INSPECTION UNIVERSELLE DES JEUNES GOBEMOUCHES DE UN A DIX ANS
Jacinthe, par la grâce du sort et la protection des fées, roi des Gobemouches, prince de Badauderie,
58 LE PRII^CE'CANICUE.
duc de Vanité, etc., à tous présents et à venir, salut.
Considérant que l'État n'est pas fait pour le citoyen, mais que le citoyen est fait pour FÉtat, par celte raison décisive, autrefois donnée par le grand Aristote, que le tout est plus grand que la partie et que théoriquement il existe avant elle ;
Considérant que les pères et mères de famille sont des fonctionnaires, chargés de fabriquer pour le compte de l'État les futurs contribuables, les administrés et les conscrits de l'avenir;
Considérant que l'Étal a non-seulement le droit mais le devoir de s'assurer que les produits de celte fabrication ne sont ni altérés ni affaiblis par une mauvaise manutention, et que de là résulte pour un bon gouvernement Tétroile obligation de surveiller tous les enfants, qui seront un jour la force et la richesse du pays;
En vertu de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, avons ordonné ce qui suit :
Article i^^ — Il est créé un inspecteur et une inspectrice pour chacun des cantons de l'État, soit 60,666 inspecteurs et inspectrices de second degré pour les 33,533 cantons de notre obédience.
Art. 2. — U est créé 3,000 inspecteurs et inspectrices de premier degré pour inspecter les 66,666 inspecteurs et inspectrices de second degré.
Art. 3. — 11 est créé 300 inspecteurs généraux pour inspecter les 3,000 inspecteurs de premier degré.
Art/ 4. — Chacun des inspecteurs et chacune des
JACINTHE INiT[É A L'ART DE RÉGNER. 5&
inspectrices de second degré passera en revue, dans le cours de chaque mois, tous les petits garçons et toutes les petits filles du canton. Us tiendront la main à ce que les parents, les bonnes et les nourrices exécutent de point en point, sous peine d'amende et de prison, les règlements qui prescrivent la façon d'allaiter, nourrir, désaltérer, lever, coucher, débarbouiller, peigner, brosser, habiller, déshabiller, chausser, déchausser, amuser, promener les jeunes citoyens et les jeunes citoyennes. Ils soumettront à Pexamen le plus minutieux ces jeunes administrés, ils noteront Tétat de leurs dents, la fraîcheur de leur peau, la longueur et la couleur de leurs cheveux, la propreté de leurs ongles; ils les pèseront, l'un après l'autre, dans la balance réglementaire, ^fîn de s'assurer s'ils gagnent ou perdent en embonpoint, enfin ils répondront exactement aux trois cent vingt-cinq questions contenues dans le tableau statistique qui sera joint à la présente ordonnance.
Art. 5. — Les rapports mensuels seront envoyés dans les huit jours à l'inspecteur de premier degré, qui y joindra ses observations et adressera le tout à l'inspecteur général qui y joindra ses observations et adressera le tout au ministre; après quoi, tous ces rapports, soigneusement cotés et paraphés, seront déposés aux archives de l'État pour servir à l'édification des générations futures.
Fait en notre palais des Violettes et en notre bonne ville de Plaisir-sur-Or, le.. ., etc.
« Vous croyez donc, dit modestement Jacinthe, que les mères n'aiment pas assez leurs enfants, pour les bien élever ?
— A Dieu ne plaise que je profère un pareil blasphème ! s'écria Touche-à-Tout.Le cœur d'une mère est un trésor, 1 instinct maternel est le plus sublime des instincts. Le tout est de le régler et de le soumettre à une direction sagement politique. Il faut à tout prix éviter le fléau des monarchies, la peste de Tindividualisme. Si nous laissons les familles élever à leur gré nos futurs administrés, si nous livrons au caprice maternel ou paternel la fleur de notre empire, c'en est fait de l'uniformité. Les fondements de l'État sont ruinés. Que peut-on commander à un peuple plus bigarré que l'habit d*ArIequin! Si au contraire nous suivons les solides préceptes de Lycurguc, de Platon, de Morus, de Fénelon, tous nos sujets se ressembleront à un tel point qu*on ne pourra plus les distinguer l'un de l'autre. Mêmes habits, même coiffure, môme docilité, même obéissance ; on ne dira plus la nation, mais le régiment des Gobemouches. Quel idéal !
— Cher collègue, dit Pleurard, vous ne parlez que du corps ; que faites-vous pour uniformiser
les âmes? Songez-y, l'esprit est satanique ; c'est là que niche la révolution.
— Mon cher baron, répondit Touche-à-Tout, d*un air pincé, vous avez peu de mémoire. Oubliez-vous que l'enseignement nous apparlient? Grâce à une police admirable, il n'est pas de jeune Gobemouche qui ne reçoive de nos mains sa pâture intellectuelle, soigneusement purgée de tout levain révolutionnaire. Nous avons une morale, une philosophie, une histoire, une vérité ofQcielle; tout ce petit peuple vit d'une même pensée et c'est la nôtre. Comment échapperait-il à l'influence de celte atmosphère tempérée dont nous l'environnons?
— Et cependant, dit Pleurard, ces saints que vous élevez deviennent plus lard des enragés qui regimbent sous l'aiguillon, et qui ne respectent guère ceux qui les ont dressés.
— La faute en est à la corruption du monde et à l'absence de centralisation, reprit Touche-à- Tout, mais à ce fléau il y a un remède, nous allons l'appliquer. Écoutez et jugez : »
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