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LE PAPE ZOZIME ET L'HÉRÉSIE PÉLAGIENNE.-—LE PAPE VIGILE ET LES TROIS CHAPITRES,.
Les luttes et les victoires de l'Eglise. —Pélage et Célestius. Nature de l’hérésie pélagienne ; elle est condamnée par les conciles de Carthage et de Milève et par le Pape Innocent I. Le Pape Zozime. Son entrevue avec Célestius. Sa lett: 2 aux évêques d'Afrique. Il condamne le pélagianisme, Sa doctrine est conforme à celle de son prédécesseur. —Le Pape Vigile et les premières phases de la controverse des Trois Chapitres. L’'impératrice Théodora protége l’hérésie. Le Pape est mandé à Constantinople. Le Judicatum. Célébration du cinquième concile à Constantinople. Vigile refuse d’y assister. Le Constitutum. Lettre de confirmation du concile. L’orthodoxie du Pape. Il n’y a pas de contradiction entre le quatrième et le cinquième concile, Prudence ct modération de Vigile en cette affaire. —Los mensonges historiques. —Influence de l’Eglise sur les individus et sur la société.
MESSIEURS
Quand on est le contemporain d'événements malheureux, quand tous les jours on voit se produire sous ses yeux les scandales, les apostasies, les guerres civiles, les dissensions religieuses, la persécution du vrai, du bien et de l'honnète, quand on est le témoin obligé des défaillances, des misères morales et des hontes de notre pauvre human'ié, il semble que les années ont l’interminable durée des siècles. En con-
templant notre époque tourmentée par l'esprit révolutionnaire, déchirée par mille sectes religieuses, glacée par le rationalisme, sanctionnant dans la pratique la théorie du fait accompli, en voyant un grand et saint Pape, —dont tout le tort a été de pro: clamer hardiment la vérité à la face de l'univers, — privé de ses droits de souverain temporel, limité dans l'exercice de son pouvoir spirituel, et réduit à ne pas franchir le seuil de sa demeure, toute âme généreuse et chrétienne éprouve un serrement de cœur, un malaise indéfinissable voisin du découragement ; il semble que Ja vertu, l'esprit religieux, la vérité vont finir par disparaître de ce monde ; les uns sont effrayés des dangers que court l'Eglise et prétendent qu'elle n’a jamais eu de tempête aussi effroyable à essuyer ; d’autres, plus confiants, trouvent cependant l'épreuve bien longue, fort pénible, et soupirent après le calme ; d’autres enfin voient dans les misères de notre siècle les signes précurseurs de la fin prochaine du monde.
Messieurs, je suis bien éloigné de la pensée de vouloir me constituer l’apologiste de notre siècle, de ses erreurs, de son esprit antichrétien, de ses doctrines subversives, de ses fausses théories ; je les déplore du fond de mon âme, car je sais tous les maux que notre société en a recueillis, et je n’ignore pas que l'erreur, cette maladie si funesle des intelligences, ne peut produire que des fruits bien amers.
Mais lorsque, faisant abstraction mème des }romesses divines faites à l'Eglise, je reporte mes regards sur l’histoire des dix-huit siècles qui ont
précédé le nôtre, je sens renaître en moi le calme de la confiance ; je vois que le vaisseau de l'Eglise, habitué aux plus violentes tempêtes, ne peut pas périr, et n'a rien à craindre de celle qu'il essuie en ce moment. Nous avons des rationalistes, des esprits forts, des hommes qui osent nier la divinité de Jésus- Christ; mais qu'étaient donc les pélagiens, qui prélendaient pouvoir se passer de tout secours surnaturel, les ariens qui voulaient que Jésus-Christ ne fût qu'un homme, les philosophes, tels que Celse, Porphyre, Julien l’Apostat et tant d’autres, qui se moquaient de nos plus saintes croyances ? Les albigeois, les vaudois, les wicleffites, les hussites, et autres, qui ont bouleversé l’Europe, n'étaient peut-être pas beaucoup supérieurs à nos sectes modernes. Victor-Emmanuel et le roi Guillaume ont eu leurs devanciers dans Ifenri IV d'Allemagne, dans Frédéric Barberousse, dans Henri VIII d'Angleterre et dans les souverains du Bas-Empire, qui se sont emparés de Rome, ou qui ont persécuté l'Eglise avec un acharnement effroyable. Vingt lapes ont été obligés de quitter Rome pour cause de troubles ; plusieurs ont passé une partie de leur pontificat sur une terre étrangère, dans l'obscurité des cachots, et ont mème terminé leur carrière dans l'exil ; ils ont marché les premiers dans la voie des persécutions et des souffrances, dont Pie 1X devait êlre accablé plus que tout autre. |
A Dieu ne plaise que je veuille faire ce rapprochemnt, pour proclamer la supériorité de notre époque sur les âges qui l’ont précédée. Non; la société
actuelle est certainement minée par l'esprit du mal et plus pervertie que jamais. Mais quand je consi. dère tous les combats que l'Eglise a livrés, les perséculions qu’elle à subies dans tous les siècles, et, malgré cela, les victoires qu'elle n’a cessé de remporter sur ses ennemis, quand je vois que tant de sectes sont mortes et que l'Eglise est pleine de vigueur, je trouve dans ce parallèle un sujet d'espérance et de sécurité pour l'avenir. Gette confiance s’affermit encore à la vue de l'unité catholique, qui brille avec un plus vif éclat que jamais, dans la soumission parfaite au Pasteur suprême de l'Eglise universelle.
Messieurs, des questions importantes s'offrent encore à nos études. Je serai obligé de vous rappeler bien des scènes affligeantes, mais aussi nous verrons, comme toujours, l'Eglise couverte de lauriers, et ses Pontifes, fidèles à leur mission, conserver intact le précienx dépôt de la vérité révélée.
Je veux vous entrelenir aujourd’hui du Fape Z0o- Zune, qu'on accuse d’avoir contredit l’enseignement de son prédécesseur, Innocent I, au sujet de l’hérésie pélagienne, et du Pape Vigile dans ses relations avec le Ve concile œcuménique et la fameuse question des Trois Chapitres.
Au quatrième siècle, l'impie Arius avait nié la divinité de Jésus-Christ, et, par là même, la réalité de notre rédemption; Macédonius avait osé rejeter le dogme de la divinité du Saint-Esprit. Le cinquième siècle vit une nouvelle hérésie lever fièrement la tête, vouloir, pour ainsi dire, diviniser l’homme, et proclamer des principes qui rendaivut inutile
l'œuvre de l'Homme-Dieu : c'était le pélagianisme.
Son auteur, nommé Pélage, était né dans la Grande- Bretagne ; on ignore s’il était Griginaire d’Iriart'e ou d'Ecosse. [Issu d’une famille obscure, il demeura étranger aux études littéraires ; ses talents naturels et son audacieuse hypocrisie suppléèrent à ce qui lui manquait du côté de l'étude. Ilétait d'une nature froide, égoïste, raisonneuse, d’un esprit superficiel; aussi admit-il parfois des contradictions évidentes, dont il ne s’apercevait mème pas.
Il se fit moine, mais ne devink jamais clerc. dJusqu'à l'époque où il commença à propager son hérésie, il avait la réputation d’un homme pieux et de bonnes mœurs, comme l’affirme saint Augustin lui. mème. L'estime exagérée de son mérite parait avoir été la principale cause de son erreur. Il s'imaginait, ainsi que certains moines d'Egypte, que ce serait méconnaitre le mérite de la vertu, si elle n'était considérée comme le fruit exclusif de la liberté humaine. Suivant lui, l'homme s’encouragerait plus facilement à la pratique du bien en comptant sur ses propres forces, qu'en recourant à la grâce divine.
Voici les principales erreurs de cet hérésiarque, telles que condamnées dans un concile de Carthage (418). IL niait l'existence du péché originel avec toutes ses conséquences ; il prétendait qu’Adam avait été créé dans la mème condition que nous, qu’il était destiné à mourir, quand même il n'aurait
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à la postérité d'Adam, et par conséquent aucune souillure dans les enfants.
Il faisait une distinction entre le royaume des cieux et Ja vie éternelle ; le baptème, d’après son système, était nécessaire pour entrer dans le royaume des cieux, mais non pas pour obtenir la vie éternelle. L'existence du péché originel une fois niée, il s’ensuivait qu'il n'avait pas affaibli la volonté humaine, et que l’homme, par ses seules forces et sans le secours de la grâce, pouvait éviter tout péché, surmonter toules les tentations, accomplir tous les préceptes. Si parfois il feignait d'admettre un péché originel, il ne le faisait consister que dans l'imitation de la faute d'Adam par les autres hommes, de même que, sous le om de gréce, il n’entendait pas le secours surnaturel qui agit en nous, qui illumine nos intelligences, et qui détermine librement nos volontés, mais simplement un secours naturel ou extérieur, tel que le libre arbitre, les exemples de Jésus- Christ, les lumières de l'Evangile. On prétend qu'il admit aussi, à une certaine époque, la grâce intérieure ; mais, dans tous les cas, il nia toujours qu’elle fût nécessaire et gratuite, Dieu devant la distribuer selon les mérites de chacun. Ïl est bien évident que l’homme pouvant se suffire à lui-même, ct n'ayant aucunement besoin de la grâce divine, l'Incarnation de Jésus-Christ et les souffrances qu'il a endurées pour n us mériter cette grâce, devenaient tout-à-fait inutiles. (C'était le rationalisme
du cinquième siècle.
: Pélage commença à répandre à Rome ses funestes
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doctrines, Il gagna à sa cause un partisan zélé dans la personne de Célestius, noble d’origine, avocat habitué aux ruses, aux subtilités chicanière ‘ : barreau, doué de beaucoup de talents, qu'it emp.. ga malheureusement à la défense de l'erreur ; ilétait naturellement fourbe et astucieux. Ils devinrent amis intimes et partirent pour l'Afrique, en 411. De là, Pélage se rendit en Palestine ; Célestius demeura à Carthage, et demanda la faveur d’être admis à la communion de l'Eglise de cette ville. IL fut frustré dans son attente ; car on lui signifia de comparaître devant un concile, à cause des doctrines qu’il enseignait et qui commençaient à se répandre. Sur la demande qu'on lui fit de se rétracter, ou de nier qu’il eût enseigné ces erreurs, il refusa et commença à discuter sur la transmission du péché originel, soutenant que c'était là une question controversée, mais non pas un cas d'hérésie. Les Pères du concile condamnèrent cet hérésiarque ; il déclara qu'il en appellerait à Rome. N'osant cependant le faire, il se rendit à Ephèse, et parvint à y obtenir frauduleusement son admi.sion à la communion de l'Eglise. Pélage, informé de la condamnation de son ami, en fut vivement troublé; il commença à redouter, et avec raison, pour lui-même, d'aussi graves concéquences. Se- craintes se réaiisèrent bientôt. Saint Jérôme l’accabla de sa puissante logique, (1) et Orose, jeune prêtre espagnol, qui achevait son éducation théologique auprès du saint Docteur, à Bethléem, l’accusa d’hérésie et en informa l’évêque de (3) Lettre à Ctésiphon, et Dialogue contre les Pélagiens,
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Jérusalem. Pélage se tira d'affaire dans un synode, tenu en 415, au moyen d'une déclaration vague; mais les esprits continuaient à s’'échauffer, et il dût paraitre devant un concile assemblé à Diospolis, en Palestine, Comme il connetssait plus d’un tour, il commença par réprouver une partie des propositions de Célestius qu'on lui imputait, et adoucit le sens de quelques autres par des expressions équivoques. Sa connaissance de la langue grecque l’aida beaucoup en cette circonstance, ses adversaires, les Occidenaux, ne connaissant que le latin. Le concile finit par l’absoudre et l’admit à la communion de l'Eglise.
Pélage et ses partisans regardèrent le résultat de ce concile comme un véritable triomphe, et se permirent des incendies, des meurtres, le pillage et autres injustices contre les amis de saint Jérôme. Saint Augustin démontra que lhérésie avait été formellement rejetée par ls Pères de ce concile. et que Pélage les avait trompés par ses subter: fuges et ses mensonges; que, du reste, il ne fallait pas confondre l’absolution de Pélage avec l’approbation de ses erreurs. Il écrivit aussi au Pape Innocent [, pour l’informer des ruses du moine hérésiarque, et le prier de rendre un jugement définitif concernant les doctrines nouvelles. Cette lettre était la confirmation de celles qu’avaient écrites au même Pape les évêques de deux conciles, réunis à Carthage et à Milève (416) pour traiter la même question.
Le Pape Innocent I répondit à ces lettres synodales par trois rescrits, dans lesquels il donnait son approbation à la doctrine des conciles d'Afrique, et
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réprouvait Le livre de Pélage comme hérétique. Ce fut après cette décision que saint Augustin prononça ces paroles si remarquables dont l'écho a traversé les siècles : « Deux conciles ont envoyé leurs décrets au Siége Apostolique ; ils y ont été confirmés; la cause est finie: plaise à Dieu que l'erreur le soit aussii» Toutefois le Pape ne crut pas devoir se prononcer sur le synode de Diospolis. (1) Puis il manda à Pélage de se présenter aussitôt que possible à Rome. Sans tarder, le moine hérétique envoya au Pape sa profession de foi (Libellus fidei), accompagnée d’une lettre. Malheureusement le saint Pontife venait de mourir, et ces documents furent remis à son successeur Zozime.
Célestius vint lui-même à Rome pour y apporter sa profession de foi, et pour y plaider sa cause. Tous ces documents étaient remplis d'expressions équivoques ; il y était question de la grâce divine, du péché originel, et il ne manquait pas de manifester une grande soumission à l’Eglise ; le tout avait une apparence d’orthodoxie parfaite.
Après une entrevue sérieuse avec Célestius, et dans laquelle ce dernier exposa sa doctrine d’une manière encore plus catholique, avec force protestations d’obéissance à son autorité, le Pape Zozime en vint à la conclusion, que les évèques d’Afrique avaient été trompés par les faux rapports
(1) ‘Non possumus illorum nec culpare nec approbare jud's
cium, cum nesciamus utrum vera sint gesta, aut si vera sint,
illum constet magis subterfugisse quam se tota veritate purgasse,” (Ep. 183, 4,)
rennes
né, …
d'hommes turbulents et exagérés, et 1l écrivit dans ce sens à ces prélats, les conjurant de conserver la charité et la concorde.
Il n'avait cependant pas voulu absoudre de suite Pélage et Célestius, il accorda un délai de deux mois, afiu que les prélats eussent le temps de lui faire leurs observations, s'ils le jugeaient à propos. Ces évêques, étonnés de la nature de ce rescrit, virent bien que Célestius avait usé de fourberie et de mensonge. Ils se réunirent au nombre de deux cent quatorze (417), et représentèrent à Zozime tous les subterfuges, dont ces hérétiques se servaient pour abriter leur erreur, et demandèérent qu'il exigeût d'eux une rétractation publique et claire de leur doctrine sur la grâce et la liberté. Un mois plus tard, ils publièrent neuf canons portant condamna. tion de cette hérésie, en même temps que l’empereur bannissait de Rome tous les pélagiens. Célestius, voyant que ses mensonges avaient été découverts, avait déjà pris la fuite.
Le souveran l’ontife soumit toute cette affaire à un nouvel examen, et, s'étant convaincu de la mauvaise foi de ces hérésiarques, il rendit, en 418, une sentence (epistoia tractatoria) qui confirmait tout ce qui avait été fait et décrété contre les pélagiens. Cette sentence fut envovée à tous les évèques d'Occident pour être souscrite par eux.
On ne sait trop où moururent Pélage et Célestius, mais, ce qui est indubitable d’après l’histoire, c'est que leur doctrine, une fois frappée des anathèmes de l'Eglise, s’éteignit rapidement.
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Le grand évêque d'Hippone, saint Augustin, fut le plus ardent défenseur de la vérité dans toute cette lutte. La liberté humaine aidée, mais non détruite par la grâce divine, qui est nécessaire : telle fut la doctrine qu'il exposa avec lucidité dans une foule d'écrits. Aussi a-til mérité le surnom de Docteur de la grâce. C’est l’une des plus brillantes intelligences de ce siècle ; ses talents et ses vertus ont fait l'admiration de tous les âges.
Messieurs, les adversaires de Finfaillibilité des Papes se sont prévalus de cette controverse pélagienne, pour affirmer que le Pape Zozime avait contredit la doctrine d’Innocent f, et que par conséquent l’un ou l’autre a dû errer, et n'être pas infaillible. Mais quelques courtes remarques suffiront pour faire disparaître cette apparente contradiction dans la doctrine des deux Pontifes.
D'abord peut-on dire que le Pape Zozime, dans ses deux lettres aux évêques d'Afrique, a donné une définition ex cathedrä? A-til, en sa qualité de chef de l'Eglise, proposé une doctrine comme devant être tenue par l'Eglise universelle ? Evidemment non. I ne change absolument rien à la sentence rendue par Innocent IT ; il ne définit rien de nouveau. Aussi entre l'Eglise d'Afrique et le Pape Zozime n'est-il question que des personnes, et non pas des doctrines ; personne ne revient sur le jugement d'Innocent I. Il ne s’agit plus de savoir si la doctrine pélagienne est vraie ou fausse ; tous les catholiques la considèrent comme hérétique. Mais Zozime, entendant les beaux sentiments exprimés par Célestius, pensail