CHAPITRE
Notions historiques, formes et éléments de l'assurance sur la vie
[. — Notions historiques de l'assurance sur la vie.
Le XIXe siècle n'a pas été fécond seulement dans Tordre scientifique, industriel et commercial ; il l'a été aussi dans l'ordre économique et juridique. L'assurance sur la vie en est une preuve. Ce contrat presque ignoré au commencement du XIXe siècle a pris de nos jours une importance considérable dans la vie sociale et l'avenir lui réserve probablement un rôle plus grand encore.
Le contrat d'assurance sur la vie ne fut point pratiqué dans l'antiquité, ni en Grèce, ni à Rome (1).
(1) Certains cependant ont voulu voir dans la stipulation cum moriar,qui aboutissaitau paiement d'une somme aux héritiers du stipulant, une analogie avec le contrat moderne. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la vie de l'homme était déjà considérée comme un élément de spéculation.
On a cité encore, sous le bas empire, les collèges funérar
Mais les ghildes des populations saxonnes et danoises du Moyen-âge sont déjà des sociétés d'assistance et d'assurance. En retour d'une cotisation en argent ou en denrées l'adhérent décédé avait droit à une sépulture ; celui qui tombaitdans le besoin par suite de maladie ou de vieillesse recevait des secours ; de même celui qui avait vu brûler sa maison ou perdu sa fortune dans un naufrage. Nous trouvons bien déjà dans ces vastes associations l'idée mère de l'assurance en général, l'idée de répartition sur tous les membres de la mutualité des dommages soufferts par quelques-uns d'en tr' eux (1).
Mais la véritable origine de l'assurance sur la vie doit être recherchée dans l'assurance maritime. Cette sorte d'assurance ne protégeait d'abord que les navires et les marchandises qu'ils transportaient. On l'étendit bientôt aux personnes exposées aux risques de mer. Les pirates infestant les mers, on prévit d'abord le cas où ils s'empa-
raires créés en vue de donner une sépulture convenable à leurs adhérents décédés, et assurant, moyennant une cotisation, soil une place dans un tombeau et l'assistance des collègues aux obsèques, soit le funératicum ou somme destinée à payer les funérailles. Mais il ne faut voir dans ces sociétés que des associations de secours mutuels. Lacombe, Le droit funéraire à Rome, Poitiers 1880, p. 106,
(1) Bosredon, Histoire des assurances sur la vie. — Bordeaux 1900 - p. 22
reraient de l'équipage et on songea à assurer une somme destinée à racheter les captifs. L'assurance maritime était bien encore là dans son rôle ; le prix du rachat était bien un risque de mer, comme la perte du navire et des marchandises. Mais l'institution dévia bientôt de son but primitif pour dégénérer en spéculation sur la vie des navigateurs. Ainsi on prit l'habitude, avant d'entreprendre un voyage, de déposer une certaine somme entre les mains de l'assureur en convenant qu'au cas de retour on aurait droit au double ou au triple de la somme versée, et qu'au contraire si on ne revenait pas, la compagnie d'assurance n'aurait rien à restituer. On en vint bientôt à remplacer toutes les opérations régulières par des spéculations effrénées.
« Il n'était rien, dit Francis dans ses Annales « of life assurances, sur quoi l'on ne souscrivit des u polices ou qui ne servit de matière à des ga- « geures. On pariait sur la longévité des souverains, « sur la vie des hommes politiques, sur mille « choses plus étranges encore »(1). Ces opérations
(1) Voici un extrait d'un Statut de Gênes de 1588 qui, en prohibant ces sortes de conventions, nous fait connaître quelques-unes de celles qui étaient alors usitées.
Sine licentia sénatus dit le statut, non possint fierï super vitœ pontificis, neque super vita impératoris, neque super vita regum nec cardinalium.
Non possint pariter fieri super matrimoniis contrahendis, vtl
dangereuses attirèrent l'attention du législateur qui fut dès lors amené à prendre des mesures sévères pour combattre le mal. C'est ainsi que nous trouvons de nombreuses ordonnances prohibant ces sortes d'opérations : Ordonnances des Pays- Bas en 1570, guidon de la mer en 1589, ordonnance d'Amsterdam en 1598, Gode de Middelbourg de 1600, Gode Suédois de 1666 et ordonnance française sur la marine de 1681 .
Vers cette même époque où l'on cherchait à enrayer les abus provenant de ces paris individuels deux éléments nouveaux apparaissaient, apportés, l'un par le napolitain Lorenzo Tonti en 1653, l'autre oar Pascal en 1654 : éléments dont la combinaison devait fournir plus tard les bases de l'assurance sur la vie et l'amener progressivement à la forme scientifique qu'elle possède de nos jours. Du côté de Tonti il s'agissait d'une association d'individus qui, après des versements semblables, les répartissaient entre les survivants à une époque déterminée, en y ajoutant les intérêts accumulés de la part des décédés : c'est cette opération que l'on appelle tontine, du nom de son inventeur. Du côté de Pascal, il s'agissait de l'invention du calcul des probabilités.
non contrahendis, super uxoribus ducendis aut non neque super parla mulierum...
Couteau. Traité des assurances sur la vie I p. 45.
Le calcul des probabilités fut appliqué pour la première fois à la vie humaine par de Witt dans son rapport aux Etats généraux de Hollande, Tannée même de son invention. En 1693, le célèbre astronome anglais Halley établissait la première table de mortalité pour la population de la ville de Breslau. (1) Presqu'aussitôt après, en 1706, Y Amicable Society tentait en Angleterre de timides essais d'assurances sur la vie, suivie, en 1720, par deux nouvelles compagnies, le Royal Exchange et la London Corporation.
Mais c'est seulement Tannée 1762 qui vit éclore la première et véritable compagnie d'assurances sur la vie, Y Equitable Society. Dès lors, Tassurance sur la vie fonctionne définitivement en Angleterre; les travaux des mathématiciens Simpson, Dodson et Price, appliquant leurs tables de mortalité perfectionnées, permettent de sortir de la période des tâtonnements et arrivent à donner à l'assurance sur la vie sa forme réelle.
Vers la fin du xvine siècle cette institution était donc en Angleterre en pleine prospérité, tandis qu'elle demeurait encore presqu'inconnue dans le reste de l'Europe. Cela tenait aux prohibitions édictées par les nombreuses ordonnances déjà
(1) Poterin du Motel, Théorie des assurances sur la vie, p. 159.
citées, pour mettre un frein aux excès auxquels avait donné lieu l'assurance détournée de son véritable but.
Mais à ce moment les idées politiques, financières et économiques anglaises pénétraient en France. Aussi ne doit-on pas s'étonner de voir se fonder à Paris, en 1787, la première compagnie d'assurances sur la vie. Ce fut un nommé de Gesme qui demanda l'autorisation d'adjoindre à la compagnie d'assurances contre l'incendie, fondée par de Labarthe, la branche des assurances sur la vie. L'édit du 3 novembre 1787 lui accorda cette autosation, et la nouvelle société s'appela Compagnie Royale d'Assurances.
L'année suivante se dressait devant elle une société concurrente, la Chambre d'accumulation de capitaux et d'intérêts composés. Mais, sur les protestations de la Compagnie Royale, un arrêt du 27 juillet 1788 concédait à cette dernière un privilège sur toutes autres sociétés similaires pendant quinze ans. Ce fut là l'origine d'une des premières querelles qui lut faite aux privilèges. Mirabeau, dans un plaidoyer chaleureux, combattit le monopole de la Compagnie Royale mais ne put convaincre le gouvernement.
Depuis sa fondation, la Compagnie Royale d'assurances sur la vie avait fonctionné d'une façon normale. L'expérience acquise au contact des sociétés anglaises avait donné les meilleurs
entré comme actuaire dans cette compagnie, lui avait apporté des tables de mortalité célèbres. Mais la Révolution survenant, la Compagnie Royale devait subir le contre-coup de ses violences et sombrer dans la tempête.
Le *24 août 1793, Cambon montait à la tribune, et, dans une des diatribes habituelles à cette Assemblée, faisait le procès des sociétés par actions : « 11 existe en ce moment, s'écria-t-il, un « combat à mort entre Ions les marchands d'argent « et raffermissement de la république. 11 fautdonc « tuer toutes ces associai ions destructives du « crédit public si nous voulons établir le règne de (v la liberté. »
Le résulat de ce discours fut le décret suivant : « Les associations connues sous le nom de Compu toir d'Escompte, de Compagnie d'assurances-vie « et généralement celles dont le tonds social « repose sur des actions au porteur ou sur des « effets négociables, ou cur inscriptions sur un « livre, transmissibles à volonté, sont suppri- « mées. (I) »
Les sociétés d'assurances avaient vécu. Les
(1) Ménard ; De Vassurance sur la vie ; son rôle économique et social dans la vie moderne ; Poitiers, 1908; p. 12 13.
tontines essayèrent-de résister à la loi. L'une, tondée en 1791, sous le nom de Caisse d'Epargne et de Prévoyance, ou simplement Caisse Lafarge, eût d'abord un succès momentané, ne causa ensuite que des déceptions. Quelques autres établissements similaires n'eurent pas de meilleurs résultats ; leur constitution reposait sur des calculs absolument erronés.
L'échec des sociétés tontinières et la liquidation désastreuse de leurs établissements étaient bien faits pour éloigner le public des assurances sur la vie et accréditer des idées fausses. Cette période était d'autre part trop agitée pour que l'on s'occupât de prévoyance ; on était tout aux préoccupations militaires et les combinaisons financières devaient en souffrir.
C'est dans cet état d'esprit que l'on arrive à la confection des codes. On comprend dès lors que les législateurs aient interdit l'assurance sur la vie prohibée par l'ordonnance de 1681, ne tenant aucun compte du changement qui s'était opéré depuis cette époque. C'est ainsi que Portalis déclarait que « des conventions sur la vie des « hommes ont toujours été prohibées, l'homme « étant hors de prix, sa mort ne pouvant être « l'objet d'un commerce... les pactes sur la vie « ou la mort d'un homme étant odieux, dangereux « même, et la cupidité qui spécule sur les jours
u d'un citoyen étant souvent bien voisine du crime « qui peut les abréger » (1 ).
C'est seulement dans les premières années de la Restauration que l'on reconnut combien cette prohibition était injuste. En 1818 se fonda une vraie Compagnie d'assurances, avec le système des primes, système nécessitant un capital social et des fonds de garantie. Les premiers qui demande-renl l'autorisation royale furent la Compagnie d'Assurances Générales maritimes, ayant, à sa tète M. de Gourcuff et son groupe financier, et la Compagnie royale (F Assurances maritimes, dont le fondateur était Jacques Lalitte et un groupe de banquiers. A l'autorisation des compagnies d'assurances maritimes s'ajouta l'autorisation des compagnies d'assurances contre l'incendie: Pour compléter la trilogie il manquait encore les assurances sur la vie ; le vide lut bientôt comblé.
Malgré une hésitation à cause des idées peu favorables à l'assurance sur la vie émises autrefois par les jurisconsultes Merlin et Portalis, le ministre du roi Louis XVIII, Lainé, demanda un avis du Conseil d'Etat (2). La réponse ayant été favo-
(1) Lefort. Traité théorique et pratique du contrat d'assurance sur la vie, t. 1, p. 51.
(2) Avis du Conseil d'Etat rendu le 28 mai 1818. « Le Conseil d'Etat. . . .
u Sur la question : Y a-t-il lieu d'autoriser les sociétés
rable, une ordonnance de 1819 autorisa la création à Paris de la Compagnie Générale des Assurances sur la vie. En 1820 une nouvelle ordonnance permettait les opérations de la Compagnie Royale des Assurances sur la vie ; cette dernière, en 1848, changea son nom et devint la Nationale. Vers lamême époque, en 1829, se fondait, avec l'appui de MM. de Gourcuff et Lafitte. une autre société d'assurance sur la vie Y Union.
La voie était ouverte, mais le public ne comprenait pas encore tous les avantages de l'assurance sur la vie. L/idée de prévoyance était bien dans
« anonymes à s'engager à payer une somme déterminée au « décès d'un individu moyennant une prestation annuelle à « payer par cet individu ?
« Considérant que ce genre de contrat peut être assimilé « aux contrats aléatoires que permet le Code civil, qu'il est « aussi plus digne de protection que le contrat de rente viace gère, puisque l'un est trop souvent le résultat de l'égoïsme « et de la cupidité, tandis que l'autre ne peut naître que d'un « sentiment généreux et bienveillant qui porte le souscripteur « à s'imposer des sacrifices annuels pour assurer aux objets « de son affection un bien-être et une aisance dont sa mort (( pourrait les priver; ,
« Est d'avis que l'engagement de payer une somme déter- « minée au décès d'un individu, moyennant une prestation « annuelle à faire par cet individu, peut être autorisé, mais « qu'il ne doit pas être permis d'assurer sur la vie d'autrui « sans son consentement ». (Ménard, de l'assurance sur la vie, p. 15 et 16).
les mœurs de l'époque, mais ce fut la tontine qui eût les préférences du public et attira à elle les capitaux de l'épargne. De nombreuses tontines s'étaient formées depuis 1819; vingt tontines nouvelles furent autorisées par le gouvernement de 1841 à 1846. Les compagnies d'assurances sur la vie partageaient elles-mêmes l'engouement général, et n'hésitaient pas à organiser et administrer, sous des titres divers d'associations dotales, associations de survie ou autres, des associations tontinières.
De cruelles déceptions furent le résultat de cet empressement général. Et malheureusement le public, trompé dans ses espérances, engloba dans une réprobation commune, toutes les combinaisons viagères, et la tontine et l'assurance. Cette funeste confusion devait longtemps peser sur notre institution.
Sans doute durant cette période, de 1840 à 1860 l'assurance sur la vie n'est pas complètement délaissée. A l'occasion on en proclame la parfaite légalité et l'absolue moralité. Troplong, déclarant son but moral et utile,signale les hypothèses dans lesquelles elle peut rendre les plus grands services (1). La loi du 5 juin 1850 approuve, elle aussi,
(1) Troplong. Droit civil expliqué, commentaire des contrats aléatoires p. 332.
De même, Massé nous dit que l'assurance sur la vie est
bien qu'indirectement, la légalité du contrat d'assurance sur la vie, en l'englobant dans une disposition d'ordre fiscal. Le Journal des assurances. fondé en 1830, reprend en 1849 sa publication interrompue en 1840. Enfin paraissent des compagnies , nouvelles Le Phénix en 1844, la Caisse Paternelle en 1850, le Crédit viager (anciennement rimpériale) en 1854, la Caisse générale des familles en 1858. Mais, malgré tout, la production des assurances sur la vie est, sirfon nulle, du moins très faible jusqu'en 1860.
L'année 1860 forme le point de départ du développement et des progrès rapides de cette institution. La production annuelle, de 44 millions en 1860 passe à 200 millions en 1869.
Ce revirement subit est dû d'abord à des écrivains de valeur mettant leur talent et leurs services à la propagation de l'assurance (1)
En 1860, l'Académie de législation de Toulouse mit au concours la question de l'assurance sur la vie, de ses avantages, de sa moralité et des mesures à prendre pour faciliter son essor.
«aussi conforme aux règles de la morale et de l'économie politique qu'aux principes généraux de notre législation ». Massé. Droit commercial, III p. 116.
( 1) Citons MM. About, de Gourcy. Reboul, Michel, Chevalier. Battié, Levasseur.
Enfin, en 1864, un événement sensationnel se chargea de porter l'assurance à la connaissance du grand public, nous voulons parler du procès tristement célèbre de la Pommerais. Rappelonsle en quelques mots : Le Docteur Courty de la Pommerais avait fait contracter à Madame de Pauw une assurance de 550.000 francs a son profit Pour toucher la somme plus rapidement, La Pommerais l'empoisonna. Arrêté et condamné, il fut guillotiné le 16 juin 1864. Son procès avait eu un très grand retentissement. Le procureur gé: néral Dupin, dans son réquisitoire, s'était élevé contre les assurances qu'il déclarait immorales ; il avait même soulevé la question de savoir si les assurances sur la vie n'étaient pas prohibées. Les Compagnies françaises répondirent à une si audacieuse affirmation par la publication dans les journaux d'une note constatant leur longue et paisible possession du droitde faire des assurancessurla vie et la reconnaissance formelle qui ressort, tant de l'approbation de leurs statuts par le Conseil d'Etat que des décisions rendues par les tribunaux.
Les débats de ce procès et les controverses qui surgirent à cette occasion, firent en faveur des assurances la meilleure réclame. Le public s'initiait peu à peu, et à partir de cette époque les Compagnies françaises d'assurances sur la vie
virent le chiffre de leurs affaires s «lever progressivement chaque année davantage.
La guerre de 1870-71 arrêta un instant ce développement. Mais la France vaincue se redressa fièrement, et, tout en s'appliquant à réparer les désordres de la défaite, reprit bientôt sa marche ascendante vers le progrès.
Les exigences budgétaires, à la suite de nos revers, provoquèrent des mesures d'ordre fiscal contre les assurances sur la vie. La loi du 23 juin 1875 résolut, sans l'approfondir suffisamment, un grave problème. Elle comprit dans la succession de l'assuré le montant d'une assurance en cas de décès, et prescrivit la perception du droit de mutation par décès sur le capital payé par la Compagnie au bénéficiaire. Ce fut l'occasion de vives polémiques ; cette disposition n'eût cependant pas les graves conséquences que l'on pouvait craindre, au point de vue du développement de l'institution.
Nous arrivons, en 1880, à la période des grandes affaires. En deux ans, de 1880 à 1882, huit compagnies nouvelles se forment. Et la production passe brusquement de 335 millions en 1879 à 566 millions en 1882. Mais l'effort a, semble-t-il, été trop violent. Nous constatons une baisse continue jusqu'en 1890, puis une hausse de 1890 à 1893 ; la production diminue de nouveau et considérablement en 1894 et 1895 pour repren-*
dre jusqu'à nos jours sa marche ascensionnelle (1).
ïl est bien difficile, sinon impossible, de déterminer les causes qui ont provoqué ces divers mouvements de hausse et de baisse depuis 1882. On peut citer cependant, comme facteurs importants de ces irrégularités de production, la situation politique intérieure et extérieure, la concurrence des Compagnies étrangères, les combinaisons nombreuses qui sollicitent l'épargne (2). En 1894 notamment, la diminution très sensible de la production a été causée par l'augmentation des tarifs, conséquence de la baisse du taux de l'intérêt.
(1) Le tableau ci-après, formé d'après le Journal des Assurances, nous donne, année par année, le chiffre des capitaux assurés de 1877 à 19-10.
(2) Bosredon. Histoire des Assurances sur la vie. 2e partie, développement des Assurances sur la vie en France, p. 91 et s.
Les Compagnies avaient admis jusque là que le placement de leurs fonds pouvait rapporter 4°/°; elles ont été obligées de rectifier leurs tarifs en se basant sur le taux de 3 1/2 °/0. Ce brusque déficit de 200 millions en 1894 provient donc de ce que, la hausse des tarifs ayant été annoncée, tous les agents en 1893 avaient poussé à la réalisation des affaires commencées, pour profiter des tarifs encore en vigueur. Deux ou trois Compagnies ont eu le courage, comme elles l'avaient annoncé, d'appliquer les nouveaux tarifs à partir du 1er janvier 1894 ; dans un intérêt de concurrence, d'autres Compagnies en ont retardé l'application ; mais actuellement toutes ont adopté ces nouveaux tarifs.
Malgré tous les progrès réalisés en France par l'assurance sur la vie, notre pays est encore loin d'atteindre la situation que présentent certains pays étrangers. Pour établir une comparaison exacte entre les divers Etats au point de vue de l'assurance sur la vie, il faudrait connaître pour chaque pays et les résultats obtenus par ses Corn" pagnies nationales, et les résultats obtenus par les Compagnies étrangères dans leurs opérations sur son territoire. Or la plupart des Compagnies publient bien le total de leurs productions, mais sans donner le lieu d'origine descontrats. D'ailleurs ne faudrait-il pas connaître encore les Assurances d'une foule tie petites sociétés mutuelles, qui
groupent leurs adhérents dans le but de fournir une indemnité aux familles des membres défunts ?
Et cependant, d'infatigables statisticiens n'ont pas reculé devant ces difficultés. En 1879 notamment, M. Couteau, (1) d'après un discours prononcé par M. André à l'Assemblée nationale le 21 juin 1875, n'hésitait pas à affirmer que la France possédait un individu assuré sur 350 habitants, l'Angleterre 1 sur 48, l'Amérique 1 sur 35. Vers 1895, Rochetin (2) nous donnait quelques détails intéressants sur les progrès dé l'assurance sur la vie chez les différents peuples. Les Etats-Unis assuraient à celte époque plus de 75 milliards de capitaux, soit environ "24 milliards assurés par les compagnies à prime fixe, 6 milliards par les compagnies se livrant spécialement aux opérations d'assurances dites industrielles, et près de 36 milliards assurés par les sociétés dénommées associations fraternelles ou coopératives. L'Angleterre venait au second rang avec 22 milliards ; puis l'Allemagne qui assurait 7 milliards, tandis que la France avait à peine pour 4 milliards d'assurances. Les résultats sont à peu près les mêmes de nos jours pour l'Angleterre et les Etats-Unis; l'Allemagne au contraire a fortement accru sa production, puisqu'elle
(1) Couteau, Traité des assurances sur la vie, 1, p. 5.
(2) Revue politique et parlementaire, juill. 1896, p. 79.
assureaujourd'hui plusde 15 milliards de capitaux. La France elle-même a en ce moment près de 5 milliards de capitaux assurés.
Ces quelques chiffres suffisent à nous démontrer que la France, malgré les progrès réalisés, vient encore bien loin après l'Allemagne, les États-Unis et l'Angleterre. Mais à quelles causes peut-on attribuer l'infériorité de la France?
On peut citer tout d'abord l'imprévoyance qui est bien un caractère dominant chez les peuples de race latine. Chez nous, l'assurance est encore un acte isolée l'assurance sur la vie c'est souvent un sacrifice accompli sur les instances pressantes d'un ami assureur, ou dans tous les cas le résultat de sollicitations sans nombre de la part des agents des compagnies. L'assurance sur la vie est au contraire entrée depuis longtemps dans les mœurs des Anglais, depuis moins longtemps mais avec autant de force dans les mœurs des Américains. Ces deux peuples frères chez lesquels le sens pratiquesemblebien l'élément dominant du caractère, ont compris les ressources considérables que l'on peut tirer de l'application scientifique de la mutualité, surtout en ce qui concerne l'assurance sur la vie. Cette institution est appréciée par tous; tous y cherchent dans la mesure de leurs moyens, les uns l'appui de leur vieillesse, les autres la protection de leur famille. Le budget du père de famille, qu'il se chiffre par milliards, par millions
ou par quelques centaines de francs, contient un article pour l'assurance comme i! en contient un pour le logement, les impôts, la nourriture, etc.; la prime est une dépense considérée presque comme indispensable, c'est l'impôt de la prévoyance. Chez ces peuples, les individus assurables et non assurés sont l'infime minorité.
L'absence de législation en cette matière a certainement contribué à retarder le développement de cette institution. Sans doute, la légalité du contrat d'assurance ne fait plus aucun doute aujourd'hui. Mais une loi fixerait plus précisément les bases de ce contrat. Un projet de loi sur les assurances a été déposé à la Chambre des députés le 1*2 juillet 1904, mais n'est pas encore venu en discussion. Espérons que le législateur, comprenant enfin la nécessité de consacrer les principes d'une branche de l'activité sociale aussi intéressante que l'est l'institution des assurances, nous donnera une œuvre d'autant plus complète et durable qu'elle a été attendue plus longtemps.
Le contrat d'assurance, mal défini, peu connu du monde judiciaire, se touva ainsi livré jusqu'à ces derniers temps à tous les hasards d'une jurisprudence qui cherchait vainement son point d'appui On a trop souvent eu le tort de vouloir faire cadrer l'assurance avec certains contrats existants ; et le juge, persuadé qu'il était soumis à tel ou tel texte inflexible, sanctionna à regret des résultats abso-
lument opposés au but à atteindre et à la nature propre du contrat d'assurance. Mais on peut considérer que cet obstacle a disparu aujourd'hui, la jurisprudence étant presque fixée depuis une quinzaine d'années.
Longtemps aussi l'assurance fut l'objet, chez nous, d'une certaine méfiance, voire même d'une certaine antipathie. C'est que, à maintes reprises, notamment vers le milieu du xixe siècle, sous le nom et le couvert d'assurance, une institution, la tontine, qui offrait à tous l'appât du jeu et de la spéculation, fit des dupes sans nombre. Etcomme la tontine était basée sur certaines éventualités de vie ou de décès, on la confondit avec l'assurance sur la vie, et toutes les défiances et réprobations légitimes que la tontine avait soulevées se tournèrent contre la nouvelle institution. L'assurance souffrit beaucoup de cette injuste prévention. Elle tend, de nos jours, à s'effacer de plus en plus. Il n'est cependant pas rare de rencontrer encore des personnes pour lesquelles l'assurance n'est qu'une source de déceptions, qu'un jeu ou un pari, une combinaison immorale.
Ne trouve-t-on pas également des personnes qui se refusent à l'assurance sous prétexte qu'elle fait mourir ? Il semble puéril de prétendre qu'un sentiment de superstition puisse s'opposer parfois à la conclusion d'un contrat. C'est pourtant la stricte vérité. Pour certains, s'assurer, mais cela
porte malheur ! Idée absurde, mais malheureusement enracinée dans l'esprit de quelques hommes et surtout des femmes ; et c'est souvent la femme, dans le ménage, qui, se renlermant dans un entêtement stupide, ferme à la prévoyance la porte du toyer familial.
Un redoutable adversaire de l'assurance sur la vie. c'est encore l'ignorance. Si I on connaissait bien l'assurance, si l'on en comprenait tous les bienfaits, dirait-on qu'elle porte malheur, qu'elle est immorale ? Tout homme ne rechercherait-il pas, pour lui et pour sa famille, la certitude du lendemain ? Sans doute les Compagnies multiplient bien leurs eflorts dans ce sens ; mais leur enseignement, par le fait même qu'il est intéressé, est aussi un peu suspect. Ce qu'il faut, c'est apprendre à tous les Français, à l'école, avec leurs devoirs d'homme et de citoyen, le devoir de la prévoyance. 11 faut que la presse s'intéresse elle aussi davantage à ces questions d'ordre capital et entreprenne une généreuse campagne en faveur de l'institution trop peu connue.
Le rôle de l'enseignement et de la publicité ne sera donc pas tant de faire sentir la nécessité de l'assurance que d'en faire connaître le mécanisme et les combinaisons.