‹ La prince-canicheChapitre 15 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l avocat pieborgre erseigre a jacinthe le jeu de l'éloquence politique en quinze points.

« Causons librement, continua le jeune prince. A ce que je puis voir, l'art de gouverner ressemble beaucoup à l'art de faire danser les marionnettes. Tout le secret consiste à attacher partout des fils invisibles, et à les tirer à propos.

— Sire, cria le baron d'une voix chevrotante, laissez-moi pleurer de joie et d'admiration. D'un mot vous avez défini la politique administrative,^ seule politique qui soit digne de ce nom. Jamais on n'a fait une plus belle et plus juste comparaison.

— C'est mon humble avis, dit Touche-à-Tout; seulement ici la scène est si vaste et les acteurs si nombreux et si mobiles, qu'au-dessous de la volonté qui commande il faut des milliers de mains qui obéissent.

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— Vous oubliez, dit gracieusement Jacinthe, qu'il faut aussi des esprits sages et prudents pour éclairer cette jeune volonlé : c'est à moi de m'en souvenir. Je vous remercie des conseils et de Tappui que vous voulez bien me donner ; je regrette seulement que M. le chevalier Pieborgne nous ait tenu rigueur par son silence ; il ne nous a pas permis d'entendre cette voix éloquente qui fait l'admiration des Gobemouches.

— Sire, répondit l'avocat en se levant, et en tournant sa chaise devant lui pour s'en faire une tribune je ne parle jamais au Conseil ; ce qui s'y passe ne me regarde point ; je n'ai pas écouté un mot de la discussion.

— Mais, dit le jeune prince un peu surpris, ne devez-vous pas défendre ces lois devant notre parlement ?

— Sans doute, Sire^ reprit Pieborgne, c'est précisément à cause de cela que j'ai grand soin de ne jamais m'inquiéter de ce qu'elles disent. Si, ajouta-t-il en criant à pleine poitrine et en frappant à coups redoublés sur le dossier de la chaise, si je solidarisais mon opinion avec celle du ministre législateur, il pourrait advenir ceci : c'est qnk l'occasion, si le ministre changeait

d'avis, ces irrésistibles préoccupations brouilleraient le fil serré de mon argumentation.

— Quelle langue parlez-vous? demanda Jacinthe.

— Sire, c^st le charabia parlementaire. Nous avons besoin de ce patois pour faire défiler nos petites idées derrière ces mots énormes et ron • flants qui charment un peuple dont l'enfance a été bercée par le bruit des cloches et des tambours. Mais pour être agréable à Votre Majesté, il n'est rien que je ne fasse, et, si elle le désire, je parlerai comme un simple mortel.

— Ayez la bonté de me répondre sérieusement, reprit le jeune prince. Comment osez-vous dire que vous soutiendrez une loi que vous n'avez même pas lue ?

— A Dieu ne plaise que je manque de respecta Votre Majesté 1 s'écria Pieborgne, je parle avec toute la gravité d'un avocat. Votre Majesté me rendra bientôt justice. Voici tout le secret de Pé'loquence, ajouta-t-il, en jetant sur la table un jeu de caries ; je me fais fort d'enseigner en une heure l'art de séduire et de conduire tous les Gobemouches passés, présents et futurs.

« Veuillez remarquer, Sire, que ce jeu repré-

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sente foute la rhétorique. Chacune de ces cartes contient un argument. Voyez ces trois perruques superposées: G'esl la sagesse et rexpérience de nos pères, le bon sens de nos aïeux, la prudhomie du vieux temps. Celte femme aux yeux bandés, qui tient un niveau de travers, c'est la loi sainte, la loi irrévocable à laquelle nul ne peut toucher sans impiété. Cette trompetle d'où sortent les mots : Honneur, vertu, patriotisme, morale, personnifie les ministres et toute cette armée administrative, dont les infaillibles soldais sont plus nombreux que les étoiles du ciel et les sables de la mer. Regardez cet enfant qui ne veut pas dire A parce qu'on lui ferait dire B, c'est l'heureuse simplicité et la sainte ignorance. Cette tête de Méduse toute coiffée de serpents, c'est le calomniateur, l'homme suspect de mauvais desseins, l'ennemi de l'État, en un mot, celui qui n'est pas de notre avis. Ce puits représente Tabime de perdition où le dragon révolutionnaire attend pour le dévorer i\ belles dents le premier téméraire qui osera bouger. Sur ce drapeau est écrit : Qui nous attaque attaque le gouvernement. Yoici le spectre de l'anarchie, avec l'échafaud dans le lointain ; cette coupe empoisonnée, croisée d'un

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poignard et d*une torche, c'est la presse, chacun Ta reconnue. Admirez cette coquette qui se regarde dans un miroir, et dit : Tout le mande menviej c'est Theureuse nation des Gobemouches. Ce bœuf couché, qui rumine en mugissant : Pourquoi changer quand on est bien f est Femblème de ces gens solides et pratiques, à qui une fortune conquise donne le goût du repos. Sur cette carte est un escargot avec la devise : Festina lente ; sur cette autre est un billet doux dont le cachet porte : Pas aujourd'hui^ plus tard I Voyezvous ces bètes fantastiques : griffons,'^ chimères, hippogriplies, sphinx, ce sont les théories, les visions, les utopies de tous ces rêveurs, qui troublent le sommeil des peuples. Viennent enfin les quatre as : cœur^ la religion : carreau ^ la morale : trèfle j le gouvernement : pique, Tordre social ; et enfin voilà le Quinola, le premier des honneurs, la maîtresse carte, c'est une figure embéguinée dont on ne voit ni la taille, ni le visage, et qui s'appelle la sage liberté.

a Maintenant, Sire, battez, coupez, je me fais forf, en appelant ces cartes au hasard, de prononcer un discours ministériel qui vaudra tous ceux qu'on a applaudis depuis cent ans.

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— Tout ceci est sans doute ingénieux, dit Jacinthe un peu intrigué, mais encore faut-il ^ que vous parliez de la loi, pour laquelle vous plaidez.

— Je suis désolé de m'être si mal expliqué, répondit Pieborgne. La vertu de ces cartes ou de ces belles généralités, est telle, qu'on peut attaquer ou défendre tout ce qu'on voudra, et gagner sa cause, sans regarder son dossier. Que Votre Majesté veuille bien me mettre à l'épreuve, qu'elle pense une loi, que chacun de mes honorables collègues en fasse autant de son côté, je me charge à l'instant de défendre contre les attaques de l'opposition, et par un même discours, ces trois lois dont je ne connais pas le premier mot. J'ose même espérer que Votre Majesté ne sera pas mécontente de cette petite expérience. Sans vanité, j'ai mis à profit les leçons de feu Cicéron, et je ne me crois pas plus maladroit que mes illustres devanciers.

— Soit, dit le prince, j'ai pensé une loi ; plaidez.

— Et surtout, ajouta le baron, ne battez pas les buissons pour préparer à loisir voire improvisation.

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— Baron, dit Pieborgne, vous me connaissez mal. Ai-je jamais réfléchi avant de parler ? Attention, la chambre est émue par la parole brûlante du plus habile orateur de l'opposition ; le projet ministériel est compromis, on propose une réforme hardie ; je monte à la tribune, et je débute modestement, suivant les règles de Tart. Cher Pleurard, étalez les cartes sur la table. Très-bien, voici mes arguments en ligne ; le dé. filé va commencer.

a Messieurs,

a J'ai écouté avec une attention soutenue le discours de l'honorable préopinant. Je l'avouerai loyalement, jamais l'habile orateur ne s'est élevé plus haut ; il s'est surpassé lui-même. Je ne serais pas un Gobemouche si j'avais pu résister à cette éloquence torrentielle qui vous entraine et vous emporte aux plus hauts sommets de l'idéal ; mais le devoir de l'homme d'État est de s'arracher à ces enchantements ; il ne consulte et n'écoute que la froide raison. Passé à ce creuset, je ne crains pas de le dire, le discours de mon honorable adversaire ne soutient pas l'épreuve ;

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je n'y vois que l'abus profondément regrettable d'un incomparable talent.

« Quel est, en effet, le système que l'honorable préopinant oppose aux sages projets du gouvernement? Je le définirai d'un mot : e*est l'innovation, ou pour l'appeler de son vrai nom, la Révolution.

— Bravo ! cria Pleurard ; écrasez l'infâme, mon bon ami, écrasez l'infâme !

— Nierez-vous, continua Pieborgne en s'échauffant, nierez-vous que les idéeç que vous défendez soient nouvelles? Non , vous vous faites gloire de leur nouveauté : mais franchement, croyezvous qu'il y ait des découvertes à faire en politique, dans ce ménagement des intérêts publics qui n'est que l'application de Texpérience et du bon sens? Si la mesure que vous proposez était salutaire, pensez-vous qu'elle eût échappe à la sagesse et à l'expérience de nos pères, au bon sens de nos aïeux, et, je ne crains pas d'employer ce mot gothique, à la prudhomie du vieux temps? Quoi ! ces vénérables fondateurs de nos institutions auraient passé à côté de ces grandes idées sans les voir, et c'est à nous, fils dégénérés de si glorieux pères, qu'était réservé le privilège de la

découverte? Soyons modestes, Messieurs, la vanité ne convient guère à un pays tant de fois bouleversé par les révolutions. Au milieu de ces ruines entassées sur des ruines, une seule chose est restée debout : c'est la loi, la loi, saint héritage de nos ancélres que nous devons transmettre intact à nos enfants. Réparer les injures du temps, ramener la loi à sa pureté primitive, comme le gouvernement le propose, c'est une œuvre d'amour filial, renverser cette colonne qui supporte tout, c'est de l'impiété, c'est un sacrilège. Vous n'avez pas le droit de rompre avec le passé.

a Qu'y a-t-il d'ailleurs au fond de cette mesure? Rien qu'un sentiment de méfiance contre le gouvernement de Sa Majesté. Ce n'est pas le peuple que vous voulez affranchir, vous le savez bien ; votre but, c'est d'asservir les ministres et l'administration. Et de quel droit? Je comprends les précautions quand on craint un danger ; mais, j'en appelle à l'impartiale majorité de cette chambre, à cette majorité courageuse, éclairée, modeste, qui depuis si longtemps défend avec nous Tordre social. Est-ce que l'opposition a par hasard le monopole de la vertu, de l'honneur, du

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patriotisme, de la morale? Est-ce que le pairio* tisme de la majorité, est-ce que le dévouement des ministres n'est pas la première et la plus solide des garanties ?

— Très-bien, dit Touche-à-Tout.

— Non, la chambre ne se laissera pas séduire par ces décevanles illusions. Si aujourd'hui elle avait la faiblesse de céder, demain les mêmes hommes, enivrés de leur triomphe, lui apporteraient des réformes qu'elle essayerait en vain de repousser. Si vous ne résistez dès le premier pas, quand vous arrêterez-vous. Messieurs*^ Quand il sera trop lard, quand on vous aura lancé sur une pente qui conduit fatalement et irrésistiblement à l'abîme des révolutions. On essaye de veus rassurer en vous disant que ces réformes sont innocentes, qu'elles font loi depuis longtemps chez les peuples voisins, qu'elles répandent partout la richesse et la prospérité. Ce sont là, Messieurs, de vieux sophismes qui n'ont jamais trompé vos devanciers. Les Gobemouches sont le premier peuple de la terre, le monde les envie; nous sommes les aines de la civilisation, nous sommes le modèle des nations, c'est à elles de nous imiter, ce n'est pas à nous de marcher

à la suite de peuples arriérés. Je repousse ces cadeaux suspects, la main qui nous les offre ajoute à mes craintes, et d'ailleurs je le dis franchement, loyalement, en \rai Gobemouchc, j'aime mieux me tromper avec mon pays que d'avoir raison avec l'étranger.

— Bravo I dit le baron en pleurant ; c'est du patriotisme, ou je ne m'y connais pas.

— Soyons logrques, continua Pieborgne. Est-ce que nous ne sommes pas heureux ? Est-ce que le talent n'est pas à sa place? Est- ce que le revenu de l'impôt, est-ce que les dépenses utiles n'augmentent pas chaque année? Est-ce que des milliers d'étrangers, rendant hommage à notre supériorité, ne viennent pas chaque hiver échanger leur or contre nos plaisirs et nos fêtes? Est-ce que nous ne fournissons pas le monde entier de nos modes et de noire esprit? Est-ce que les peuples les plus barbares ne se font pas gloire de venir à notre école, et de copier notre administration ? Pour plaire à quelques ambitions chagrines et jalouses, faut-il renverser ce glorieux édifice qui abrita nos ancêtres et qui protégera nos descendants?

a Ce n'est pas le gouvernement que vous

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attaquez, dites-vous, ce sont les ministres. — Je connais de longue main celte distinction perfide, elle ne trompera personne. Plût à Dieu, Messieurs, qu'il en fût ainsi! Plût à Dieu que les ministres seuls fussent menacés par l'opposition I Parmi ces hommes qu'on traite avec tant d'injustice, il n'en est pas un seul, croyez-le bien, qui n'échangeât avec joie les soucis et les amertumes de la vie publique contre le repos et les douceurs de la vie privée. Si le devoir les retient au poste le plus périlleux, c'est qu'ils savent par expérience où s'adressent les coups de l'opposition. On attaque les ministres pour saper l'autorité ; on déverse sur nos têtes le mépris, l'injure, la calomnie pour traîner et noyer le gouvernement dans la boue. Ce qu'on veut, c'est abattre les défenseurs, les soldats de Tordre public, afin de livrer une fois encore un peuple crédule à toutes les misères de l'anarchie, à toutes les abominations de l'émeute et de la guerre civile. Mais que l'opposition en fasse son deuil, nous ne jouerons pas son jeu. Gardiens de la société, fiers du dépôt qui nous est remiSj plus fiers encore de la con* . fiance qu'un prihce illustre veut bien nous té-

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moigner, jamais les menaces et les violences des partis n'ébranleront notre dévouement. Tant qu'il nous restera des forces et de la voix, nous ne permettrons pas qu'on sépare la cause de l'administration et la cause du pays. Sans ambition comme sans faiblesse, nous combattrons avec énergie, décidés à ne jamais résigner notre place, et bien convaincus que défendre notre portefeuille, c'est défendre en même temps la société, le prince et l'État.

— Vraiment le drôle a du talent, murmura Touche-à-Tout, toujours signant.

— On parle d'aveugle résistance, d'obstination, d'entêtement, continua Pieborgne d*un ton ému et sentencieux ; croit-on que ce reproche nous atteigne? Est-on aveugle parce qu'on éclaire sa roule? est-on obstiné parce qu'on est prudent? Nous ne voulons rien précipiter, parce que nous craignoas les conséquences ; il n'y a que l'ambition et la témérité qui marchent sans savoir où elles vont. On dit que nous ne sonunes pas libéraux ; je repousse cette accusation comme un outragé. Je déteste les innovations, je ^ne m'en

. cache pas,maisj'aimelesaméliorations. Je crains les réformes subites, l'histoirem'a apprisoùelles

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mènent les nations : ma devise est celle du poêle :

Le temps respecte peu ce qu'on a fait sans lui ;

mais je suis partisan du progrès modéré, qui se fait pas à pas sous la direction et l'influence du gouvernement. Autant que personne, j'honore la liberté de la presse, j'y vois le palladium de la Constitution, mais j'abhorre la licence des journaux ; je ne veux pas qu'on empoisonne le peuple ; je ne veux pas qu'on assassme Tinnocence ; la vérité éclaire, elle n'incendie pas.

« Que la Chambre me permettre une dernière réflexion qui, sans doute, n a pas échappé à son esprit pratique et à son bon sens. Toutes ces réformes qu'on nous propose sont trop belles pour être faisables. Ce sont des utopies ! En théorie, cela est magnifique, mais vienne l'application ! Si la sagesse de la Chambre n'était pas là pour écarter toutes ces chimères, les premières victimes de ces essais téinéraires seraient ceux qui les proposent. Nous les sauvons de leur propre folie.

c< Et puisque lopposition ne nous ménage pas les conseils, qu'elle me permette de lui donner un avis. Au lieu de réformer l'État, la Constitution, l'administration et toutes ces admirables

institulions qui font le désespoir de nos rivaux, que l'opposition se réforme elle-même ; la besogne ne lui manquera pas. Qu'elle renonce aux injures, aux violences, aux calomnies : qu'elle ne nous fatigue plus de ses théories chimériques ; qu'elle ne nous jette plus à la tèle ces importations étrangères qui révoltent notre patriotisme; qu'elle n'ébranle plus la morale et la religion, le gouvernement et l'ordre social, et je lui promets que le jour où les partis auront abdiqué, le gouvernement, débarrassé de tous les obstacles qui paralysent ses généreuses intentions, sera le premier à laisser le bon peuple des Gobemouches jouir en paix d'une sage et féconde liberté.

— Bravo I mon ami, dit le baron. Sauf une détestable concession à cette abomination révolutionnaire qu'on nomme la presse, votre discours est un chef-d'œuvre d'éloquence et de vérité. ^

— Sire, dit Pieborgne d un ton modeste, j'attends le jugement de Votre Majesté.

— Monsieur le chevalier, je vous félicite) répondit Jacinthe ; il me semble difficile d^étioncer des idées plus justes et de les défendre avec plus

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de bons sens, de modération et de talent.

— Eh bien ! Sire, dit joyeusement l'avocat, si Votre Majesté le permet, je vais à l'instant même réfuter point pour point ce discours ; je n'en laisserai pas sur pied une syllabe. Je prouverai que tous ces arguments sont creux et ridicules, qu'ils ne sont bons que pour amuser les Gobemouches. Je vois que Votre Majesté hésite ; elle craint, sans doute, que je sois fatigué ; qu'elle se rassure, je parle six heures sans tousser. Plaider, crier, gesticuler, c'est mon bonheur, c'est ma joie, c'est ma vie. Je commence. Battons le fer quand il est chaud.

c( Messieurs,

« L'honorable ministre, qui descend de cette tribune, a parlé, avec une indulgence extrême, de ce qu'il veut bien appeler mon éloquence.

Certes, il est permis d'être fier d'un pareil témoignage. Si la politique me sépare de mon ancien et illustre confrère, elle ne me rend pas injuste, elle ne m'eimpêche pas de reconnaître en lui un des maîtres de la parole, le Démosthène, le Cicéron des Gobemouches I

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— Peste ! dit le baron, les loups ne se mangent pas entre eux.

— Non, sans doute, dit Pieborgne, riant à belles dents. On est avocat avant fout, confrère à la vie à la mort, cela n'empêche pas de se mordre l'un Tautre, comme deux chiens enragés. Attention ! la danse va commencer.

Et dressant son bras comme s'il menaçait un ennemi invisible, Pieborgne continua d'un ton solennel :

« Je regrette seulement qu'après une appréciation si favorable de mon langage, l'honorable ministre se fasse une si pauvre idée de mon bon sens. Croit-il m'avoir ébloui par cette rhétorique banale, renouvelée des Grecs et des Romains? Suppose-t-il qu'il imposera au parlement par celte fantasmagorie puérile? En vérité, traiter si légèrement les représentants du pays, c'est leur manquer de respect.

« A toules nos demandes de réforme, on oppose la sagesse et Texpérience de nos pères. Que signifient ces grands mots? Veut-on dire que d'ordinaire les pères en savent plus que leurs fils, parce qu'ils ont plus longtemps vécu? Non ; celle vérité triviale n'a rien à faire ici. Ce qu'on

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évoquer, pour nous imposer silence, ce sont ces vénérables ancêtres qui, depuis deux ou trois siècles, reposent dans la poussière du tombeau. Mais franchement, si la sagesse, si Texpérience sont le fruit de la vie et du temps, il est trop visible que ce n'est pas à nos devanciers qu'ap* parliennent ces précieuses qualités, c*est à nous, venus les derniers sur la scène, à nous qui joignons notre expérience à celle que nos aïeux nous ont laissée. Eloignésde l'enfance du monde, c*est nous qui sommes les plus âgés, c'est nous qui sommes les anciens ; et, j'en demande pardon à l'honorable ministre, exalter le passé pour en étouffer le présent, c'est donner à la jeunesse et à l'inexpérience les privilèges de la matu* rite.

— Hérésie ! hérésie I cria Pleurard, en levant les mains au ciel. Tout a dégénéré depuis le premier jour de la création.

— « La sainteté, l'immutabililé des lois, autant de mots solennels et pompeux qui, trop souvent, ne servent qu'à voiler la laideur des abus! Si la loi est bonne, il faut la garder ; si elle est mauvaise, il faut la changer; voila ce que dit la

sagesse et l'expérience. Tout le reste n'est bon

que pour amuser la crédulité des niais, oiu pour aider les habiles gens qui vivent de Tinnocence d'aulrui. Est-ce qu'il y a des lois immuables pour une société qui vit, c'est-à-dire qui change et se modifie sans cesse? Est-ce qu'on peut momifier un peuple? Quoi donc! nous à qui appartient aujourd'hui la terre, nous qui créons et qui consommons la richesse, nous ne sommes pas les meilleurs juges de ce qui convient à notre prospérité ; ce sont les morls qui doivent gouverner les vivants 1 La loi doit rester entre ces mains glacées qui pétrifient ce qu'elles touchent? C'est là ce que la sagesse et l'expérience enseignent à nos hommes d'Etat? Mais qu'ils regardent donc la date de ces saintes lois. Nos pères n'en ont-ils pas fait, et beaucoup ? Fils rebelles, ils ont donc répudié Théritage paternel? Il est vrai que nos aïeux ne s'étaient pas montrés plus respectueux envei's leurs vénérables ancêtres, et qu'eux aussi ils avaient eu l'audace de vivre. Je ne doute pas que dans ces heureux siècles les ministres passés n'aient crié à la fin du monde; je ne doute pas davantage qu'après nous avoir appelés insensés et révolutionnaires, on n'exhume quelque jour notre sa-

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gesse et notre expérience pour en asservir et en abêtir nos enfants.

« On répèle gravement que toute innovation est suspectée! dangereuse; mais, dire que toule nouveauté est mauvaise, c'est avouer que toutes les vieilleries qu'on invoque ont été mauvaises à l'origine; car, de toutes ces vieilles choses, il n'y en a pas une qui n'ait hé nouvelle en son temps. L'alphabet, l'écriture, l'imprimerie, ont été aussi des nouveautés suspectes ; celte administration, dont on est si fier, quelqu'un l'a inventée. Si la folie d'aujourd'hui devient Ta sagesse de demain, il serait bon de traiter avec moins de dédain ceux qui travaillent pour l'avenir.

« Quant au panégyrique obligé des ministres et de leurs vertus, Dieu me garde de troubler cette sainte confiance! L'administralion rassemble tout le génie de la nation, je n'en doute pas ; Tuniforme civil donne tous les talents et toutes les lumières, j'en suis sûr. 11 n'est pas de surnuméraire qui ne soit un modèle d'assiduité, pas de bureau qui ne soit infaillible et, pour ne parler que des ministres, il n'en est pas un qui ait commis une faute, pas un qui se soit jamais

trompé. Sur ce point je m'en rapporte à euxmêmes ; en est-il un seul qui ait jamais avoué une erreur? Mais, qu'il me soit permis de le dire, toute loi repose sur la défiance; il n'en est pas une seule qui s'en remette à la vertu des citoyens. Pourquoi des lois sur le dol, la fraude, la violence? Avons-nous le droil de soupçonner riionnételé de nos voisins? Pourquoi ce code militaire qui ordonne en certains cas de dégrader et même de fusiller le soldat? N'est-ce pas s'attaquer à ce qu'il y a de plus délicat au monde, l'honneur militaire? La loi n*hésite pas cependant, et comme elle est faite pour tout le monde, elle n*est injurieuse pour personne. Si elle ne menace pas nos vertueux minisires, elle nous atteindra le jour où, portés au pouvoir par un tour de roue, nous ne suivrons pas les traces de nos sages devanciers. Nous acceptons la loi commune. De quel droit y voyez-vous un outrage ?

a Direz-vous par hasard, que si la fortune nous mettait à votre place, vous vous tairiez par respect pour le pouvoir? Je doute de cette magnanimité; je ne vous demande pas un tel sacrifice. Critiquer rautorité, c'est le seul moyen de la

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contenir et au besoin de la réformer. En est-il du gouvernement comme de ces avalanches auprès desquelles on passe silencieux, parce que le moindre bruit les fait crouler? Regardez donc quels sont les pays misérables, quels sont les peuples que les révolutions déchirent, ce sont toujours ceux où Ton se tait. L'esprit humain est comme la vapeur. Comprimé à outrance, il éclate ; respecté dans sa force, il fait lout marcher.

a Mais, dit-on, si aujourd'hui Ton fait un pas, demain il en faudra faire un second. — Sans doute; le mouvement c*estla vie; mais à chaque jour suffit sa peine, la route que nous faisons aujourd'hui abrégera celle de demain. — Prenez garde, nouscrie-t-on, on vous propose d'imiter l'étranger. — Pourquoi non? Est-ce que Té- (ranger ne nous imite pas? Est-ce que vous ne trouvez pas celte imitation toute naturelle? Le monde est un vaste lieu d'échange ; ce commerce d'idées fait la richesse commune; l'isolement n'enfante que l'universelle pauvreté I Plus nous nous rapprochons les uns des autres, plus les préjugés, les haines, les inimitiés s'affaiblissent. Mêlez les hommes ensemble, unissez-les par les

idées, les institutions et les intérêts, ils reconnaîtront bientôt qu'ils sont de la même famille, ce sont des frères qui ne demandent qu'à s'em* brasser.

«Pourquoi changer? ajoute-t-on, nous sommes si bien. — Qui dit cela? Les ministres. En vérité leur politique est trop simple. Si le peuple réclame une réforme, c'est que l'opposition l'égaré. 11 ne faut pas céder à l'opposition. Si le peuple se tait, il n'y a rien à faire; personne ne se plaint, c'est la preuve que personne ne souffre. Quand les gens seront noyés, il sera temps de mettre des garde-fous. N'est-ce pas là le fond du beau discours que nous venons d'entendre? Ne rien faire et parler pour ne rien dire, voilà la devise de notre sage gouvernement.

a Répondrai-je à ces magnifiques antithèses qui opposent l'amélioration à l'innovation, le progrès à la témérité, la liberté à la licence? Non, je demande seulement quelle est la loi qu'on ne peut combattre avec ces lieux com^ muns ; c'est une façon de raisonner qui dispense d'avoir raison.

a J'en dirai autant de tous ces cris de chi-

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mère et d'ulopie. Quand on a déclaré d'un ton solennel qu'on n'aime pas les théories, qu'on repousse la spéculation, on s'imagine qu'on a fait preuve d'une sagesse admirable : hélas ! on. a simplement avoué qu'on ne sait pas ce qu'on dit quand on parle, qu'on ne sait pas ce qu'on fait quand on agit. Singulier pays que celui où les ministres se croient d'autant plus raisonnables qu'ils ont plus de mépris pour la rai* son!

<x On nous engage à respecter le gouvernement, la loi, la religion, la morale. Je réponds que je respecte le gouvernement quand il est bon, la loi quand elle est juste^ la religion quand elle est vraie, la morale quand elle est pure; ce n'est pas le nom que je respecte, c'est la chose. Je ne me laisse pas effrayer par ces vains fantômes qu'on évoque pour gagner des bonnes âmes qui emploient leur charité à protéger le malj et leur piété à défendre l'erreur.

(t Quant au silence qu'on nous conseille, je n'ignore pas que, pour embrasser la cause de la liberté, de très-honnêtes gens, timides et bien intentionnés^ attendent une ère de paix et de prospérité où dés. ministres patriotes et un

l LE PRIKCE-GAKICIIE.

peuple docile unirooi leurs efforts pour amé* liorer Thumaîne condition, où les loups seront les humbles serviteurs des brebis, où l'impopularité s'attachera à toute injustice, à toute erreur, à tout sophisme; j'ai le malheur de ne pas croire à cet âge d'or qu'on nous montre dans le lointain. J'ai toujours vu que c'est dans les larmes et les angoisses qu'on enfante la vé* rite; je ne connais de peuples libres que ceux qui ont conquis eux-mêmes la reconnaissance de leurs droits. La sage liberté n'est pour moi qu'une chimère et qu'une utopie. Je ne l'ai rencontrée nulle part. L'histoire est là pour nous dire que lorsqu'un gouvernement empoche les peuples de parler et d'agil*, c'est qu'il veut se réserver le droit de faire le mal avec impunité. *

Durant ce long discours, le baron Pleurard, la tête cachée dans ses mains poussait des soupirs à déraciner un chêne, et murmurait les mots : honible ! abominable! scandaleux! Toucheà-Tout le front impassible signait sans désemparer. Jacinthe écoutait d'un air étonné. Quand Pieborgne eut fini :

a Monsieur le chevalier, dit le jeune prince, je vous remercie de la leçon. Vous m'avez mon-

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tré avec beaucoup d'esprit que je ne suis qu'un enfant et que je ne sais rien. Votre premier discours m'avait paru très-sensé, lé second, qui est la réfutation du premier, ne me paraît pas moins raisonnable. Lequel des deux dit la vérité?

— Ni Tun ni l'autre, répondit joyeusement Pieborgne. Nous autres orateurs, nous plaidons l'apparence, suivant le besoin du moment ; que nous fait la vérité, à supposer qu'elle existe? Aujourd'hui nous opposons le particulier au général, demain nous opposerons le général au particulier. L'exception nous sert a fausser la règle, la règle nous sert à éluder l'exception. Une fois le vote enlevé, la partie est gagnée, il n'en faut pas davantage. On change de cartes suivant l'occasion.

— Cependant, dit Jacinihe, rougissant de l'impudence d'aulrui, vous avez un avis sur le fond même des choses.

— Je n'ai aucun avis, dit Pieborgne, vi je me soucie du fond des choses autant que de colintampon. Je suis l'avocat du gouvernement, je plaide et je gagne ma cause. Que le procès soit bon ou mauvais, c'est l'affaire du pouvoir e\ non la mienne.

7i L£ PRIKGE-CANICHE.

— Au moins me direz-vous comment il se fait que chacun de ces discours, pris en soi, ait un si grand air de sagesse et de raison.

— C'est le secret de l'avocat que demande Votre Majesté, dit gaiement Pieborgne. Quand elle le saura, nous serons ruinés; n'importe? En deux mots. Sire, je vous rendrai passé maître dans 1 école de la parlerie.

« Le beau de ces maximes générales, c'est qu'elles énoncent des vérités aussi vieilles que le monde, aussi banales que les grandes roules; leur défaut, c'est qu'elles sont si larges, que tout passe au travers et qu'elles ne prouvent rien. Admettez mes deux discours, ou rejetezles, vous n'en serez ni plus, ni moins avancé. La sagesse de nos pères est respectable, les idées et les besoins du jour ne le sont pas moins; toute la question est de savoir si la loi qu'on présente abolit la sagesse ou la folie de nos pères, si elle répond à un besoin ou à un caprice; c'est là le seul point que ministres et opposition se gardent bien de toucher. L'un s'en va en orient, l'autre s'enfuit en occident. C'est à qui s*envolera le plus loin de l'objet en litige. Et de fait ils n'ont pas tort. Pour discuter se-

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rieusement la loi, il faudrait rassembler des faits, consulter les hommes de métier, compter^ calculer, peser, et alors quel moyen d'avoir toujours raison? Le pouvoir passerait aux mains des gens pratiques, c'en serait fait des avocats.

— Serait-ce un grand malheur? dit Jacinthe.

— Oui, . sans doute, répondit Pieborgne en riant. Songez, Sire, qu'avec nos adages sonores, nous charmons tous ces honnêtes gens, qui sont heureux de voir ériger en maximes d'État les chansons de leurs nourrices et les proverbes de leur village. Fiers de tout savoir sans avoir rien appris, ce qu'ils applaudissent en nous, c'est leur béate ignorance et leur solennelle trivialité. Pourquoi troubler cette joie innocente qui nous profite? Quand on peut conduire les hommes avec des mots, pourquoi se fatiguer à les instruire? Pourquoi leur jeter- à la face ces vérités nouvelles qui les effrayent et les éblouissent? Trompeurs, trompés, trompettes : voilà le monde en raccourci ; les trompés ne demandent qu'à garder leur erreur, les trompeurs qu'à bercer doucement les trompés : laissons donc sonner gaiement les trompettes.

— Mais alors, dit Jacinthe un peu ému, si Té-

70 LE PRINGE-GANIGHE.

loquence n^est qu'une vaine fanfare, et moins encore, un tour de passe-passe, ne craignez vous pas qu'un jour les peuples, maîtres de votre secret, ne relèguent au même rang les charla^ tans et les rhéteurs?

— Ce jour-là, dit Pieborgne, les Gobemouches ne seront plus des Gobemouches. Quand la bêtise humaine sera près de finir, le monde nen aura pas pour longtemps. En attendant, dormons tranquilles et faisons vie qui dure. »

Comme il finissait de parler, un chambellan annonça que la reine attendait son fils pour se rendre à la grande fé(e du soir. Le prince sortit, suivi de Touche-à-Tout, qu'escorlaient quatre huissiers, portant d'un pas majestueux les saintes paperasses.

Resté seul avec Pieborgne, le baron éclata :

a Malheureux I s'écria-t-il, osez-vous abuser à ce point des dons que la Providence vous a faits? Ne rougissez vous pas?...

— Baron, interrompit Tavocat, j'ai commandé au Faisan-Doré un petit diner des plus fins, chère délicate et vins vieux, j'espère que vous ne me refuserez pas l'honneur d'un li^te-àlète.

L'AVOCAT PIEBORGNE. 77

— Oui, je vous accompagnerai, enfant prodigue, répondit Pleurard en soupirant, mais ce sera pour vous prêcher et vous convertir. A mon âge, on est revenu des vains plaisirs du monde, et d'ailleurs tout a dégénéré.

— Même les huîtres? dit Pieborgne, d'un Ion sceptique.

— A commencer par elles, reprit le baron.

Elles ne sont plus ce qu'elles étaient dans ma jeunesse.

— C'est qu'elles ont veilli, dit Pieborgne d'un air placide.

— Il n'y a qu'une chose qui n'a pas vieilli, cria le baron furieux, c'est l'impertinence des avocats. Prenez garde de vous mordre la langue, monsieur le chevalier, vous pourriez mourir de cette imprudence.

— La, la, calmez votre sainte colère, dit l'autre en riant; vous savez bien que si nous aboyons souvent, nous ne mordons jamais. Entre nous, que pensez-vous du prince? J'en ai la meilleure opinion. Avez-vous vu comme il a baillé quand Touche-à-Tout l'accablait de ses dossiers? C'est la marque d'un heureux naturel. J'espère que ce bon jeune homme sera aussi

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fainéant que son glorieux père, et aussi simple que son illustre mère. Allons, il y aura encore de beaux jours chez les Gobemouches, et notre règne n'est pas fini. ^

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