; c'était la plus auguste assemblée de l'univers. Il y avait là des confesseurs de la foi, couverts de glorieuses cicatrices, et qui portaient sur leurs corps les traces des tourments endurés pour Jésus-Christ ; d’autres brillaient de l'éclat de leurs vertus on de leur science : c'était l'Eglise qui, dispersée jusque-là, se réunissait après trois siècles de persécutions, fière des triomphes et des dépouilles qu'elle avait rernportés sur ses ennemis et prête à marcher à de nouvelles victoires.
Parmi eux se distinguait surlout saint Athanase, qui n'était alors que diacre, et qui devint plus tard évêque d'Alexandrie. Les Pères du concile admirèrent en lui la profondeur de la doctrine, la justesse et la subtilité du raisonnement, son éloquence insinuante qui étincelait de traits lumineux, sa logique serrée, son caractère grave, et sa grandeur d'âme qui se reflétait si bien dans toute sa personne. Saint Athanase est la plus grande figure de l’histoire du quatrième siècle ; on le trouve, pendant plus de cinquante ans, à la tête des défenseurs de la foi
contre les envahissements de l’arianisme et du despotisme impérial ; la doctrine catholique était, pour ainsi dire, personnifiée en lui, Aussi tous les traits ennemis sont-ils dirigés coutre lui ; il est le point de mire de toutes les attaques. Cinq fois il est obligé de prendre la route de l'exil ; rien ne peut l’abattre ; ses persécuteurs descendent tour à tour dans la tombe ; mais lui, toujours armé de sa foi vive et de son courage d’apôtre, il demeure debout sur la brèche et peut enfin contempler avant sa mort (373) Ja belle victoire de l'Eglise sur l'hérésie arienne.
Malgré les réclamations d'Arius et de ses partisans, le concile rédigea un symbole de foi, dans lequel on professait que le Fils est de la substance du Père, Dieu comme le Père, consubstantiel au Père. Gette expression, qui enlevait tout espoir de subterfuge, qui anéantissait les faux-fuyants dans lesquels l'hérésie a coutume de s’envelopper, rencontra une vive opposition ; mais, à la fin, tous souscrivirent ce symbole, à l'exception de deux qui furent exclus de la communion de l'Eglise et exilés.
Les écrits d’Arius furent condamnés. Constantin, devenu le protecteur des lois de l'Eglise, ordonna qu'ils fussent livrés aux flammes, et défendit, sous peine de mort, de garder un exemplaire de ces écrits.
Les décrets de Nicée et ces mesures sévères de répression ne suffirent pas pour éteindre l’hérésie. Comme d'ordinaire, elle continua à s’agiter ; elle chercha à échapper au coup terrible dont elle venait
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d'être frappée, en se réhabilitant à la cour. Arius et l'un de ses amis parvinrent à tromper Constantin ; ils signèrent un symbole de foi, orthodoxe en apparence, mais qui ne contenait pas le fameux mot de consubstantiel. De suite l’empereur donna ordre à Athanase de recevoir Arius à la communion de l'Eglise ; le saint refusa énergiquement et demeura toujours inaccessible à la flatterie, aux promesses et aux menaces.
Dès lors on résolut de le perdre ; les plus atroces calomnies furent répandues contre lui. IL est des gens qui semblent n'avoir d'autre rôle en ce monde que de noircir la réputation des auvres; ils passent leur vie à épier la conduite du prochain, pour se donner ensuite l’infernale satisfaction de publier partout ses délits le plus souvent supposés; de leur langue ou de leur plume découle le venin du mensonge, aussi naturellement, ce semble, que l’exubérance de sève s'échappe de certains arbres aux beaux Jours Qu printemps : tels furent les Ariens. Ils contestaient Ia légitimité de l'élection d’Athanase ; ils l'accusaient d’avoir fait périr un évêque, de lui avoir coupé la main droite pour s'en servir dans des opérations magiques, d'avoir commis des sacriléges, etc.
li dut comparaître devant le conciliabule de Tyr, qui se composait presque exclusivement d’ariens (335). Sa justification fut si habile et si complète, es trames perfides de ses accusateurs furent si bien dévoilées, qu’un rire bruyant éclata parmi les personnes présentes et fit monter la rougeur au front
de ses ennemis. Mais sa perte était décidée; rien ne pouvait le soustraire à une condamnation ; il . fut déposé et exilé un peu plus tard, par l’empereur, à Trèves, dans les Gaules. C'était la première scène de ce lriste drame.
Dans la seconde, on vit Arius, d'abord exclu de l'Eglise d'Alexandrie, ramené solennellement à Constantinople et réintégré dans ses fonctions, en dépit des protestations énergiques de l’évèque de cette ville. Le scandale était au comble ; partout on faisait des prières publiques pour que Dieu infligeàt un châtiment exemplaire à l’hérésiarque. Ses parlisans choisirent un dimanche pour le conduire en triomphe à l’église; le saint évèque Alexandre, déjà octogénaire, protestait contre cette ovation sacrilége et conjurait le ciel de ne pas permettre l’abomination de la désolation dans lelieu saint. La main de Dieu s’appesantit sur l’infâme Arius. Au moinent où il traversait le forum de Constantin et que son or. gueilleuse insolence allait croissant, il fut saisi d’une indisposition subite, et se fit conduire dans un endroit retiré. Au bout d’un certain temps, on s’étonna de ne pas le voir revenir. Un valet frappa; mais pas de réponse. Il ouvrit.…un cri d'horreur s'échappa de sa poitrine. Arius gisait sur le carreau, crevé par le milieu du corps comme Judas, et les entrailles répandues autour de lui. (Ce fait est rapporté par saint Athanäse, Rufin, Sozomène, Théodoret et saint Epiphane.
Cette mort horrible d’un hérésiarque qui avait
bouleversé l'Eglise depuis vingt ans, qui avait rempli l'univers du bruit de son nom, et qui allait ajouter un nouveau sacrilége à la longue série de ses forfaits, parut à tout le ; “upie chrétien un juste chàtiment, un effet de la malédiction divine. Aussitôt la foule encombra les églises, qui furent illuminées ; les catholiques reprirent confiance ; mais les ariens, partagés entre la crainte, la confusion et la rage, se décidèrent de nouveau à faire une lutte désespérée.
Malheureusement pour les catholiques d'Orient, Constantin mourut l’année suivante (337). [l avait reconuu ses torts envers saint Athanase et avait ordonné sou rappel. Le grand évèque rentra daus Alexandrie comme un triomphateur ; les chrétiens, ivres de bonheur, ne savaient comment manifester leur joie ; ils allèrent au devant de lui, en l'acclamant avec enthousiasme.
L'empire fut partagé entre Constantin et Constant qui gouvernèrent l'Occident, et Constance qui: présida aux destinées de l'Orient. Les deux premiers professaient ouvertement la foi de Nicée ; Constance, au contraire, se montra toujours le fidèle protecteur des ariens. De là, d’inévitables dissensions qui rallumérent lincendie mal éteint. Les ariens relevèrent Ia tète, cherchèrent à faire Géposer les évèques de Constantinople et d'Alexandrie, répandirent le venin de leurs calomnies à la cour des Lois empereurs et jusqu'auprès du Pape saint Jules, à Rome. Un concile d’Antioche (341) déposa saint Athanase et mit sur le siége épiscopal d'Alexandrie
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Grégoire de Cappadoce, arien déclaré, homme d’un caractère farouche, dépourvu de toutes les qualités d'un évèque ; il fit son entrée dans la métropole à la tète d’une troupe de gens sans aveu, de juifs, de païens, d'hommes sans foi et sans mœurs, qui étaient armés d'épévs et de massues. Les églises furent pitlées, les vierges, trainées hors de leurs couvents et fouettées en public, les moines, enchainés comme des bètes de somme, les personnes les plus considérables, meurtries de coups et jetées en prison ; il parcourut ainsi toute l'Egypte, semant la terreur sur son passage. Les catholiques eurent horreur d’un tel monstre et des atrocités dont il se rendait coupable ; ils fuyaient à son approche comme à la vue d’un ennemi dangereux.
Saint Athanase parvint à s'évader au milieu des
ténèbres de la nuit ‘il partit pour Rome, laissant à
ses chères ouailles une protestation pleine d'énergie, de feu et d'éloquence.
Le Pape saint Jules I tint un concile à Rome (342), auquel furent présents cinquante évêques; les ariens qui avaient demandé cette assemblée, refusèrent de sy rendre. L'innocence d’Athanase y fut reconnue ; on ie maintint dans sa dignité ainsi que tes autres évèques expulsés de leurs siéges, et l’on annulla tout ce qu'avait fait le concile d’Antioche.
Comme les évêques orthodoxes continuaient à être exposés à toute espèce de violences et de mauvais traitements, le Pape voulut faire un suprème effort pour rétablir la concorde. Il convoqua un
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grand concile à Sardique, ville d'Ilyrie (347); en. viron deux cents évêques y assistèrent et furent présidés par les légats du Pape; plusieurs avaient apporté avec eux les chaines de fer et les instruments de torture, comme autant de témoignages vivants de l'oppression qu'ils avaient subie.
Athanase comparut devant le concile, toujours calme et serein ; son innocence fut de nouveau reconnue, ainsi que celles des autres évèques incriminés. Les ariens,—le croirait-on ?,—sous prétexte que leur vie était en danger dans une ville remplie de leurs ennemis, refusèrent de paraitre au concile, malgré toutes les offres les plus conciliantes qu'on püt leur faire ; 1ls prirent la fuite pendant la nuit et allèrent se former en conciliabule à Philippopolis, en Thrace, à vingt lieues de Sardique: Là,:ils passèrent condamnation sur Athanase et ses collègues.
Constance, effrayé des ordres menaçants de son frère Gonstant, écrivit à Athanase, pour lui accorder 11 permissiou de retourner à Alexandrie. Dans l'intervalle, l’intrus, Grégoire de Capadoce, avait succémbé au milieu d'une éméute populaire. Le retour de l’illustre exilé, après une absence d’environ sept ans, fut une réjouissance publique ; ce n'étient plus qu'actions de grâces solenneiles, festins, lies religieuses ; les églises ne pouvaient contenir l' loule; les monastères se peuplèrent de vierges, et la foi, ralé...ie un instant par les scandales des dernières années, reprit un nouvel essor sous la vigoureuse impulsion du héros chrétien.
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L'arien Constance se trouva seul maître de l'empire (350), par suite de la mort de ses frères Gonstantin et Constant. [L’hérésie commença de nouveau à chan. ter victoire. Dans un premier concile tenu à Sir. mium, en Pannonie, en 351, les ariens déposèrent l’'évèque Photin, qui était tombé dans l'erreur des antitrinitaires, Sabellius et Paul de Samosate. Ils firent rédiger par Marc d’Aréthuse une formule de foi, connue sous le nom de première formule de Sirmium, et que signèrent plusieurs évèques. Elle ne contient rien de contraire à la foi ; seulement Le fameux mot de consubstantiel ne sv trouve pas. Ils célébrèrent encore deux autres conciles dans la mème ville ; l’un, en 357, où l’on formula une pro: fession de foi absolument arienne : c’est la seconde formule de Sirmium; l’autre, en 339, dans lequel on rédigea un nouveau symbole connu sous le nom de troisième formule de Sirmium. Il est important de noter les dates de ces assemblées.
Sur ces entrefaites, peu de temps apres le premier concile de Sirmium, le Pape Jules I, défenseur intrépide de la foi de Nicée, ami et protec teur d’Athanase, alla recevoir au ciel la récompense de :.2s travaux et de ses vertus. Ileut pour successeur Libère, prêtre d’une conduite irréprochable, d’une piété solide et d’une grande fermeté (Mai, 35%.
Les ariens continuaient leurs intrigues à la cour de Constance. Ce prince qui se trouvait à n'avoir plus ni frère, ni rival à ménager, accueillit avec bienveillance les calomnies anciennes et nouvelles
dirigées contre Athanase ; son ambition satisfaite lui avait tourné la tète ; il devint le jouet d’infâmes délateurs. Le saint évèque d'Alexandrie, avecsa perspicacité ordinaire, voyait bien l'orage grossissant sur sa tête et sur cell: de tous les catholiques. Il s'eforça de ne donner aucune prise aux accusations, se montra attaché à l'empereur, et prit le parti de rester dans son diocèse, toujours à son poste.
Constance, voyant qu’il ne pouvait attirer Athanase à la cour, fut heureux de voir un concile se réunir à Arles, dans les Gaules (353). Le légat du Pape, Vincent de Capoue, présidait l'assemblée. Les évèques ariens v étaient les plus nombreux. L’'empereur avait lui-même préparé un édit qui portait l'exil et l'excommunication d’Athanase ; il le présenta au concile, en accompagnant de menaces et d’invectives contre le saint évêque. Le légat réclama d’une voix timide, et voulut qu'on procédât d'abord à la profession de foi ; mais tous se récrièrent et demandèrent la condamnation d’Athanase. Le légat se tut ; une seule voix osa protester avec énergie contre cette flagrante iniquité : ce fut Paulin de Trèves; mais aussi sa courageuse résistance lui mérita la peine de l'exil.
Cette nouvelle de la défection de son légat jeta le Pape Libère dans une tristesse inexprimable ; il protesta contre cette faiblesse de Vincent de Capoue, la désavoua dans un grand nombre de lettres énergiques, envoyées dans plusieurs diocèses. IL écrivit à Osius : « Après un tel fait, je suis navré de douleur;
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je passerai pour avoir trahi l'innocence, où pour m'être prêté à des doctrines contraires à l'Evangile, Il ne me reste donc plus qu'à mourir pour mon Dieu.» Ces paroles ne sont pas, certes, celles d'un homme qui approuve l’arianisme.
L'empereur, .fier de cette première victoire apparente, pressait les autres prélats d'Occident d'adhérer à la décision des évêques d'Arles, lançait mille injures contre le Pape, et déversait le blâme sur Îles désaveux qu'il faisait de la conduite de son légat.
Libère crut qu’il n’y avait pas de possibilité de remédier au mal autrement que par la convocation d’un nouveau concile ; il désigna à cet effet La ville de Milan (355). Il choisit pour légats Eusèbe de Verceil et Lucifer de Cagliari, tous deux d’une fermelé reconnue et d'une foi pure ; deux ecclésiastiques de Rome vinrent aussi les rejoindre. Constance comptait sur Ja force pour vaincre toutes les résistances.
À peine Eusèbe cut-il pénétré dans la sa.le du concile que les ariens le pressèrent de signer la condamnation d'Athanase ; il s'y refusa et proposa aux prélats de signer d’abord le symbole de Nicéec. Denys, évèque de Milan, commença à écrire son nom; mais on lui arracha violemment la plume des mains: de là, grand tumulte, surtout de la part des ariens, qui comptaient sur les soldats de l’empereur. Le peuple qui se trouvait dans l’église, enterdant ce bruit à travers le voile qui le séparait du concile, se mit à crier: « A bas les
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Ariens ! chassons les Ariens !» On essaya de rétablir le calme, mais inutilement ; on n'obtint la paix que lorsque les sectaires eurent évacué l'église.
Le lendemain, Constance rassembla les évêques
dans son palais Sa conduite en cette circonstance fut bien différente de celle qu'avait tenue son illustre père au grand concile de Nicée. Ilne se contenta pas d'assister aux délibérations et de maintenir le bon ordre ; il voulut imposer ses volontés. Il entra brusquement dans la salle conciliaire, et prélendit prouver que sa doctrine était vraie, parce que Dieu lui avait donné l'autorité sur le monde entier. Lucifer de Cagliari lui répliqua rudement que sa doctrine était celle d’Arius, et que bien des souverains apostats n'avaient pas été châtiés sur-le-champ, foiqu'ils fussent coupables. Constance, frémissant de rage, mit la main sur son épée, et les menaça de l'exil, s'ils ne signaient immédiatement Je décret qu'il avait préparé.
La nuit suivante, au moins cent quarante-sept évèques furent arrêtés dans leurs chambres et conduits dans un noir cachot, d’où ils ne sortirent que pour prendre la route de l'exil, Ils furent relégués en différents endroits, les uns, en Palestine, les autres, en Syrie, d’autres, en Cappadoce. Telle était la manière d'agir de ce despote ; il ne pouvait plus souffrir la contradiction ; son orgueil ne connaissait pas de bornes ; il refusait de croire que le Fils de Dieu est éternel, tandis que lui-même se faisait donner le titre de Son Éternité,
Ce n'était pas tout ; il s'agissait de gagner le Pape à sa cause ; le succès ne pouvait être complet sans l’assentiment du Pontife Romain. Constance envoya successivement plusieurs émissaires d’une habileté reconnue et chargés d'employer tous les moyens possibles pour fléchir Libère. S'ils ne pouvaient v réussir, ils devaient l'emmener de force. Mais ni les riches présents qu'on lui offrit, ni les ruses diplomatiques, ni tous leurs efforts réunis ne purent ébranler-un instant sa fermeté. Naturellement il dut se résigner à partir pour l'exil. Saint Athanuse nous apprend que Libère fit, de la manière la plus touchante, ses adieux à ses frères de Rome, et se mit en route.
Il fallut arrèter à Milan. fl eut une entrevue trèsorageuse avec Constance ; celui-ci traita Athanase de scélérat, de rebelle, fit des miraces au Pape, et lui accorda deux jours de réflexion. Libère demeura, comme il le devait, inflexible dans sa foi et dans sa première résolution. La ville de Bérée, en Thrace, lui fut assignée comme le lieu de son exil, Onlui offrit pour ses dépenses quelques pièces d’or; il les refusa avec indignation. Théodoret (1) raconte que, le lendemain, des gcrdes attendaient à la porte du palais impérial ; on en vit sortir un vieillard, seul, pâle, enchaîné : c'était Libère qui payait de sa liberté son attachement à sa foi et à son Dieu.
Constance voyait bien que l'emploi de la force matérielle ne lui assurait aucun succès véritable;
(') HE. L IL, c. 16.
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ces exilés, toujours inébranlables dans leurs croyances, étaient en réalité autant de vainqueurs qui troublaient le repos du despote. Quelques écrivains racontent qu'il parvint, à force de mauvais trailements, à faire souscrire une formule de foi arienne au célèbre Osius, vieillard centenaire, qui s'était constamment révélé au monde comme le plus vaillant champion de l'orthodoxie romaine. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Osius mourut dans la communion de l'Eglise, comme nous l'apprennent saint Athanase et saint Augustin.
Tous ces faits nous montrent combien il en coûtait aux catholiques pour conserver leur foi à cette époque de tyrannie religieuse. |
Les échos du palais impérial répétaient encore bien souvent le nom d’Athanase; on voulait le perdre et ce n’était pas chose facile. Il vivait paisiblement dans son diocèse, faisait le bien, se consumait en œuvres de zèle et laissait gronder l'ouragan autour de lui. Des espions officiels surveillaient ses moindres démarches, et l’imporiunaient pour des bagatelles. Deux fois ils voulurent lui faire quitter la ville ; il leur demanda s'ils avaient des ordres de l'empereur pour en agir ainsi, et sur leur réponse négative, il leur déclara qu’étant entré à Alexandrie avec l'autorisation de l’empereur, il n’en sortirait que par son ordre formel.
Pour couper court à toutes ces démarches infruc-
tueuses, on fit cerner par cinq mille légionnaires bien armés, l’église de saint Théonas où se trouvait
l'évêque avec le peuple en prières. l’ersonne ne pouvait quitter l'enceinte du temple ; Athanase demeura calme, Bientôt les portes furent brisées ; un massacre effroyable s'ensnivit ; les cris percants du désespoir se faisaient entendre ; le sang coulait à flots et l’on vit, à la fin, le pavé du temple jonché de cadavres. Les chrétiens avaient sollicité et protégé la fuite d'Athanase : il se cacha d’abord dans une citerne resséchée, puis il s'enfonça dans les déserts de Tabennes, où il passa six longues années, déguisé en moine, échappant à toutes les perqutsitions minutieuses que firent ses ennemis et aliant secrètement d'un couvent à un autre. Son activité ue l'abandonna pas; il réfutait l'arianisme, exposail la doctrine catholique, se disculpait des calomaies qu'on lançait contre lui, racontait son histoire, édifiait les religieux qui le révéraient comme un père.
Les ariens lui avaient donné pour successeur un véritable monstre, nommé George, fils d'un foulon de Cappadoce. Ils avaient agi de même à Rome, et avaient élevé furtivement le diacre Félix au souverain pontificat, à la place de Libère qui était en exil. Mais beaucoup d'évèques refusèrent de communiquer avec ces intrus qu'ils regardaient comme
des schismatiques, et résistèrent aux menaces de la.
puissance séculière.
. C'est à peu près vers celte époque que l'orgueilienx Constance vint visiter Rome, entouré de son plus brillant cortége, La haine qu'on portait à Félix,
était si forte, qu'on ne voulait pas mème paraitre dans les édifices où il se trouvait, et qu'une violente sédition s'en étaitsuivie. La présence de l’empereur à Rome était une circonstance favorable pour se débarrasser de Félix, et pour faire revenir le Pontife proscrit, qui occupait une si large place dans les cœurs (357).
Les matrones romaines, sur le conseil de leurs maris, résolurent de se rendre en grande pompe au palais impérial et de solliciter Le retour de Libère, de leur véritable pasteur. Constance, froissé de cette demande, sut cependant se contenir ; il essaya, par tous les moyens possibles, de les décider à garder Félix, qui était bien capable, disait-il, de les gouverner et qui adhérait à la foi de Nicée : tout fut inutile. Ces bonnes dames romaines se récrièrent et continuerent leurs instances. L'empereur, craigant quelque nouvelle sédition dans Ja ville, accéda à leur demande, et ordonna que le vénérable Pontife, exilé depuis deux aus, fût rappelé à Rome.
C'est ou à l’époque de son retour, ou pendant son exil, que l’on prétend que Libère signa une formule de foi arienne, afin d'obtenir sa liberté. Nous verrons la fausseté de cette accusation.
Constance fit une tentative pour rétablir la paix. Il voulut que Libère et Félix administrassent l'Eglise en commun, afin que chaque parti eût son évêque ; mais tout le peuple s’écria d’une voix: « Un seul Pia, un seul Christ, un seul évêque!» L’empe-
reur dut fléchir devant la crainte d’une commotion populaire.
Libère rentra dans Rome aux acclamations de toute la ville ; la joie était universelle. Félix fut ignominieusement chassé par deux fois ; on ne voulait plus le voir dans les murs, tant était grande l’animosité du peuple romain contre ceux qui communiquaient avec les ariens, et l'attachement qu'il portait à la doctrine catholique et à son représentant.
Au milieu de ces luttes, l'arianisme s'était partagé en deux factions: les ariens purs (anoméens), et les semi-ariens (ou ariens modérés). L'empereur, quiavait vu avec peine le retour du Pontife, se rendit facilement à la demande des sectaires, qui voulaient tenir deux conciles: l'un, en Occident, à Rimini l’autre, en Orient, à Séleucie. Le Pape n’y prit aucune part, ni par lui-même, ni par ses légats. A Séleucie, le semi-arianisme l’emporta, malgré la fermeté et la science des évêques catholiques, parmi lesquels se trouvait saint Hilaire de Poitiers, alors en exil. À Rimini, l’empereur fit présenter une formule de foi ambigue, susceptible d’un sens catholique, mais qui pouvait aussi prêter flanc aux subterfuges ariens; les évêques reçurent l’ordre de la signer, sous peine d’exil. Après beaucoup d’hésitations qu’ils payèrent de mauvais traitements, ils acceptèrent ce formulaire, plutôt par amour de la paix que par abandon de la vraie doctrine (359).
Les ariens entonnèrent de suite le champ du triomphe et interprétèrent cette formu.e dans leur sens hérétique, Les Pères de Rimini en furentdans
la désolation, mais il était trop tard. Saint Jérôme
dit à ce sujet, que «l'univers fut étonné de se trou-
ver arien»: preuve frappante qu'il ne l'était pas réellement, car on n'est jamais étonné de se trouver ce que l’on a voulu ètre en effet.
Le Pape Libère, toujours attaché à l'orthodoxie, se prononça formellement contre le concile de Rimini, etenvoya sa sentence dans les provinces. Les évèques, dociles à la voix de leur chef, désavouèrent sans délai tous les actes de celte assemblée, répudièrent les subtilités équivoques des ariens, et protestèrent qu'ils n'avaient jamais donné à celte formule de Rimini le sens que lui donnaient leurs adversaires. Cette conduite ferme du Pape, jointe aux efforts incessants d’'Athanase et d'Hilaire, qui étaient reve-. nus de l'exil, “on-seulement troubla la joie de la victoire passagère que l'erreur venait de remporter, mais encore ramena la plupart des chrétiens à l'orthodoxie.
Sur ces entrefaites arriva la mort de l'empereur ‘onstance (361). Julien l'Apostat, son sucesseur, et Valens, firent bien encore la guerre aux catholiques, trouvèrent moyen d'envoyer saint Athanase en exil deux fois, mais la lutte était presque finie. L’arianisme qui n'avait vécu que par la gracieuse protection'de l'empereur, se vit alors réduit aux mouvements convulsifs de l'agonie. Théodose lui porta le coup mortel. Cette puissante hérésie se propagea dans l'Eglise à l’ombre du pouvoir impérial, par la
violence, par les habiles combinaisons de l'intrigue
et de l'hypocrisie, par la politique, le servilisme et l'indiuérence religieuse des cours. Saint Athanase, qui l'avait vue à son berceau, eut la consolation, après cinquante ans de luttes personneiles, de la contempler sur son déclin. Le nom de ce grand homme, en qui se perscunifiait l’orthodoxie, remplit l’histoire de l'Eglise au quatrième siècle. Il mourut l'an 373, à Alexandrie, dans le calme et la paix, entouré de la vénération de tous les chrétiens.
Maintenant, Messieurs, que je vous ai rappelé les diverses phases par lesquelies passa l’arianisme, aiusi que les principaux personnages qui participèrent à cette lutte gigantesque, il est temps d'aborder la question que je me posais en com: mençant : |
Le Pape Libere est-il tombé dans l’arianisme ?
Je réponds catégoriquement: xox.
Je vais exposer aussi clairement que possible les arguments qui militent en faveur de ce Pontife, et je résoudrai ensuite toutes les difficultés qu’on nous propose.
Le pontificat de Libère peut se diviser en trois époques principales : avant, pendant et après son exil.
I. [est certain qu'avant son exil, Libère fut lun des plus chauds et des plus brillants défenseurs de la foi de Nicéeet du grand Docteur Athanase, Le récit que je vous ai fait des progrès de l’arianisme, récit basé sur les historiens contemporains de Libère, ou très-rapprochés de l’époque à laquelle il vivait, suffit pour établir solidement mon assertion. Rappe-
le not qu‘ mer bon dan, aau règl desp cou gén ë Vo demé résis| pro le flé, mais thoda il lui lui ] mêm e
lez-vous la conduite de ce Pape, lorsque sou légat l'a trahi au concile d'Arles (354) et a consenti, sous l'empire de la crainte, à la condamnation d'Athanase, Sans tarder un instant, il désapprouve les actes du concile et la manière d'agir de son légat; puisil loue le courage, la grandeur d'âme des évêques q'ii n'avaient pas voulu se prononcer contre Athanase, et qui avaient pour cela été condamnés à l'exil.
Le Pape Libère manifeste, dans plusieurs lettres, le chagrin extrème que lui a causé la faiblesse de Vincent de Capoue. Il demande la convocation d’un nouveau concile, qui se réunit à Milan (355); ceux qu'il a chargés de le représenter, s’acquittent fidèlement de leurs fonctions, défendent vaillamment la bonne cause et reçoivent ses encouragements. Mais dans cette assemblée tout se fait par violence, il n’y aaucune liberté d'action chez les évèques ; la terreur règne partout. Aussi ceux qui osent résister au despotisme impérial, paient bien cher leur acte de courage; l'Orient voit arriver dans ses provinces ces généreux confesseurs de la foi.
Vous avez pu remarquer aussi combien Libère demeure fermé dans sa foi, avec quelle énergie il résiste aux menaces, comme aux plus séduisantes promesses des envoyés de Constance. Rien ne peut le fléchir; il quitte Rome ; on l’en enlève de force ; mais il emporte avec lui le précieux trésor de l’orthodoxie. Il arrive à Milan ; l’empereur le menace ; il lui donne deux jours pour réfléchir; il a devant lui la perspective de l'exil Libère, toujours le même, conserve intact le dépôt de la dagitine que
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Jésus-Christ lui a confié; sa charge de pasteur de l'Eglise universelle ne lui permet pas de la trahir. Il est relégué à Bérée, en Thrace.
IT. Vous savez ébitenntquelté conduite courageuse et noble il tient après son retour de l'exil. IL répudie les actes äu concile de Rimini, admet à la communion ceux qui professent la foi de Nicée, et rejette du sein de l'Eglise ceux qui osent encore adhérer à la formule de foi équivoque des ariens. Nous reviendrons sur ce sujet.
Il est certain de plus que Libüre a été constamment considéré après s1 mort comme u1 homme d’une sainteté remarquable : ce qui a fait que son nom a été inséré dans les plus anciens martyrologes des Latins, dans les ménologes des Grecs, et que sa fête était séiébrée solennellement chez les Coptes et les Ethiopiens. Si Baronius, qui a été chargé de revoir la dernière édition du martvyrologe romain, n’a pas jugé à propos d'y laisser son nom, c'est probablement parcequ’il ne l’a pas trouvé dans le martyrologe d’'Usuard dont il se servait, et aussi parce que, trompé par des documents apocryphes, il a ajouté foi à La chûte du Pape Libère.
Voulez-vous savoir maintenant comment les Pères de l'Eglise et les anciens écrivains ont appprécié ce Pontife ? Saint Basile (1) l'appelle bienheureux, trèsbienheurer®; Saint Epiphane, (2) Pontife d'heureuse mémoire ; Gassiodore, (3) Le grand Libère, le très-saint
(1) Ep. 265, al, 74,
(3) Haer, 70, 2,
(3) Higf, tripark, |, V, 9, 18.
Les
évéque qui surpasse tous les autres en mérile ; Théodoret, (1) l'illustre et victorieux athlète de la vérité; Sozomène, (2?) homme en tout point remarquable. Saint Ambroise, (3) rappelle avec effusion de cœur à sa sœur Marcelline, qui demeurait à Rome, le bonheur qu’elle a eu de recevoir le voile des mains de ce très-saint Pontife, et l'obligation c'1 elle est de mettre en pratique les sages conseils qu il lui donna alors.
Il est bien évident que tous ces témoignages si flaiteurs, qui se rapportent au Pontife déjà dans la tombe, et dans lesquels on fait l'éloge de sa sainte vie et de son heureuse mort, ne sauraient s'appliquer à un Pape qui serait tombé dans l’hérésie.
Ces témoignages positifs qui ont trait à toute la carrière de Libère, sont tels qu’il faut des arguments positifs et péremptoires pour les détruire. Il ne suffit pas d’une simple conjecture, d’un texte douteux, d’un argument négatif : tout cela ne saurait établir une démonstration solide.
Quand vous voyez un citoyen, homme de conscience et de devoir, surmonter les plus grands obstacles, souffrir même les mauvais traitements et l'exil pour ne pas trahir la confiance qu'on a mise en lui, vous n'allez pas le condamner sans preuves directes et sur un simpie scupçon ; de même dans le cas qui nous occupe.
[IL Mais voyons les preuves apportées par nos
(1) H. E. Il. IX, c. 37.
(2) H.E.L IV, c. 15.
(3) L': Virginibus, 1. III, c, 1.
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adversaires contre le Pape Libère. Je vais vous les exposer successivement et dans toute leur force ; puis je donnerai ma réponse à chacune d'elles.
On objecte 1° le témoignage de saint Athanase, qui, dans son Histoire des ariens aux moines (nn. 4l, 42 et 45), raconte d'abord les mauvais traitements que les ariens avaient fait subir à des prètres, à des diacres, et en particulier au Pape Libère, afin de forcer l'Eglise de Rome à participer à leur impiété, et ajoute ensuite: «Libère, après deux ans d'exil, succomba enfin, et souscrivit, par la crainte de la mort dont on le menaçait; mais cela même prouve la haine de Libère contre l’hérésie et ses sentiments favorables pour Athanase tant qu'ii 2 été en liberté; car tout ce qu’on fait contre ses premiers sentiments, par la force des tourments, doit être altribué à la malice des persécuteurs, et non pas à ceux qui succombent par la crainte.» Plus loin, il raconte la chûte du vieillard Osius, son repentir, et l’'anathème qu'il passa, avant de mourir, contre l'hérésie grienne. -
Dans son Apologie contre les ariens (n. 87), il dit: «Quoique Libère n'ait pas supporté les misères de l'exil jusqu’à la fin, il les a néanmoins supportées pendant deux ans, parce qu’il connaissait parfaitement la conspiration formée contre nous. »
A cette objection je réponds que, lors même que ce texte serait authentique, il ne s'ensuivrait absolument rien contre l’orthodoxie et l’infaillibilité du souverain Pontife. En effet, lorsque nous parlons
de définitions de foi, rendues soit par un Pape, soit même par un concile œcuménique, il n’est jamais question de définitions notoirement extorquées par la violence ou par la crainte, mais de définitions données librement et volontairement. Du moment qu'il y a eu violence, soit auprès d’un Pape, soit au sein d'un concile, les décrets sont répulés nuls, parce qu'ils ne sont plus l'expression des sentiments de celui qui juge; la violencé ne serait pas nécessaire, si telle était son opinion. Or, d’après le texte cité, Libère n'aurait souscrit que par suite des rigueurs de l'exil et des menaces de mort. Donc il n'y a pas eu la liberté requise, et par conséquent pas ‘de définition. Si Libère eût jugé que telle formule de foi était orthoxe, il est bien évident que les menaces de mort pour la lui faire adopter, eusseut été superflues ou mème ridicules.
Mais, Messieurs, il est une autre réponse qui est encore plus radicale et plus satisfaisante, parce qu'elle sape ia difficulté par sa base. C’est que ces textes sont apocryphes, ne sont pas de saint Athanase, mais ont été ajoutés plus tard à ses œuvres. Voici mes raisons ; elles me paraissent péremptoires.
lo De l’aveu de tous les critiques, saint Athanase composa son Apologie contre les ariens an plus tard en 353; quelques-uns nous donnent même la date de 350 ou 351. Or, la prétendue chüûte de Libère n'a pu avoir lieu avant 358, et il est bien évident que saint Athanase, écrivant en 353, n’a pu parler de la chûte de Libère et d'Osius, qui aurait eu lieu au moins cinq ans plus tard. Donc ces textes, qu’on
nous objecte, sont des additions faites postérieurement.
20 Dans son Histoire des ariens aux moines (n. 4), il parle souvent de Léonce, actuellement évéque d’Antioche (qui nunc Antiochiae episcopus est). Or, Léonce est mort un an ou deux avant la chûte de Libère, et deux ou trois ans avant la rétractation et la mort d'Osius. Donc saint Athanase, qui écrivait cette Histoire du vivant de Léonce, n’a pu parler de la prétendue chûte du Pape, puisqu'elle n'aurait eu lieu qu'après la mort de ce même Léonce. Donc les passages, où il est question de ces événements, sont l’œuvre d'écrivains, probablement ariens, postérieurs à saint Athanase.
30 Cette même Histoire des ariens renferme, au sujet d'Osius, une foule d’inexactitudes, de contradictions et d’appréciations injustes. Or, personne n'ignore que saint Athanase est un des écrivains les plus logiques et les plus justes de son temps.
40 Dans tous ses autres ouvrages, ce grand Docteur loue sans aucune restriction le Pape Libère ; il nous le représente comme un homme apostolique, comme un homme d’une grande droiture d'esprit et d’une parfaite pureté de doctrine ; il le regarde comme un évêque irréprochable, comme un héraut de la vérité, comme un pauvre exilé dont le seul crime est d’avoir combattu l’hérésie arienne, et d’avoir refusé de souscrire à sa condamnation. (1) Comment eût-il pu parler, en termes si élogieux, d’un homme qui aurait sacrifié sa foi? Pourquoi tant de réserve sur
(!) Ep. ad episc. Ægypti ; Apolog, pro fuga sua.
sa chûte dans plusieurs circonstances, et si peu dans l’autre ?
5 Tous les historiens de cette époque, tels que Rufin, Socrate, Sulpice-Sévère, Théodoret, Sozomène, qui vécurent peu de temps après saint Athanase, ne disent pas un seul mot de l’histoire de ceite chüûte ; ils avaient cependant entre les mains les ouvrages de ce grand évêque. Donc ce récit n’y avait pas encore été inséré
De tout ceci je conclus que ces textes sont apocryphes. |
On objecte 20 le passage suivant de saint Hilaire, dans sa troisième requête à l'empereur Constance, qu'il apostrophe directement en ces termes: « Vous avez porté la guerre jusqu'à Rome, vous en avez arraché l’évêque, et je ne sais si vous avez été plus impie en l’exilant qu’en le rappelant. »
Je réponds que ce texte ne prouvé rien, puisque saint Hilaire à pu tenir ce langage, sans cependant supposer la chûte de Libère. Ne fait-il pas plutôt allusion aux mauvais traitements que ce Pape eut à subir de la part de l’empereur, lorsqu'il le rappela? Dès lors il pouvait écrire qu’il ne savait si l'empereur avait été plus impie en l’exilant qu’en le rappelant. Il y avait impiété et scélératesse dans les deux cas.
On objecte 30 deux passages de saint Jérôme, l’un tiré du livre des Hommes illustres, c. 97; Pautre tiré de sa Chronique, à l’année 352. Le premier est ainsi conçu : «La mémoire de Fortunatien (évèque
d'Aquilée) est en exécration, parcequ'il fut le pre-
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mier qui sollicita et détermina Libère, évêque de Rome, lorsqu'il allait en exil pour la foi, à souscrire à l’hérésie.» Le second renferme les paroles suivantes : « Au départ de Libère pour l'exil, le clergé de Rome jura de ne jamais reconnaitre d'autre évêque que lui; mais, Félix ayant été ordonné par les ariens, plusieurs se parjurèrent, et un an après, ils furent chassés avec lui, lorsque Libère, vaincu par les ennuis de l'exil, souscrivit à l'hérésie et entra dans Rome en triomphateur. »
Voici les observations que j'ai à faire sur ces textes :
1° saint Jérôme est sans doute un grand saint, très-versé dans la science des Ecritures, mais d’une ““torité moins grande en histoire, parce que son Cu:aCtère impétueux le portait parfois à narrer d’après les bruits populaires, auxquels il ajoutait une trop grande confiance.
2 Quand saint Jérôme écrivit ces ouvrages, il était fixé en Orient, où les partisans de l’arianisme propageaient la rumeur de la chûte de Libère, et ily avait déjà plus de trente ans que ce Pape était revenu de l'exil. é
30 Il dit que Fortunatien sollicita et détermina Libère à souscrire. Or, tous les écrivains contemporains nous apprennent que Fortunatien avait en hor’eur les doctrines ariennes, qu’il subit courageusement les rigueurs de l'exil, et demeura inviolablement attaché à la foi orthodoxe. D'où je conclus ou que saint Jérôme s’est trompé sur ce fait, où que
ET LE PAPE LIBÈRE. 175 son ouvrage des Hommes illustres a été interpolé: ce qui est assez vraisemblable.
4° Il y a une contradiction évidente entre ces deux textes de saint Jérôme. Dans le premier, Libère, se rendant au lieu de son exil, cède devant les instances importunes de Forlunatien; dans le second, Libère nous est représenté comme vaincu par les ennuis de l'exil et souscrivani à l'hérésie. Comme on le voit, ces textes assignent à la chüte de Libère des causes et des époques différentes.
50 Comment comprendre l'entrée triomphale du Pape à Rome, s’il a trahi la foi, cette foi à laquelle les Romains étaient si sincèrement attachés qu'ils n'avaient pu supporter la présence de Félix ? On conçoit cette Joie universelle, ces applaudissements, si Libère a persévéré dans l’orthodoxie ; autrement cet accueil sympathique et pompeux n’a plus de sens.
69 De l’aveu de tout le monde, la Chronique de saint Jérôme est corrompue et remplie de fautes dans les exemplaires soit imprimés, soit manuscrits. Ajoutez à cela, que le plus ancien manuscrit qui existe de cette Chronique, au Vatican, ne renferme pas ce qui concerne la chüûte de Libère.
Nous pouvons donc conclure légitimement que ces témoignages ont été introduits dans le texte de saint Jérôme par les ariens, ou bien, si on les admet comme authentiques, ils ne peuvent avoir d'autre autorité que celle de simples rumeurs qui circulaient chez le peuple, comme l’affirme d’ailleurs Sozomène.
On objecte 40 le témoignage de Philostorge, rap-
porté par Photius. (:) Mais Philostorge était un arien déclaré, et tous ses écrits tendent à démontrer que l’arianisme est la vraie religion chrétienne. Photius lui donne aussi l’épithète significative de lrès-menteur. Notons de plus qu'il nous montre Libère souscrivant avec Osius contre le mot de consubstantiel et contre Athanase—ce qui est nié catégoriquement par Sozomène,—et que cet acte eut lieu à Sirmium dans un synode : ce qui suppose que Libère se trouvait en cette ville avec Osius. Or, ceci est absolument faux et contredit toutes les données de l’histoire. |
Où objecte 50 un témoignage de Faustin qui semble insinuer, d’après les paroles de Constance accordant le rappel du Pape, que Libère avait déjà fait des concessions à l’hérésie. Or, tout le monde s'accorde à reconnaitre qu’à l’époque du voyage de l’empereur à Rome, on n’avait encore fait aucune demande à Libère à ce sujet, et que par conséquent il n'avait pas mème eu l’occasion de faire à l'erreur de fâcheuses concessions,
On objecte 60 quatre lettres que Libère aurait écrites, l’une, aux évêques d'Orient (Pro deifico timorce); la seconde, aux évêques Valens, Ursace et Germinius (Quia scio vos); la troisième, à son légat, Vincent de Capoue (Non doceo) ; la quatrième, aux évêques d'Orient (Studens paci). Ces Lettres se trouvent consignées dans des fragments que quelquesuns ont attribués à saint Hilaire.
(1) Abrégé de PHistoire de Philostorge, 1. IV, n. 3,
Mais la plupart des érudits modernes rejettent ces lettres comme certainement apocryphes; elles ne sont pas de Libère, et les fragments qui les conlienpent, ne sont pas non plus de saint Hilaire. Elles sont écrites dans un style d'écolier qui ne sait pas encore le latin; elles sont remplies de faussetés, de contradictions et d'inepties. Ceux mèmes qui admettent la chûte du Pontife né s'appuient guère sur ces documents, Je me dispense donc d'en parler plus au long. (1)
On ne doit pas s'étonner qu'il y ait eu tant de faussaires à cette époque. Les ariens étaient capables de tout, pour assurer le triomphe de leur cause. Lorsqu'on les voit exiler, étrangler, assommer des évèques, assassiner des milliers de personnes, doiton être surpris d'apprendre qu'ils ont calomnié quelqu'un ou faussé quelque écrit? N'ont-ils pas élé jusqu'à ajouter secrètement certains articles aux décisions prises en public; jusqu’à désavouer leurs ouvrages, lorsque l'intérût de la secte le demandait ; jusqu'à se vanter d’être favorisés d’apparitions célestes; jusqu'à proclamer qu’ils vaient la copie d’une lettre de saint Athanase au tyran Magnence,—lettre que le saint nie formellement avoir écrite ; — jusqu'à forger des pétitions, simuler des signatures, varier les formules de foi suivant les circonstances et suivant les personnes auxquelles ils s’'adressaient? Ce n'est pas là une fiction ; c’est la pure réalité, appuyée sur des faits qui se trouvent consignés dans les écrits
{1} Les Rollandistes, t, VT do sontembre, et la Rovue des atariaqna histapiques, 1Rf1:19, epf Halte onto question.