‹ La primauté et l'infaillibilité des souverains pontifes [microforme]Chapitre 39 sur 71 · LES FAUSSES DÉCRÉTALES D'ISIDORE MERCATOR · texte numérisé non relu

LES FAUSSES DÉCRÉTALES D'ISIDORE MERCATOR

leurs subordonnés. Ge droit et cette coutume sont attestés par Boniface [, dans son épitre à Rufus, par l'aschasin et Lucence, dans le concile de Chalcé. doine (Act. X), par le Pape Simplicius, ép. XVIL.

Les Papes ne consacraient pas seulement les évèques d'Italie, comme quelques-uns l'ont affirmé, puisque nous voyons que Sixte LIT, saint Célestin et saint Léon-le-Grand en consacrèrent deux cent quatre-vingts, dans l’espace de trente-huit ans ; évidemment, ce nombre si considérabie devait dépasser de heaucoup les besoins de lftalie seule.

09 Les translations des évêques d'un siége à un autrese faisaient par l'autorité des Pontifes Romains, longtemps avant Îes fausses Décrétales Isidore Mercator, Qu'il me suflise de rappeler que l'empereur Théodore dut exhiber des lettres du Pape saint Célestin, pour faire recevoir comme évêque, par les habitants de Constantinople, Proclus, qui avait été consacré pour l'Eglise de Gyzique. (1)

De mème, les Peres d’un concile de Taragone (165) demandèrent au Siége Apostolique de vouloir bien leur permettre de transférer un évêque, du nom d'Irénée, au siége de Barcelone. Le Pape ne voulut pas accéder à leur demande et ordonna qu'Irénée continuât de gouverner son Eglise.

Les souverains Pontifes ont également envoyé des légats pour présider tous les conciles, comme nous l’avons déjà démontré préalablement.

Donc les prérogatives qu'exercent les Papes de (1) Soçrate, 1, VII, c, 40. |

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nos jours sur l'Église universelle, ne remontent pas seulement au faux Isidore et à la collection de Décrétales qu'il fit au neuvième siècle; elles oùt leur origine dans les temps apostoliques. C’est ce qui explique pourquoi l’apparition de ces Décrétales n’a excité aucune surprise, aucune récrimination de la part des différentes Eglises. Elle ne créaieut pas un droit nouveau ; elles n'introduisaient aucun changement dans la discipline ; l'autorité pontilicale n’en recevait pas le moindre accroissement ; Les droits des évêques n’en ont nullement souffert. Elles ne faisaient que consigner dans un écrit, les antiques coutumes, la jurisprudence ecclésiastique en vigueur depuis des siècles. On voit donc combien tombent à faux les accusations lancées par Fébronius et autres gallicans, contre les Papes, qu'ils exhibent aux regards du public comme des faussaires, comme des déspotes qui ont bâti l'édifice de leur puissance sur le sable mouvant du mensonge, comme des usurpaleurs aud:cieux qui se sont fabriqué eux-mèmes des titres de noblesse et de souveraineté, afin de dominer ensuite sur tout l’anivers. La Papauté n’a pas besoin de ces fourberies pour exercer son autorité; elle a pour base les promesses divines. La vérité est que ce: fausses Décritales sont d'origine française, et que les Papes ne leur doivent pas la moindre parcelle de leur pouvoir.

LA PAPESS£ JEANNE.

Lo neuvième siècle offre à la critique historique une autre question moins importartte,il est vrai. mais

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qui fournit cependant à certains ennemis de l'Eglise un sujet d'accusation et de satire contre la Papauté : c'est la fable de la PAPESSE JEANNE. Je Îa passerais complètement sous silence, si je ne savais que cette ridicule historiette a été apportée, dernièrement encore, comme une objection sérieuse contre l'Eglise

catholique. Je la rappellerai donc brièvement, pour

vous démontrer que cette papesse Jeanne n'a jamais existé.

Voici le récit, tel que cousigué actuellement dans Anastase-le-Bibliothécaire et autres. Un peu avant le milieu du neuvième siècle, une jeune fille de Mayence,uommiée Jeanne (suivant d’autres écrivains, elle s'appelait Théodora, où Agnès, ou Gilberte, ou Jutta), s'était enfuie avec son amant, à Athènes. Là, elle endossa des habits d'homme, fréquenta les écoles de cette ville, et eut un tel succès dans Îles études qu'elle y fit, qu'elle ne trouvait pas de rival. Elle revint à Rome, toujours déguisée de la même manière, et était connue sous le nom de Jean d’Angleterre (Joannes Anglicus) Sa réputation et son mérite étaient immenses ; elle se mit à enseigner la philosophie ; les plus grands maitres se rangèrent au nombre de ses auditeurs. Elle était renommée par sa science profonde, et c'est ce qui fit qu'à la mort du Pape Léon IV, en 855, elle fut unanimement élevée sur le trône pontifical, qu'elle occupa deux ans, cinq noiset quatre jours (suivant d’autres, deux ans, un mois et quatre jours). Ce n’est pas tout ; elle continua, pendant son règne, à avoir des

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relations avec son ancien amant, et un jour qu'elle se rendait processionnellement du Vatican à Saint- Jean-de-Latran, et quelle était arrivée entre le Colisée et l'Eglise de saint Clément, on dit qu’elle mit au monde un fils, qu’elle mourut immédiatement, et fut enterrée au même endroit. Depuis lors, continue le récit fabuleux, les Papes évitent toujours, pendant les grandes processions, de passer par ces lieux, qui ont été témoins de cette ahomination, Quant au nom de cette papesse, il ne fut point admis dans le catalogue des Papes.

Tels sont les principaux traits de cette légende fantastique, dont ja plus vulgaire raison aurait dû l'aire justice depuis longtemps ; mais on a dit, et avec vérité, que le sens commun n’est pas moins rare que l'impartialité. Les adversaires des Papes se sont évertués à donner à ce fantôme ies couleurs de la réalité historique ; tous leurs efforts ont échoué.

Ceux qui admettent l'existence de la Papesse Jeanne, placent son pontificat entre Léon IV et Benoit [IT. Or comme Benoît III a été élu Pape immé diatement après la mort de Léon IV, comte nous allons le démontrer, il s’en suit qu'il : reste aucun intervalle pour la fameuse papesse.

Voici mes preuves : 1° En 1749, le cardinal Garampi, homme d’une érudition remarquable, fit une savante dissertation, intitulée De nummo argenteo Benedicti HT, Pont. Maximi. Il trouva une monnaie d’argent sur laquelle étaient gravés, d’un côté, les mots Be. Pa. (Benedictus Papa, Benoit Pape) et SS, Petrus,

de l’autre, les mots Holtharius np. Pius. De à, le savant cardinal conclut logiquement, que Benoit élail assis sur le trône pontifical, en mème temps que l’empereur Lothaire était défenseur de PEglise Romaine. Il s'agit ici de Benoit IIT et de Lothaire I, fils de Louis-le-Pieux , puisqu'il n’y a qu'eux qui soient à la fois Hbbotés de ces noms et Conlemporains. Or il est absolument indubitable, d'après Anastase-le-Bibliothécaire (1) et d’après l’auteur des Au nales de Saint-Bertin, (2) qui vivait à cette époque, que le Pape Léon IV est mort le 17 juillet de Pannée 80),

D'un autre côté, cette monnaie a été frappée du vivant de Lothaire, ou, du moins, lorsque la nouvelle de sa mort n'était pas encore parvenue à Rome; car la coutume était de réunir, sur les monnaics romaines, le nom du Pape et celui de l’empereur ençore vivant Mais en quelle année est mort Lothaire ? Les annales de Saint-Bertin rapportent qu'en 800, l’empereur fut atteint d’une grave maladie, qui lui “anletn tout espoir de rétablissement ; lors il renonca à la souveraineié, se relira au monastère de Prume, dans les Ardennes, prit l’habit et La tonsure monastiques et mourut le quatre des Calendes d'octobre. Réginon, abbé de ce monastère, rapporte le même fait, qu'il-fixe au trois des Calendes d’octobre. Donc Lothaire est mort le 28 ou le 29 de septembre, 859, ct, par conséquent, seulement deux mois

(!) Vita Leonis 1V—‘ Ssmus Dominus Leo IV Papa non post multos dies obdormivit in Domino, 16 kal. augusti.”

(?) ‘‘Anno 855, mense augusto (16 Kal. ang.) Leo, Apostolicae Sedis Antistes, defunctus est, eique Benedictus successit,”

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et onze où douze jours après le Pape Léon IV. Or, sur ces deux mois, il faut encore prendre le temps requis pour faire les funérailles de Léon IV, pour élire Benoît IIT et le faire consacrer ; il fallait, en outre, quelques jours, avant que tout fût prêt pour frapper monnaie au nom du nouveau Pontife.

Comme on le voit, ces deux mois se réduisent à peu de chose. Où trouver maintenant les deux ans et cinq mois que l'on donne au règne de la papesse Jeanne ? Il est donc bien évident qu'elle ne trouve plus de place entre Léon IV et Benoît Il, et que celte bizarre narration n'est qu'une fabie.

2 Voyons maintenant si la conclusion que je viens de tirer, est conforme à ce que relatent les écrivains de l’époque, et si ces derniers font de Benoît [TT le successeur immédiat de Léon IV, sans dire un mot de la papesse.

Anastase-le-Bibliothécaire écrit dans la Vie de Benoit IIT: «Dès que le Pape Léon fut mort, aussitôt (mox) tout le clergé de Rome, les grands, le sénat et le péuple se rassemblèrent pour supplier la clémence divine de vouloir bien leur indiquer uu digne pasteur, qui pût gouverier l'Eglise dans la paix. Eclairés d’une lumière divine, ils résolureni, à Punanimité, d’élire Benoît, à cause des grandes et saintes œuvres qui l'avaient illustré De suite (illicô, ils se rendirent en toute hâte à l’église de saint Callixte, où ils trouvèrent Benoît, qui, suivant sa coutume, adressait de ferventes .prières an Tout- Puissant, A la vue de cette foule compacte qui l'entourait, il se leva et comprit facilement ce dont

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il s'agissait. Puis il se jeta à genoux, et les supplia avec d’abondantes larmes de ne pas | faire sortir de son église, parce qu’il se sentait absolument incapable de supporter le poids de si hautes fonctions. Mais ils ne voulurent pas acquiescer à sa demande, et ils le conduisirent à l’église de Latran, au chant des hymnes, et au milieu d’une ineffable allégresse. Là ils le placèrent, suivant l’antique coutume, sur le trône pontifical, etc» Puis ils envoyèrent des députés, pour annoncer la nouvelle de l'élection aux empereurs Lothaire et Louis.

D’après ce récit d’un contemporain, il est évident que lélection de Benoît IFf eut lieu aussitôt après la mort de Léon [IV ; il n'y a pas le moindre vestige de la papesse. Le sarre du nouveau Pontife ne put avoir lieu que le ?; septembre, à cause du schisme qu'avait allumé un certain prêtre, nornmé Anastase ; mais aussi, dans l'intervalle qui s'écoula entre l'élection et le sacre de Benoît IT (c'està-dlire, environ deux mois), les députés romains avaient eu le temps d'accomplir leur message en france, et de revenir à Rome avec les envoyés de l'empereur, qui assistèrent à la grande cérémonie de la consécration. Partout, même impossibilité de trouver la moindre vacance du siége pontifical pour y placer la papesse.

3° Déjà dans le mais d'octobre, 855, et avant que le décès de Lothaire fût connu à Rome, Benoît [II envoya en sa qualité de souverain Pontife, à tous les évèques de France, un diplômequi conférait certains

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priviléges à l’abbaye de Corbie, sur la Saône. Donc, à cette époque, Benoît IIT était déjà couronné et reconnu comme lape, et, encore une fois, le pontificat de Jeanne se trouve nécessairement supprimé.

4° Hincmar de Rheims, également contemporain, atteste que Benoît ITT succéda sur le siége de Rome à Léon IV, et du vivant de Lothaire. Il raconte, en effet, que les députés qu'il avait envoyés à Rome, pour traiter d’une affaire avec Léon IV, apprirent en chemin la mort de ce Pontife, et qu’à leur arrivée dans la Ville Eternelle, ils trouvèrent déjà Benoît [IT en posssession de la Papauté, et en obtinrent le privilége qu'ils demandaient, (1)

90 Adon, qui devint archevèque de Vienne, en 860, écrit dans sa Chronique, à l’année 855: «Le Pape Grégoire meurt; Sergius est ordonné à sa place. Sergius décède, Léon est son successeu . A la mort de Léon, Benoît occupe le Siége Apostolique.» Tei encore aucune trace de la papesse Jeanne.

Go L’ambassadeur du roi de France, Loup de Ferrières, (?) ne parle pas d’une manière moins explicite, dans une lettre qu'il écrit à Benoît IT: «Sous le pontificat de votre prédécesseur Léon, de bienheureuse mémoire, j'ai rempli les fonctions de légat à Rome, dont vous êtes évêque ; je fus reçu et traité avec beaucoup de bienveillance par ce saint Pontife. Vous ne lui cédez pas en religion ; tout le monde le sait. J'ose donc, dans ma petitesse, écrire à votre

(!) Ep. 26.

( Ep, 193, ex edit. Baluz., an. 1661.

284 LA PAPÉESSE JEANNE.

sublimilé.» Comme on le voit, le prédécesseur de ‘Benoit II n'est pas Jeanne, mais Léon IV.

39 Photius, ennemi acharné de l'Eglise Romaine, el envahisseur du siége de Constantinople, en 857, énumérant les souverains Pontifes qui vivaient de son temps, écrit: (1) « Récemment est descendu dans la tombe le noble Léon, qui a été célèbre, même par des miracles. .…Il a eu pour successeur sur le trône pontifical l'illustre Benoît, si doux et si pieux, et renommé par les combats ascétiques....» Inutile de dire que Photius, homme inique et turbulent, eût pas manqué de lancer les traits de la satire sur celte papesse, si elle eût existé, on même si quelque rameur eût circulé sur son compte à cette époque.

So Que ce pontificat de Jeanne ne soit qu'une fable, c'est ce que confirment et le silence de tous lee écrivains contemporains sans aucune exception, et l'affirmation constante que Benoît IIT succéda immédiatement à Léon IV, et la couiume immémoriale de l'Eglise Romaine de n'élever au souverain pontificat que des hommes qui étaient déjà au moins diacres, mais non pas des laïques.

Les écrivains qui admettent l'existence de la papesse Jeanne, se fondent, en premier lieu, sur la narration d'Anastase le-Bibliothécaire,qui se trouve consignée, disent-ils, dans plusieurs manuscrits.

A cela, je réponds que ce témoignage d’Anastase est certainement apocryphe, et voici pourquoi :

1° Parce qu'il ne se trouve pas dans les plus anciens manuscrits de cet écrivain, tels que les deux du (1) De Spiritus Sancti processione, 1, 1,

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neuvième etdu dixième siècle, que consulta le savant Muratori, pour son édition milanaise d'Anastase, celui de Lucques et celui de Blanchini de Vérone, du treizième siècle, Aucun de ces manuscrits, qui sont cependant les plus antiques, ne contient le récit du pontificat de Jeanne. IL est bien évident pour tout le monde, que les manuscrits plus récents, qui renferment certains détails non consignés dans les anciens, sont interpolés, de même que, s’il y a dans les anciens, des faits que ne contiennent pas les manuscrits modernes, il faut en conclure qu'il y à eu mutilation; car les manuscrits anciens sont ou l'œuvre même de l'écrivain, ou au moins une copie d'autant plus fidèle, qu’elle à été faite à une époque plus rapprochée de celle où vivait l’auteur, ei, par conséquent, où il était plus difficile d’interpoler l’ouvrage. Ces vieux manuscrits témoignent donc clairement de l'insertion furtive et postérieure de cette légende dans l'écrit d'Anastase-le-Bibliothécaire.

Ce qui confirme clairement cette conclusion, c’est que les savants Muratori ct J. D. Mansi, ayant collationné les différents manuscrits d'une date plus récente, y ont découvert une foule de variantes coucernant le fait en question.

Il parait assez bien démontré que ces interpolations du texte d’Anastase ont été faites d’après un manuscritde Martin le Polonais, qui vivait au treizième siecie; l'identité est parfaite pour les mots comme puur les idées. Vous me direz peut-être que c’est Martin le Polonais qui copie Anastase—Mais cela

n'est guère possible, puisque, comme je l'ai déjà fait remarquer, les plus anciens manuscrits d'Anastase ue relatent pas cette fable, et que Martin, parlant du pontificat de Jeanne seulement d’une manière dubilative, n’eût pas manqué de dire au moins qu'il racontait ce fait étrange et bizarre d'après tel écrivain.

29 Ce récit suppose chez Anastase une profonde ignorance, qui ne saurait se concilier avec la réputation de savoir et de gravité que lui a toujours accordée l’histoire.

Il affirme que Jeanne à étudié dansles écoles pu: bliques d'Athènes. Or, depuis un grand nombre d'années, il n'y en avait aucune en cette ville. Déjà au cinquièine siècle, Synésius, évèque de Ptolémaïs, dans la Cyrénaïque, écrit que la philosophie a émigré d'Athènes, où il n’y a plus de vénérable que les noms des lieux autrefois si célèbres, que les sciences n'y sont plus cultivées, ct que cette ville, ancienne métropole des philosophes, ne se distingue que par les éleveurs d’abeilles.

Si l’état des sciences et des lettres à Athènes était si triste à cette époque; il est facile de conjecturer ce qu’elles étaient devenues au milieu du neuvième siècle, puisque la Grèce ne fit que déchoir rapidement. Aussi les historiens grecs, Cédrénus et Zonare, affirment-ils qu'avant le César Bardas, il n’y avait pas nm me l'ombre d’une Académie à Athènes ; c’est cependant dans l’une de ces écoles publiques, que Jeanne aurait puisé cette philosophie si profonde, qui aurait fait l'admiration de Rome, et qui aurait

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attiré à ses leçons les plus célèbres maitres, dont on ne nomme pourtant pas un seul ! Et c'est Anastase, un contemporai®, l’un des hommes les plus marquants de ce sit. , qui avait assisté au VITE concile, tenu à Constantinople, en 869, contre les grecs, c'est lui qui se serait rendu coupable d’une semblable bévue ! Non, cela n'est pas possible.

Le mème Anastase raconte, au même endroit, que Jeanne se rendait en procession de Saint-Pierre à Saint-Jean-de-Latran, et suppose qu'à cette époque les Papes habitaient le Vatican, tandis qu'il est cer. ain qu'ils n'ont commencé à y demeurer qu'avec Boniface IX, c'est-à-dire, entre 1389 et 1404; auparavant ils séjournaient au palais de Latran, et n'étaient pas obligés de se détourner de I£ur chemin pour y arriver, lorsqu'ils venaient du Vatican. Ne vous semble-t-il pas impossible qu'un écrivain contemporain ait pu commettre pareille erreur ?

Remarquons encore qu'aucun auteur de lépoque ne fait mention de celte femme si célebre, pas même les grands maitres qui allèrent jusqu'à se lacer parmi ses auditeurs. ‘Tout ce récit respire une ignorance absolument invraisemblable dans la bouche d’Anastase-le-Bibliotaécaire.

3e Ce même récit fantastique contredit tout ce qu'a écrit ailleurs le même Anastase. En effet, nous avons vu qu'il aftirme que Benoît III succéda immédiatement à Léon IV, que le décret de son élection fut transmis à Lothaire, et que les députés de ce dernier assistèrent au sacre de Benoît. Si ce dér-

288 LA PAPÉSSE JEANNE,

nier eût seulement succédé à la papesse, il est de toute évidence que son pontificat ne pouvait commencer qu'en 857 ou 858, et que, par conséquent, il était absolument impossible qu'il fût élu et sacré en 859. [l 7 a donc là une contradiction qui saute aux yeux, contradiction qu'Anastase ne pouvait admettre ‘dans ses écrits.

4 La manicre dont ce récit est fait, indique également que la main d’un faussaire y est intervenue. fi ne faut pas oublier qu’'Anastase est un contemporain des événements en question, qu'il demeurait à Rome, sous Léon IV, et que le fait de la fameuse papesse, s'il était vrai, n’était nas de nature à être ignoré de cet écrivain, non plus que du public. Il devait donc en parler comme un témoin oculaire. Son langage cependant trahit les doutes qu’il entretient sur la vérité du fait, ou indique que le fait n'est pas arrivé de son temps. C'est ainsi que les expressions suivantes reviennent à chaque instant sôus sa plume: on assure, on croit, on dil, plusieurs pensent, etc. Ges paroles dubitatives ne peuvent se concilier avec un fait aussi éclatant et aussi scandaleux que l’eût été celui de la papesse, et révèlent un écrivain bien postérieur an neuvième siècle, un homme qui n’ajoute presque aucune foi à son récit,

Cette conclusion est celle à laquelle arrivent nonseulement les catholiques, mais encore tous les protestants et autres historiens érudits et impartiaux. C’est ainsi que Blondel, (1) qui avait vu à

(!) Familier éclaircissement de la question, si une femme a été assise au siége papal de Rome, Amst,, 1647-9.

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la bibliothèque royale de France un manuscrit d'Anastase, où se trouve l’histoire de la papesse, proclame que cet endroit-là est certainement une pièce de rapport cousue après coup. Bayle (1) affirme de mème «que ce qui concerne cette femme:-là, est une pièce postiche, et qui vient d’une autre main.» Telle est aussi l'opinion de Leibnitz, (?) Gabler, (3) Gieseler, (*) Schrôückh, (5) Néander, (°) Engelhardt, (*) etc.

On apporte quelques objections, entre autres une tirée de Marianus Scot, irlandais d’origine. ($) Mais remarquons de suite que ce Marianus vivait environ deux cent trente ans après Benoit IIE, et qu’il faut lui préférer l'autorité des auteurs contemporains, qui ne parlent aucunement de Jeanne. En second lieu, d’après le témoignage de Ptolémée de Lucques, (°) tous, excepté Martin le Polonais, pla: cent Benoît IIT immédiatement après Léon IV; ce qui suppose que l'écrit de Scot n'avait pas encore reçu l'addition qu’on y fit depuis. Un écrivain de

(1) Diction. list. et critique, article : Papesse (Jeanne-la). (2?) Flores sparsi in tumulum papissae,

{3) KI. theol. Schriften, B. I, n. 29.

(4) Lehrbuch der Kirchengeschichte, Bonn, 1823-57.

5) Christliche Kirchengeschichte bis zur Reformation, Leipzig, 1768-1803.

(6) Allgemeine Geschichte der christlichen Religion und Kirche, Hambourg, 1825 52.

(7) Handbuch der Kirchengeschichte, 3 Bde, Erlang. 1833. (8) Chronicon universale, 1. IIT, (9) Hist. eccl., 1. XVI, c. 8.

290 LA PAPESSXS JEANNE.

mérite, mais dont le nom n'est vas connu, affirme avoir vu plusieurs anciens manuscrits de cette chronique, qui ne renferment pas la fable en question. En troisième lieu, cet auteur se rend coupable de fréquents anachronismes et d'innombrables contradictions, dans la chronologie de l’époque où il place Jeanne, de telle sorte qu'il ne mérite absolu: ment aucune confiance.

On apporte encore, en faveur de la vérité de l'existence de la papesse, le témoignage de Martin le Polo. nais, (1)qui mourut (1270) plus de quatre siècles après Benoit ITL Il allongea le conte de la papesse et ajouta des détails d'un tel cynisme, qu'une plume honnète se refuse à les transcrire. d

Certains savants ont prétendu qu'il avait été le premier à écrire celte fable : d'autres soutiennent qu'elle a été intercalée dans sa chronique. Ainsi l’anglican Cave, (?) célèbre érudit, affirme que cer. tains manuscrits de Martin ne font aucune mention de la papesse, qu'il relègue parmi les fables. Ju. rieu (3) appelle le tout une fable monstrucuse. Burnet, (4) évèque anglican, s’exprime en ces termes:

«Je ne crois point l’histoire de la papesse Jeanne, ayant vu de nes propres yeux, en Angleterre, un manuscrit de Martinus Polonus, qui est un des plus anciens auteurs qu'on a coutume de citer en celle

(1) Voyez Noël Alexandre, Hist. eccl., saec. IX, diss. 5; J, B. Palma, Prælect. hist. ecel., &. LT, part. 2, c. 9.

(2) De script. ecclesiasticis,, t. I, p. 739 etc. ( (9) Apologie pour la Réformation, t, II, p. 38, etc. (4) Voyage de Suisse, d'Italie, etc., p. 300.

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Cette Jlégeude bizarre ne se trouve pas non plus dans le manuscrit du Vatican, qui est le plus ancien de tous, comme l’atteste Léon Aliatius. Lequien (1) ditqu'il trouva à Paris, dans un couvent de Dominicains, une très-ancienne édition de la Chronique &o Martin le Polonais, qui ne renfermait pas non plus celte fable. A la marge de la chronique, où sont consignés les faits, qui eurent lieu pendant le pontificat de Léon IV et de Benoît II, on lisait l’avis suivant, donné au lecteur par Jean César, qui probablement avait édité ce volume : « Ne vous étonnez pas de voir passer ici sous silence Jean VIT, femme née, à ce qu'on imagine, à Mayence. Nous ne l'avons pas. effacé de notre manuscrit, comme vous nous en accuserez peut-être; mais nous publions ingénument ce que nous y trouvons.» Or, comme Lequien a trouvé cette chronique dans la collection des écrivains germaniques, (?) et que le catalogue des souverains Pontifes s’y trouve continué jusqu’à Clément [V, qui fut Pape de l’an 1261 à 1268, il est évident que les manuscrits du temps de Martin Île Polonais ne contenaient pas cette fable. Mème remarque à faire pour quatre manuscrits de cette chroni-

(1) Oriens Christianus, t. III, p. 788.

(2)Rerum germanicarum Argentorati, t. [X, 1695,

que, qui se trouvent dans la bibliothèque de Vienne : il n’y a aucune trace de ce conte fantastique.

Mèmes raisonnements aussi au sujet de la chronique de Sigebert, moine de l'abbaye de Gembloux, (1) qui mourut en (113. «J'ai vu, dit Aubert LeMire, chanoine d'Anvers, quatre exemplaires de Sigebert, dont un tiré de l’abbaye de Gembloux, dont Sigebert estait moine, qui est l'original ou au moins à été pris sur le propre manuscrit dont Sigebert s’est servi pour le mettre en lumière. Dans aucun il n'est faict mention de Jeanne la papesse, non pas mesme à la marge, encore qu'il s'y trouve force choses ad joustées depuis peu : partant c'est chose cer: taine que cette fable est faussement attribuée à notre Sigebert.» (2)

Ecuutons maintenant les paroles de Florimond de Remond (3) sur ce même sujet: « La fausseté que nous disons avoir été commise en Sigebert, sc moustre à l'œil par la conférence d'un vieux autheur, nommé Guillaume de Nangiac, qui à faict une chronique jusques en l'an 1302, dans laquelle celle de Sigebert est transcrite d’un bout à l’autre, sans qu'il y aitrien à désirer. Et toutefois le seul conte de ceste Papesse ne s’y trouve pas. Pourquoy l’eust-il omis, vu que l'original d’où il dit l'avoir tiré, le pouvoit démentir? Ce mauuscrit se voit encores aujourd'huy dans l’abbaye de Gemblours, près Louvain. »

| (1) Gembloux est situé dans le duché de Brabant.

” (9) Voir Coeffeteau, Réponse au mystère d’iniquité, p. 507. (3) L’Anti-papesse, co. V, n, 5, fol. 876,

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Sigebert ne pouvait d’ailleurs admettre l'existence de la papesse Jeanne, sans se contredire lui-même, puisque, un peu plus bas, il dit expressément que Benoit IIT succéda à Léon IV, après avair repoussé l'antipape Anastase. |

Quant au témoignage de Platine. (1) il n'est d'aucune.valeur ; eneffet, il parait ne pas ajouter foi à cette légende, puisqu'il a le soin d’avertir qu'il veut seulement se faire l'écho des rumeurs populaires, et ne pas avoir l'air d'omettre ce récit avec dessein prémédité.

Mais, ajoute-t-on, les monuments de l'urt attestent la vérité de ce fait. N'y a-til pas eu trois statues de la papesse Jeanne, l’une, à Rome, sur la voie qui conduit du Colisée à Saint Jean-de-Latran, l’autre, à Sienne, dans un temple, et la troisième, à Bologne, sur une place publique ?

La réponse n’est pas bien difficile : c'est que ces statues ne représentent pas la célèbre papesse. Celle de Rome, qui a été enlevée par les ordres de Sixte V, représentait, non pas une femme avec son enfant, mais un horme précédé d’un enfant ; on pense que c'était La statue antique d’un prêtre des idoles, qui se rendait au temple pour y offrir un sacrifice. Celle de Sienne représentait, dit-on, le Pape Zacharie, et celle de Bologne, probablement le Pape Nicolas IV. Dans tous les cas, où s'accorde à reconnaître qu’elles sont d’une origine récente, et qu'elles ne peuvent pas plus prouver l'existence de la papesse, que les

(1) Vitae Pontificum.

statues de Juniter et d’Apollon ne prouvent l'existence de ces dieux.

Ce n’est pas encore tout ; nos adversaires tiennent en réserve un suprème argument. Le voici : on prétend avoir trouvé à Saint-Jean-de-Latran un fauteuil équivoque, une sorte de chaise percée (sella stercoraria où perforata) ; un grec du quinzième siècle affirmait qu’elle se rapportait à la papesse et en rappelait les ignominies.

Or l'histoire de ce fauteuilest bien simple. D'abord, il n’en est fait aucune mention avant le douzième siècle. Ensuite, ce n’est pas une chaise percée, mais un siége de marbre, que D. Mabillon assure avoir vu lui-mème, et sur lequel le Pape s'asseyait, le jour de son couronnement, près du portique de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Pendant qu'il était assis et entouré de: évêques et des cardinaux, on chantait le verset du psaume CXII, 7: «Suscitans à terrä inopem et de stercore erigens pauperem, ut collocet eum cum principibus, cum principibus populi sui.» Pendant ce chant, le nouveau Pape était conduit au siége pontifical. En cela il y avait un enseignement symbolique sublime ; on proclamait que c'est Dieu qui élève le pauvre et l’indigent du vil fumier ct de la poussière de la terre, jusqu'aux plus hauts hon: neurs, jusque parmi les princes de son peuple.

Voilà toutes les difficultés qu’on nous propose sur ‘cette question. Aucune n’est sérieuse, puisque toutes se résolvent par l’examen des plus anciens manuscrits d'Anastase-le-Bibliothécaire, de Marianus Scot.

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de Martin le Polonais et de Sigebert. Comme ces manuscrits ne renferment pas l'histoire de la papesse, il s'ensuit qu'elle à dû y être ajoutée plus tard, probablement à la marge, d'où elle aura été transportée dans le texie même, par des imprimeurs dupes où complices des faussaires. Cette fable parait avoir été inventée au treizième siècle, et n’a peut-être été écrite qu'au quinzième ; on l'aura insérée dans quelques vieilles chroniques qu'on avait sous la main, mais comme on ne put la glisser ainsi furtivement dans tous les manuserits, il en est résullé que la supercherie à été découverte,

Il est probable que cette légende n'est qu'une satire qui doit se rattacher à un fait historique et en recevoir l'explication. Le cardinal Baronius croit qu'elle tire son origine du Pape Jean VII (872), qui se conduisit avec trop de faiblesse à l'égard de Photius, et qui reçut pour ce motif le surnom de femme et de papesse. Mais si l’on interroge Îles monuments de l’histoire, cette faiblesse de Jean VIIT n'est guère admissible, et est du moins conlestée par plusieurs historiens d’une grande autorité.

Bellarmin pense que les Orientaux répondirent à la fable d’une patriarche, qui aurait occupé le siége de Constantinople, par la légende de la papesse Jeanne.

Gfrôrer et Blasco prétendent qu'on à représenté l'origine trompeuse et énigmatique des Décrétales sous la figure d’une papesse.

D'autres soutiennent que la conduite faible et

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rêépréhensible de certains Papes du Xe siècle, a donné naissance à celte légende.

Il y a encore une foule d'autres coujectures faites par les différents historiens sur l’origine de cette fable ; vous pouvez choisir celle qui vous paraitra la plus vraisemblable.

Messieurs, ce récit bizarre, comme beaucoup d'autres, allait grandissant avec les siècles; c'était un thème trop fécond pour que l'imagination des romanciers et des adversaires de la Papauté n’y trouvât pas son compte. Heureusement les réfutations savantes qu'en ont faites et les catholiques et la plupart des protestants, ont arrèté la croissance de cette légende ; elle n’a cours maintenant que chez ceux qui s’attachent aux traditions mensongères du fanatisme anticatholique, avec autant d’opiniâtreté que d’autres mettent à la recherche de la stricte vérité historique.

Démolir le faux, rétablir le vrai, rendre justice aux sociétés et aux nations comme aux individus, être impitoyable pour les héroïsmes apocryphes et pour les scandales non authentiques, n’est pas une tâche si facile qu’on se l’imagine généralement. Que de documents à examiner avec attention! que de recherches pénibles! que de difficultés pour se reporter à l’époque qu'on étudie, pour se faire une idée juste des coutumes et des mœurs, pour pouvoir sabrer les erreurs qui se transmettent de génération en génération et qui semblent avoir le privilége de l’immortalité ! Mais, d’un autre côté, il y a un plaisir réel et légitime à émietter les menus mensonges, les

fables légendaires en vogue chez le peuple, à mettre l'érudition au service de la vérilé, à venger les mémoires injustement flétries, à effacer du front des sociétés certaines souillures qu'elles ne méritent pas. C'est ce que nous avons essayé de faire ensemble jusqu'à présent ; puissions-nous en recueillir Ja satisfaction légitime que nous avons droit d'en attendre !

HUI{TIEME LECON.

SAINT GRÉGOIRE VII ET SON SIÈCLE

Influence du clergé sur les Barbares. Lo pouvoir temporel des Papes ct le Saint-Empire romain. les investitures. Naissance et éducation d'Hildebrand, Son séjour à Cluny. L'évêque «le Toul ou Léon IX. Influence du jeune moine. Il cest élu Pape et prend le nom de Grégoire VIT. L'œuvre de toute sa vie fut d'assurer l'indépendance de l'Eglise. Il célèbre des conciles, à Rome, contre la simonie et l’incontinence, Le Pape est fait prisonnier ; les Romains lo font mettre en liberté, Entrevue des légata pontificaux avec Henri IV. Conciliabule de Worms, L'empereur est déposé et excommunié ; ses négociations avec les princes électeurs. Le Pape part pour Augsbourg ; son entrevue avec Henri à Canossa. L'empereur viole ses promesses, Rodolphe de Souabe est élu empereur, il succombe dans la bataille de l’Elster. Hermann de Luxembourg. Sitge de Rome par Henri IV. Il s'empare de la ville, et en cst chassé par Robert Guiscard. Grégoire meurt à Salerne. La justice de sa cause dans la querelle des investitures. Le célibat ecclésiastique. Le pouvoir exercé par les Papes sur les souverains du moyon-fige n'était pas une usurpation.

MESSIEURS

L'éducation des peuples se fait toujours avec leuteur ; elle est l'œuvre des siècles. C'est ainsi que les nations barbares, qui s'étaient précipitées sur l'Europe, comme un torrent dévastateur, conservèrent longtemps leurs mœurs rudes et sauvages.

Le > RER

300 SAINT GRÉGOIRE VII Le

Pour qu'un peuple acquière une vraie civilisation, il faut que les sentiments chrétiens d'ordre, d’é::''4, de soumission à l'autorité s'emparent d’abord des individus et se traduisent ensuite dans les lois, les mœurs, les coutumes de la société tout entière. Cette heureute métamorphose ne s'opère qu'avec temps. Le christianisme adoucissait peu à peu :» \ caractère féroce de ces peuples nouveaux, en infiltrant dans les âmes Ics idées de mansuétude et de charité chrétiennes. Mais avec la rudesse primitive de ces fiers enfants du Nord, on trouvait un indomptable courage, une énergie invincible: chez eux, l’ardeur était grande pour le bien comme pour le mal; l'Eglise s’efforca de lui imprimer une sage direction. On voyait quelquefois de ces Barbares, qui avaient été le fléau de la société, le scan. dale et l’opprobre de leurs concitoyens, renoncer tout à coup à leurs désordres, se renfermer dans un cloître, et consumer le reste de leur vie dans les austérités de la pénitence.

Cependant la masse du peuple conserva treslongtemps l'esprit d'indiscipline, l'amour instinctif d’une vie aventureuse, l'éloignement le plus profond pour

les sciences et les lettres; leur gloire consistait à se distinguer par la force physique, à vaincre un vi- | goureux adversaire, à briller dans les tournois. La (

grande difficuiié était de leur faire comprendre la supériorité de l'esprit sur la matière, de l'âme sur le corps; de diriger les intelligences vers des sphères plus élevées ; de modérer cette ardeur guerrière qui ne pouvait souffrir le repos; de mettre leur con-

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duite en harmon.e avec leur foi, et de les passionner pour les choses grandes et véritablement nobles.

C'était là l'immense lâche qu'avait à remplir l'Eglise, tâche dont elle s'acquitta avec le zèle et la prudence que son divin Fondateur ne manquajamais de lui communiquer. Elle fonda de nombreuses écoles dans tous les endroits les plus importants ; les prètres, les archiprètres et les évèques étaient chargés de former les jeunes gens à la vertu et de les préparer à l’état ecclésiastique. Les institutions monastiques,—puissantes auxiliaires du clergé séculier dans ce rude labeur,—furent les asiles sacrés où se réfugièrent, au milieu de la barbarie universelle, les sciences, les lettres et la religion ; c’est dans leur sein que se conservérent les riches trésors de la littérature profane et ecclésiastique, et que les enfants des princes et du peuple puiscrent la culture intellectuelle et morale.

L'influence des évèques devint immense ; elle était dûe sans doute, en grande partie, à la sublimité de leur caractère, à icur esprit de justice et à leur vie exemplaire ; mais on ne peut nierque leur savoir ait contribué aussi à les porter à la tête de la société; leur supériorité intellectuelle était reconnue de tous, el leur conciliait Ja confiance générale. (Certes, ce pouvoir n'était pas une usurpation ; la force mème des choses lui avait donné naissance. Les Barbares vensient d'eux-mêmes se fixer de préférence auprès des évêéchés et des abbayes, pour y trouver protecion; ils deveuaient leurs heureux vassaux. Les

di moines,—ces grands défricheurs de l'Europe, —leur À LE) apprenaient à travailler, à cultiver la terre, à bâtirdes I | 1 maisons, à former une colonie ; ils les soustrayaient à ; f peu à peu à leurs superstitions, à leurs erreurs, à e di: leur férocité native, à leurs instincts de rapine ; ils p | | les attachaient à leur nouvelle patrie, et s’efforçaient 1: {| | d'en faire des chrétiens sincères, des citoyens hon- - ” l| nètes. Inutile de dire le travail colossal que coùta P fi | au clergé cette transformation des Barbares, ce qu'il et d'El faillait de patience pour tailler ces pierres brutes, et : P. ni. en faire Ja Jérusalem chrétienne, que nous admi- le: : HD rons aujourd'hui. fa; | ‘| | A la tête de tous ces apôtres de La vraie civilisa- la ‘| l tion, se distinguaient les souverains Pontifes. Sans | Pi a | Jeur constaute protection, que serait devenue la pal ‘H malheureuse Italie ? L'empire d'Occident était tombé qu j sous les coups redoubiés des Barbares ; l'Orient était | Ro i ] au pouvoir de princes faibles, corrompus et partisans ui | de toutes les erreurs. Bien loiu de venir au secours déf | de Rome, de l'Italie et de l'Europe ensanglantée, ils du } ne pouvaient mème passe défendre chez eux contre ètr (1 les Perses et les envahissements des Arabes; ils ne À l’'Eg :, PA songeaient qu'à exiger de forts tributs, et à persécuter 1 fan Ë les Papes et les chrétiens fidèles de l'Occident : véri- ces tables monstres qui s'attaquaient à l'Eglise, leur lect mère, et à son chef qui leur avait toujours élé du s ELA dévoué, et qui les avait faits ce qu'ils étaient. «] Les Lombards pillaient, ravageaient, brûülaient d’AI | tout sur leur passage. Les Papes firent des instances néce 1 réitérées auprès des empereurs d'Orient, pour en (a)

obtenir du secours et pour leur conserver ce beau pays ; aucun secours ne vint. Après trois siècles de souffrances et d'abandon, il n'était que juste d'aller chercher ailleurs une protection qu’on ne pouvait plus attendre de Gonstantinopie. On la trouva chez Ja vaillante nation des Francs. Pepin et Charlemagne se montrèrent toujours les ardents Géfenseurs de la Papauté et de l'Eglise Romaine ; tout plia devant eux, et ils rendirent ou donnèrent à perpétuité à saint Pierre, à l'Eglise Romaine et à son chef, toutes les villes conquises. En reconnaissance de ce bienfait, le Pape Léon III mit la couronne impériale sur la tètc de Charlemagne, dans là basilique de Saint- Pierre, le jour de Noël de l'an 800. Il constituait, par cet acts de son autorité, le Saint-Empire romain, qui ne donnait à Charlemagne aucun droit sur Rome et sur les territoires circonvoisins, mais qui: lui imposait plutôt un devoir, celui de prendre la défense, mème à main armée, s’il en était besoin, du Pape, de l'Eglise et des Etats Romains. Il devait être le principal évéque du dehors, le glaive de l'Eglise ; en échange, il devenait le premier dans la famille des rois. Il n'avait pas le gouvernement de ces provinces, mais seulement la défense et la pro-. tection, et il ne lésait en rien l'indépendance native du souverain Pontife, seigneur temporel des omains. « La movarchie pontificale, dit Mgr. Pavy, évèque d'Alger, (1) a ses sources connues : piété des fidèles, nécessité de l'indépendance du Saint-Siége, de Rome

(2) Esquisse d'un traité sur la souveraineté temporelle dén Papes, p. 55,

GE DR le AG Lo D SE NT

et de l'Italie elle-mème ; elle est assise sur le droit européen, sur la reconnaissance des peuples et déjà sur la L.escription ; elle a ses possessions déterini. nées : Rome, la Pentapole, les Légations actuelles et les autres territoires que nous avons désignés, ct enfin pour allier la force à la bomé, elle vient de se donner pour appui l'empire d'Occident, création de son génie et de sa politique, mais création humaine, dont la souveraineté pontificale ne saurait dépendre, l'empire n'étant pas p'us sa base esseutelle, que les donations de Pepin et de Charlemagne, sa première origine.»

On voit déjà, à cette époque, le Pape possession de ses états, et souverain indépendant ; jamais pos: session ne fut plus légitimement acquise. Dans les siècles suivants, la libéralité des fidèles et des princes, jointe à leurs propres intérêts, contribua à augmenter les biens des évèchés et des abbayes ; les souverains étaient sûrs de trouver dans le clergé plus d'intelligence dans les temps difficiles, plus de constance dans les principes, plus de soumission et d’attachement ; aussi lui acccordèrent-ils des fiefs, des domaines considérables, qui en faisaient des seigneurs temporels ; ils devenaient ainsi les vassaux du prince, leur suzerain.

Déjà auparavant, ou voyait suuvent les évèques intervenir dans des affaires de l’ordre civil pour protéger le peuple, pour secourir les faibles, pour maintenir la tranquillité publique. Souvent les populations, les villes, les états bouleversés par des

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hordes de Barbares, recouraient à l'autorité épiscopale, de laquelle seule ils attendaient la sécurité et le calme.

« Le nouvel empire tle Saint-Emgire romain), dit M. l'abbé P.S. Blanc, (4) présente la société chrétienne dans sa vraie Constitution, dans son état normal. Les deux pouvoirs y demeurent distincts et unis, avec une dépendance réciproque fondée sur la nature de chacun d'eux. Le pouvoir ecclésiastique demande au pouvoir civil l'appui de la force et son concours, partout où le bras séculier peut is tervenir, Le pouvoir civil recoitsa haute direction morale de l'autorité ecclésiastique, et cela nonseulement dans les actes privésou purement reliuieux et appartenant au culle, mais encore dans l'usage mème des biens terrestres, et dans les actes de la souveraineté proprement dite. Sons aucun rapport et dans aucun cas, le chef ou les chefs de la

La

société chrétienne ne peuvent régner despotiquement et ne relever que de leur propre volonté. Partout et en tout ils sont soumis à la loi morale et évangélique, dont l'interprétation et la sanction appartiennent nécessairement à l'Eglise. On comprend facilement que, lorsqu'il est question d'en faire l'application aux chefs politiques et aux nat:ons, ce pouvoir de l'Eglise ne peut être régulièrement exercé que par son chef visible ou le ape. »

D'après les canons de l'Eglise, les nominations ecclésiastiques devaient se faire par le concours des

(:) Hiat. ecel.,t. I, p. 625, 3e edit.

suffrages libres du clergé et du. peuple. Si cette règle eût été toujours observée, l'Eglise aurait été exempte de bien des calamités, qui l’affligèrent pendant le dixième siècle, et jusqu’à saint Grégoire VIT. Sous prétexte que les évêques et les abbés étaient leurs vassaux ou leurs feudataires, les princes, —sur. tout après que la couronne impériale, tombée de la tète des faibles descendants de Charlemagne, eut été recueillie par les Allemands,—s'arrogérent le droit de nomination aux diguités ecclésiastiques et d'investiture par la crosse et l'anneau. Ge que les Papes avaient accordé à certains princes comme un privilége, les souverains allemands le réclamèrent comme un droit inhérent à la couronne. De à il s'ensuivait que ces princes nommaient quelquelois aux évêchés des hommes incapables, sans principes, sans foi, sans mœurs, des homes plus propres à scandaliser qu'à édifier l'Eglise, (1)

Les Papes et les conciles protestèrent souvent contre celte sacrilége usurpation ; chacun déplorait amèrement un état de choses qui entrainait les plus funestes conséquences. Le désordre pénétrait tous les rangs de la société; l'Eglise, n'étant plus libre de choisir ses ministres, voyait le sanctuaire e:vahi par des hommes qui apportaient, avec la rudesse de mœurs propre à l'époque, des idées d’ambition, de lucre et autres, incompatibles aves la diguité dont

(!) Thomassin, Disciplina ecclesiæ circa beneficia, ete., t. L, 1. 2 ; C. Lupus, scholia et dissert. in concil., t. VI ; Noel. Alex. Hist. eccl., saec. XI, diss. 4; J/. B. Palma, Praelect. hist. eccl., t. II, part. I, c. 2—4,

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uvent orait s plus t tous libre vahi sse de in, de

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ils étaient revètus. Les princes en étaient venus au point de vendre les évèchés et les abbayes au plus offrant. Afin de ne pas être entravés dans leur manière d'agir, ils ordonnérent qu'à la mort de chaque titulaire, la crosse et l'anneau leur fussent remis: ils ne donnaient ensuite ces insignes qu'à des sujets de leur choix. Ainsi s'affaiblit l’ancienne discipline, et se fonda le fameux droit des investi. tures, au moyen duquel les empereurs pouvaient régenter l'Eglise. Ceux qui s'étaient ainsi rendus coupables de simonie, et qui, en violation de tous les saints canons, avaient acheté un bénéfice, extorquaient ensuite du pauvre peuple ce qu'ils avaient payé. Peu préparés à de si sublimes fonctions, ils conservaient leurs allures mondaines, marchaient à la tète des armées contre l'ennemi, ou se livraient aux plaisirs de la chasse. On conçoit tous les désordres qui résultaient d’un pareil état de choses. Les factions qui ensanglantaient l'Italie et lAllemagne et qui étaient en luttes continuelles, cherchaient naturellement à assurer le trône pontifical à quelqu'un de leur parti. C'était l'intrigue ou la force des armes, qui faisait parfois arriver à la dignité de chef suprême de l'Eglise. Cette espèce de servitude de l'autorité spirituelle vis-à-vis de la puissance séculière, était la cause de tous les maux ; toute l'énergie des gens de bien pour réagir contre cette calamité, allait se briser contre l’omnipotence et le mauvais vouloir des empereurs.

Le dixième siècle est celui qui eut le plus à sout-

303 SAINT GRÉGOIRE VIl

frir de ce bouleversement ; on l'a appelé le siècle de fer. L'ignorance et la corruption étaient deux plaies bien profondes. Je dois cependant dire qu'on à beancoup exagéré les maux de cette époque ; on à généralement prêté une oreille trop facile aux récits anecdotiques de Luitprand. Cat écrivain est à peu près le seul qui ait lancé des accusations très-graves contre la conduite privée de certains Papes du dixième siccle.(1)

Toutefois, —chose remarquable —au milieu de ce désordre universel, de ces ruines physiques et morales, aucune hérésie ne se fait jour; aucune erreur ne vient affliger l'Epouse du Christ. Seul le dixième siècle peut revendiquer ce privilége. C'est que Jésus-Christ veille sur son Eglise, et, s’il permet yw'elle soit souvent tourmentée par bien des tempites, attristée par le scandale et la corruption, il ne souffre jamais que l'erreur s’v introduise et ternisse

(1) On aurait dû faire attention que cet historien se montre d'une partialité révoltante ; tout ce qui est allemand, est admirable, digne d’éloges ; tout ce qui est italien mérite mépris et exécration publique. Il est léger, crédule, irascible, licencieux, et contredit souvent les assertions de ses contemporains qui sont plus sérieux que lui. On aurait dû remarquer aussi que les siècles, même les plus vertueux, ne manquent pas d'offrir une foule d’anesedotes privées qui trahissent, comme toujours, les misères de la nature humaine. Un exemple de sa manière d'écrire : il parle de Nicéphore Phocas qui l'avait mal aceueilli. Veici le portrait qu'il en fait de suite (rg. ad Niceph. Op., 0. 136): ‘Cet homme assez monstrueux a une taille de pygmée, une grosse tête, des yeux de taupe; sa barbe est courte, épaisse, grise, sale ; son front pointu ést couvert d’une «have. lure hérissée ; il est noir comme un Ethiopien dont la rencuutre nocturne ferait peur, menteur comme Ulysse, gros ventre, jam-

bes. courtes, pieds bots, habits sales, chaussure économique, etc.”

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Péclat de la céleste doctrine qu'il lui a confiée ; il se rappelle la promesse qu'il lui a faite d'être avec elle jusqu'à la consommation des siècles ; il sait que les

’apes sont la pierre fondamentale de son Eglise,

qu'ils doivent confirmer leurs frères dans la foi, et que, par conséquent, ils ont besoin de l'Esprit de vérité pour les assister toujours.

L'Eglise gémissait donc dans la servitude : les réclamations réitérées de ses Pontifes ne réussissaient pas à rompre les liens qui la retenaient dans une funeste dépendance, Les empereurs continuaient de regarder le patrimoine pontifical comme un fief, qui devait Icur être sonmis par les lois de la féodalité, et ils voulaient, en conséquence, confirmer les élections des Papes, comme 1ls conféraient les évèchés par l'investiture de la crosse et de l'anneau.

Au moment où tout semblait perdu sans ressource, Dieu suscila un homme extraordinaire, l’une des plus grandes et des plus intéressantes figures du moyen-âge. [l naquit en Toscane, dans la petite ville de Saone, vers l'an 1013. On lui donna à son baptème le nom d'Hildebrand. (') Son père, nommé Bonizo, était, dit-on, un honnète charpentier qui

vivait de son travail; il l'éleva chrétiennement et lui fit étudier les arts libéraux.

L'abbaye de Cluny était alors dans toute sa ferveur; la piété y était florissante; la discipline sévère,

(‘} Grégoire VII et son siècle, par J. Voigt. Cette histoire est

la iweilleure qui existe de ce grand Pape. L'abbé Jager en a donné une bonne traduction française,

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