‹ La prince-canicheChapitre 14 sur 46 · ET DES LIVRES · texte numérisé non relu

ET DES LIVRES

Jacinthe, par la grâce, etc.

Considérant que la vérité est le premier bien de riiomirie, le principal élément de sa vertu et de son bonheur ;

Considérant que le devoir du prince est d'abreuver son troupeau à cette source pure, en l'éloignant des sentiers fangeux de l'erreur;

Considérant qu'au début de la civilisation, quand la vérité n'était pas connue, il a pu être bon de laisser les hommes la chercher à leurs risques et périls, mais qu'aujourd'hui, quand la vérité absolue est découverte, une pareille licence ne serait plus que le privilège de s'égarer et d'égarer les autres ;

Qu'il appartient au gouvernement, toujours infaillible, de dispenser seul la vérité, puisque seul il en a la possession ;

Considérant enfln que la vérité est une et que l'erreur est multiple, que la vérité réunit les hommes et que l'erreur les divise, et que par conséquent c'est surtout dans le domaine des idées qu'il est sage et politique d'établir une entière uniformité.

En vertu de notre certaine scimee, pleine puissance, etc., avons ordonné ce qui suit :

Article 1*'. — Il n'y aura plus dans nos États qu'un seul journal, la Yéiité officielle.

ART. 2. — Tous les contribuables seront tenus de s'y abonner et d'£n faire leur nourriture quotidienne, le matin ou le soir.

Art. 3. — Pour s'assurer de leurs progrès dans la connaissance de la vérité officielle et de leur parfaite conformité, il sera créé 33,333 inspecteurs dans les 53,333 cantons de l'État.

« Passez, passez, dit Jacinthe en bâillant : je connaît déjà vos échelles d'inspecteurs.

— Système ingénieux, s'écria le baron Pleurard, mais qui nous laisse encore bien loin de l'admirable police des Japonais. C'est dans cet heureux pays, que la loi, se méfiant avec raison de la malice innée des hommes, fait de chaque individu le surveillant, le témoin et le juge de son voisin. L'inspection de chacun par tous et de tous par chacun, voilà Tidéal du gouverne* ment unitaire ; y atteindrons-nous jamais?

— Je continue, dit sèchement Touche-à-Tout.

Art. 4. — Il sera créé, par les soins du gouvernement, une Bibliothèque officielle contenant tous les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, soigneusement revus, corrigés et expurgés. Cette édition seule aura cours dans l'empire ; toutes les éditions précédentes seront exportées ou détruites dans l'espace d'une année, sous peine d'amende et de confiscation.

4i LE PRINGE-CAMCUE.

— Cher collègue, interrompit le baron, malgré toute l'admiration que j'ai pour votre génie, permettez-moi de parler en toute franchise : Vous aimez trop la liberté.

— Un pareil soupçon...! dit Touche-à-Tout...

— Oui, cria le baron, il y a en vous du vieil homme, vous n'avez pas cette logique solide qui pousse les principes jusqu'au bout. Puisque le Gouvernement possède toute la vérité, quel besoin a-t-il de la livrer au vain jugement de la foule? La curiosité est hérétique, Pinstruction est diabolique et révolutionnaire. Toute lecture est un poison ; le peuple le plus heureux est celui qui lit le moins, le peuple le plus vertueux est celui qui ne lit pas du tout.

— Ce n'est pas mon avis, dit Touche-à-Tout ; je crois au contraire qu'un souverain s'honore en protégeant les lettres et les aris. Toute la question est de les régler avec douceur, et d'en faire un instrument de morale et de gouvernement.

La littérature fait la joie des Gobemouches, je ne veux pas les priver de ce plaisir innocent; tout au contraire, je crois que le rdle d'un prince est celui de Mécène, ou mieux encore d'AugUjsle, payant les aimables chansons d'Ho-

race et les innocentes géorgiques de Virgile.

Art. 5. — Pour encourager les lettres et faire éclore le génie, il est fondé deux grands prix annuels, Fun de poésie et l'autre d'éloquence.

Le sujet du pris d'éloquence sera un discours sur cette belle question : Quel est aujourd'hui le premier peuple de la terre? Pour le prix de poésie^ on propose un dialogue entre deux bergers : Sur la nouvelle étmie qui vient de poindre dans le ciel des Gobemouches,

— Vous êtes un imprudent, cria le baron; vous jouez avec le feu, vous êtes un révolutionnaire sans le savoir, c'est la pire espèce des révolutionnaires. Le danger n'est pas dans le sujet proposé, il est dans la démangeaison d'écrire que vous inoculez à un peuple vaniteux. Vous déshonorez rinnocence et la simplesse, compagnes ordinaires de l'ignorance. Vous encouragez la curiosité, la subtilité, le savoir, qui traînent à leur suite la malice, l'orgueil et la rébellion. Dans un pays bien réglé, quel besoin y a-t-il de ces frelons littéraires? Il ne faut que des laboureurs, des fonctionnaires et des soldats.

— La séance est-elle finie? demanda Jacinthe,

déjà fatigué. j

— Non, Sire, répondit Touche-à-Tout; le rôle

de souverain est plus lourd que Votre Majesté ne le suppose. Pour maintenir en bonne santé ce peuple malade, ce n'est pas trop de quarante mille lois ou ordonnances par an ; mais Votre Majesté peut abréger ce labeur pénible en s'en rapportant à notre prudence, et en signant, sans les lire^ ces papiers que je soumets à sa sagesse et à ses lumières. Voici par exemple un petit règlement en cent soixante-quinze articles sur la police des jardins royaux, qui n'est qu'une codification des quarante-lrois ordonnances rendues depuis vingt ans. On y retrouve l'exclusion des gens mal vêtus, des chiens vagabonds, etc., etc. Il n'y a de nouveau que l'article 37, inséré sur la demande de l'honorable baron, et ainsi conçu :

Nul sapeur ne sera reçu dans un jardin royal s'il n*est porteur d'un certificat de bonne vie et mœurs, d'un permis de se marier délivré par le colonel, le tout timbré et enregistré conformément à la loi.

— Pourquoi cela? demanda Jacinthe.

— Sire, c'est une satisfaction donnée à la morale; le baron vous l'expliquera

— Donnez, donnez, dit le prince, je signe de confiance. »

Et d'une main fiévreuse, il signa, sans les regarder, tous les papiers que le ministre lui présenta. Quand ce monceau de dossiers eut enfin disparu, Jacinthe poussa un soupir, et s'écria avec la joie d'un écolier qui entre en vacances : « Messieurs, il n'y a plus rien à l'ordre du jour ; à demain les affaires sérieuses I »

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